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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XIV - Tartarie et barbarie
par Nicolas Bonnal

Je cheminais ainsi torche en main dans un antre énorme, à la tête de ma petite troupe armée jusqu’aux yeux, et devisant avec Nabookov. Ce dernier m’expliquait les modifications morales et éthiques qui s’étaient opérées sur sa bonne vieille terre depuis deux siècles, et qui avaient ainsi bouleversé l’ordre dominical et infernal. L’enfer avait certes gardé sa dimension abyssale et irréelle, pour reprendre l’expression d’un auteur célèbre à propos des nazis que j’avais vus, mais il s’était lui aussi adapté, modernisé, transformé. On avait liquidé les vieilles lunes de la gourmandise, de la luxure ou de la paresse, et on avait condamné surtout la colère, la violence, et le non-respect des droits de la personne dite humaine. On avait aussi condamné les fumeurs, le grand rebelle et bien sûr les bons croyants. L’Enfer avait suivi et s’était transformé en conséquence. Pourquoi et dans quel but ? Après tout, l’Enfer aurait pu infirmer les choix terrestres. Mais Nabookov ne savait pas. Il me dit que l’Enfer n’avait plus rien à voir avec celui de Dante. Maintenant on y mettait le soldat serbe mais pas le spéculateur humanitaire, qui arme des bras, déclenche des guerres, mais célèbre les si fameux droits du monde et de l’homme à disposer d’eux-mêmes. Le spéculateur humanitaire est la figure clé de la Fin de l’Histoire, ajouta Nabookov, mon cher lecteur (et moi qui vais repartir au Ciel, je te prie de bien considérer ces propos comme siens, non comme miens), et c’est lui qui va déclencher des cataclysmes financiers, démographiques ou autres, sans que personne n’y trouve rien à redire, comme ma triste expérience avec l’atroce sibylle fausse me l’avait bien démontré.

C’est pourquoi, en tout cas, poursuivit-il au style indirect, pendant que la petite troupe nous suivait et que les gavnuks tentaient de capturer des bébés balrogs, nous avons assisté à un renversement des valeurs, Umwertung aller Werte, grommela Horbiger qui s’intéressait aussi à notre petite conversation, mais n’interféra pas plus. Et l’on entasse aux Enfers des gens dont on n’aurait su que faire jadis : les intolérants, les indifférents, les non engagés, les non-ONG, les hommes et les femmes (mais surtout les hommes, les Enfers sont pleins d’hommes) de mauvaise volonté, les égoïstes, les fumeurs (toujours eux) et tous les inadaptés. Il y avait eu d’autre part une explosion démographique depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis ma dernière venue (ma dernière descente, devrais-je dire, quand je pense à la terre). Et d’un milliard, nous nous étions devenus sept, dont très peu d’Ubermenschen, ajouta en sourcillant Horbiger (Nabookov ne sourcilla pas). Il y a sept milliards de tout, mais plus un Beethoven, plus un Bruckner, plus un von Braun... Dans cette configuration il était normal que l’on spéculât sur l’avenir. On ne savait si les lubies de l’humanité nouvelle allaient se perpétuer, précisa Nabookov. Et il fallait donc prendre des positions ou spéculer sur des futures. On se mettait ici à acheter et vendre du terrain, ici comme là-haut, on délocalisait, on déportait, on soumettait les populations à de fréquents transferts.

Cela, je le savais déjà, merci Nabookov. Mais étions-nous si sûrs de cette inversion des valeurs ? Si les populations du haut devenaient aussi rétives au mal, aussi soumises à cet empire du Bien, aussi peu résistantes au nouveau pouvoir des maîtres (carrés), n’allions-nous pas au contraire vers un Enfer de plus en plus vide, et un paradis bien trop plein (je ne vais jamais au paradis, lecteur, il ne faut pas m’en vouloir...) ? Et cet enfer bien vide, ne faudrait-il pas un beau jour le remplir, comme le Kamchatka ou la Patagonie ?

***

Nous traversions un autre bois, celui des écrivains inadaptés, mais à l’ancienne. Il était bien bondé, avec belles tables de bois, des bières et du vin. Horbiger demanda une bière, Nabookov s’en alla discuter avec d’anciens collègues russes et vénérés, et boire avec sa femme sa chope de kvas ou de pyvo, Superscemo et Siméon s’accrochèrent aux basques d’un vieil anglais tourmenté par des gobelins et des nains. Je tombais sur certaine vieille connaissance, que par respect tairai le nom, et commençais à évoquer ses fameuses sources d’orientation, pardon d’inspiration. Ce faisant, je vis Rameau qui adressait maints reproches à un auteur doctoral et faustien qu’il défia en composant un Rondeau pour les chemises grises et une marche pour fantômes verts-de-gris.

Se pouvait-il que cet Enfer, que notre Enfer, devenu moderne, fût à ce point empli de bons auteurs comme d’Allemands ? Je m’en ouvris à mon inspiré, d’ailleurs britannique et même, le dirais-je, catholique ? Ce dernier acquiesça avec humour : ils sont plus disciplinés, alors... Et donc se pouvait-il que notre vision fût si faussée depuis le moyen âge où un poète italien rancunier avait osé...

J’entendis un grand cri. Que n’avais-je pas dit ? Je reconnus Rancune et ses feux redoutables, d’un nom qu’elle poursuit... Je me retournais : c’était Lui. Je lui laisse la parole, comme on doit toujours faire avec les Italiens.

Ma lei è un vero coglione...

- Tout de même, je suis aussi un...

Non sei niente, propio niente, un ottimo coglione, ajouta-t-il rageusement, sa lyre aux mains et sa couronne de lauriers sur sa belle et aristocratique tête.

Et puis il se calma :

A te convien tener altro viaggio...

Si, vabbene...

- Oh, il descend avec Al Dente aux Enfers... quelle chance, ce n’est pas croyable ! ronchonna une voix coutumière du fait.

Et je le suivis. Si je m’étais seulement tu ! Je serais encore à discuter, moi l’ange rebelle, avec tous les grands romantiques que j’avais inspiré ici bas. J’en étais quitte pour y revenir une autre fois. Pour le reste, Horbiger et Nabookov m’accompagnèrent au cours de cette supplémentaire marche hauturière qui nous mena dans d’infernaux et absolus passages ; car on voyait des cercles gigantesques et blancs, au creux de montagnes invisibles où s’agitaient d’innombrables et peu enviables victimes ; mais leurs souffrances m’impressionnaient moins, méritées qu’elles étaient, que les somptueux paysages qui affleuraient ou les commentaires d’Horbiger, qui réussit à prouver à l’Italien ses origines germaniques et übermenschiennes.

Al Dente me montra ainsi combien je m’étais trompé. Il me mena aux plus bas de ces cercles où souffraient les ennemis suivants de toute bonne société :

- Il y avait les barattieri, les escrocs et truqueurs et voleurs de la politique, dépourvus de toute morale. Ceux qui lancent de grands un peu fous, endettent leurs cités pour espérer du profit et des spéculations et agiotages de toute sorte. Les politiciens bourgeois, commenta Nabookov, les ploutocrates, ajouta Horbiger. Al Dente, avec une ferveur presque sicilienne - quoiqu’il n’en fût pas, que la Sicile fût elle aussi germanique, pénétrée de la zagesse hyperboréenne normale, ach, - me demanda si je voulais voir les atroces souffrances des condamnés en question. Je m’y refusais, mais promis d’y faire envoyer les enfants. La torture est devenue un parc à thème en Europe ; la torture est une idée neufe en Europe, ajoutèrent mes compères.

- Il y avait ensuite les usuriers, usurai, qui étaient violenti contre l’arte di Dio... Que voulait ce bon mot désigner ? Superscemus et Siméon arrivèrent en trombe pour assister hilares aux tortures. Pendant ce temps, nous expliquâmes à Al Dente que son enfer nous plaisait plus que ceux que nous avions traversés, qu’il semblait plus éthique, plus authentique, mais qu’il y manquait les horribles maîtres carrés, qui ne semblaient pas avoir pourtant pignon sur rue, dans cette partie du monde infernal.

- Et les consiglieri fraudolenti ? Après un bon plat de spaghetti all’oglio di macchina da torturare, Al Dante précipitamment nous dirigea vers un poste improbable : posero la loro intelligenza non al servizio della verità ma della frode e dell’inganno... Parmi eux, le fameux Ulysse qui fit une bonne affaire immobilière, me rappela Nabookov. Il s’empara de Troie à l’aide d’un seul cheval de bois ; exemple à méditer. Al Dente pensait que nos spéculateurs immobiliers, marchands de biens et autres parieurs spaziali feraient ici l’affaire. Pendant que mes jeunes compagnons faisaient subir à ces coupables punis je ne sais quelle avanie, notre guide nous mena aux derniers cercles de son Enfer préservé. « C’est presque un parc national, un patrimoine culturel », remarqua un des nôtres : on aura voulu lui faire peut-être plaisir... Oui, il faut bien protéger les traditions. S’il y a des maisons pour la tolérance, il y a des musées pour les traditions populaires.

- Les faussaires : nous y étions, avec nos falsari. Ils faussent le monde, ils le truquent ils le mettent en gage. On a les faux billets, et puis on a les faux mètres carrés, ceux qui valent un million de fois leur prix. Horbiger se rappela les propos de son cousin Bardamu.

Cette transformation foncière locale n’échappe pas à Baryton. Il regrette amèrement de ne pas avoir su acheter d’autres terrains encore dans la vallée d’à côté vingt ans plutôt, alors qu’on vous priait encore de les enlever à quatre sous du mètre, comme de la tarte pas fraîche.

***

A la fin des fins, au fin des fins plutôt, je ne sais plus, Al Dente agita sa tête royale et nerveuse, en nous désignant les plus grands coupables soumis à des supplices glacés. Horbiger ronchonna contre le concept : pour lui la glazial-kosmogonie se passerait bien d’une telle presse. Mais quand, même remarqua Nabookov : à une époque où jamais il n’y eût autant de traîtres, à la surface de la terre, puisque la mondialisation l’exige, il est bon de voir tant d’entassés aux fond des gouffres infernaux. Le paradoxe était que justement la punition n’altérait en rien l’ardeur traîtresse des gouvernants trop visibles. Tous vendaient à l’encan leur patrie, patrie qui n’était elle-même le plus souvent que la somme de petits royaumes et principautés suppliciés jadis. Sur l’autel de l’oubli, on avait engagé une destruction programmée de tous les royaumes de la terre. C’était la république uniferselle, gloussa Horbiger avec un zeste de fascination néronienne pour la chose. Et tous les politiques de tous les pays s’étaient unis pour la trahir, la vieille patrie. Les moines sont partis, il reste le patrimoine, toussota un ami.

Antenòra, traditori della patria: immersi nel ghiaccio dal quale emergono con la testa; piangono tenendo il capo rivolto in giù, ma le lacrime che sgorgano dagli occhi si ghiacciano subito costringendoli a tenerli sempre chiusi.

Nabookov observa toutefois que l’on pouvait être aux Enfers tout en pensant avoir bien agi. Il avait reconnu au nombre des torturés de la glace un ancien président français qui avait lancé son pays dans la Grande Guerre. C’était un patriote, lui : et quelle abominable conséquence, quel fruit terrifiant avait donné son bon désir de ne pas trahir la cause... En tout cas, il était aux Enfers, devant fermer les yeux pour cause de glaçons.

Cette histoire de glaciation commençait à m’intéresser. Moi qui m’amuse parfois, ainsi que tu le sais lecteur, à jongler avec la glace et le feu dans le silence éternel des espaces infinis, j’appréciais de voir qu’à ces latitudes on avait très très froid. Un autre ami Allemand - et écrivain - avait bien vu que le Patron des lieux (j’allais écrire, lapsus linguae, partons des lieux, Terribilis locus iste, pardon mon Dieu) avait justement observé que Lui est très glacial. Mais pour Al Dente aussi, en tout cas dans son utopie revisitée par nous, l’enfer est bien glacial. C’est la fin des fournaises, l’effet de serre c’est pour plus haut.

Imaginez la stupeur des contribuables si un prévisionniste fou avait pronostiqué qu’une fois adopté l’euro - présenté comme le remède absolu contre l’inflation - chaque plein d’essence engloutirait 10 % des revenus d’un salarié gagnant le SMIC et que le prix du mètre carré s’étagerait entre cinq et quinze SMIC 10 ans plus tard.

Voilà le genre de raccourci qui glace le sang - avec ou sans 10 cm de neige au sol.

(à suivre)

29 avril 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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