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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XI - Chapitre dix (?) : Brève descente aux affaires
par Nicolas Bonnal

Les experts dans la défense doivent s’enfoncer jusqu’au centre de la terre.

Un résumé s’ensuit :

L’ange rebelle a gagné la première manche : ses troupes marchent au pas du jeu de l’oie et font la nique aux maîtres carrés. Il s’aventure dans des espaces sacrés comme la tente de Baptiste, l’atelier de Jacob ou la bibliothèque de Lubov. En même temps, il rencontre des jeunes gens vampirisés par la dictature de leurs maîtres carrés, au cours de soirées cabochardes. Mais d’Artagnan est là, et les enfants progressent : tout ne va-t-il pas bien se terminer ?

Hélas, sur une colline sacrée, fameuse, ignifugée, Gerold se montre moins optimiste en croisant Perceval et un autre animal, petit maître carré. Et, alors qu’il voit les marchands du Temple remplir l’espace avec le consentement de populations ébaubies et soumises, il décide de descendre aux Enfers, accompagné d’une petite troupe compétente.

***

La compagnie de Rameau avait entamé sa longue descente. Nous allions obscurs dans la nuit solitaire, à la suite du musicien qui nous ouvrit la première porte des Enfers avec sa clé de sol.

Ibant obscur isola sub nocte. Ibant obscur isola sub nocte.

Il utilisa ensuite sa clé de fa puis d’autres clés inconnues, des clémentines notamment ; il me demanda de l’aider à déchiffrer des codes secrets. Ma carte dorée serait également appréciée dans ces inquiétants parages, plus bas situés que les portes d’ivoire et de corne de tes belles traditions, mon bon lecteur ; et je la présentais à Charon qui, je l’avais bien compris, faisait sub terra, dans le subway initiatique des heures supplémentaires (à moins que ce ne fût le contraire ?).

Alors que j’évoque la carte dorée, tout de suite je vis apparaître une grande et belle femme d’âge mûr, très élégante en outre, ce qui est devenu une gageure en ce début de siècle ou cette fin de cycle. Tu remarqueras, lecteur, que je ne te convie jamais à de longues descriptions. Elle sont passées de mode et en outre sont inutiles. Et vu les horreurs moisies que je contemple à chaque pas, il vaut mieux que je... Bref cette belle femme se présenta ; c’était la sibylle bien sûr, et elle venait nous aider dans notre quête infernale. Rameau s’emporta, Maubert l’admira et Superscemus trouva qu’elle ressemblait à son ancienne institutrice. Je demeurai coi d’admiration. Il fut décidé qu’elle nous accompagnerait, mais qu’elle limiterait ses interventions sibyllines, laissant au maestro Rameau le soin d’orchestrer notre infernal périple. La madura provocante et familière défia du regard notre bonne Fräulein Von Rundfunk avec qui elle se pensait en position de concurrence. Je la consolai en lui disant, à la sibylle donc, qu’elle serait l’écume de ma journée, la sibylle, l’écume, mmmh, et qu’elle me lirait les lignes de la main à la sortie du cimetière des morts-vivants.

***

Les enfers : tout de suite je fus frappé par une chose : ils ressemblaient au monde d’en haut, à celui des hommes donc. Mais l’entrevue de Faust et de mon bon collègue et néanmoins ennemi m’avaient, de toute manière, préparé à un monde infernal bien prosaïque.

Je distinguais avec les enfants désolés, qui s’attendaient tous les deux à de bonnes grosses tortures biens sadiques, les immenses foules, les gros bureaux, et les embouteillages ; les centres commerciaux, les queues devant les bureaux ; les visages éteints, les âmes à la traîne derrière les corps, les yeux endormis par les sédatifs et les soporifiques. On aurait dit en effet qu’ils ne savaient pas s’ils étaient vivants, tous les lugubres bougres.

On sentait qu’ils souffraient, mais que cette souffrance était aussitôt recyclée et consommée. Elle ne pouvait être rédimée ou pardonnée. Les distractions en avaient vite raison. Ce qui me frappa encore, pour moi qui vient d’en haut, et ne suis plus descendu sur terre depuis les débuts de la sinistre Révolution Industrielle, mais qui enfin ne concernait pas tout le monde, c’était l’omniprésence des transports qui régissait cette incertitude et cet infini infernal toujours en mouvement. Nulli certa domus, comme dit le poète inspiré par les dieux.

Maubert me dit même qu’il se croyait dans le RER... et si on s’était trompés, et si on était de facto dans le RER ? J’ignorais comme Tatiana ce qu’était le RER. On nous l’expliqua, quoique nous fussions là pour de bien pires explications. On me décrivit la vie moderne, sa couche d’ennui et d’avarice, son front bombé, sa lèvre épaisse, sa sinécure banale : même les rats sont plus vivants, conclut Sylvain philosophe.

Evidemment il y avait les cercles, les fameux cercles de l’enfer. Il y avait le cercle des agents immobiliers et celui des agents secrets ; celui des marchands de mots et des médecins imaginaires ; celui des femmes politiques, toutes ou presque latino-américaines (les catholiques sont intenables, me confirma Nabookov) ; plus bas on retrouva nos juges et nos agents de change, très bas sur l’échelle de Richter, qui ruinaient les peuples du dessus avec les dettes publiques. Avec sa science infuse, Sylvain me le certifia.

La dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne... Bolingbroke décrit l’apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d’affaires et loups-cerviers.

Il y avait donc là tous ceux qui vendent du temps, ou de l’espace, ou de l’argent, ou des patries aux projets politiques. Avec la dette immonde, on se procure toute la vacuité, toute l’inanité, toute la vanité dont sont faits les Enfers.

Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem imposuit

Ceux-là adoraient les transports, que je croyais moi être un désordre sentimental causé par la passion. Maubert me confirma que j’avais bien raison, et que c’était resté cela : susciter l’incertitude, mais physiquement. Les transports routiers ont pris la place d’Iago dans le coeur pris en otage d’Othello. Et c’est ainsi que tout le monde, par la dette et le reste, la vente de la patrie, se met bien gentiment au bon service de la Bête.

On voyait quand même çà et là des images plus typiquement infernales. Simon et Superscemus avaient chaussé des lunettes démonologiques qui permettent de reconnaître à l’oeil nu les succubes et les incubes. Plus laids que la moyenne, ils les distrayaient beaucoup. On crut voir Lucifer faire ses courses chez Prada. Mais ce n’était pas encore l’Enfer promis. Nous commencions à nous plaindre, d’autant qu’en Enfer la vie est très chère et le service mauvais, et que ma carte de crédit (elle n’est plus dorée ma carte ?) commençait à donner des signes de faiblesse. Il lui faudrait bientôt rendre visite au bon Jacob dont je désespérais de voir l’échelle. Siméon s’impatientait, d’autant que sa lunette de chiotte ne donnait pas ici trop bas les résultats escomptés, et il ne cessait de jurer en français.

- Merde carrefour !

- Quand est ce qu’on s’amuse, Angel Nemo ? me demandait Superscemus d’une voix pathétique.

- Merde carrefour !

- A chaque fois qu’on y descend, c’est plus nul, confirma Sylvain, qui craignait de rater son train.

- Merde carrefour !

- C’est le chemin d’enfer !

- L’enfer c’est les autres !

- Monstre ! L’enfer c’est le manque d’amour !

- Merde carrefour !

- L’enfer c’est surtout quand plus rien ne se touche du doigt.

Rameau composa une gavotte qu’il intitula Les esprits irrités et une sarabande qu’il nomma Les Enfers décevants. Nous ne pûmes écouter, distraits par les braillements et le tohu-bohu du peu amoenus locus.

***

Tandis que Rameau maugréait, mécontent de notre mécontentement, la sibylle m’expliqua que les Enfers avaient bien changé. On cherchait maintenant à rationaliser, à rendre le tout plus efficace, plus cybernétique et plus ergonomique. C’était pourquoi sans doute on était écrasé par le bruit des travaux et le poids des embouteillages. C’était aussi pourquoi, ajouta la sibylle, on avait délocalisé les salles des grands coupables. La sibylle défendait bien l’Enfer en tout cas, elle lui trouvait toutes sortes d’excuses, semblant s’y trouver bien. J’aime ces femmes sûres d’elles...

Ah ! C’était cela qui nous intéressait, et les enfants aussi, et l’aspirateur de Fräulein. Où étaient les grands monstres de toujours, les grands châtiments, etc. ? Dans de lointains musées ? Dans de plus bas souterrains ? L’humanité avait tellement changé en vingt ans ou moins de mondialisation qu’il avait fallu aussi révolutionner le système infernal ; organiser des déplacements de population, des migrations de personnels qualifiés, révolutionner les gestions de flux, et déporter les grands méchants du temps jadis. La presque totalité de la population vit là-haut en Enfer, ajouta la sibylle, que je trouvais de plus en plus à mon goût ; et quand elle descend là, elle ne voit plus la différence. Grâce au politiquement correct, il n’y a plus de grands pécheurs, ajouta-t-elle de sa voix confondante ; et du fait du déclin de la Foi, il n’y a plus de repentir. On entasse donc les gens ici très bas, où il faut bien les faire travailler. Surtout les femmes, surtout les filles, qui grillées par le feu de leurs cigarettes, tâchaient de dépasser, stakhanovistes asexuées, les garçons transformés en glaçons qu’on tentait vainement de leur opposer. Au fur et à mesure que je voyais cette féminitude liftée, dépareillée, hystérisée, navrée, je sentais poindre le chant de leur coeur triste ; et je crois que Rameau et Tatiana, choristes confirmés aussi d’ailleurs. Et ce chant disait ceci :

Toujours serons pauvres et nues
Et toujours faim et soif aurons.
Jamais ne pourrons tant gagner
Que mieux en ayons à manger.
Du pain en avons chichement,
Peu au matin et moins au soir.
Car de l’ouvrage de nos mains
N’aura chacune pour survivre
Que quatre deniers de livre.

Ces phrases m’éclairaient, et je commençais à juger mieux l’erreur, plus que l’horreur de la situation. Mais un mauvais esprit me passa, me souffleta et me cracha à l’oreille, sans que personne ne pût me défendre :

Vous n’avez guère été sage
Quand vous êtes venu céans.
Car on n’en peut point ressortir.

Ressortir, je pourrai ; mais mes amis ? On ne banalise pas l’Enfer, il est infréquentable. Et je voyais déjà des ombres sombres et menaçantes s’approcher de nous, risquer de s’en prendre à nos enveloppes charnelles et bien timbrées, comme dirait Maubert. En particulier, je voyais Mandeville faiblir.

Rameau nous concocta d’un trait de son génie une sarabande intitulée Le Recul des démons qui les chassa net. Mais il ne fallait pas perdre de temps, malgré la Ritournelle des peurs. La sibylle, qui avait paru déconcertée - sic - par cette composition (elle me parut même un instant décomposée), me dit que si ma carte cessait de battre (elle utilisa ce verbe, oui, oui), nous en manquerions alors. Du temps ou de l’argent ? demanda Nabookov, qui semblait étouffé par le grand manque d’air. Mais un signal la prévint que nous pouvions visiter des salles plus spécifiques.

***

Nous descendîmes plus bas encore grâce aux énormes escalators qui défiaient les distances et la bassitude. Nous eûmes alors les lieux de grande souffrance réservés aux conquérants : on voyait Bajazet ou Tamerlan torturés à la poêle à frire par des démons bien velus. Napoléon était aussi un peu esquinté à ces hauteurs, et quelques autres comme lui. Les enfants étaient ravis. Siméon demanda s’il pouvait aussi torturer les prisonniers. Il est vrai que la scène avait de quoi distraire un vaste public. Il poussa un « Merde carrefour » de satisfaction cette fois. « Nous contons ouvrir bientôt ces salles », me conta la sibylle, dont les yeux gris grandissaient, et la chevelure ondulait. « Votre avis nous importe. Faire des voyages organisés aux Enfers, voilà une idée bien infernale », nous murmura Maubert. Sibylle lui lança un terrible regard. Pour se venger, elle nous montra une salle de tortures réservée aux grands savants ; il y avait un nommé Braun qui essuyait d’atroces outrages.

- Qui est ce Braun ?

- Un raseur...

- Il s’est planté sur la terre, et après il s’est planté sur la lune. C’est l’inventeur manqué.

Fräulein eut l’air toute triste de voir son idole ainsi humiliée. Un savant appareil lui vidait tout le corps et le lui remettait tout entier. Cette extirpation lui arrachait des cris de douleur prométhéens, je dirais même caucasiens, plaisanta Maubert qui essuya un soufflet teutonique. Nous n’étions pas au bout de nos peines : on nous présenta l’âme torturée d’Offenbach qui s’était trop moqué d’Orphée ; celle d’un philosophe, qui avait pris Dieu pour une horloge, ou d’un penseur qui l’avait cru mort. Tout cela me mettait mal à l’aise, moi, ange rebelle, comme tu sais lecteur... le plus peiné fut d’Artagnan qui y vit le cardinal de Richelieu, sans doute victime d’une erreur phonétique. Ces riches lieux, ce point cardinal, comme si le pauvre vieux était l’auteur du coup post-historique des maîtres carrés. Mais il a créé l’Académie Française, et rien que pour cela...

Mandeville observa qu’on n’y voyait pas Tréville, aux Enfers.

- Que si, monsieur, il y est.

- Quoi, Tréville ? Mais c’est l’Enfer !

- L’Enfer, c’est les Nôtres !

- Le ressentiment remplit l’enfer !

- Pas de blasphème !

- De basse flemme ?

- Oh, Mandeville, Mandeville, je vous manderais en...

- J’y suis, justement !

- Quel demeuré !

- Oh! Il y a Descartes !

- Des cartes ! Mais on se joue de nous ! remontons !

Nous revenions aux vrais Enfers : il y avait des cercles plus bas. Tout y était encore plus lugubre, plus travaillé, plus médité et mieux pensé. C’est plus psychique, dit Nabookov. On se rapprochait des grandes bureaucraties, des châteaux de la pire aventure au sens bien postmoderne cette fois. Nous vîmes ainsi de drôles de drames. La salle des immortels, du nom de ceux qui ne peuvent plus mourir, et celle des bicentenaires, du nom de ceux qui fêtaient ou fêteraient un jour leur anniversaire dans un état proche du Michigan, comme dirait Mandeville. C’était là que l’on mettait ceux qui s’étaient le plus éloignés de la nature, de ce qui touche et se touche, et qui là n’est plus que montre et vanité. Nous étions au bout de nos peines. Il y avait aussi ceux qui ne font rien de leurs jours, qui passent à côté de leur vie, ceux qui ne sont pas habités, qu’alors...

Il y avait enfin des escalators finaux. Mais nous n’avions pas le passe. Sibylle me fit alors promettre de revenir. Elle avait des salles spéciales pour moi. Des champs bienheureux, comme disait le Maître,

fortunatorum nemorum sedesque beatas.

Je demandais à ma guide de considérer cette observation : "ceux qui ne sont pas habités". C’était bizarre... mais Nabookov, Maubert et les autres avaient tous bien compris. Ceux qui n’étaient pas habités, esprits superficiels et creux, ceux qui était possédés, ceux qui étaient branchés ou connectés, vidés d’eux-mêmes. Superscemus demanda s’il y avait une salle Dracula. Etre vidé de soi... pour être livrés aux maîtres carrés, c’était une sublime et infernale idée supercalifra... On avait décidément des têtes bien-pensantes, ici très bas. Sibylle qui effleura ma main me transportait d’allégresse. Elle me fit promettre de revenir. Mais je crois l’avoir dit. Elle a gagné des parts de marché.

Les enfants voulurent les salles réservées aux enfants. Les enfants infernaux... Y avait-il des jeux d’enfants interdits, des kindergarten infernaux ? On leur demanda de se taire, et Rameau composa une suite nommée Les Enfants circonspects. Les gavnuks dirent merde. De toute manière, il fallait remonter. On utilisa pour ce faire une remontée mécanique, du genre de celles dont on se sert aux sports d’hiver, me commenta Maubert. En remontant je vis une inscription qui évoquait le Mercator pessimus. Je demandai de quoi il en retournait, on me fit signe de m’adresser à Victoria. Je savais qui c’était.

***

Comme tu te doutes, ami lecteur, hypocrite curieux, furieux mousquetaire, on remonta aux champs élyséens. Quelle merveilleuse ville, tout de même ! Mais l’aventure infernale n’était pas terminée, loin s’en fallait même, comme je te le montrerai tantôt. Car qui pourrait penser qu’un été en Enfer s’achève si médiocrement ? Qu’à l’heure ou terre meurt, ou ton humanité sévit, Satan n’amuse pas toute la galerie ? Prends garde, mon lecteur, nous allons derechef dans l’azur nous noyer, si tu ne le sais le battre, ô l’enfer renfermé...

Le retour de Siméon sonnait. Le gamin n’en voulait entendre parler. Nous dûmes le mettre dans une de ces remontées mécaniques phénoménales qui devaient, disait Sibylle, ne pas le dépayser. Il remonta les salles, il remonta la FNAC, et puis le RER, et puis je ne sais quoi. Nous passâmes sans doute par des souterrains commerciaux, par les malls bien marchands, ou par des istanbulles immobilières, je te raconterai lesquelles. En haut, attendait le majordome, lequel lui confisqua sa toilette magique, je veux dire ses chiottes trouve tout. Il ramena également Superscemus, sur ordre de la mère et de l’amirauté ; je laissais ces enfants emportés. Je constatai l’affaiblissement, sur les champs élyséens Parisiens, de nos réserves vitales et animales ; nous avions tous vieilli, sauf les gamins qui avaient tous grandi. Nous avions un je ne sais quoi de las, qui inspira à Maubert une référence vieillie, que je ne connaissais, et qui avait trait à une incertaine odyssée de l’espace (quand il est si simple, mon ami, d’évoquer une orphique descente...), où certains spationautes, ou cosmonautes, ou anges à venir se décomposaient en quelques instants. Certes je l’avais pris, ce bon gros coup de vieux ; et de matérialité, qui correspondait à une belle envie soporifique.

Mais d’un autre côté, lecteur, je ne suis que la face de l’angle ; et l’angle fatigue vite. Je constatais ainsi qu’à la surface de ce monde, on n’en voyait que les orifices, ainsi que des terriers d’animaux ; qu’ici j’avais défié, et sans effort, moi ange Gospodi, tous les puissants de cette terre, tous les puissants de cette terre, et qu’ainsi je devrais redescendre aux Enfers. Je n’avais pas trop le désir, pas plus que d’autres d’ailleurs, de demeurer à la surface des choses, qui est aussi celle de la terre. On se sent affaibli, sur l’écorce terrestre, on se sent, comment dire, dépecé, justement, moins profond, et un peu trop superficiel. Maubert me contesta : il me parla de l’arbre, qui ne vit qu’en surface, et qui est l’arbre tout de même. Mais moi, je goûtais à gratter. Je voulais les revoir et les analyser, ces petits monstres infernaux. Quelle ne fut pas notre erreur, mais sans erreur ou errance, il n’est point de chevalerie, n’est-il pas ?

***

Nous nous débarrassâmes de la petite équipe de notre expédition hauturière. Il ne me resta tantôt que d’Artagnan et Mandeville, et bien sûr la Fräulein, car Maubert et Sylvain, en étudiants infortunés (« nous sommes carrés et cubes », me dirent-ils d’un ton bien fatigué), s’en remontèrent à la surface demander un bon sol. Car on disait bien sols, vieilles monnaies, comme on dit sol au Pérou, ainsi que me le rappela Nabookov, ce que la sibylle, qui devenait de plus en plus belle et de plus en plus vive en Enfer, me confirma bien. Nous commençâmes à folâtrer, tandis que nous redescendions dans les prisons accélérées de l’Autre, et ses spéculations, ses prisons de Piranèse, ses labyrinthes d’Escher, ses méandres néanderthaliens. Car tu te doutes, mon cher, que j’ai de bien coutures secrètes, ou bien des bottes, à te montrer encore. Nabookov s’en alla de son chef, ainsi que son épouse. Et ce fut mon salut, ainsi que tu sauras. La sibylle parlait :

- J’ai de tous autres hôtes à vous présenter, mon ami.

- Mais que voulez-vous dire ?

- Maintenant que nous sommes pour ainsi dire seuls (il est vrai qu’en présence des deux drones, nous ne risquions rien, sous ce bien pur rapport - d’intellect il s’entend), je peux vous le dire, ami...

- Mais quoi, douce mie...

- Je vous ai présenté un enfer enfantin...

- Si semblable aux surfaces, je veux dire aux si grandes surfaces...

- Merde carrefour ! comme jure ton jeune ami... Mais j’ai un plus bel Enfer, salivait la succube, salivait mon Hécube, salivait ma sibylle de Cumes et l’écume à la bouche s’il faut, et je veux, dans mon désir erratique de toi (mais que veut-ce bien dire, un désir erratique de toi ?), te le présenter là. Allons au Condominium.

Elle ne devait rien redouter de mes faibles amis, d’Artagnan, Mandeville, d’autant que Mandeville semblait connaître cet endroit. Je savais par ouï-dire qu’il s’était acoquiné là-haut avec je ne sais quelle agente immobilière, mais tout de même... C’est pourquoi il semblait si bien toléré par les démons d’ici-bas... Et nous redescendîmes, et descendîmes encore, ô joies du passé simple, joie d’un éternel espace. Terribilis locus iste ? Mais non ! Et elle nous montra le Condominium, le domaine des dieux, sis en enfers après ma redescente, mais pourquoi suis-je redescendu, je me le demande encore, ô funèbres... !

***

Au condominium il y avait d’énormes baraques, mais des piaules, mais des palais, et puis ça circulait... Ma sibylle sublime à cette heure ajoutait que riches réservaient, et leur place en Enfer, les riches initiés, de ce monde là-haut. J’en restai ébaubi. Se pouvait-il qu’enfin...

Puis je me ranimai. Car je voyais des parcs, de sublimes fenêtres taillées dans la pierre, des habitacles, et tout cet éclairage... Mais qui vivait là ? Ma sibylle demeura circonspecte. Et j’eus l’idée soudaine de demander à d’Artagnan d’en extraire des mètres, à cette surface qui nous laissait si circonspects...

- Essayez, d’Artagnan,

- De quoi faire, vous prie ?

- D’arracher quelques mètres...

- A ces êtres qui trient...

- Mais qui trient quoi, mon Dieu ?

- Si ne le faites pas, vous le saurez bientôt !

Et il s’y essaya, le bougre. Lui qui m’avait tant si montré de faconde, et de ressources, s’y essaya platement. Et s’y planta, je dis, bien lamentablement. Lui qui pouvait subtiliser aux agences bien magiques convoquées par Byron, aux riches lieux du cardinal tout un ensemble de mètres étalons, de mesures anciennes, la lieue, le yard, le mile, et sais-je quoi encore, lui qui pouvait dérober tout cela à la barbe du curé et du grand maître carré, se retrouvait bien bas, ici-bas, aux Enfers, totalement humilié, avec comme qui dirait une je ne sais quelle impression d’impuissance... Moi qui, ange gratuit, venu ici par le hasard des hasards, et rendu faible au demeurant par la bêtise humaine, de son adoration éternelle du symbolique matériel, de son ordinaire défaillant, je me trouvais comme lui bien désarmé.

Terribilis locus iste !

loka [lok] m. lieu, emplacement ; le monde, l’univers ; la terre, ici-bas - le peuple ; les gens - pl. lokās l’humanité, la société ; les gens ; les affaires - myth. les 7 mondes

(à suivre)

8 avril 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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