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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XVI - Les aristocrates à la lanterne
(Chapitre sans syntaxe au commencement)
par Nicolas Bonnal

Errions funestes et maudits, sous l’oeil fermé des paradis... parfois, voyions un poète envoûté ainsi : Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron, modulant tour à tour... mais je ne pouvions, nous ne pouvions vous éveiller lecteur. Ah Sibylle, ô lettre empoisonnée et comme source cillant...

Gros escalier, escalier de parking s’esclaffe Nabookov tout écoeuré. On n’est pas ici à l’abri des besoins, dit Horbiger en se bougeant le nez. On quitte l’enfer vert, le guide vert-de-gris des voyages patagoniques infernaux, on se retrouve tout enfermés dans une grosse boutique.

Amidst the hall of that infernal court...

Perdons nouveau les mots. C’est la terre. Sur elle on perd son mot, ses maux de terre, ou ben de tête, c’est selon. S’lon. On veille on vieillit et comme on peut, allons, on perd le ton. Rameau parti, hameau pâti, et le petit Littré aussi. Comment s’faire à cette usure, à cette affaire, quoi. Les ontres n’aident l’onge modit qu’elle a perdu c’mot là. Mais qu’on s’y fait.

Dans la nuit du tombeau toi qui m’as consolé...

Je me suis réveillé, je ne sais pas si c’est une bonne idée : j’aurais aimé une remontée fantastique ! Le premier que je vis, c’était Maubert qui veillait par là, dans l’antre des parkings. Car nous sommes remontés par sur terre voyons dans grand ventre parkng, praking, parking son, a sorti Mandeville finalement. La maladie de Parking-son frappe une personne âgée sur trois.

Nous y étions. Avec sa bonne tête d’ivrogne du grand air et sa barbe fleurie de trois jours, Sylvain nous secourut. Nous étions dans le plus grand parking couvert de la cardinale, pardon de la capitale. Nous n’étions pas vraiment sortis. On n’en sort plus comme ça de l’enfer. C’est en r’montant qu’on perd ses mots...

Je me suis senti d’un coup mieux, tatatsouin, non lecteur pas plus fou, tatata. J’y étais, et l’on me prévint aussitôt : et des specteurs partout, peut-être la sibylle qui investit la pièce, le parking pour ses placements. Peut-être aussi la vraie grande victoire, la place des...

Mon premier souvenir : Superscemo a demandé où il était l’Achéron, justement, quand notre cher Charon la garait, sa voiture. L’Achéron ! L’Achéron ! Dans l’attente le spetsnatz Siméon, un peu bien écoeuré, essayait d’avaler des tarantass dans ses magic toilets. Il échouait.

L’Achéron, c’était loin... Un cours couvert maintenant bien... Et des parkings partout. Orphée coincé garé dans les embouteillages.

Le fleuve des Enfers est bétonné ma foi.

Oh ! Il faut que je m’y fasse à cette remontée. J’en ai le mal de terre, ça vraiment. Boulevard du crépuscule ou bien rue du Grand Orient, je voudrais bien les voir mes chercheurs d’ennemi, mes chevaliers sauvages et tous ces dévoreurs d’espace, bien les circonvenir ces grands nombres entiers... J’y étais, je devais y rester.

Eh oui il n’y a plus que des parkings. C’est au-dessus que l’on construit les villes, c’est pour donner le change, pas mieux, c’est le cas de le dire. J’aurais aimé une remontée fantastique, et des adorateurs, et des adoratrices, on a perdu Rameau ? Où est Rameau ? Hors de l’enfer, point de Rameau ?

Juste des terres à conquérir. Du lebensraum, espace vital, et des soucis. Le savetier et l’immobilier, un vrai effet de serre. On y est presque, ah si j’avais pu avoir une remontée fantastique.

Maubert et puis Sylvain souffletant l’ange las : « C’est bon ? On peut commencer ? »

J’aurais aimé une remontée fantastique. Ouf je vais mieux. Ce qu’on en dit...

***

Il fait des dizaines d’étages ce parking. C’est des chefs tout de même les hommes. Soit ils s’étalent, soit ils s’enfoncent. Il ne faut pas trop leur demander par contre de s’élever. Ils ne font que des tours, et pas bien hautes en définitive. Ils jouent des tours les hommes, ces petits convives de pierre.

Comme je vais mieux, on me présente notre hôte. Il s’appelle Omer del Plata, il semble venu d’ailleurs, avec sa moustache, son képi, ses bonnes manières, son uniforme trop petit. Il nous fait la visite, il est guide du parking et de la cité géante, et de la métropole planétaire, Omer del Plata. Car pendant que nous étions partis, la cité a grandi. Oui, tu as bien lu, lecteur, il n’y a plus que Métropole, maintenant, c’est la cité maudite, la cité souterraine, la cité permanente, la cité dont on sort plus.

- On ne voit plus l’air ? demande Superscemo, qui ne se souvient portant du ciel gris quand il était parti.

- Elle a crû à ce point ?

- Qui l’eût cru !

- Mandeville...

- Non, sans blague, mon cher Omer, expliquez-nous...

- J’explique. Il ne faut rien exagérer. Ils ont voulu développer les réseaux, les points de communicacion... Le pouvoir d’action des grandes métropoles en a été renforcé.

- Oui...

- Alors, fatalement, elles se sont rejointes. Soudées. Elles ont communiqué... La cité chinoise, la cité latino, la métropole yankee ou l’africaine, c’est la même.

- Et toi tu fais le Reiseführer, alors ?

- C’est quoi un rase en fureur ?

- Un guide de voyage.

- Ah ! Oui, maintenant on n’a plus besoin de guides pour les sites historiques.

- Les sites historiques ? les sites historiques ? demande Maubert en se tordant de rire. Mais ici les sites historiques, c’était de la dorure. Il n’y avait plus d’Histoire avec un grand "H", depuis longtemps. C’est une cité Potemkine, le passé était déjà recyclé quand je suis né.

- Allons, né faites pas d’histoires. Les pouvoirs se sont renforcés aussi.

- Parfois, je me demande si j’ai bien fait de remonter.

- Et moi, je suis bien remonté contre...

- Allons, ne fais pas ton Maréchal Grommel. Il faut voir avant de juger et d’agir. Am Anfang war die Tat.

Et nous sortons du parking. Parfois je me dis que cela nous a pris des années. Il y a des étages, et des étages, et des milliers de places à chaque étage. Il faut longer les galeries, trouver les ascenseurs, atteindre ses voitures, découvrir les corps qui dorment dans les voitures, découvrir les corps que l’on y a oubliés, et discuter, attendre Charon, qui ne peut tous nous transporter, car comment en sortir, de ce parking, sans le tarantass ? Siméon commence à s’énerver, agitant le joystick de son Magic Toilet. Mais rien n’y fait.

J’entrevois un futur bien navrant quand nous croisons un étrange pacha, juché ici très bas depuis la nuit des temps. Il s’est installé là, depuis des années, et n’en bouge pas, avec sa petite famille. Ce sont des gitans venus de l’Inde. Les peuples de l’Agartha ! s’exclament les enfants, ceux qui doivent nous exterminer et conquérir la terre. Le problème c’est que celui-là ne joue guère au conquérant. Il se nomme Melchisédech. Il est bien mis, étrange, dégage une bonne odeur d’encens. On se croirait dans une crypte.

Il a acheté une place de parking, c’était le moins cher. Il a pensé que ce serait le meilleur placement. Il a pensé que les prix monteraient. Ils ont peut-être monté, mais le parking aussi, on a beaucoup bâti, et lui est resté bien bas. Il n’avait pas de quoi se payer là-haut. Il nous explique les théories du complot pour nous en sortir. Les ascenseurs ne marchent pas, les ascenseurs ne mènent nulle part, ils se trompent d’étages les ascenseurs, ils se remplissent de loueurs, de propriétaires de places de parking ou de tarantass. On ne sort jamais du parking.

Omer hausse les épaules. Pour lui, le bonhomme de neige se sert de son aura mystérieuse pour épater la galerie souterraine. Il sait où est la sortie, Omer, et puis Maubert aussi.

On en sort finalement du parking. Le problème, c’est qu’après tout y ressemble. Tout y est gris, bitumineux, tout y est sombre, et l’on ne donne pas très cher de notre peau, si vite recyclée. Mais il faut prendre la tête des opérations et la mesure de toute chose. Car l’heure est grande et belle, où se saisir à neuf.

On recense nos armes, et l’on se compte entre amis. Avons-nous pu garder les armes de jadis, et l’efficacité, le désir d’être d’antan ? Voyons...

Les gavnuks ont conservé leur Magic Toilet et leurs petits V². Fräulein est remontée avec son infatigable Staubsauger. Les autres sont bien là, mais je les sens ailleurs. Nous sommes remontés sans vraie motivation, qu’en penses-tu lecteur ? Il faut y prendre garde sinon la petite musique de la vie va s’éteindre en nous tous, et puis le goût de l’aventure, et même celui du récit. C’est ici qu’il faut continuer.

***

Je reprends donc le ton d’antan : notre nouveau guide Omer patrouille à travers le parking géant L15, l’un des dix-huit majeurs de la Métropolis planétaire. Dans ce parking géant vivent des milliers de personnes qui, n’ayant pu se loger en haut, doivent se traîner en bas au volant endormi de leur tarantass. Ils louent ou achètent une place de parking, y entassent leur auto et leur mobile, c’est-à-dire leur famille ou bien sûr leur pauvreté.

Le parking s’étend comme un espace tridimensionnel. Il faut des jours ou des années pour en sortir, et parfois on n’en sort plus de toute sa vie : ce qu’on appelle passer sa vie à l’ombre, comme dit Nabookov. Lui est bien embêté car il pensait retrouver ses promenades du bord de scène avec sa femme, ses platanes morts et son fleuve serpentant. Dans le parking on apprend à vite se passer de la lumière de la ville et de ses habitudes. Cet univers se suffit à lui-même, il est d’ailleurs aidé par ses rumeurs. On prétend telle chose, que tout le monde croit suivant les heures : que le L15 est condamné ou qu’il est infini ; qu’il est en fait gratuit (cette rumeur, personne veut la vérifier...) ; que la plupart de la population de l’ancienne cité y vit maintenant ; ou qu’il est tout petit. On dit aussi qu’il est pavé de caméras et de bonnes intentions ; que c’est un endroit sûr et hygiénique ; et qu’il attire des peuplades originales et chaleureuses, voire travailleuses.

Omer déclame l’histoire du parking ; et il me dit qu’il y est né. Simplement il est entré par une autre sortie, une ville nommée Mar del Plata où siège une très grande bibliothèque. Cette ville est peu chère, alors à chaque visite on veut y vivre. Elle est moderne et sympathique, siempre fue barata. Omer est argentin.

Mais sa parole est d’or. Après tout, j’avais pensé atterrir dans une ville moderne, avec des objets de métal. Et la dernière fois, il y avait déjà des locomotives. Cette fois, la ville est plus que moderne ; et elle s’est faite souterrain, en tout cas pour certains. Horbiger regrette sa terre creuse. Il ne veut pas qu’on s’enterre, il préfère l’enfer.

Mais sa parole est d’or. J’accepte ce qu’il dit, et j’aime tant les optimistes. Les Argentins sont optimistes, buena gente ; et c’est pourquoi ils ont tout supporté. Maubert est furieux car il prétend être descendu par les portes d’ivoire, pas celles de corne. Il cherche un ascenseur, il dit que le bon Omer est un faux guide, un imposteur. Et qu’il nous détourne de notre tour dans ces limbes et ce parking. Un beau jour, nous retrouvons Patrick C4, qui a été retrouvé et grondé par une de ces femmes en Enfer, et qui a préféré remonter. Il nous indique la sortie, mais pour l’instant il a perdu ses clés. Nous rejoindra plus tard...

***

Nous en sortons finalement, et c’est bonheur, dudit parking. Un peu grâce aux enfants, un peu aussi à Mandeville, pressé plus que les autres d’essayer ses panoplies nouvelles à l’ombre des jeunes filles en fleur. Car Mandeville est diplômé de haute école maintenant, et son auteur lui garantit un franc succès. Au lieu que mes camardes sont tristes ou trop violents pour remonter... Omer nous présente Walter un jour (quel jour sommes-nous ?) et nous discutons du futur. Walter aussi voit tout en rose. Il est anglomane et phile et phone. C’est un bonheur d’être résigné. Il parle bien, Walter, qu’on en juge :

- Mais pourquoi nous faire horreur de notre être ? Notre existence n’est point si malheureuse qu’on veut nous faire croire. Regarder l’univers comme un cachot, et tous les hommes comme des criminels qu’on va exécuter est l’idée d’un fanatique.

- D’un quoi ?

- D’un fan de l’Attique !

- Horbiger ! cessez de vous moquer du pauvre Mandeville ! Et quant à vous, Walter, je vous dirais ceci : en voyant la misère de l’homme, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l’univers, j’entre en effroi... et sur cela j’admire que l’on n’entre pas en désespoir d’un si misérable état.

- Le monde est une prison !

- Le Danemark aussi !

- Et ce parking encore !

- Mais où sommes-nous ? Dans quels bords laissés...

- On beut faire un zacrifice humain, alors ? demande Horbiger qui rêve d’en finir avec Omer.

- Horbiger, on n’est pas à Bariloche, il n’y aura pas de boucherie héroïque ici.

- Pon, pon, je foulais rendre sévices.

Tant qu’il n’est pas sorti de l’Enfer, Horbiger dépend de moi et de ma garantie. En quelque sorte je lui fournis l’Ausweis pour sortir d’ici. Mais c’est où ici ? En attendant, il se tient plus coi, même si je le pense de bon tempérament. Mais de grands cris retentissent dans cet effroi du grand parking. Est-ce un nouveau combat, ou bien une embuscade ? Sommes-nous en Enfer, ou bien sur terre, diantre ! Ce sont nos gavnuks, râleurs infatigables qui s’épuisent à la tâche en essayant de nouveaux ascenseurs sans se perdre, tentent de gober les tunnels dans leur Toilets, et qui s’expriment en ces sublimes onomatopées.

Chto ? Kto ?

Kagda ? Kak ?

Atkouda ? Kouda ?

- Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qui se passe ici ?

- Ils disent, mon bon, que quelque chose s’est introduit ici, une présence surnaturelle.

- Encore ? Mais quoi ? Un troll, un balrog, un diplodo...

Tichina ! Kto eta ?

Chto eta ?

Kto tam ?

Chto tam ?

- Mmmh... Et si on apprenait le russe ?

- Pourquoi faire ?

- Comment, pourquoi faire ?

Kavo ya vijou ?

Que vois-je là, vient de demander Superscemo de sa petite langue polyglotte et enflammée. Le bougre diplômé des hautes études infernales a senti sa proie. Et l’on voit un être énorme, effectivement une entité hétéroclite qui nous prouve, et définitivement cette fois, que l’on est toujours en enfer, apparaître. C’est un monstre couvert d’écailles et doté d’ailes nauséabondes, avec une tête énorme. Il hurle des injures dans une langue que personne ne pourra plus comprendre, car cet avatar de l’Antiquité, ce rejeton des temps anciens, cette manifestation d’un temps jadis, va se faire exploser. Heureusement, auparavant, Walter a la bonne idée de nous prouver sa bonté. Il s’approche de lui et se fait dévorer, d’ailleurs pas totalement. Je lâche ensuite mes jeunes chiens et ils désintègrent l’atroce monstre à coups de V² et de Magic Toilets, tandis que toujours propre, Fräulein Von Rundfunk aspire les restes en regardant, je dois le dire, un peu vers moi. Nous explosons de joie.

- Ah ! je savais bien qu’on était encore en Enfer !

- On est à Denfert ?

- Ou alors on est à Maubert ? Maubert ?...

- Mais non on est aux gobelins ! D’où l’inquiétante étrangeté du monstre disparu ?

- Vous pourriez dire aux petits, dans leur patois de slaves, d’arrêter de tuer tout ce qui fait l’intérêt d’une visite aux Enfers ?

- Moi je voudrais savoir, Omer...

- Omer, ça rime avec Maubert...

- Pourquoi tu ne sais pas qu’on est encore en Enfer ?

Ach, l’optimisme... le Welt sera détruit par l’optimisme. On ne lit même plus le bon Schopenhauer...

- Une chope à bonne heure !

- Enfin ! Je vois de la lumière noire ! par ici la sortie, on est à Paname !

- Bière et paix, ne poussez pas, je sors !

Et c’est ainsi que prit fin le séjour en Enfer que l’auteur, en panne ou presque d’inspiration, après les hauts faits ici très décrits, ne voulait pas quitter. Il ne faut pas toujours de la hauteur pour très bien procéder. Si fletere supera nequeo, disait mon vieux père, Acheronta movebo... Et comme disait ce bon vieux Schopenhauer précisément, le vieil Al Dente avait eu plus d’inspiration pour ses chants quand il s’agissait de l’Enfer, parce que le modèle terrestre, et même le modèle du Mal est...

- Et une chope à l’heure !

- Je sors ! Mehr Licht, bitte !

(à suivre)

13 mai 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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