Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 175 du 20 février 1999 - pp. 18 et 19
Libre opinion
La société du néant
par Nicolas Pérégrin

Notre société, la société spectaculaire de Guy Debord, la société libérale avancée, ivre de marchandises et de droits de l’homme, peut-elle être contestée ? Un événement littéraire - donc de peu d’importance - est venu nous le certifier. Le livre de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, attendu de beaucoup de critiques, célébré par l’hebdomadaire branché Les Inrockuptibles et vendu, dit-on, à deux cent mille exemplaires, a lancé un grand pavé dans la mare du spectacle. Accusé de nihilisme par les uns, d’esprit réactionnaire par les autres, ce gros roman pas toujours très bien écrit décrit toutefois le destin croisé de deux frères et de quelques personnages secondaires qui tous s’enlisent dans la société du néant. Un des deux frères est prof en banlieue ; la description pathétique de son existence rappelle à quel point le métier d’enseignant est devenu une tragédie personnelle et existentielle. Frustré sexuel, naturiste maladroit, essayiste contrarié, Bruno connaît même une tentation raciste dans la banlieue minable où, comme le dit Houellebecq, il doit tenter de promouvoir auprès des ignares de la société du spectacle des produits culturels dépassés, les oeuvres littéraires.

Son frère Michel va tenter, quant à lui, de remplacer l’homme et il va y parvenir. N’est-il pas scientifique et spécialiste du clonage ? Le remplacement est prévu pour le XXIe siècle. C’est vraisemblable, d’autant qu’un savant américain, le docteur Seed, se propose déjà de cloner qui veut dans les laboratoires qu’il va construire au Mexique pour échapper à la bonne conscience universelle. Qui hésitera, explique ce savant, alors que l’on sait que l’on pourra vivre en bonne santé plus longtemps, et donc égaler Dieu ?

Dieu... Dieu est mort, Marx est mort, et moi je ne me sens pas très bien, expliquait déjà un proverbe de l’après-Mai 68. Houellebecq enfonce le clou : l’homme est mort à son tour, et avec lui la nature humaine, ce paradigme perdu, expliquait déjà Edgar Morin. On peut ainsi le remplacer, sans que cela choque personne, ou si peu de monde.

En fait, Houellebecq, sans être - c’est une évidence - un homme de droite, un chrétien de tradition ou un réactionnaire, se situe dans un long héritage de la contestation de la modernité, celui qui a commencé au début du XIXe siècle. Il évoque Poe lorsque ce dernier dénonce l’avènement du règne de la canaille et de la démocratie ; le Chateaubriand de la fin des Mémoires d’outre-tombe, quand le grand auteur romantique décrit la trajectoire future de la société moderne et clame son envie de changer de planète ; ou bien l’inévitable Tocqueville et sa description de l’homo democraticus, perturbé, médiocre et matérialiste, préoccupé des vils plaisirs. On peut aussi penser à Balzac lorsqu’il nous explique, dans Béatrix, que nous sommes dans un monde où l’on ne connaîtra plus d’oeuvres mais seulement des produits, jusqu’aux produits humains que nous fabriquent les labos à grands renforts d’argent public et privé.

Mais la grande critique contre la société moderne apparaît à la fin du XIXe siècle avec le scandaleux Drumont qui regrette La Fin d’un monde ou bien Léon Bloy qui pourfend la IIIe République en vantant le modèle de la chrétienté médiévale. On dénonce comme Guénon Le Règne de la quantité ou, comme Bernanos, une génération après Bloy et Drumont, la civilisation des machines et ce que Péguy appelait le monde moderne.

Le sommet fut atteint sans doute par Orwell et surtout par Huxley nommément cité par Houellebecq qui, à bien des égards, n’a fait que reprendre les grandes intuitions du patricien scientifique... Mais que diable a-t-il donc inventé, va-t-on nous demander ? Eh bien justement pas grand-chose, et c’est cela qui nous surprend le plus en fait. Houellebecq a reformaté pour un public de gauche souvent ignare les critiques les plus traditionnelles contre notre société et cette dernière fait mine de s’en accommoder. Elle le fait d’autant plus que Houellebecq n’a rien à proposer et n’a pas de projet anthropologique à défendre. Il se contente de donner ses recettes culinaires à Gala et de marmonner des phrases incompréhensibles sur toutes les chaînes de télévision en expliquant (ce qui est vrai) qu’il n’a pas voulu faire un livre contre la libération sexuelle et qu’il aurait même voulu (il n’y a pas réussi) raconter de belles histoires d’amour un peu tragiques.

Mais reprenons la piste Huxley, plus claire que celle de l’auteur chéri des éditions Flammarion. Huxley expliquait, dans Le Meilleur des mondes et dans son Retour au Meilleur des mondes, qu’un monde totalitaire (en cela il était plus lucide qu’Orwell) n’avait pas besoin d’être contraignant. Il avait même intérêt, comme l’a compris plus tard Debord, à être tolérant, ouvert et démocratique. Le vrai monde totalitaire, ce n’est pas Staline et Hitler, c’est Pinault et Cohn-Bendit. A propos de Cohn-Bendit et de Mai 68, Huxley avait génialement remarqué que la société totalitaire moderne avait besoin d’être "cool", comme on dit aujourd’hui. Pour avoir la paix sur le plan politique, elle avait besoin d’être plus cool sur le plan des moeurs. L’explosion sexuelle des années soixante-dix, comme celle de la drogue, a justement suivi l’explosion politique avortée de Mai 68.

La société a vite réagi, elle qui sait traiter l’insatisfaction comme une marchandise (Debord) et qui a détourné par les voies tortueuses de la communication et de la consommation toutes les justes récriminations qu’on lui opposait. Philippe Val de Charlie-Hebdo a lui-même compris cela : il met en parallèle le PACS et les grandes manoeuvres du capitalisme mondial (Exxon-Mobil) et national (Pinault, financier de SOS-Racisme et racheteur de Bouygues). Peu importent les défilés des homosexuels sur des chars fleuris, si l’on permet dans le même temps à Vivendi de vendre de l’eau surfacturée à tous les ménages de France et aux trusts de l’agro-alimentaire de nourrir et d’affamer, suivant les endroits, toute la planète. L’homme moderne, comme l’avait vu Herriot, a le coeur à gauche et le portefeuille à droite ; le tout est de s’accorder.

Huxley avait vu dès les années trente que nous n’échapperions pas aux manipulations génétiques. Certes l’ONU les condamne ; mais l’ONU condamne aussi les Khmers rouges. Comme le prévoit Houellebecq, cette société, qui ne veut plus de problèmes et conditionne par l’américanisation, les médias et la consommation toute l’humanité, est prête à remplacer l’humanité. Le robot produira, le clone consommera.

Le livre de Houellebecq pose donc les vraies questions de cette fin de siècle comme cela n’avait plus été fait depuis dix ans. Ce qui est surprenant, c’est sa médiatisation. On aurait pu laisser crever ce livre comme on laisse crever presque tous les livres aujourd’hui. Mais cela n’a pas été le cas. Sans doute parce qu’une partie éclairée de la gauche a compris le danger. Les Inrockuptibles, Bourdieu, Max Gallo, le Monde diplomatique ont compris l’alliance de fait du capitalisme et du discours libertaire qui se manifeste au coeur de l’appareil médiatique aujourd’hui. Houellebecq écrit : « S’ils se situaient en principe dans une perspective de contestation du capitalisme, les périodiques libertaires s’accordaient avec l’industrie du divertissement sur l’essentiel : destruction des valeurs morales judéo-chrétiennes, apologie de la jeunesse et de la liberté individuelle ».

T.S. Eliot avait déjà compris qu’il n’y aurait pas d’apocalypse. C’est ainsi que le monde termine, pas dans un bang, écrit-il quelque part, mais dans un pleurnichement. Dans le livre de Houellebecq, ce sont les pleurnichements des deux frères, Bruno le prof et Michel le scientifique, qui vont changer le monde et remplacer l’homme alors qu’il n’est même pas le savant fou des bandes dessinées et des meilleurs James Bond. Il est le mal banalisé, comme l’Autre, et il ne sait pas ce qu’il fait. Comme les autres.

Houellebecq écrit encore, au risque de passer pour très réactionnaire : « lieu privilégié de liberté sexuelle et d’expression du désir, le Lieu du Changement devait naturellement, plus que tout autre, devenir un lieu de dépression et d’amertume ». Mais il vaut mieux contrôler des hommes déprimés que des hommes frustrés.

Sur la destruction de la famille, il note que « la libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché. Ce processus de destruction se poursuit de nos jours ». Tocqueville avait décrit l’individu séparé de sa patrie dans le cadre de l’Etat démocratique, mais il n’avait su ou pu prévoir que l’individu serait en cette sacro-feinte fin de millénaire séparé de sa famille. Il n’a, comme dit Bruno, rien à transmettre. Il ressemble plus à son temps qu’à son père.

La société du néant a certes de beaux jours devant elle. Le tout est de savoir si elle pourra liquider toute l’humanité. On est libre de le penser ou pas suivant que l’on attend quelque chose de Dieu ou pas. Nietzsche annonçait il y a un siècle déjà que « le désert croit ; malheur à qui recèle des déserts ». Et il n’avait pas vu les centres commerciaux, les villes nouvelles et les émissions de télévision. Céline avait perçu quelque chose de cela dans l’Amérique consumériste des années vingt. Il note dans Le Voyage : « ... l’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore. Toujours j’avais redouté d’être à peu près vide, de n’avoir en somme aucune sérieuse raison pour exister. A présent j’étais devant les faits bien assuré de mon néant individuel ». A l’exploitation de l’homme par l’homme a succédé la consommation de l’homme par l’homme. On le volt, Houellebecq n’a rien inventé ; mais c’est très bien ainsi. Il n’a fait que reprendre une tradition française de dénonciation critique du monde moderne. Et il l’a fait sans projet précis, sans perspective. A l’image de cette société et des gens qui la composent. A eux de se réveiller s’ils en ont seulement l’envie.

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