Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 144 du 12 février 1998 - p. 23
Un jour
Les états d’âme de Nicky

Le 15 mars 1917 est un jour marqué d’une pierre rouge. A cette date, Sa Majesté le tsar Nicolas II abdiqua le trône de saint Alexandre Nevski. Comme une multitude de Russes, le grand-duc Alexandre, l’un des cousins du monarque, ne comprit point la résolution impériale : « Tout d’abord, je m’assis sur mon lit et relus le manifeste de l’abdication. Depuis quand un souverain abdique-t-il pour une disette passagère de pain et quelques désordres partiels dans sa capitale ? La trahison des réservistes de Saint-Pétersbourg ? Mais le tsar avait une armée de quinze millions d’hommes à sa disposition ! Nicky avait-il donc perdu le sens ? »

Le prince s’en fut trouver Alexandre dans le train où celui-ci s’était établi. « Nous nous embrassâmes, racontera l’altesse. (Le) calme (du tsar) prouvait qu’il était fermement convaincu d’avoir bien agi. Il blâmait seulement son frère Mischa de refuser la couronne et de laisser la Russie sans souverain. "Mischa n’aurait pas dû faire une chose pareille, dit-il, je me demande qui a pu lui donner un si étrange conseil". La remarque venant de l’homme qui avait abandonné le sixième de la surface terrestre à une bande de réservistes ivres et d’ouvriers révoltés me laissa sans parole. Après un pénible silence, il expliqua vaguement les motifs de sa décision : sa répugnance à plonger la Russie dans une guerre civile, son désir de maintenir l’armée à l’écart de la politique et de la garder en l’état d’aider les Alliés, sa conviction que le Gouvernement provisoire dirigerait la Russie mieux qu’il n’avait su le faire. Aucun de ces trois arguments ne me parut valable. Dès ce deuxième jour de l’Ere de la Liberté, il était évident que nous allions avoir un massacre fratricide et que l’armée se décomposerait. Une bataille de vingt-quatre heures dans les faubourgs de la capitale aurait, au contraire, restauré l’ordre. »

Le grand-duc sortit accablé du wagon.

L’inexplicable initiative de Nicolas II allait ouvrir la voie au bolchevisme, et le bolchevisme allait fusiller, égorger plus de cent millions d’innocents dans le monde...

Jean Silve de Ventavon
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