L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XVII - Chapitre suivant. Sans chambre en ville
par Nicolas Bonnal

Comme tu t’en doutes, lecteur, nous sommes attablés et nous buvons : bière et paix. Nous faisons le compte de nos déboires et de nos aventures, nous recensons nos troupes bien que ce soit interdit par la Bible, et nous nous embarquons pour Cyber. Déjà les gavnuks, qui ont repris leur taille, jouent avec leurs petits doigts habiles et leurs petits jouets débiles, eux qui n’ont plus le droit d’éliminer qui ils veulent comme cela. Nous sommes tous là, certains vont partir, mais j’ignore lesquels. Parvulesco n’est pas là. Omer del Plata fait le point dans ce bref monologue désabusé, tandis que Maubert et Nabookov échangent leurs cartes et renouent leurs lacets, que Tatiana refait ses tresses et range sa mitraillette, que d’Artagnan essaie de dérober des pièces, que Mandeville mande en ville des messages d’amour et d’humour, et que moi-même essaie ma belle carte dorée, qui fonctionne toujours, ce qui me garantit encore, plus que ma narration, mon pouvoir sur ce groupe à l’encan.

Lie tseu développe longuement la thèse que les actions les plus réelles sont des actions sans contact et sans déperdition d’énergie. Agir, c’est influencer.

***

Ferox gens nullam esse vitam sine armis putat.

- Plaît-il ?

- Oui ? Les sous-titres ?

- Ne faites pas les pitres. Continue, surdoué Nabookov.

- Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut-être préférée à la vie, dont l’amour paraît si fort et si naturel. Pourquoi nous faire horreur de notre être ? Notre existence n’est point si malheureuse qu’on veut nous le faire accroire. Regarder l’univers comme un cachot...

- On l’a déjà dit, Nabookov. On l’a déjà dit plus haut.

Izvinite. Excusez-moi.

- Mais pourquoi ces paroles ?

- Oui... Nabot Kopf, pourquoi ces paroles ?

Et mon ami de se taire. Je soupçonne les récentes épreuves d’avoir quelque peu terni ou éteint l’amitié et l’estime qui nous fédéraient. La longueur du séjour, la dureté des conditions, l’inégalité des réactions devant les dangers a brisé l’équilibre de notre petite armée ; sans compter qu’une remontée pour le moins manquée a fatigué nos humeurs et quelque peu alangui la confiance dont je jouissais jusque là. Il ne me reste, me semble-t-il, que la carte dorée pour rassembler autour de mon angélique panache blanc cette petite compagnie. Au moins pourrais-je compter sur l’indéfectible amitié qui me lie à Nabookov et Tatiana, sur l’aveugle confiance des gavnuki, l’efficacité teutonique et disciplinée de Fräulein et sur la soif solide et insatiable de Maubert ou Sylvain. Je dois aussi compter sur la présence du maître invisible Parvulesco, sur l’attente de mon vieux Lubov, sur celle encore plus de mon petit Pierre et de ce cher Baptiste, le clochard quechua... Ils m’aideront dans mes combats à venir.

Pour le reste, je me prépare au pire avec Horbiger qui ne supporte plus ce qu’il voit dans la rue au bout d’un quart d’heure. Personne en effet n’avait prévenu ce difficile personnages des avanies démographiques qu’allaient subir les capitales de cette Europe que lui et ses petites troupes rêvaient il y a peu d’éveiller. L’homme n’est point une énigme...

Mais les débats et les ébats de Mandeville et d’Artagnan coupent mon monologue intérieur très réflexif, les propos viticoles de Maubert et les rodomontades informées de notre dernier guide aux Enfers.

- Je vous jure, mon cher, je vous jure !

- Par Dieu ! Quoi ?

- Que je l’aurais !

- Que vous l’auriez ? Mais vous l’aviez !

- Pas à ce point, non... maintenant je l’aurais...

- Mais de qui parlent ces deux imbéziles ? Ils ne poufaient pas les garder en enfer et faire remonter des personnages de Jünger ou de Schiller ?

- Mais, Horbiger...

- Et moi je vous dis donc, mon Mandeville, que tu auras ta présidente. Elle saura tous tes exploits.

- Et je ne voudrais pas défrayer la chronique, car nous nous sommes mal entourés, c’est infernal quoi...

Was ?

Et Horbiger saute au colback de Mandeville, c’est cela l’infernal. Nous devons les séparer, car il frappe le bougre. Maubert et Sylvain éloignent mon lansquenet crochu de fort mauvaise humeur.

- Couché, Horbiger ! Couché !

- Touché, plutôt oui ! J’exige réparation, oui, j’exige réparation !

- Fa te faire foutre ! On a déjà payé les réparations de Verzailles ! Je fais t’envoyer en salle de réparation, ach !

- Tout de même, Gerold, vous n’aviez pas besoin de nous le ramener. Il va nous déconsidérer, votre ami, s’écrie d’Artagnan.

- Votre animal de compagnie, oui, plutôt... braille Mandeville.

Comme tu sais, lecteur, je n’ai pas beaucoup de tours dans mon sac. Les deux moscoutaires s’en vont donc la tête haute et sans plus attendre. Il y a longtemps que Drake, John Drake, n’est plus avec eux, et que de toute manière je ne supporte plus Mandeville, en dépit de sa pitre drôlerie. En pleine rue, la tête haute, il fait beau cet aprèm’, rappelle-toi... rappelle-toi qui d’ailleurs ? Ils s’en vont, mais ils me reviendront, quand ils seront fauchés. A moins que cette présidente... Qui est cette présidente d’ailleurs ? Nabookov me fait un signe de la main. Mon Dieu, serait-ce la... ?

C’est Mar del Plata qui prend la parole. Il a tout pour faire un bon guide de voyage, Omer del Plata. C’est un bon guide urbain qui va nous expliquer les changements opérés en profondeur à la surface de ce bas monde. Pendant qu’il parle, nous partons tous.

***

Nous commençons à cheminer dans la ville grise. Je vois peu de choses, je vois surtout beaucoup de passages, je vois des gens manger debout, manger au sol, faire la queue devant des photocopieuses, tapiner devant des bacs poubelles remplis des grands classiques romantiques. Je vois des formules pour dévorer quelques dizaines de calories venues de Grèce ou de Turquie, venues de Chine ou du Japon. O misère ! Je constate, lecteur, une disparition ou tout au moins une raréfaction des activités dites traditionnelles, dans ta chère ville, dans ton cher monde. Il semble qu’il y ait de moins en moins de...

- C’est vrai, dit Nabookov qui lit dans mes pensées. Il y a de moins en moins de salles de cinéma. Vous ne les avez pas connues dans le quartier dit latin, et pour cause.

- J’étais dans mes pensées, j’étais quelques années dans un Ailleurs...

- Absolu. Je sais. Avant, tout ce quartier vivait par et pour la culture. Il était crade, rebelle, éprouvant, il était cultivé.

- Aujourd’hui c’est plus pareil, ça change, ça change... plaisante Maubert. Il n’y a plus de cinéphiles. Le cinéma ce sera pour une autre fois, comme la féerie.

- Ils les ont remplacées par quoi ?

- Au commencement était la fringue.

My tailor is rich.

- Certes. Et ils connurent qu’ils étaient nus, et ils se couvrirent d’une feuille de figuier, etc.

- Les cinémas ont disparu, et puis les librairies. Ils avaient bien perdu leur âme, remarquez...

- Comme les gens du reste.

- Après quoi, les restaurants disparurent remplacés par des fast-foods. Vous savez ce que c’est, Gerold.

- Euh... j’en vois.

- Cela suffit.

- Et puis la fringue, la fringue.

- Ou la godasse.

- Et le mètre carré. Le désert croît...

- Bravo, Sylvain !

- Malheur à ceux qui recèlent des déserts !

Il est donc étonnant, mon bon lecteur, de voir ce vide apparaître et se répandre dans toutes les bonnes villes. Alles leer, tout est vide, on me le disait en Enfer, et je le vois renaître ce vide ici à la propre surface de cette terre morte. La ville s’est vidée de sa propre identité, elle s’est vidée de sa propre substance et de sa propre essence. Elle s’est emplie de ce vide pour touristes, pour passants, pour pressés et stressés, de ce néant de quotidien et de zombies. Tiens, c’est un cruel économiste libertarien qui parle :

Les zombies prennent le pouvoir... La population de zombies se développe, elle devient de plus en plus difficile à entretenir... A mesure que les zombies se développent, leur hôte s’affaiblit.

Les mètres se sont gobergés et ils ont finalement tout aspiré en bons vampires ; et la vie, le passé, et les moines, et même le patrimoine, et tout est aspiré, tout est pizzeria (d’ailleurs les deux gavnuks se régalent d’une napolitaine arrivée à point nommé), tout est vampirisé, tout est vaporisé vers un néant sublime. J’entends mon Horbiger, mon ruminant émerveillé.

Alles Leer, alles war, alles tot...

- C’est comme ça. Faites le mort, pas la guerre.

- Oui, ils ne font même plus l’amour, au sens français du terme.

- C’est un terme romain, en effet. Allez dans le grand parc, et sur les bancs publics...

- Vous n’y verrez plus de petites gueules bien sympathiques !

- Mais on voit quelques enfants tout de même. Donc ils se reproduisent ?

- C’est tout ce qu’ils savent faire, se reproduire !

- C’est des copies, pas des modèles !

- La photocopillage tue le livre !

- Que sont les artisans devenus ?

- L’artisanat n’est pas de ce monde-là.

Nous sommes là dans l’avenue qui monte, avec nos illusions perdues. Ma petite troupe s’est rabougrie, car Fräulein redevenue Guillerette pour un temps a voulu récupérer son d’Artagnan. Elle a promis de répondre au premier son de canon pour l’Endkampf final ou précédent. Notre Horbiger est bien marri. Il se voyait déjà l’étoile... jeune, a plaisanté Maubert, qui monte au sein de notre troupe vague.

J’ai moi-même pris goût à cet entourage, mon bon lecteur. On se promène seul dans le ciel, mais aux enfers on va toujours accompagné. Et puis de toute manière, dès les premiers jours sur ta terre, je rencontrais de bons amis. Avant vous, j’allais beau et toujours parfumé... Et puis soudain je me vois soumis comme les princes au divertissement, obligé de compter sur les uns, sur les unes et les autres pour me complaire dans ma petite vie. Sans quoi je ne résiste pas à cette aigreur de vivre.

On vient chercher les enfants qui dociles obéissent, ne ma saluant même pas. Nabookov et Tatiana aussi s’en vont. Ils ont peur de la nuit. Je reste avec mes deux ivrognes et mon compagnon des Enfers.

Maubert demande à boire : dans un monde si gris, il faut bien être gris ! Et il commence lui aussi un bref monologue à thème - comme on te dit, lecteur, qu’il y a des parcs à thème : Et grâce à ce subterfuge permettre à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser - la durée d’un éclair - ce qu’il n’appréhende jamais : un peu d’espace à l’état pur. Et Horbiger se demande s’il n’est pas temps pour lui d’ouvrir son agence immobilière.

- Une agence, Horbiger ?

- Et pourquoi pas ? (quand il se calme, il a moins l’accent, ce qui arrange tout le monde.)

- Mais Horbiger, ce serait trahison !

Was ? Warum ? Wie bitte ? Mais fous êtes complètement fous, c’est le cas de le dire. Je trouve très intéressant moi cette théorie de l’espace.

- Le lebensraum, pas vrai, Orbi...

- Et Urbi !

- Et ce devoir de dépeupler, pas vrai, Orbi ?

- De repeupler. Avec des gens plus riches, plus beaux et plus intelligents. Je vais créer une agence, vous voyez, et ce sera l’agence...

- D’Enfer ! s’écrie une voix toute proche.

- Mon amiral !

- Mon lansquenet crochu !

Je suis éberlué. L’amiral Canaris arrive et embrasse son lansquenet crochu, si plein de bonnes intentions maintenant, si désireux de collaborer et non de résister. L’amiral Canaris, un des sinistres maîtres carrés, un des seconds de Morcom, qui me vole, à mon nez et à ma barbe, un de mes fidèles... Un de mes fidèles quoi d’ailleurs ? Et Horbiger s’en va sans même saluer.

La base de l’hitlérisme était d’ailleurs une volonté d’opération immobilière : transplanter des germanophones (des touristes et investisseurs hollandais, danois, bavarois...) en Crimée et en Ukraine. Faire du vide, non à coups de prix, mais de mitrailleuses, pour faire venir des communautés plus politiquement ou linguistiquement correctes. La logique est la même.

Canaris me fait toutefois signe qu’il compte me revoir prochainement, et il me tend un feuillet avant de se retirer sur l’atroce boulevard. Il me montre du doigt la fenêtre de l’appartement où je l’ai vu, Lui.

Ne restent que Maubert et Sylvain, dans ce bar à tout va, mais pour combien de temps ?

- Vous ne le reverrez pas de sitôt, me dit Sylvain.

- Mais pourquoi l’avoir fait sortir ?

- En Enfer, je m’ennuyais. Il m’a tenu compagnie. Faute de grives...

- On mange la merde. Je sais. Nous connaissons. Et lui il va marcher au pas de l’oie avec les maîtres carrés maintenant. Il m’a rappelé un vieux copain du prestigieux lycée, juché tout près d’ici, Marois. Lui aussi a commencé sur les barricades, puis s’est rangé, puis s’est dérangé au point de devenir un manipulateur de symboles.

- Qu’est-ce qu’un manipulateur de symboles ?

- C’est un scribe chargé d’altérer la réalité.

- Du monde comme représentation il fait une volonté, du monde comme volonté il fait une représentation. Il entourloupe et il ramasse la mise. Un prestidigitateur, en quelque sorte.

- C’est toujours mieux qu’un agitateur dans ce système.

- Après il te présente la note, et elle est bien salée.

- Plus que celle des agitateurs ?

- Les symboles coûtent toujours cher.

C’est toujours bon de discuter avec des intellos fatigués et désabusés. Les généralités se suivent, elles se complètent, elles te désespèrent. Après les hommes d’action, les hommes de réflexion. C’est Sylvain qui poursuit, au fait :

- C’est des marchands de tapis, en fait.

- De tapis ?

- De tapis. Volants ou volés. Un tapis, cela se roule ou se déroule. Comme leurs histoires, je veux dire comme leurs espaces. Les tapis se rangent dans des magasins, à plat ou en hauteur ; et ils dérangent moins. Ils attendent leur heure, où valoir plus.

- Mais l’heure est grande et belle, où se saisir à neuf... au bon prix de l’ancien. Quelle histoire !

- Marrant d’ailleurs : en grec, l’histoire désigne une exploration.

- C’est la même technique que d’Artagnan utilise avec ses potes : ils déroulent, ils enroulent. Qui connaît ainsi la surface d’un tapis ? Le palais de l’empereur au Japon valait le prix de la Californie, qui elle valait plus que l’Afrique. Ils enroulent ou ils déroulent, et le client marche comme sur un sol qui se dérobe. C’est ça la mondialisation : le sol n’est plus solide.

- C’est ça la mondialisation. Les pièces sont trop petites pour contenir des tapis.

- C’est ça la mondialisation : l’espace nous rend la monnaie de sa pièce. Tout ce que jadis il y avait dans un espace cubique raisonnable, un atelier, un artisan, une cuisine, tout cela disparaît. Ne reste que l’espace, l’impur espace.

- Impur espace ? Mais, Sylvain...

***

Notre attention est attirée par un petit bonhomme immobile qui me rappelle le Perceval ou le petit agent d’avant la descente. Il se tient droit sur l’immonde boulevard depuis un temps déjà. Mais, comment dire, il ne semble pas s’approprier cet espace, il semble comme le souligne Maubert en être le possesseur. Il semble posséder un bon mètre carré sur ce maître boulevard du protecteur de la France, Martin étant celui qui gère les canaux et le très cher Buenos Aires.

Maubert va lui parler. Il fait alors semblant de quitter son espace, de le fermer à clé. Ce n’est pas un mime, tout de même ? C’est un propriétaire. Le petit bonhomme à lunettes vient me voir, salue, commande une eau de Vichy et entame :

- Je suis le possesseur de cet espace. C’est mon dernier mètre carré.

- Vous en aviez d’autres ?

- Bientôt cent. Ici tout près. Et je les ai perdus.

- Mais comment ?

- Au commencement était l’absence de prise de décision, et la faible analyse. Il ne faut pas nous plaindre, vous savez, nous les pauvres...

- Oui, je sais, et il faut vous tuer. Mais continuez.

- D’abord il y a eu les voitures, j’aimais bien les voitures... Elles vieillissent et s’encrassent, vous coûtent des horions. Une pleine salle de bains, mettons, soit dix mètres carrés. Trente ans de bagnole, dis donc...

- Et puis ?

- Le divorce. Ah, cela ruine tout le monde, mon pote. Dis donc, pourrais-je avoir de ce bon rouge, finalement, y a plus que ça le rouge, ah c’est bon ça... Ah, le divorce, ça te ruine et ça te mine. Une pleine salle à manger ! La moitié du salon ! Et fin du living-room !

- Et ensuite ?

- Après y a eu les études des fillettes, et Charlotte et Corinne ! Je ne vous dis pas ! Les chambres d’enfants, les WC, les cagibis, tout y est passé ! Mais on les a envoyées en Angleterre ! En Amérique ! Faut voir ce qu’on y a apprend là-bas... Une merveille !

- Et après ?

- Après, il reste peu. La bourse et les impôts. J’ai beaucoup payé. Dans le premier cas, j’étais petit porteur. Ils m’ont plumé, ces krachs ont de la gueule. Quels cracs, nos dirigeants...

- T’as été déporté, alors ?

- Mais j’ai voulu rester, je suis un manant moi ! Pas question de m’en aller quand je peux rester.

- Quand tu peux y rester, tu veux dire ? Mais comment fais-tu pour dormir ?

- Mais moi ? Je dors debout... Quand on te dit que tu vas sortir les pieds devant, c’est que tu es...

- Mort...

- C’est que tu es surtout en train d’occuper deux m². Un au sol, deux en hauteur ! C’est cent mille horions, et ce n’est pas pour moi. Alors, je dors debout. Quand j’étais mioche, on me parlait très bien de ceux qui marchent debout, alors...

- Alors tu fais comme les cosmonautes...

- Exactement. C’est l’odyssée de l’espace ! Evidemment, faut être mince, ce n’est pas comme vous, monsieur, monsieur quoi déjà ?

- Sylvain.

- Je ne veux pas jouer au maître carré, Maubert, mais ce ni slumdog ni millionnaire commence à me pomper l’espace.

Notre petit bonhomme de place s’en va. Il a été remis en place. Il est vrai qu’il n’est pas difficile, lui. C’est un homme des temps actuels, c’est-à-dire un homme en puissance, un homme impuissance, un virtuel. Nous poursuivons, alors que le froid s’intensifie, que la nuit vient, que les rondes de passants s’effacent, qu’elles laissent la place à l’inquiétante étrangeté de nos veilleurs de nuit, de nos specteurs accompagnés de quelques robot-dogs, des chiens policiers mués en robots ; robots qui maintenant ne servent pas tant de domestiques qu’à domestiquer l’espèce, et pas seulement l’espace, à ce que je vois. Le petit s’est emmuré dans son vertige, dans son vestige de place et de glace. Il est vitrifié, discipliné. Et Sylvain continue, sans peur du froid, sans peur d’effroi :

- Le virtuel a tué l’espace. Embarquez-vous pour Cyber...

- Plaît-il ?

- Depuis l’intrusion du cyberspace dans nos vies quotidiennes, le prix de l’espace au sens réel, de la res extensa, a été multiplié par dix.

- Tu veux dire que l’espace a été multiplié en quatre...

- Qu’il a été divisé par dix. Ils sont contents comme ça.

- Et n’importe où ?

- Au Pérou. En Afrique. Et même ici. Il peut avoir été multiplié en certains endroits...

- J’adore l’expression non-lieu...

- Merci Maubert pour cet enjeu de mots. Mais tu disais Sylvain que le virtuel avait tué l’espace...

- Tu leur crées un espace mental. Ils s’expriment, ils se connectent, ils s’abrutissent, ils s’envoient en l’air. Pendant ce temps, si j’ose dire, ils ne voient pas défiler les vrais chiffres, comme ceux de cet abruti qui se retrouve sans slip, c’est-à-dire sans rien à ce mètre...

- A se mettre ! C’est l’invisible empire !

- L’espace mental rétrécit leur espace physique. Ils sont, ils ne sont pas. Pendant ce temps...

- Que faites-vous ici ???

- Te vendre un temps de connexion...

- Te priver de maison !

Je regardais ces gens, pâles ombres obtuses, s’évanouir dans la rue, tandis que mes amis distrayaient nos réseaux. Ils disparaissaient dans des tunnels où je savais qu’ils étaient aspirés par des serpents de fer souterrains, aériens, et qui les recrachaient plus loin. Ils étaient là, nerveux, éteints, conduits par leurs circuits limbiques, connectés, consultant sans cesser leur répondeur astral. Je voyais leur aura. On reprit :

- L’espace efface le bruit...

- C’est de toi ?

- D’Hugo. Après la venue des djinns, après le passage des démons de la spéculation. Il faut que je vous explique, cher ange, ce que je suis.

- Ce que vous êtes, au sens d’estar ou de ser ?

- Je pense donc je fuis !

- Mais la réalité ou l’espace ?

- La réalité. Sinon je ne boirais pas.

- Il irait tout simplement se faire voir ailleurs, ajouta nûment Sylvain.

- Si vous distinguez ainsi bien la réalité de l’espace, c’est donc que vous jugez qu’espace n’est pas réalité ; et qu’il est donc...

- Enfer !

- Oui, Sylvain... Mais Maubert, un verre de vin, au bout d’un an...

- C’est un mètre carré, je le sais ! Mais un mètre carré, dans le présent...

- C’est la source d’ennuis. Je le sais.

- Ecoutez voir un peu.

Cette transformation foncière locale n’échappe pas à Baryton. Il regrette amèrement de ne pas avoir su acheter d’autres terrains encore dans la vallée d’à côté vingt ans plutôt, alors qu’on vous priait encore de les enlever à quatre sous du mètre, comme de la tarte pas fraîche.

Et puis Sylvain reprend :

- Pour lui il est toujours trop tard...

- Trop tard pourquoi ?

- Pour bien faire !

- Les têtards tôt ou tard finiront à l’abattoir ! Alors quoi ?

- Le problème, c’est qu’on y finit plus tard, à l’abattoir. Alors fatalement, allongement de la durée de temps égale renchérissement de la vision des mètres !

- La lisibilité nulle en ces temps nus m’échappe.

- Vous faites quoi, Gerold, ce soir ?

- Moi ? Je...

- Vous allez à l’hôtel ?

- A l’hôtel ? Jamais, moi je...

- On dit que ceux qui vont une fois dans leur vie à l’hôtel perdent leur âme. Et que ce fut lui l’ennemi qui les créa. On ne peut être hébergés que par des amis. L’hôtel nous déshonore. Et le tourisme, et le voyage de votre vieux collègue - Satanas, mon lecteur, Satanas - les y a tous contraints, à se rendre à l’hôtel.

- L’hôtel, l’hôtel. Mais en quoi cette maison de passage...

- Ou de passe, tu l’as toi-même dit, toi qui ne t’y rends jamais ! Les hôtels, c’est psychose ! ajouta mon Maubert, qui s’y était bien pris, pardon gris. L’hôtel, on y séjourne, on n’y demeure pas, tu saisis ? Mais toi, ce que j’estime, c’est que tu n’iras jamais... dans la maison de passe, dans la maison de passe du Bleiben. On peut descendre en Enfer, pas à l’hôtel. Je te sais toi, ô prince consacré, fidèle du collège de ma république. Et tu seras mon hôte...

- Regardez voir...

- Mais regardez voir quoi !

- Votre bon vieil ami ! Un oncle en Amérique...

- Ta tente au Luxembourg !

C’était ce bon vieux Baptiste. Oh chères amitiés terrestres, oh chères retrouvailles ! Il était là, mon cher ami, accompagné qui plus est de mon cher petit Pierre, venant me retrouver, et venant m’emmener dans le sublime parc aux heures vraiment riches. C’était l’heure si riche, ô lecteur, des amitiés passées...

Baptiste m’embrassa ; on était à deux minutes. Pourquoi dit-on deux minutes ? Deux minutes de quoi ? Après, on parle de vitesse. Du temps par de l’espace...

De l’espace par du temps ! De l’espace par du temps ! Si temps est complément d’agent, ou complément d’argent, lecteur, c’est que l’espace est supérieur au temps. Et donc il vaut plus cher.

Logique, lecteur : plus d’hommes, plus de vies. Et autant de mètres carrés, alors que ces durées de vie s’allongent. En cette Fin des Temps, le temps aligne l’espace, espace raréfié. O temps, mon cher temps transcendé, mon cher temps consacré, mon time is money, mon trop jeune pour mourir, mon dieu tant adoré, écoute-moi, oh moi, ton petit frère Espace consacré, qui veut se reconnaître, en une fois, au prix d’immobilier...

C’est ainsi que l’arrivée, boulevard X, de mon bon cher Baptiste, me convainquit d’une chose : les prix allaient monter. Cela tombait bien, lecteur, je ne pouvais me loger, à moins de perdre ma chère âme...

(à suivre)

20 mai 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page