Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 173 du 30 janvier 1999 - pp. 18 et 19
Libre opinion
Le cinéma américain, miroir de sorcière
par Nicolas Pérégrin

Le cinéma français est en train de mourir, comme tous les cinémas nationaux. A l’exception du cinéma américain, qui n’est pas un cinéma national mais une usine à rêves ou un système à tuer les peuples.

Le cinéma français fait moins de 25 % des entrées en 1998. Et ses entrées, c’est Le Dîner de Cons et Les Visiteurs 2. Pas de quoi se vanter, pour le pays de Godard et Resnais, de Rohmer et Bresson.

Le cinéma américain fait 70 % des entrées, et le reste du monde 5 %. Qui peut citer un film turc, un film malien, un film brésilien ? Le monde n’existe plus ; il a été remplace par Hollywood. Personne, ou presque, ne s’en plaint. Le phénomène est assez ancien pour que tous les esprits s’y soient accoutumés. En 1981 déjà, François Mitterrand regrettait que, sur deux cent trente films diffusés à la télévision, deux cents fussent américains. Il doit y avoir deux mille films aujourd’hui par an à la télévision et deux mille films américains. Un film américain a en moyenne cent fois plus de chances d’être vu qu’un film européen.

Il y a de bons films américains ; mais il y a aussi de bons films ailleurs. Enfin, on peut le penser, puisque plus personne ne va les voir. En Amérique, 98 % des films diffusés sont américains. Personne ne s’en émeut. Costa-Gavras faisait remarquer que l’Amérique était un pays protectionniste sur le plan culturel, comme le Japon était un pays protectionniste sur le plan commercial. Mais le Japon importe quand même pour deux cents milliards de dollars de marchandises par an, alors que l’Amérique n’importe aucun film étranger, à part Quatre mariages et un enterrement, tourné en anglais avec des acteurs américains, ou Le Cinquième Elément, tourné avec de l’argent français mais en anglais et avec des acteurs américains. On parle de pensée unique ; mais il y a aussi la projection unique, qui concerne aussi la télévision avec les séries américaines et les jeux américains adaptés qui représentent plus de la moitié des émissions diffusées.

On me répondra qu’il ne s’agit que d’images... Mais l’homme moderne passe entre douze et vingt ans de sa vie devant un poste de télévision ; plus qu’avec Dieu, assurément. Et les images sont le deuxième poste à l’exportation, après l’aéronautique, de la première économie du monde.

On ne pouvait rêver meilleur préambule au Truman Show qui est au cinéma, cette année, ce que Les Particules élémentaires sont à la littérature : l’événement de la fin du millénaire, le film, destiné à ouvrir les yeux à tout le monde et qui ne le fera sans doute pas.

Truman Show est une série télé sur un personnage qui ignore qu’il est filmé et pour qui on a créé un studio gigantesque visible de la lune ; tous les hommes qui l’entourent sont des acteurs du plus grand show du monde regardé par deux milliards de téléspectateurs, comme les autres grandes séries américaines.

On a voulu y voir une dénonciation du pouvoir des médias. C’est de bien autre chose qu’il s’agit. D’une part le Truman Show reprend la tradition baroque du monde comme théâtre : celui évoqué par Calderon, par Shakespeare, par Corneille et par tant d’autres ; celui évoqué aussi par des mythes hindous sur les cités des automates. Il y a là une réflexion ontologique sur l’existence et l’illusion. Qu’y a-t-il au-delà du spectacle ? Truman va chercher à le savoir. Suite à de petits incidents - ces facteurs de perturbation décrits par le professeur Chauvin dans un livre passionnant -, il se rend compte que tout est faux et tout est un montage, une manipulation, comme l’élection de Miss France (c’est dans ces parodiques dénonciations des manipulations que l’on juge le mieux de l’extraordinaire habileté de notre société). Alors Truman veut s’en aller et il prend son bateau.

Personne ne la remarqué mais son bateau s’appelle le Santa Maria. Comme celui de Christophe Colomb. Avec ce bateau, Truman va arriver au bout du monde, au bout du studio, qui est aussi plat que la terre à l’époque de Christophe Colomb.

On peut voir le film de deux manières à ce moment : une parabole sur la fuite par rapport à notre société ; comme beaucoup de héros américains, Truman veut échapper au système ; il est un nouveau Christophe Colomb.

Mais Truman veut aussi échapper à son créateur. Ce dernier, joué par l’extraordinaire Ed Harris, s’appelle Christof. L’allusion au christianisme paraît claire : Truman - l’homme vrai, en anglais - veut échapper à son créateur et découvrir, comme l’autre à l’époque des Temps modernes, l’Amérique. Christof a beau lui expliquer qu’il n’y a pas plus de vérité de l’autre côté du studio que dans le studio, Truman s’échappe quand même, comme Adam et comme l’homme occidental qui a fui la société chrétienne pour créer la science, l’Etat moderne et la société de consommation. A lui le Nouveau Monde !

Parabole antichrétienne, le Truman Show peut être lu aussi comme une réflexion sur notre monde et ses créatures. Car on a l’impression de regarder Truman mais c’est lui qui nous regarde. Nous sommes Truman, nous vivons comme lui, nous consommons comme lui, nous regardons la télé comme lui, nous rêvons de voyages comme lui, d’enfants comme lui, nous sommes conditionnés comme lui, et comme lui nous sommes victimes des embouteillages (qu’il met sur le compte d’une conspiration). Bref, il n’y a pas un Truman qui est vu par deux milliards de personnes, mais il y a deux milliards de personnes qui sont Truman. Et c’est l’épouvante : sommes-nous tous devenus, dans le cadre de la société consumériste et spectaculaire planétaire, le même homme ? l’unique producteur-consommateur-électeur-téléspectateur dont rêvent les édificateurs de la monnaie unique et tant d’autres avec eux ?

Philip K. Dick avait déjà imaginé, dans Manque de pot, un même rêve pour des millions de personnes. Aujourd’hui c’est chose faite avec le sexe, les voitures, les voyages, tout le monde a les mêmes rêves. Et Internet ne va faire qu’accélérer le mouvement. En ce sens, Truman Show est moins un film sur la représentation que sur l’uniformisation planétaire annoncée par Marx dans le Manifeste du Parti communiste et arrivée à ses fins.

Un autre fuyard du système est la petite fourmi juive et intelligente, doublée par Woody Allen et qui joue dans Fourmis justement. La petite fourmi a des problèmes psychologiques et cette psychologie va remettre en cause toute la société. Belle métaphore pour la modernité, qui n’aurait pas déplu au Bernanos de La Grande Peur... Mais notre Woody Allen lutte contre un fou sanguinaire, image de tous les dictateurs, qui veut sacrifier la fourmilière pour édifier une race supérieure de combattants. La fourmi démocrate va séduire la princesse locale et révolter la fourmilière pour la sauver de la noyade. Etrangement, les fourmis reconstruiront une fourmilière avec piscine... à croire qu’elles n’ont plus peur de l’eau ou que le scénariste a mal lu sa copie, ou que Spielberg pensait aux piscines des stars de Beverley Hills.

Spielberg a été un des hommes de l’année. Avec ses compères Geffen (militant gay, versé musique) et Katzenberg (ancien du staff Disney, versé animation) il a créé un studio gigantesque, Dreamworks Pictures. Il a ainsi produit et réalisé Fourmis, Amistad, le très instructif (pour les initiés) Pacificateur, Deep Impact, et surtout Le Soldat Ryan, plus gros succès de l’année après l’intouchable Titanic (film qui a réussi sans doute parce qu’il a retrouvé la magie universelle du cinéma muet façon Stroheim ou Griffith).

Saving private Ryan permet, comme tous les films de Spielberg, d’en savoir plus sur Spielberg que sur ce qu’il apporte réellement au cinéma. C’est une vision horrifique et panique de la guerre qui montre que Spielberg est l’homme des grandes peurs : les SS, les dinosaures, le Débarquement, les requins, les camions, les forêts, le Graal, les prêtres hindous, tout lui fait peur. Et la peur fait vendre, comme l’avait compris Lovecraft. La fascination spielbergienne de la peur, c’est un sacré dévoyé, une crainte et un tremblement de tiroir-caisse, un Abraham de drugstore.

Il parait que le film Ryan a traumatisé de vieux soldats qui n’avaient sans doute pas eu peur à l’époque du Débarquement. Il y a là une certaine perversion caractéristique de notre société qui tient à nous faire peur par le spectacle et par le spectacle seulement ; toujours est-il qu’au moment du Débarquement on a l’impression que les soldats américains vont tous mourir. Et ce alors que les Américains ont eu quatre-vingts fois moins de morts que les Allemands, deux cents fois moins que les Russes au cours du deuxième conflit mondial. On pense à ces images d’Américains prétendument torturés par les Irakiens et filmés par CNN, et sur lesquels tout le monde s’apitoie sans une pensée pour les milliers de soldats arabes qui dorment sous les sables, écrasés par les bombes US...

On peut quitter l’Amérique sans quitter la guerre : La Vie est belle, de Benigni, le clown démagogique de Cannes qui voulait faire une comédie sur l’holocauste. En fait, l’intérêt de ce film vient de ce qu’il n’est ni une comédie ni un film sur l’holocauste : l’ambitieux projet a échappé aux frêles épaules du concepteur qui fait croire, on s’en souvient, que tout va bien à son petit enfant. En fait, c’est moins l’enfant qui a besoin de lui que lui qui a besoin de l’enfant. L’enfant l’oblige à ne pas admettre l’univers dans lequel il évolue ; et c’est ainsi qu’il supporte mieux la vie. Qui avait dit que les petits enfants iraient vite au paradis ?

Mais les enfants grandissent et deviennent des héros de romans d’apprentissage. Alors ils inspirent ce magnifique film hollandais nommé Karakter qui se déroule dans une Hollande kafkaïenne des années vingt et narre l’ascension et la lutte père-fils d’un binôme particulièrement brillant. Karakter est un film beau, motivant et profond. Personne n’est allé le voir en France, mais au moins a-t-il été récompensé à Hollywood.

Décidément, le monde est américain.

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