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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XIII - Une descente de bière
par Nicolas Bonnal

Nous arrivâmes grâce à Icare, éternel malchanceux, éternel fils à son père, au club allemand dont j’ai parlé, lecteur. C’était un espace très beau, plein de grands lacs et miradors, une forêt de type tyrolien, mais en plus grand. L’inspiration en était d’ailleurs argentine, et il s’appelait Bariloche, puisque c’est dans ce hameau montagnard des Andes sud-américaines que les derniers des nôtres avaient vécu, me confirma mon sage ami. Il m’apprit aussi que les forêts existent en Enfer, qu’elles sont recommandées même, et que Bariloche était certainement une des colonies les mieux gérées de l’endroit.

Cette vallée est maudite d’une malédiction éternelle. C’est ici que seront rassemblés tous ceux qui se servent de leurs langues pour blasphémer Dieu, et qui ouvrent la bouche pour maudire sa gloire. C’est ici qu’ils seront rassemblés, c’est ici que sera leur demeure.

Nous nous assîmes dans un des plus beaux endroits que j’ai vus sous la terre, et Horbiger commanda un schnaps, me laissant la responsabilité de commander un casillero del diablo, vin chilien renommé. Puis il bourra sa pipe et me parla. Imagine-toi ce dialogue avec un fort accent tudesque, mon lecteur préféré qui va te raréfier...

- L’enfer est donc bourré d’Allemands... c’est à cause de la dernière guerre européenne, que pourtant les démocrazies nous ont déclarée... Z’est injuste. Nous devions nous défendre sur trois fronts, de l’est, de l’ouest et du sud... Alors vorzément nous afons tu tonner quelques grosses claques.

- Ce qu’on m’a dit surtout, c’est que vous aimiez la guerre...

- Et alors ?

- Et que vous vouliez fonder un empire...

Und... ? Tu fas nous rebrocher l’embyrrhe ? Une bière pour mon embyrrhe, une bière pour mon embyrrhe !

La brasserie s’agitait. On entrait, on sortait, on saluait, souvent en uniforme. Tout était propre et bien léché, collet monté. Une Fräulein bien teutonique vint nous servir à boire. Cette blonde cybernétique et pudique me rappelait quelqu’un... Horbiger, aussi convivial qu’incontestable, trinqua avec moi.

- Bière et paix !

- Très drôle ! Bière et paix !

- Donc, mon kamarad, je te disais Weltkrieg... Dans notre Allemagne, on ne saurait le nier, ce fut à chaque guerre un sentiment exalté, un enthousiasme historique, une explosion de joie, l’évasion hors de la routine quotidienne, un élan vers l’avenir, un appel au devoir et à la virilité, bref, une fête héroïque. Scheisse ! Il y a une mouche dans cette bière ! Meine Frau !

Que diable allait-il faire dans ce bunker ?

La beauté blonde revint, dont il s’avéra qu’elle était effectivement de ma connaissance. Tu auras sans doute déjà reconnu ma fort habile amie, Fräulein Von Rundfunk, la prête à tout pour approcher son idole. Je fis les présentations : elle s’exprima rapidement dans le très autrichien patois de mon commensal, et dont je ne fais usuellement mes choux gras. Il ressortait toutefois qu’elle voulait voir le grand inventeur, le zaluer, et voir aussi Von Braun, le zaluer et présenter sa merveilleuse invention, le Staubsauger Golem 2, Staubsauger désignant la merveilleuse invention dont je t’ai déjà parlé tant de fois, ô cher et si rare lecteur !

Avis au lecteur : dorénavant on appellera l’aspirateur un Staubsauger.

Horbiger écouta, fit la moue ; je crus distinguer une certaine misogynie dans ces propos. Puis il continua comme si de rien n’était :

- Ici donc, j’écris mes mémoires.

- Vos mémoires ?

- Il y a maints chapitres : l’an prochain à Berchtesgaden...

- Vous voulez dire rire... pardon, vous voulez dire l’an dernier à Marienbad !

Nein ! L’an broghain à Berchtesgaden...

- Très bien, très bien... et aussi ?

- Le manuscrit trouvé à Stalingrad... Oh, un ami ! Folhumour, viens ici, Folhumour, Meine Freunde, komm hier ! Ecoute ces bons verres, pardon ces bons vers :

Péninsule acérée, île Stuttenkammer ;
Dans la glace et le feu du canal et du fjord
Règne la loi d’airain : ne survit que le fort.
C’est le dédale froid de ces glaciers panzers.

Au milieu des pétrels et des skuas tueurs,
J’ai fondé en forêt tout un ordre majeur,
Chevalier teutonique au songe de fureur,
Pendant qu’un albatros célèbre en haut les coeurs.

Nos refuges guerriers, ivres d’un siècle pur,
Combattant l’inertie, élèveront l’humain
Vers les ponts infinis de gel et d’air marin
Qui feront du condor un soldat du futur.

Sieg !

- Aïe !

- Ce jour-là...

- Il ne fera pas un temps à mettre un con dehors !

- Un condor ?

- Ach ! On fait un bras de fer ?

***

Arriva sur la belle terrasse boisée un curieux phénomène intégral, doté d’une impressionnante cuirasse et de non moins superbes lunettes d’écaille. Il entra, regarda autour de lui, s’assit, regarda encore autour de lui, et s’alluma une cigarette.

- Ach, c’est la bonne chance d’être ici... On peut fumer tranquilles... On ne peut pas descendre plus bas, n’est-ce pas ?

- Tout à fait. Che te présente notre ami Nemo, l’ange déchu... Il est descendu ici avec la Fräulein aux armes secrètes.

- Ach, pienfenue...Vous afez en horreur la démocratie ? Ch’ai horreur de la témocratie... ce zont les maîtres chanteurs de Camembert ! Vous aimez la chasse ?

- On peut chasser ici bas ?

- C’est comme partout, on s’arrange ! On prend des prisonniers, on soudoie les geôliers, et on chasse ! On est en enfer, alors les criminels, on se les procure...

- Oui, mais on pourrait se procurer vous...

Ya, meine Freunde, mais nous sommes efficaces ! Productifs ! On a besoin de nous, ici très bas, alors on nous laisse tranquilles ! Verstande ?

- Ne vous mettez pas en führer...

- Ach, il est très trôle ton ami. On lui louera une chambre à Gaza ! Bon ! On fait un bras de fer ?

- Quoi ?

- Un bras de fer, Dummkopf !

Et il se mit en position de m’écraser de la force de son bras droit. Je commençais à m’ennuyer aussi là, quand je vis au bout de la terrasse de bois, qui donnait sur un somptueux lac, dont j’appris qu’il se nommait le Nahuel Huapi, un vieux militaire nostalgique qui ressentait je ne sais quelle Weltschmerz ou douloureuse Sehnsucht. Il en parlait avec ma Fräulein, la pauvre qui n’avait pu mettre encore la main sur son trop cher von Braun. Tandis que j’écrasais mon batailleur opposant, au point de lui broyer le bras et tout le corps astral, Horbiger m’expliquait :

- C’est von Manstein. Le pauvre, il ne s’est jamais remis de son jugement à Nuremberg. Il n’avait fait que conquérir la France et la Crimée.

- Et ?...

- Il n’y a eu que huit millions de morts en Ukraine ! Oh, scheisse ! Encore une mouche !

- Quelle horreur ! C’est le roman noir d’une chemise brune !

On apprécia diversement mon jeu de mots. Il est vrai qu’il sous-entendait que l’on ne peut être heureux aux Enfers que si l’on est nazi. Il est vrai que l’on y rêve d’espace vital, d’une Grossraumkonzeption, et que pour cela on est prêt, n’est-ce pas, à tous les sacrifices...

- Bon, je vous laisse la Platz !

- C’est ça ! Bon vent, l’ami ! On règlera nos contes...

- ... à la prochaine bataille...

- des champs patagoniques !

Ca alors !

C’était la première fois que l’on me menaçait sur cette foutue planète, y compris aux Enfers. Tel est le premier bénéfice d’une descente aux Enfers. On y trouve le fond. Et il donne envie de remonter quelque peu, fût-ce sans un escalator. La motarde m’étant montée au nez, ou ce qui m’en tenait lieu, je m’éloignai des lieux de mes déboires, si j’ose ainsi m’exprimer mon cher lecteur, qui je l’espère ne m’a toujours pas abandonné. Je regardai d’autres titres de livres aux titres tout aussi délicats : Kultur et barbarie, ou les secrets de l’immobilier ; le devoir de dépeupler, ou les secrets de l’immobilier ; le conservatisme sauvage et ses formes moins compromettantes, ou les secrets de l’immobilier ; Crimée et châtiment, ou les secrets de l’immobilier ; la bataille des champs patagoniques, ou... mais tu m’auras compris, mon bon lecteur infatigable...

***

Aussitôt j’entendis des voix familières...

- Donc Sibylle est la fureur...

- de vivre !

- De mourir plutôt... c’est elle qui est la théoricienne de la grossraumkonzeption. On réaménage les espaces urbains sur et sous terre, on déplace des milliards d’âmes, et on déplace les Enfers. C’est de la grosse théorie immobilière...

- Immobile hier ?

- Oh, Mandeville, Mandeville...

- Eh bonjour d’Artagnan !

- Ciel ! Notre ami !

- Enfer et damnation dirais-je bien plutôt... Avez-vous vu Nabookov et sa femme ?

- Que faites-vous ici ?

- Une bien longue histoire. Et vous-même !

- Une bien longue histoire !

- Une bière ?

- Bière et paix !

Je m’assis à leur table. Ce fut encore Fräulein qui vint nous servir à boire, à boire, sous le ciel serein et les montagnes magiques de ces champs patagoniques si impressionnants à voir avec un V. Elle m’expliqua qu’elle avait vu enfin von Braun et qu’il avait rectifié le tir concernant le Staubsauger. Maintenant il pourrait nous servir de nouveau... Dans quel camp était-elle ? Malheureusement, les amis reprirent l’initiative verbale et c’en fut fait, mon cher lecteur, de la teneur narrative de mon récit tourmenté.

- Dans quel camp ? De déconcentration ?

- Non ! Au sens militaire ! Elle est avec nous ou contre nous ?

- Cela dépend, ami ! Elle veut remonter, ou pas ?

- Remonter au pas de loi ?

- La descente aux Enfers, ce n’est rien, mais la remontée sur terre, c’est gratiné !

- D’après ce que j’ai compris, ils vont envahir la terre...

- Comment mais on y est, sur terre !

- Je sais ! C’est les peuples de l’Agartha ! Ils suivent les modèles anciens ! Ils vont remonter à la surface, comme l’annonçait Bulwer, et ça fait exploser les prix ! Et on ne sait même pas si cela ne va pas être une nouvelle Ukraine !

- Luc Reine ?

- L’Ukraine, la Crimée, quoi ! Quel châtiment !

- Crime et...

- Oui, oui, Mandeville on a compris... On n’est pas nés de la dernière pinte. Vous disiez donc, dans votre exposé ?

- Qu’ils vont peut-être dépeupler...

- Des peupliers ? Vous parlez du procès des peupliers ?

- Ils peuvent aussi faire cela... regardez.

Et nous vîmes une cohorte curieuse de véhicules motorisés. Ils étaient chargés d’une curieuse cargaison de terre noire. De non moins curieuses silhouettes déchargeaient cette terre sur le sol, et on le répartissait comme on l’aurait fait de l’eau ou de la nourriture. Les sinistres locataires de cette partie des Enfers. D’Artagnan sursauta.

- Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Nabookov, sa femme Tatiana ! Elle me l’a dit un jour !

- Que quoi ?

- Qu’ils emportaient la terre noire dans des camions.

- Comment ? Expliquez-nous !

- Oui, expliquez-nous ! Fräulein, une chope, bite !

- Avec deux T. Bitte prend deux T. Comme Mandeville, qui prend deux L.

- Je sais, dit Mandevil sur un T-ton de reproche.

- Il pleut à sots décidément, dit d’Artagnan. On peut voler une terre, exterminer ou déporter ses peuples, on peut aussi emporter la terre même. Comme...

- Dracula.

- Exactement.

- La situation empire, si j’ose dire...

- Elle vampire même...

- Oh ! Parvulesco !

A une table voisine notre ami discutait en effet avec un autre colonel, élégant et bien fort. Il évoquait les grandes batailles, et la Schutzenfest de l’après-midi. Ce n’était rien moins qu’une fête d’amusement où l’on s’amusait à tirer d’autres prisonniers des camps voisins, si possibles communistes. Eux aussi avaient payé leur athéisme d’une forte présence infernale. Je repensais aux propos de Horbiger sur la paradoxale victoire aux Enfers. En enfer aussi bien, l’efficacité paie. Les affaires sont les affaires... Je compris aussi la non moins paradoxale et périlleuse contre-stratégie subversive décidée et menée de main de maître par notre maître justement. Utiliser l’Enfer pour lutter contre l’Enfer qui menaçait le monde de la surface. Je compris aussi que le colonel en question, du nom de Skorzeny, avait été non pas bourreau en Ukraine, mais résident en Espagne, où les prix de la terre avaient été multipliés par cent en trente ans. Par cent... l’humanité me laisse décidément pantois. J’apprenais l’histoire moderne aux Enfers, en vérité.

Notre conversation, momentanément interrompue par un bref salut aux deux convives, reprit un tour bien français cette fois, c’est-à-dire grivois, ach, la bagatelle, mais avec un tour savant toutefois.

- Donc la sibylle...

- Elle est si belle !

- Cybèle !

- Pour une fois, mon ami, ta langue ne fourche pas en vain. Il y aurait aussi de la Cybèle en ce miroir...

- Drôle ! Quelle damnation de Faust ! Vous l’avez vu d’ailleurs ?

- Non. Et vous ?

- Non. Et vous ?

- Non. Et...

- Ca va. Ca va. C’est la cheftaine donc, ici très bas ?

- Aux Enfers, je l’ignore. Mais ici bas, oui. Les femmes ont pris le pouvoir en Amérique du Sud. Mais pourquoi avait-elle le désir de m’emmener elle-même ici ?

- C’est une vraie question.

- En effet...

Johannes Parvulesco prit cette fois l’initiative de me faire venir à sa table, mais seul. Je m’assis devant le colonel qui me demanda si j’étais OSS. Devant mon ignorance, il soupira et demanda à notre vieil ami de m’expliquer l’opération.

Il s’agissait de l’opération Campo Imperatore, destiné à rendre à l’humanité - c’est-à-dire à l’occident missionné transcendantal - l’essentiel de sa marche à suivre, marche entendu au sens métaphorique de frontière abyssale, sa volonté d’être au sol et à sa rage résistance à l’ordre mondialisé des maîtres infernaux et carrés.

Tout cela sonnait un peu creux et faux sous la lime. Comment en étions-nous venus là ? Puis je me souvins du rôle poétique du Gran Sasso durant la dernière guerre, de ses positions magiques en Tartarie cinématographique, enfin de sa mission pastorale la plus aboutie c’est-à-dire eschatologique. J’ai dit. Mais où cela nous mènerait-il, à supposer que je demeurasse au sein de ces Krupp, pardon de ces troupes un peu agonistiques et apocalyptiques tout de même. Et quel est ce jeu qui parle de demeurer ? Car demeurer m’ennuie. Souviens-toi de ces lignes de Cybèle, mon cher lecteur :

Il cheminait le long d’un désert comblé de cuivre, offrant au ciel antédiluvien des flammes bleu azur. Il avait oublié le nom même des pierres et son propre âge. Dans les vallées lunaires, les vents écrivaient des textes étranges que les chamanes comptaient traduire. Ils sculptaient des arbres de pierre, glaçaient des chinchillas timides, défiaient les stratégies hexagonales des incrustations salaires. Puis ils venaient mugir et lui rappelaient les moments les plus froids du long sommeil du monde. Le soleil royal lui éreintait le visage et boursouflait ses joues, en lui perçant les regards. Il n’en avait cure, sachant que les innombrables lagunes changent de couleur à chaque heure comme un coeur vif change d’amour. Des geysers grondants retentissaient la voix des terres intérieures qui recouvraient d’écume d’inexistants nuages. Rien dans les bains thermaux n’interrompit l’ivresse de sa contemplation crue. Dans l’ombre d’un volcan qui crachait des images, il se rappela la lumière folle des visages des nuages rencontrés sur la route de la jeune montagne.

Skorzeny se retira sur la pointe des bottes, sa perfection ergonomique lui ôtant, je dois dire, comme celle d’un colonel des grenadiers de l’Empereur de moi connu, toute dimension maléfique. On me recommanda une double visite, une autre de ces interminables excursions infernales qui n’en finissent pas, et dédoublent à moins qu’elles ne le modélisent, le monde d’en haut, que tu crois encore peut-être éthéré ou même réel, mon étonné lecteur. Victime de la Tartarie chronique, non plus de la barbarie, je me voyais invité à hanter les parages perdus du Maramurèç, en haute Roumanie, ou bien le lac éperdu de Grimsel, quelque part dans la Suisse alémanique. Aux Enfers les portes se touchent et se croisent, on est dans un jardin aux sentiers qui bifurquent, mon ami, dans la serre de Faust.

Et son esprit plane toujours
Dans un espace imaginaire.

***

Je revis Horbiger, fait d’autant plus curieux qu’il me cherchait lui-même. Rassuré sur la bonté de ma nature angélique et le bien-fondé de mes intentions, irrité quelque peu par l’inconduite de la colonie teutonne de Bariloche, le bougre d’ingénieur voulait me montrer réalisée en terre creuse, et non plus aux enfers, donc la matérialisation vernienne de sa glazial kosmogonie...

Nos ancêtres nordiques sont devenus forts dans la neige et la glace, déclarait un tract populaire de la Wel, c’est pourquoi la croyance en la glace mondiale est l’héritage naturel de l’homme nordique.

Il me fit voyager, et vois ce que cela donna, mon bon lecteur : on m’arracha ces mots d’une bouche desséchée et comme dessalée. J’avais franchi les portes d’ivoire et de corne, j’étais entré dans l’Ouvert : à plein regards la créature voit dans l’Ouvert. Et je trouvai dans cette Tartarie chronique tout autre chose que la barbarie, un univers intérieur, un Weltinnenraum fait de mondes en collision, de blocs de glace et de chutes de glaces ; de folies furieuses de feu et d’incendies catalytiques ; de grandioses dialectiques en somme, dont un des présocratiques chu ici bas aussi avait jadis célébré les grandeurs. Tu sauras bien qui sait ? Et mon Horbiger se voyait bien près de lui, son héritier. Lui qui avait recréé une Patagonie écossaise et subversive au fin fond des Enfers.

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir... les lagunes glacées de saint Raphaël, et la route du soi, et les portes d’Orion... le vaisseau de Tannhäuser m’a porté sur le toit de la baleine. J’ai vu l’hydraport Puerto Eden, perdu au milieu des canaux Sarmiento ou Messier. Il y avait des marées de coigues, des montagnes glacées jetant leurs laves dans la mer, et des pétrels somptueux. J’ai frôlé le Gondor... et la région Condor m’apparut, comme un monde origine...

On lisait aussi ceci dans les guides vert-de-gris de la Glazial-Patagonie :

Plus bas, il y avait ses pics granitiques et ses glaciers géants qui avaient chassé d’eux l’oxygène. Il se sentait plus dur et pur auprès de ces vieux maîtres condamnés par les temps, et il voyait chaque bloc se détacher de ces parois comme un soupir émane d’un cerveau menacé. Mais ce gigantesque champ de pureté lui dévoila le feu glacé de son âme. Condamné par les temps à voir un monde feu sidéral se muer en champs de flotte, il se fit plus serein et vécut l’aventure des baleines australes qui venaient picorer l’air du temps au long de péninsules désignées par les dieux.

Patagonie, plates agonies plutôt, la jeune soeur de Mongolie, terre du matin des magiciens, terre aux nuages fous et retors, terre ivre de vent, de froid, du ciel et de la pierre, terre de mon agonie. Terre de l’Atardecer, terre des attardes, des demeures philosophales, terre du Guten Abend et du déclin de l’Occident.

***

Au réveil il était midi. J’entendais mes amis qui cette fois, d’Artagnan et même Mandeville, voulaient m’interner. Ils voulaient m’emporter loin de cette terre promise. Ils écoutaient aussi un monologue aride, d’un démon nommé Bardamu qui venait d’arriver et voulait dévorer tout le monde. Il paraissait, mon cher lecteur, assez énervé.

- Chaque fois que je vais mal en voyage, dit l’infernal Horbiger, je tombe sur Bardamu. Bardamu c’est la mauvaise étoile du voyageur. La petite musique de la vie que l’on n’ose plus faire danser...

- Ah c’est vous le génie sans bouillir... Vous nous en aviez écrit de ces lignes sur l’Amérique australe... et des cataractes, et des Lolitas... et des patagonnes et de beaux glaciers... et de l’altiplano et des légions condor... et puis voilà... patatras... que voit-on ? Une Zone à la Stalker, une zone métropolitaine et bien dérisoire, un rien du tout, un no superman’s land, un terrain vague, des métis mal baptisés qui font la manche, des église vides et ruinées, des garages protestants bourrés de monde et trois touristes tout tristes qui s’emmerdent comme vous et moi... et lui aussi d’accord... le fameux Horbiger patagon, bien membré mal dédoublé et qui fait mine de nous faire croire qu’il y a encore du futur dans cette terre qui n’eut même pas de passé... je vous vois mon pauvre hère avec votre câble américain dans vos piaules misérables et vos horreurs de bus mal climatisés, les tronches de pèlerins à la Baptiste et les cieux incertains. C’est la banlieue oui, mais pas le 9-3 de nos bobos à la noix entourés de maliens, c’est la banlieue duraille du monde à l’écart de tout sauf des satellites yankees qui surveillent le moindre gramme de coca avant de bombarder le champ paysan... Ils veulent du Lonely Planet, ils veulent concentrer la planète. Ils veulent du park, ils veulent du camp, et de la colonie. Comme dit Elias Sambar, ils fabriquent de l’absence.

- Quel pessimisme !

- Pessimiste ! En enfer ! Votre vue doit baisser, monsieur le baronnet !

Et Bardamu la bave aux lèvres se précipita, hurla un juron, éructa et s’en fut dans un geyser digne des ces paysages païens et maudits que Horbiger m’avait tant fait aimer. Mysterious agency ! Je me revoyais dans mes glaciers suisses d’il y a 200 ans.

Si la terre n’ouvre bientôt
Un abîme à cette canaille,
Dans l’enfer, où je veux qu’elle aille,
Je me précipite aussitôt

***

Je me ranimais, cher lecteur, je me ranimais après cette sombre et longue bataille. Et je te conterai la suite de mes aventures. J’avais la clé de cette farce si funèbre qu’on appelle l’Enfer :

Curius Dentatus aiebat malle esse se mortuum quam uiuere.

Il vaut mieux être mort que vivre mort. Tel est le problème de l’homme, et tant qu’il ne s’en rend pas compte, il ne sait à quoi se tenir. C’est d’ailleurs un bon gros problème. Mais tandis que je me lançais dans ces précieuses combines, comme dirait maître Johannes, j’appris qu’un attentat avait eu lieu dans notre bonne brasserie. Un attentat en enfer ! L’événement sacrilège était même destiné à me ramener là-haut, comme tu verras lecteur. Je l’appris de la bouche même de Mandeville et d’Artagnan, comme le prouvent les paroles qui suivent, dont il importe peu de savoir en quel lieu précis du grand parc elles ont été prononcées :

- Figure, c’est incroyable tout de même...

- Impensable, impensable !

- Nos deux petits ! Nos petits russes ! Ils sont venus et ils ont tué la moitié du monde à la brasserie Felden, Fel...

- C’est bon... c’est bon...

- Au début, tout le monde était content : deux têtes blondes ! et bien à Brienne...

- Non, Mandeville, aryennes...

- Eh bien, voilà qu’ils se mettent à parler dans les rangs. Apparemment ils venaient chercher leur vieux copain, maître Nemo, notre ange chu... mais ils étaient armés... Et patatras ! Les vieux grincheux ont voulu répliquer, mais ils ont été aspirés.

- Les russes blonds ont nettoyé les verres de gris !

- Aspirés !

- Mais par Fräulein ! Elle a trahi sa race, mon vieux !

- Mon dieu !

- Oui, mon dieu ! En tout cas ils n’ont rien pu faire contre nos terroristes !

- Rien pu faire ?

- Rien pu faire ! Et maintenant nous allons avoir des problèmes avec les autorités infernales ! parce que deux enfants russes, amenés par nous, ont tué des nazis qu’il faudra recycler ailleurs ! Nous sommes convoqués par Sibylle maintenant ! Nemo, réveillez-vous, Nemo réveille-toi ! Nous sommes attendus.

Nous fûmes emmenés sous bonne escorte près d’un de ces carrosses où ils chargeaient de la terre noire - la déchargeaient plutôt. Il y avait là un petit groupe de nos amis, tout disposés à remonter : Tatiana et Nabookov, Parvulesco, et les deux enfants qui me sautèrent dessus, en tirant en l’air. Mais personne ne leur fit de mal. Ils étaient bien armés et invincibles. Je constatais avec joie qu’ils avaient pu redescendre pour descendre du beau monde ; il est vrai que Rameau, qui bougonnait auprès d’eux, les avait encore accompagnés et avait dû faire place nette à coups de rondeaux et sarabandes. Après ces salutations sympathiques, Sibylle me regarda gravement et me dit (je tâchai de lui répondre comme l’eût fait Mandeville, si efficace est son art de la stichomythie) :

- Partez, partez donc je vous en supplie !

- Est-ce vrai ce que vous me dites ?

- Oui...

- Donnez-moi en ce cas un gage de votre indulgence, quelque chose que vous avez porté... Ou dérobé.

- Et partirez-vous, partirez-vous si je vous donne ce que vous m’avez demandé ?

- Oui.

- A l’instant même ?

- Oui.

- Vous quittez les Enfers, vous retournez en Fr..., pardon à la surface ?

- Oui, je vous le jure !

- Attendez, alors, attendez.

Et la sibylle alors remonta dans son carrosse d’or, la fausse Sibylle lecteur, et en sortit presque aussitôt, tenant à la main une toute neuve carte d’or. Je pris le précieux objet qu’on m’avait dérobé durant la conférence de la baronne Schiller von Kakophonie, et je tombai à ses genoux.

- Vous m’avez promis de partir, dit la sibylle.

- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars.

- Faites donc.

- Mais nous reverrons-nous ?

- Promptement ? Je l’ignore...

Et elle se retira, laissant Mandeville interroger tout le monde sur la scène en direct qu’il venait de bien vivre.

- Mais je ne comprends pas !

- De quoi ?

- Elle est donc amoureuse... de lui ? Incroyable ! Tudieu !

- Les femmes d’enfer ont leurs points faibles !

- Mais c’est injuste ! Il n’en est que pour lui ! Il n’est pas plus beau que moi, que diantre !

- Mais Mandevil, il est homme de goût, et de pouvoir...

J’étais un peu gêné de cette manifestation publique de jalousie individuelle, qui limitait le charme de la victoire de mes petits camarades et rompait l’unité affichée de notre petite communauté. Heureusement, pendant ce temps Tatiana avait dressé le panier de pique-nique, pendant que les gavnuks s’essayaient aux personnages de Faust. Siméon en Méphisto, comme de juste, et Superscemus en bon petit gorgé de Dieu. Nous invitâmes même à la représentation en plein air quelques-uns des rescapés des massacres.

Lui:
Hast du mir weiter nichts zu sagen?...
Ist auf der Erde ewig dir nichts recht?

Lui:
Nein Herr! ich find es dort, wie immer, herzlich schlecht.
Die Menschen dauern mich in ihren Jammertagen...

Eh oui, mon cher lecteur, ton monde est méprisable, au moins le bon M., auquel tu ne crois plus comme au reste, on en est convaincu. Mais après tout je ne suis pas là pour me lamenter sur ton sort et sur ton hôpital de vieux. Je demandais donc à mon fidèle Superscemo comment il avait fait pour me retrouver ici très bas et mettre à sac le club allemand de Bariloche. En fait, tout avait été très simple : quelques aides supérieures, auxquelles le bon Jacob ne devait pas être étrange, quelques perfectionnements militaires, une lettre de motivation de la bonne Fräulein à von Braun, et nous y étions ! En entrant à Bariloche, ils avaient eu affaire bien sûr à la barbarie habituelle de cette part indomptable de la Tartarie. Mais ils avaient distribué des tartes à coups d’aspirateurs géants, de Toilets modernisées, et de mini V2. Fräulein m’expliqua alors qu’il s’agissait de mini-fusées explosives que l’on pouvait utiliser en cas d’embarras, de mésentente cordiale. C’était un jouet qui avait fait l’admiration du professeur von Braun, le fameux inventeur injustement envoyé aux enfers, et dont Fräulein était férue. Je commençais alors à redouter l’efficacité des dispositifs de ma communauté armée à notre retour sur terre, et l’avenir te prouvera, ma bonne amie lectrice, que je ne m’étais pas trompé. Mais le plaisir enfantin est à ce prix...

Que diable allait-il faire dans ce bunker ?

***

L’après-midi même nous commençâmes la remontée sur la terre, qui n’est pas moins effrayante, crois-moi, que la descente aux Enfers. Nous quittâmes les enchantements de Bariloche et traversâmes les forêts dites elfiques de la Lothlorien, qu’on dit propices aux embuscades de la part d’esprits malfaisants (hypothèse Mandeville), à moins qu’il ne s’agît du bois de Trivia (hypothèse Nabookov). Je savais qu’il s’agissait de ceux de Trivia, mais préférais me taire (Iam subeunt Triuiae lucos atque aurea tecta). Nous longions une grande barre rocheuse. Celle-ci d’une solidité granitique me rappelait dans sa sauvagerie les splendeurs inusitées du monde d’Horbiger. Ce n’est d’ailleurs pas sans surprise que ce dernier, qui lui ne pouvait pas remonter, nous rejoignit. Après nous être salués avec effusion, nous reprîmes notre marche en avant, moi serrant ma carte d’or, Tanya et Nabookov leur anneau de mariage.

C’est là qu’au petit matin, dans l’Enfer éclairé par la nuit solitaire, nous fûmes surpris par un bruit discret d’explosion. Nous prêtâmes attention à un bout de roche indéfinissable et suspendue dans l’espace adorable. Elle se fendit alors, et d’un beau trou rond surgit une gentille tête chauve et souriante, qui s’excusa de faire tant de tapage. Nous l’aidâmes à choir de son perchoir et à se remettre d’aplomb.

C’était un terrien, il venait de la terre, je dis de sa surface. Un bon vieux terrien, architecte très doué, qui avait creusé trop bas. Il nous raconta son histoire incroyable et presque vernienne elle aussi.

Patrick  que les enfants avaient aussitôt baptisé PatrickC4 - avait décidé de quitter sa grande maison un beau jour. Il n’était pas de ceux que menaçait la raréfaction des m² ici haut, mais l’ire féminine. Au milieu de l’hilarité générale, il nous déclina ainsi son identité vernaculaire - car il venait de X, l’endroit le plus cher du monde, où je crois bien, lecteur, que j’irais faire un tour habillé en Prada ! -, et il fuyait sa compagne insupportable et hurleuse. Il avait donc creusé la roche, avait vite trouvé un mystérieux passage secret venu sans doute de l’homme de Grimaldi, et s’était ensuite enfoncé in faucibus Orci, défiant toute la concurrence des mineurs et ingénieurs qui pillent la terre et ses entrailles. Par curiosité, et pour rester en paix aussi, il avait décidé de poursuivre son expérience intérieure. "Voilà un sous-homme !", s’exclama sans rire d’Artagnan qui voyait demain la terre aussi creuse que la montagne de Potosi, aussi bondée de maris engueulés que de fauchés comme les blés (il s’exprima ainsi).

Patrick nous rappela en outre que nous étions partis depuis longtemps en nous parlant du marché noir des m², qui devenait maintenant un vrai problème. L’homme, qui avait l’air sain d’esprit et optimiste, était ainsi pour nous une mine, si j’ose dire, d’informations toutes fraîches.

Mais resterait-il ? Nous ne pouvions le retenir, et nos trajets bifurquaient in faucibus Orci. Lui allait visiter incognito des zones ignorées, nous nous allions remonter, ayant deux fois vainqueurs traversé l’Achéron, voir ce que devenait la terre avec son préoccupant problème de tecta, de toi à moi lecteur, d’immobilier...

Patrick ne décida pas de nous quitter aussi brutalement ; il dit seulement qu’il allait faire un tour, comme qui tu sais, mon bon lecteur, et il s’éloigna, bien décidé de remonter avec nous le cas échéant. Car il savait que nous allions rester encore en Tartarie pour les raisons que tu sauras tantôt.

Ceux qui sont zélés dans l’art de la guerre cultivent le Tao et préservent les régulations ; ils sont donc capables de formuler les politiques de victoire.

(à suivre)

21 avril 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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