Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 171 du 8 janvier 1999 - p. 20
C’est à lire
Les mémoires d’un quintuplé ubiquiste

C’est en lisant Salons et Journaux de Léon Daudet que nous avons compris le mystère Sanders.

Notre maître à tous disait de Paul Gallimard (le père de Gaston) qu’il était « ubiquiste » ; et il ajoutait : « Des personnes dignes de foi l’ont rencontré simultanément à des répétitions générales, dans des soirées fort éloignées les unes des autres et jusque dans des villes différentes. Le plus probable c’est qu’il y a plusieurs Gallimard... »

Nous avons vite fait le parallèle : Sanders est mieux qu’ubiquiste. ce sont des quintuplés (d’où l’s final).

Le premier est à sa table de travail à Présent, le deuxième fait la tournée des grands restaurants, le troisième court les bibliothèques à la recherche de quelque trésor de la littérature enfantine, le quatrième écume les disquaires en quête de merveilles de la Country Music et le cinquième sillonne le monde en grand reporter.

Accessoirement, à temps perdu, l’un ou l’autre regarde la télévision, donne une conférence au Centre Charlier, fait le coup de poing dans une manif, écrit un essai, un roman, voire des poèmes ou des récits d’aventure vécue.

Chien Fou est de ceux-là.

Sanders (n’oubliez pas l’s) racontent (pluriel de rigueur) le Maroc en 1954 puis en 1971, le Congo ex-belge en 1972, le Sud Vietnam en 1974, à la recherche de Sean O’Chinal.

Car la différence entre Sanders et nous autres qui sommes simplement des unités, c’est que tandis que nous parcourions Le Monde Sanders le couraient.

A l’âge où nous allions à la communale, Sanders se faufilaient dans les jambes des légionnaires, en plein Atlas. L’année où j’ai été viré d’Havas Conseil pour refus de cravate, Sanders faisaient bouillir leurs treillis tous les soirs pour éviter la contagion avec les lépreux de Bamanya.

On conviendra que ce n’est pas tout à fait le même genre d’aventure. Trente ans plus tard, ça fait toujours une différence : ce n’est pas dans les journaux qu’on apprend que « En général, une Vietnamienne qui a des seins, c’est une Chinoise » ; ce n’est pas dans les restaurants des Halles qu’on mange des conserves de « viande assaisonnée 1910 » et ce n’est pas dans les autobus (même de banlieue) qu’on apprend à foutre le camp d’une ville envahie par les communistes à cheval sur un patin d’hélico.

(Ne manquez à aucun prix les pages ou Alain raconte la chute de Da Nang. Si jamais le qualificatif de dantesque a eu un sens, c’est là.)

Et puis, finalement, le tour du monde a ramené Sanders à leur point de départ où les attendaient ceux qui n’avaient pas bougé.

On s’est donc retrouvé au même endroit. Et Sanders n’ont toujours pas récupéré Sean O’Chinal.

Nous non plus mais c’est moins grave vu que nous n’étions pas partis le chercher.

En plus, pour mettre un comble à l’injustice, c’est nous qui y avons gagné. Parce que son livre, l’Alain, il s’est fatigué à le vivre alors que nous on n’a que le plaisir de le lire.

Serge de Beketch

Godefroy de Bouillon, 120 F.
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