L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XVIII - L’attente et la nuit transfigurée
par Nicolas Bonnal

Nous arrivâmes dans le parc, par une porte interdite. Baptiste avait raison, sa tente était réduite. Pendant mon absence, à moins que ce ne fût pendant mon séjour aux enfers, et la durée d’icelui, l’Ennemi avait bien oeuvré.

Je me repentais finalement, mon doux lecteur, de ce séjour si prolongé, de ces heures consacrées librement à la découverte du monde libre inférieur. Car j’avais bien ressenti en effet, comme toi mon lecteur, cet affaiblissement : et celui des Enfers, et celui des affaires, et celui des amis. De la démobilisation dans l’air, voilà ce qui y était. Nous étions devenus cette communauté de rêve, bien réduite aux acquêts.

Mais l’Ennemi, pour reprendre propos de Sylvain, me dépareillait bien : il nous confisquait tous nos mètres, il nous gobait l’espace ! Et que dirais-je moi, et tous les anges aussi, si là-haut les astronomes, ces mesureurs déchus, nous dévoraient l’espace ? Hein, que dirais-je, lecteur ? Heureusement que tes chers astronomes, idiot, n’ont pas tout ce pouvoir...

***

Nous étions sous la tente ; il y faisait bien froid. Je reconnus alors que nous y avions passé un bon mois, la saison en enfer. Nous y étions allés en saison basse ; aussi n’y avions-nous pas payé le prix cher.

A peu de temps de là, nous revinrent Mandeville, et puis son d’Artagnan, et puis chère Fräulein. Nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Et puis vinrent les autres, qui s’échappaient tous de leur espace - ou bien plutôt de leur réalité... -, mais pas du capital de sympathie que tous avaient accumulé auprès de moi, et qui leur vaudra bien des voix, au tribunal suprême des Enfers.

Je discutais avec petit Pierre :

- Et comment vont donc vos spectacles ?

- Bien mal ; parfois, j’ai six ou sept assistants, je veux dire des spectateurs. Et puis plus rien. Les gens ne se réveillent plus.

- Et que font-ils, bordel, les gens ?

- Ils adorent leurs maîtres, je veux dire, leurs maîtres biens carrés.

- Et la conspiration ?

- Ils n’y pensent même plus. Mais viens voir mon spectacle.

Sous la tente, eh bien donc. Petit Pierre avait donc imaginé et puis réalisé, comme qui dirait mon lecteur, un spectacle sur la prise de la ville par elle-même. Peut-on s’imaginer cela, lecteur ? Ne savaient-ils pas que Ville fût morte ? Peut-on s’imaginer que ville soi proie d’elle-même, dévoreuse acharnée du propre capital ? Mais oui, si telle est loi du capital ?

Mais oui : petit Pierre tirait donc, au chalumeau, sur cette loi insigne : il dansait presque. Et il pétaradait en scène, un rien journalistiquement, alors que tous nous le veillions.

Paris va le prendre. Il perd un jardin par mois. La publicité, dès l’entrée le bariole en ballet russe. La fille de l’huissier sait faire des cocktails. Il n’y a que le tramway qui tienne à devenir historique, il ne s’en ira pas sans révolution.

Petit Pierre se trompe ; et Maubert me l’explique, que la révolution a eu lieu, mais qu’elle n’a pas été politique, plutôt bureaucratique, que le capitalisme a gagné, avec sa complication juridique, que le peuple a perdu, et puis le reste d’ailleurs. Que sont nos classes moyennes devenues ? On est tous morts, on est tous morts, me dit Maubert, ex-communiste reconverti dans le bon rouge.

Dans Venise la rouge, plus un bateau ne bouge... Petit Pierre, dans son spectacle songe (un substantif ? un adjectif ? A toi de voir...) ne se fait guère d’illusions, comme si c’était un compliment, de ne plus s’en faire :

Les jeunes semblaient même contents de s’y rendre au boulot. Ils accéléraient le trafic, se cramponnaient aux marchepieds, ces mignons, en rigolant. Faut voir ça.

Il me semble que mes camarades attendent toujours de la vie, c’est-à-dire de la génération suivante, camarade lecteur, une révolution à moins que ce ne soit parfois une réaction. Quand on n’attend plus rien, on est américain.

Et puis Pierre nous parle, et puis Pierre nous véhicule une propre réaction, sa propre vision bien personnelle dudit problème : il parle de cette volonté bizarre, inattendue suprême, de se constituer un capital immobilier. Et il y est le bougre, avec ses gestes et sa voix, avec l’illusion du Tout :

C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui l’escargot fait ça sans s’en douter.

C’est cela, l’escargot. Moi je me souvenais de mes passages romantiques, et de l’initiation, du tout. De l’escargot. Ici tout est fini. On est taillable et corvéable, c’est à merci. On vit pour rembourser. Merci mon Pierre, merci ma pierre.

Je sens un souffle bref et froid auprès de moi. Un souffle est toujours froid, lecteur, même (sauf... Sauf ? Sauf ? Mais choisis donc !) en Enfer. C’est Pierre qui me fait la bise, la bonne bise bien glacée. Il le continue, son spectacle, sous la tente glacée qui me glace le dos :

C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est beau le coeur en banque du monde d’aujourd’hui.

Et petit Pierre continue, loin sous la tente mon ami :

Quand les fidèles entrent dans leur Banque... Ils parlent à Biolar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi.

... Le Biolar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.

J’entends une belle voix tout près de moi :

- Il a raison, pas vrai ?

- De quoi ?

- Ma tente c’est une attente. Un petit échec, mais le vrai mat, c’est eux. Ils sont si fous, mon doux cher ange.

- Baptiste, comment te sens-tu ?

Il a l’air d’avoir bu, le Baptiste. Mais cet alcool l’a rétréci, lui a rétréci le mental, tu as saisi cher lecteur ? Il est des feux clairs qui remplissent les espaces liquides, il en est qui les vident, un peu à l’anglaise comme de bien entendu. Et la conversation s’étiole, et le monde s’étiole, et il ne reste rien. Je vois d’ailleurs bien des lumières impures, par toutes ces fenêtres, peu de présences futures. L’humain disparaît, Et il s’en va. Mais les maîtres demeurent, plus énergiques, plus forts et plus chers que jamais, c’est ça la sérénité. Le Baptiste s’en va (mais était-ce bien lui, surtout si tu le vois, dis-le moi donc, cruel lecteur ?), comme s’il avait perdu le combat, sa tente rétrécit. Mais l’espace de la tente rétrécit, on va tous y passer... la nuit. Passer la nuit ?

***

- Bonsoir monsieur.

- ...

- Vous allez bien ?

C’est elle. C’est une luciole. Elle bondit d’un espace à un autre de la tente diminuée, de la mauvaise tente qui glisse. Et elle aussi est tentation toutefois. Je me mets à la suivre, comme instinctivement, cher lecteur, et j’entraîne Pierre, et puis aussi Maubert, qui semble comme emporté, et comme fasciné.

- Anne-Huberte... Que vas-tu faire ?

- Je vais au bal, au bal des débutantes, au bal de minuit.

- Tu dis, ma Cendrillon...

- Que le bal commence à minuit, que comme ça on n’a pas à rentrer. On reste ouvert la nuit. On est des débutantes parce qu’on débute la nuit.

Anne-Huberte c’est un peu comme on dit le tiers étage. Maubert rêve déjà, Maubert s’y voit déjà. La vie, la grande vie comme banquet de poésie. Avec les jeunes. Mais c’est sottise. Il rêve de brochure, et il prépare son combat : qu’est-ce que le tiers étage ? Le tiers étage c’est tout, le tiers étage n’est rien, et il demande à dire quelque chose ! Demandez la brochure !

La jeune fille ondoie comme une danse, et ses couleurs volètent dans la nuit invisible. Nous la suivons dans la grand-rue, la grande rue froide, tout un observatoire. Je vois les quatre continents et mon incontinent tout épris d’elle : c’est une fontaine, me dit Maubert, dont chaque statue incarne une partie du monde. Je connaissais déjà.

Et puis nous arrivons. Pas besoin d’aller à Denfert ce soir. Mais nous risquons de nous y retrouver, comme la dernière fois. Je ne vois pas Charon. Dans la rue, Anne-Huberte court presque, Maubert a du mal à la suivre, et je reste tourmenté par cette rapidité tout de même. Comme tenir jusqu’à Denfert ?

Mais non, nous arrivons au pied d’un riche immeuble gardé par des vigiles noirs (ou blacks, ou nègres, on en voit de toutes les couleurs de tes jours, lecteur) et souriants, qui nous laissent passer ; Anne-Huberte les connaît bien. C’est au premier dit-elle, comme si elle se moquait déjà de notre état premier.

C’est une grande soirée, avec les mêmes têtes d’inspirés - ou d’aspirés - que la dernière fois. Ils sont tous là, ils sont bien las aussi. Mais ils ont l’air content ; je repense aux propos de petit Pierre. Sont-ils si bons, les jeunes !

Anne-Huberte goûte au champagne, lance un regard incendiaire à Maubert, et s’envoie en l’air sur la piste de danse ou le sofa. Elle tient à me parler, et puis à s’expliquer, comme si elle se considérait a priori comme un objet d’étude.

- Nous restons ici jusque vers le matin. Après nous nous rendons en cours, ou bien sur le métier nous remettons notre ouvrage...

- Toute la nuit dehors ?

- Et tous les soirs. C’est le seul moyen de rester au centre. Car demeurer sinon...

- Cela n’existe nulle part !

- Bonsoir Charles-Mouloud. Monsieur demande comment nous résistons.

- C’est le secret de la jeunesse !

- Le secret de la jeunesse c’était aussi de se révolter.

- Il faut que je vous présente quelqu’un, un de nos grands professeurs.

Peu à peu la salle s’étend. Elle retrouve sa distorsion et sa folie, car c’est la même salle, mon bon lecteur. Elle est géante, et elle ondule comme une aile obscène. Tout le monde ondule ici bas aussi, dodelinant de la tête avec son ipod, ou bien glissant sur des patins ou bien des trottinettes. Je vois aussi des skate-boards, car la pièce est si grande, et plus personne ne marche au pas. Anne-Huberte est partie chez l’un de ses grands professeurs, poursuivie par Maubert qui tente un éblouissement verbal mais qui n’a pas saisi qu’elle a chaussé des patins, cette flèche qui vibre, vole et qui ne vole pas. Je reste seul avec l’autre jeune, qui désire aussi me parler.

- Pourquoi voulez-vous donc que nous révoltions ?

- ???...

- Parce que nous manquons d’espace, parce que l’espace est cher ?

- Par exemple, oui...

- Mais il a toujours été cher, l’espace. Et puis nous n’avons plus le temps...

- Le temps ?

- Il faut le parcourir l’espace, ça prend toute la journée, toute la vie parfois. Vous avez déjà essayé de sortir de la capitale, vous ?

- Tête baissée, non. Je lève la tête moi dans ta ville.

- Tu l’as baissée pour aller en enfer. On les connaît tes pouvoirs. Tu es privilégié et révolté. Et la révolution est toujours l’oeuvre des privilégiés.

- Il n’y en a plus, alors ?

- Il y en a moins qu’avant, ami. Ils nous ont mis la pression... Chez le bon peuple, l’appétit vient en mangeant.

- Et vous ne mangez plus.

- On boit, on fume, on danse, on crache. On se remue. Mais on ne mange plus. Moi je suis né trente ans trop tard, même pour ma communauté, tu comprends ? Tous rangés maintenant. On vit d’humour et d’eau fraîche.

- Et tes amies avec un e ?

- C’est un jardin d’enfants.

- Vous êtes qui ?

- Des bardamurbains.

- Je crois comprendre...

- Des petits jeunes, des soubresauts. On vit, on saute, on meurt ensuite. On s’accumule. On est trop comme ça. C’est la jeunesse. Avant nous étions l’idole du monde. Maintenant nous sommes sa remorque. Le modèle c’est le vieux possesseur, notre Harpagon moderne, tu comprends ?

Ma non troppo...

- Mais si... Tu as rêvé de jeunes dynamiques, je te montre des sportifs. Tu as rêvé de jeunes cultivés, je te montre des branchés. Tu as rêve de jeunes idéalistes, je te montre de jeunes résignés.

- Charles-Mouloud, tu ferais un bon guide aux enfers.

- Oui, ami, mais j’ai les pieds sur terre...

Mon compagnon me montre la puérilité terrible de sa génération, due me dit-il à cette extension si bizarre de la vie humaine. On est enfant à vingt, ado à trente, adulte à quarante ans ; senior jusqu’à soixante, mûr à soixante-dix, avec bâtons de marche nordique. Après, on repart en croisière, on ne se sent plus vieillir, et tout est décalé, tu piges, ami, tout devient décalé...

Nous sommes entourés. On me demande des avis, même des autographes. On sait ce que je suis en haut lieu, et même en bas. Sous les lumières folles, traçant des zébrures dans cet espace indéfini, volumineux, mouvementé, les ombres mortes se défient. Apparemment notre visite en bas a été bien diffusée, et par mes propres amis, les gavnuks russes, et Nabookov, les musiciens, et l’Ennemi. Même Horbiger est reconnu : "Ah, c’est vous qui avez ramené les nazis de l’Enfer ? Trop cool..."

***

Mais Anne-Huberte revient et me conduit vivement à une table basse où devise un homme à lunettes et barbichette, à l’air savant et doucereux. Il est conférencier le jour, conférencier la nuit. Il dort entre deux cours, il dort entre deux chaises. Le reste de son temps, il confère avec des bouches à emplir. Il me salue brièvement et m’invite à m’asseoir. Il sait par Charles-Mouloud cette étendue tordue de ma naïveté. C’est le professeur Jean C.

- Si l’extension horizontale des villes est freinée par la vitesse du déplacement des piétons, son développement en hauteur est, lui aussi, fortement limité.

- Plus vite, professeur !

- Bon, bon. Dans ces conditions, la rareté du sol se solde par une sur-utilisation des espaces et la convoitise provoque une flambée du prix des terrains. Le sol est précieux et son accès à la rue valorisé, d’où la forme souvent étirée des parcelles...

- Superbe ! Bravo !

- Vous voyez Gerold ! Votre si cher siècle passé !

- Chut ! Ecoutons le professeur Jean C. !

- Incollable savant ! Dehors, tous les Gerold !

Je suis sensible, je le reconnais à cette hostilité montante autour de moi depuis mon retour. Et comme en plus j’ai ramené Horbiger. L’ambiance de la salle n’est pas survoltée, si elle est nerveuse. Et je me rends compte que le professeur fait ici son cours. Ici même en ce club nocturne, en cette boîte à cours. Je sens une musique et un brouillard monter.

- Ecoutons ! Ecoutons !

- ... Afin de tirer le meilleur profit du sol, il se double souvent d’une meilleure définition des usages des parcelles et d’une augmentation du degré d’occupation des maisons. Les habitants vont se serrer.

- Meilleure définition... Se serrer ou n’être pas...

- Chut ! Attendez le meilleur pour la fin !

- ... Les vastes pièces vont être redécoupées en minuscules chambres...

- C’est les chambres à Geist du professeur Horbiger !

- ... du professeur Horbiger ? Mais continuez, professeur Jean C. trop...

- Dans ces conditions, on comprend que la spéculation foncière soit forte. A Cologne, les employés...

Ach, Cologne ! L’or de Cologne !

Ruhe, bitte ! Poursuivez, professeur...

- Les employés du cadastre disais-je enregistrent une énorme progression - environ cinq fois plus - des transactions mobilières entre 1835 et 1845. Et les profits retirés de cette spéculation sont souvent très élevés, jusqu’à 600 % dans certains cas !

Ach, bravo Cologne ! Deutschland uber alles !

- A Chicago, un lot de 80 pieds sur cent, qui se vendait cent biolars en 1832, en valait déjà trois mille en 1834 et dépassait quinze mille dans les années suivantes.

- Alors, Gerold ? Ils ne sont pas forts les yankees ?

- Cette flambée des prix va contribuer à accélérer la reconversion fonctionnelle des centres-villes.

- Bravo ! Hourra pour le professeur !

C’est presque une bousculade. Tous les moyens sont bons pour me faire damner ce soir. Le professeur se lève, me salue, me confirme que l’histoire est une bonne école de relativisme ou de scepticisme, et il se retire. Charles-Mouloud m’informe quant à lui que le cours a lieu ici ou ailleurs tous les soirs, car l’université a été fermée : on la reconvertit en m², et il en semble ravi. Comme tu l’auras noté, lecteur, je retrouve Horbiger, euphorique ce soir, élégant et bien mis, presque en beauté, fort entouré de petites étudiantes en immobilier qui répètent à tue-tête : +10 %, 6 mois ! +10 %, 6 mois ! Je ne donne pas chair de ma peau, lecteur, mais... Un grand coup dans le dos me réveille.

Ach, comment fas tu mon ami ?

- Mais que fais-tu ici, Horbiger ?

Ach, mais je suis une vedette, moi. Demain j’ouvre mon agence. Je trouve cela très bien, moi, l’immobilier ! Quelle création de richesse ! Quelle création d’être !

- D’être !

Ya, le Sein, l’habitat, tout zela ! Maintenant je comprends mon goût inné et prolongé pour la filou sophie...

- Et que fais-tu ?

- Ce soir je dors, demain j’ouvre une agence !

- Et quelle agence ?

- Lebensraum ! Mais tu fas voir, ze n’est pas du tout ce que tu crois...

Et il me laisse là. Et tous s’agitent, tous se trémoussent, dans leurs tenus bizarres, qui n’ont rien de dandy. Je vois toutefois Anne-Huberte qui rit son champagne à la main en écoutant les bourdes de Maubert qui semble un peu sonné. Je le vois d’ailleurs en composer un, de sonnet. C’est la soirée de feu.

***

On allume un beau feu, un bûcher. Il ne brûle pas le parquet qui n’est pas un parquet, mais tu l’auras compris. Chacun jette une bûche, et avec elle un souhait, une illusion. Et le bûcher s’enflamme, en plein appartement, en pleine capitale.

Je n’ai rien, dit un jeune. Je ne veux rien, dit un autre. Je ne sais rien, dit le troisième. Maubert abjure le célibat, Horbiger la pauvreté, les autres leurs ambitions. On y est tous. On me demande à moi ce à quoi je renonce. Et si je renonçais à mon séjour sur terre ? Chiche, des fois... Et je me prête au jeu, alors que je ne sais pas plus remonter dans mon ciel que la dernière fois... On me regarde d’un air obscur : je ne suis pas content d’être sur terre ? Ma foi...

Les bûches consumées, il reste assez de bonne humeur nocturne pour suivre une autre conférence. C’est Anne-Huberte qui me prévient encore, tandis qu’Horbiger confondu de bonheur, habillé en jeune bismarckien, s’en va avec deux beautés latinos, Yolanda y Vanessa, à qui il promet montres et merveilles.

Mais avant je le vois : c’est lui, le bon Dieter. Incroyable ! Je n’ai vu aucun responsable aux Enfers. C’est à croire qu’ils sont tous venus résider sur terre, bien haut pour eux, trop haut pour nous. Dieter me regarde avec son crâne rasé, sa chaîne en or, sa barbe mal taillée, ses boutons de manchette, son carnassier sourire et sa chemise col officier. Il est botté comme le shah. Un shah botté, ah, ah, lecteur, non ?

- Alors, votre séjour ? Très instructif, je crois. Et riche de rencontres, de grandes découvertes colombiennes...

- Il faut, je crois, que je m’en aille !

- Mais n’en faites donc rien : voyez tous vos amis... Ne sont-ils pas heureux ? Renoncez, spéculez, tel est votre avenir ! Pour d’autres mécontents, j’ai cette arme secrète.

- Les armes secrètes, vous savez... mais tenez : je voulais en savoir plus. Sur Morcom et sur l’autre, celui sur le siège dans l’appartement...

- Chut ! Il arrive.

Et le conférencier nous arrive en effet, alors que Maubert tente un autre assaut fatal sur sa destination finale. Il gribouille des vers, qui n’ont pas l’air si mal. Et toutes de l’applaudir, et lui de s’enrouer.

Il nous arrive en effet, le conférencier. Un peu balourd, un peu hautain, mis comme un cardinal des riches lieus ; maudit soit-il ! Il a l’air très maquillé, son air ne me semble pas étranger. Est-ce un des nôtres ? Je les vois partout me trahir.

Il commence. Sa voix n’est pas celle de Propolis ou de Parvulesco. Elle n’est pas non plus, quoique, celle de petit Pierre. Je suis ouvert à tout, ce soir, lecteur. Je sens venir la grande manipulation, la conspiration subtile qui m’avait si amusé le premier soir quand Canaris (Est-ce lui ? Je ne crois pas, non... Il a dû s’en aller avec Horbi... Ciel ! Qu’ai-je dit !) nous fit le coup de la maison vide qui est à habiter, et qu’il vida les lieux, et proprement, permettant à peu de frais l’acquisition de nombre de logements. Le logement... La loge ment, non ? Je suis à nouveau dans la grande loge noire, ne le comprends-tu pas ? Mais... mais voilà que je me livre, moi l’ange heureux et parcourant le monde, voilà que je me livre à toi, et que je me livre surtout au monologue intérieur, la mono loge intérieure qui m’étouffe et me broiera comme elle broiera tous les héros passés et à venir...

Je sue. Il faut que je retrouve... mais l’autre continue, qui peut-ce être, bon dieu ? D’une voix ampoulée, il discourt :

Vous avez besoin d’une maison comme d’une défense nécessaire contre les injures de l’air : c’est une faiblesse.

Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment ; autre faiblesse.

Vous avez besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison : autre faiblesse déplorable.

Il n’y va pas de main morte, dis donc. Pour les terriens, il y a de quoi renoncer à bien des choses. Je les regarde tous, noyés dans cette brume, noyés dans cette nuit qui sort de la lumière noire de la boîte de nuit. Ils ont l’air en extase, ils se pâment, ils sont bien plus lucides dans les églises que je connais depuis... mais il parle avec fureur (ce n’est pas Horbiger, pourtant...), avec la véhémence des vrais envoûteurs. Il veut une fois encore tous les mettre dehors. C’est le secret de l’immobilier en fait : mettre les hommes dehors en prétendant les loger. Et sa voix me poursuit, elle claironne fort, le bougre est élégant, bien, maintenant, il ménage ses effets, il joue des mains en attendant de jouer des poings. Deuxième point :

N’aimez donc pas le monde, ni tout ce qui est dans ce monde ; car tout y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle est immense et insatiable.

Ne dites point que tout ce bien à avoir devant vos yeux soit à vous ; vous n’avez rien en vous-mêmes de quoi le saisir et vous l’approprier ; vous ne savez pour qui vous le gardez...

Je vois, tandis qu’il dit cela, l’empereur Dieter qui s’esclaffe dans son coin, en se tordant sous l’effet de sa grande taille avec deux étranges hétaïres à ses côtés. A ses côtés, l’inévitable Gaston Suce-Kopek qui trouve que "c’est la folie ce soir", on se croirait à Times square, etc.

Je vois aussi Maubert, qui grâce à Dieu s’est ressaisi, comme ranimé par la puanteur des propos, et qui tient par la hanche sa petite fiancée pirate dont je redoute le pire.

Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un dérèglement de l’esprit, un dessèchement du coeur, une misérable captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une source d’erreurs.

En disant cela le prélat secoue sa belle hure grise. Il rugit dans sa cage, sauf que c’est eux qu’il va mettre en cage, c’est-à-dire dehors. Mais ils y sont déjà, dehors, ces ahuris, ces endormis, il y a bien longtemps qu’ils s’assoupissent et ne sentent plus rien, il y a bien longtemps qu’ils ne savent plus s’ils sont vivants.

On me touche : c’est Nabookov, il me tient la main, l’air sévère. Sa femme est là, Tatiana me semble armée comme aux Enfers. Comment ont-ils pu passer ? Ils ont rameuté Maubert, même les jeunes semblent se plaire à l’idée d’une bataille ce soir là. On commence à huer le prélat, le très las, comme dit Maubert. Il refait le coup de la maison vide.

Vous avez besoin d’une maison comme d’une défense nécessaire contre les injures de l’air : c’est une faiblesse.

Les voix s’élèvent :

- Dehors, dehors, va dans ton presbytère !

- Un peu austère, ton grand mystère !

- Danse dehors, maître carré !

- Mais qui est-ce, bon sang ? ce bon sang qui ne saurait mentir ?

- C’est Mandeville !

Rire dans la salle. Un peu désarticulé, Pantin semble poursuivre :

Renoncez, renoncez mes frères, à tous ces biens, à vos maisons, à votre nourriture, à votre lit...

- Renonce à la parole, renonce à ton beau rôle ?

- Dans le mille, Mandeville !

- Le peuple au pouvoir ! Mandeville à l’abattoir !

- Et les Evangiles, monsieur le très las, ne les avez-vous donc lu ?

Mais quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra...

Et potasse aussi ça, andouille souveraine !

Et mort au pas de l’oie, vive le jeu de l’oie !

Le disciple du Christ, il a sa vraie maison !

Que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour prendre ce qui est dans sa maison.

La bousculade éclate, suscitée par les nôtres, car nous avons gagné la foule grâce à nos pieuses paroles. Cette fois notre vieux compère s’avoue vaincu. Il se trémousse, sa voix faiblit, il se rend sous les rires en bégayant des excuses. Le pauvre, je le jure, m’aura fait quelque peine. A-t-il été manipulé, s’est trompé de vocation, de vacation plutôt, s’agissant de lui seul ?

***

Mes jeunes se soulèvent. Fin des festivités, débuts de l’allégresse révolutionnaire. Je vois Dieter, cela semble lui plaire, finalement. Mais cela semble seulement. Il rira jaune, le bon Dieter.

- Par ici, les amis !

- D’Artagnan !

- Ciel ! Mon ami !

- Taisez-vous, Mande vil ! Vous n’êtes pas même digne que je vous mène en Enfer !

- Mais c’est la présidente ! Elle m’a dit...

- La chair est faible, et ton porte-monnaie...

Dans l’agitation, point de réflexion. Nous sortons précipitamment, sans que l’Ennemi ait cette fois encore levé son bras sur nous. Mais c’est sa force à cet ennemi, qui délaisse le corps pour attaquer leur âme. D’Artagnan et l’impavide Drake, que je soupçonne aussi, en la folle soirée, de s’acoquiner avec le polymorphe ennemi, ont changé de tactique. Au lieu de rouler des mètres, ils dressent des murs ou des obstacles. Nous gagnons ainsi les escaliers gardés par Fräulein la fidèle, qui a réglé leur conte du soir aux pauvres gardes de l’entrée. Elle nous salue et elle dégaine Staubsauger. Et Fräulein d’aspirer des hommes forts et creux qu’elle déteste, ces portes géantes qui ne mènent nulle part, et deux homoncules qui passaient par hasard. Et le matin suivant, piteusement, ils sortiront du sac.

Nous sortons donc, nous rayonnons dans la rue, nous explosons de rire. C’est une belle soirée, on y prend goût aux soirées de Dieter ; sans doute lui aussi, encore que... Ce soir, j’aime les rebelles, doit-il avouer à sa très belle maîtresse carrée, cette sibylle qui écume aux enfers ou bien sur terre.

Mais que va devenir Mandeville ?

- Nous irons le récupérer demain. Il est entre les mains de la présidente.

- Qui est la présidente ?

- Une cousine de Sibylle. Car de fait, elle se nomme Sibylle, votre conquête, mon Gerold.

- Et ils vivent ensemble depuis...

- Longtemps. Bien entendu, elle n’est pas des nôtres. Et Mandeville a tant besoin d’argent...

- Et de vocabulaire ! N’importe, nous irons, s’exclame Nabookov. Ce serait bien le diable si ce faisant nous ne découvrions quelque nouveau secret...

- Et les Gavnuki ?

- Les petits russes ? ils sont chez moi, rue Férou. Mais je les soupçonne de s’intéresser à la métapolitique immobilière d’Horbiger.

- Oh ! lui alors ! Bravo, Gerold, encore !

- Il nous trahit à la première gorgée de pierre !

- Je ne désespère pas de mon buveur de bière... On en fera quelqu’un d’acceptable, vous verrez. Mais où allons-nous terminer la nuit ? Oh, je sais... Suivez-moi tous.

Nous pourrions dans un premier temps trouver un autre espace jeune. Il suffirait de suivre Anne-Huberte sous la nuit étoilée. Elle se dirigerait au téléphone, et nous emmènerait dans un autre haut lieu. Mais elle me confirme que depuis un certain temps (sic), l’espace à vivre vient à manquer. Au beau milieu de la nuit, lorsque les hôtes se rendent compte que les invités se comportent en bons dormeurs, plus en noceurs, il vient à manquer l’espace, il diminue, et proprement. Voilà pourquoi on change, souvent, d’habitation pour s’amuser. Je pense alors à la bibliothèque. Chacun y trouvera son monde, on pourrait même inviter les enfants à reparaître. Chacun y trouvera son monde, et pour la nuit entière. J’ai moi-même deux ou trois choses à consulter...

***

Et voilà que j’emmène notre joyeuse troupe en la bibliothèque. Maubert est là, serrant sa chère Anne-Huberte, qui semble maugréer un peu. Les livres très peu pour elle ; elle se rend compte en outre qu’elle a choisi, dans le feu de l’action, un personnage qui ne garantira aucune stabilité autre que sentimentale. Je regarde le ménage Nabookov qui semble si parfait, la jeune dégageant cet équilibre, cette equitas totale venue du Moyen Age ou de plus loin.

Nous sommes frappés toutefois par l’atmosphère de la rue, et de vie nocturne de la ville. Il semble qu’il n’y ait pas de vie, précisément. Les kvartira sont illuminés et vides. Ils célèbrent leur vide. L’angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore... murmure un des nôtres, bien armé pour cette folle équipée.

Et que se passe-t-il si l’on entre par effraction dans un de ces appartements ? Que faire du resquilleur : kvartira kvartira pas ?

On dirait que cette pensée a réveillé la nuit. On entend quelques cris noirs dans l’espace vide. Puis je vois de petits personnages, comme des nains, des gobelins, des petits elfes. Ils viennent autour de nous, ils sont barbus, multicolores, ils sont très agressifs aussi. Ils sont harcèlement. On les voit tournoyer autour de soi en patins, ils sont très mobiles, ont l’air malin, ils font des trucs.

- Ce sont des strajniks, dit Nabookov. Des gardiens de la nuit.

- Des gardiens de nuit ?

- Non, dis-je. Des gardiens de la nuit. Ils gardent la nuit, tout simplement. Ils t’empêchent de la vivre. On les a mis ici depuis bien peu. Ils les avaient essayé ailleurs, mais sans le dire. Cela avait marché. Alors ils appliquent la même recette.

- C’est la cité intelligente, murmure un Maubert tout gai. Plein d’anges gardiens pour les bardamurbains. dans la journée, on n’en a pas besoin, ils sont trop abrutis, mais la nuit oui. Alors ils viennent, ils te tamponnent, ils te provoquent.

Il y a deux lutins, pardon, strajniks, tout près de moi, l’air arrogant. Je décide de les impressionner, et je le fais. J’ai l’air plus mobile qu’eux, plus aérien, je montre plus de vitalité que la moyenne des surhommes. Et cela marche. Et ils me parlent, eux qui devaient hâter notre nuit finissante (mais pourquoi diable sommes-nous sortis de chez Dieter ? N’avions-nous pas gagné la partie ? Et qui a pris la décision ?), et ils me vendent la mèche, en phrases hachées, en pièces détachées.

- Les mètres cubiques, c’est nous...

- Les mètres carrés, finis ! Maître cubiques demain, demain !

- Fin de toute activité. Tout loyer sera trop cher. On adorera l’espace pour soi.

- Rien d’autre ! Aucune activité ! la prière seulement ! Prier devant écran !

- Un monastère, un nouveau monde ! Tout va doubler demain !

- Doubler chaque jour, chaque jour !

- Le sol stérilisé !

- Mais non ! Fertilisé !

- Les peuples déportés !

- La population emportée par l’argent !

- Feuille d’automne emportée par l’argent !

- Ta carte dorée plus valable ! Nouveau système, nouveau système intelligent !

- Une bénédiction urbi et ordi, urbi et orbi !

- Que des bureaux, que des ordis !

- Spéculation dans l’énigme. Videmus per speculum...

- Volumes et mètres cubes. Grandes surfaces, petites surfaces. Tout sera plus petit !

- Faudra fermer les yeux ! Tout sera si petit ! Quelque pouces carrés à des millions ! Fin de l’agriculture, et fin de l’industrie...

- Le sol stérilisé ! Le chiffre va dévorer l’espace !

- Déjà fait ! Déjà mort !

- L’espace va dévorer le monde !

- Le monde va dévorer l’espace !

- L’argent va dévorer...

- Et les bardamurbains, nouvelle espèce humaine... Toujours contents et résignés ! De bonnes pâtes d’hommes avec leur carnet à souche, toujours ravis !

- Des ravis de la crèche, des ravis du prêche !

- Et les concierges fantômes !

Le concierge fantôme... jadis un concierge était un petit maître carré qui avait tout perdu peu à peu. Il était dans sa loge et il vous informait. C’était le modèle verbal unique, le murmure murant la ville. La race à prix unique. La ville n’en a plus besoin.

Mes petits gnomes poursuivent ; ils avaient pour mission de nous importuner, mais là, en m’informant, ils m’angoissent plus encore. C’est la mission de gnose des petits bonshommes, précise Maubert à son Anne-Huberte toute ébaubie.

C’est la mission du futur. Vendre les hôpitaux, vendre les musées, vendre les cimetières, en réveiller les morts... Vider les forts et les casernes, vider la bibliothèque, la remplacer, foutre de l’espace à habiter, et le placer sur le marché.

- Plus il y aura d’offre, plus il y aura de demande !

- Plus il y aura d’offre, plus il y aura de hausse !

- La concurrence parfaite pour des prix défiant le non-sens !

- A des grands prix défiant le bon sens !

- Quand tout sera maître carré, on ne pourra plus se loger !

- Vous, monsieur, tournez en rond !

- Tourner en rond, roman n’avance pas !

- Et alors, c’est la routine moderne, non ?

- Vous n’avez rien à faire, alors circulez !

Après cette brève agression, qu’ils m’ont destinée comme tu vois, lecteur, mes gnomes nous quittent, leur mission accomplie quoique fort mal. Ils sont partis, un froid certain règne en la ville. Mais nous gagnons finalement notre petite bibliothèque, dont je vois la silhouette falote trembler de peur dans la nuit claire.

***

Te souviens-tu de la bibliothèque, ô bon lecteur ? De son inutilité ? De son charme désuet ? De ses enchantements, et de son infini ?

Et j’y reviens bien sûr, accompagné, et je revois Lubov et la chère Pollia, et il me laisse faire dans son hangar du savoir. Nabookov s’en va avec Tatiana dans un recueil de contes ukrainiens, et Maubert est un moment tenté par Histoire d’Ô, mais Anne-Huberte trouve cela peu évolué. On se rabat sur un produit de choix.

Lolita, lumière de ma vie, feu des reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bons le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo-li-ta.

Je les entends piailler et s’égayer dans la clairière. Mais Maubert sort et il s’exclame :

- Euréka ! J’ai trouvé le titre !

- Le quoi ?

- Le secret de pitre, le titre du secret !

Et de plonger dans un autre volume.

lalita [pp. lal] a. m. n. f. lalitā joueur, coquet, voluptueux; agréable, amusant, charmant, doux, aimé - n. charme, délicatesse, élégance; tendresse; badinage; jeu, ébat - f. lalitā myth. np. de Lalitā «Bien aimée», épith. tantr. de la Déesse [Durgā] symbolisant la Joie Divine imprégnant l’Univers, aussi appelée Tripurā, Labdhabhogā.

Il en ressort, retourne câliner la Anne-Huberte, en vérité bien plus âgée, dans une autre dimension, une dimension qui ne te regarde pas, lecteur, car tu sauras comme moi l’ambiguïté de la question du sexe des anges, ce qui ne m’empêche pas, lorsque je vois le bonheur partagé de mes amis, de m’y intéresser, à la question. Tout de même, je me demandais ce que Maubert faisait à la Anne-Huberte dans ce lit-vre ; car en effet,

Laissez-moi, laissez-moi seul dans mon parc pubescent, mon jardin de mousse tendre. Qu’elles jouent autour de moi jusqu’à la fin du monde ! Qu’elles ne grandissent jamais !

Se pourrait-il qu’Anne-Huberte soit pour Maubert un simple essai en vue de vieux, pardon de mieux ? Le drôle rêvait certainement de s’envoyer en l’air avec de plus jeunes arrivées sur le marché de l’Eros familier. Et l’érotisme livresque auquel il se livrait était un moyen de patienter... Mon Dieu, qu’ai-je fait de la maison de la science ? Il est vrai que Pollia elle-même m’avait proprement aguiché, la belle luronne, l’autre fois... Et Nabookov ? Lui était parti chercher sa femme livresque du côté de la Louisiane, se prenant pour un jeune homme de bonne famille détourné du droit chemin... J’imagine ce type de prose audacieuse.

J’avais connu M. à un arrêt de bus. Elle semblait perdue ; mais sa bonne mine était telle que je m’adressais à elle, lui proposant de l’aider. Elle ne refusa pas mon aide, me sourit presque. Immédiatement enflammé, je crus bon de l’inviter à dîner : elle accepta nonobstant. Je l’entraînai dans un chambre d’hôtel où elle fit montre d’une expérience et d’un savoir-faire, dont je n’eus, mon cher ami, guère à me repentir sur l’instant...

Par Vladimir ! Je ne maîtrise pourtant pas le contenu de vos bibliothèques ! Je fus interrompu par Lubov qui se plaignit de ce que j’avais fait de sa maison une maison de passe, justement, avec tous ces projets érotiques. Je lui rappelais que la civilisation du livre était celle de l’imaginaire et de l’amour ; que la moderne au contraire était la puritaine en diable, et l’esprit assagi de l’image... Lubov s’effaça bougon et je poursuivais Pollia, lorsque mon attention fut attirée par les signes suivants, écrits de notre maître Johannes Parvulesco, que j’avais légèrement oublié.

La pénétrante, l’étrange magie des jardins du Ranelagh, que l’on appelle aujourd’hui - je crois - le parc de la Muette.

Ici j’entre, lecteur, grâce à ce maître, dans une vision théurgique de mon propos sur les maîtres carrés. Il n’est plus question de prix volatile, de vulgaire spéculation, de prosaïque déportation, d’inepte extermination du pauvre. Il est question de vraie, de provocante conspiration gaie, subversive :

Ces trois espaces verts de l’Ouest Parisien - les jardins du Ranelagh, le bois de Boulogne, l’ancienne ligne de chemin de fer à l’abandon - jouissent d’une situation particulière, qui cache des galeries, des architectures et des murs intérieurs, oubliées, interdites, qui en fait n’ont jamais eu à supporter la moindre construction en surface.

La nuit rayonnait dans le rayon. Et mon abeille sage, la belle Pollia, s’approcha de moi, mettant ma ruche en feu. Pollia n’est pas humaine, ami lecteur, je peux donc me consacrer entièrement à elle sans troubler l’ordre du monde ou même terrestre. Je demeurai quand même concentré et penché sur l’intéressant problème souligné par notre ami Jean P. : la force qui émane d’un espace laissé pour mort, laissé pour vide ; et la possibilité de logements souterrains invisibles dans la capitale même. Je devrais donc m’en ouvrir au maître, et cela dès que je le reverrrai...

Ma petite mouche adorable, et abordable aussi, ma petite bouche en coeur de poule, ma brioche éthérée, mon ange mal gardé voletait presque nue autour de ma grande ombre. Je la suivais d’un regard dévastateur que ne venait pas contrarier de présence importune. Et je perçai son alvéole en même temps que de grands secrets livresques. Oh, ma luciole inouïe, ô mon savoir enfoui, tu berces la pensée chimique d’un esprit...

Ne prenez pas garde à mon teint noir : C’est le soleil qui m’a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, Ils m’ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.

Ma rage, mon encens, je te poursuis ma douce effarouchée. Ma Pollia enchantée, j’arpente tous tes pas, je t’embrasse en cadence, et tu rends fou cet oeil ensommeillé de mon esprit si pâle. Se peut-il que je puisse connaître l’amour sur cette terre avec une fée ou un esprit d’en bas ? Ou bien devrais-je me contenter, comme toi ma lectrice, de ce rêve éveillé ?

Je suis un narcisse de Saron, Un lis des vallées. Comme un lis au milieu des épines, telle est mon amie parmi les jeunes filles.

Las, je me suis retrouvé à nouveau prisonnier d’un propos. Faites Horbiger, pas l’amour... Alors que je pensais aller embrasser mon arachnide dans sa toile de soie, mon attention fut captée par ces lignes du maître déjà nommé, et qui traitait d’un ardu problème historique sur lequel je n’avais pas trop réfléchi jusque là. Pollia devrait attendre encore décidément...

... le Troisième Reich hitlérien a dû assumer, jusqu’à la fin et même au-delà, quatre grandes erreurs fondamentales, erreurs qu’il a dû payer de sa totale destitution politico-historique, de son évacuation irrévocable de la réalité de ce monde.

Je ne savais pas grand-chose de ce troisième Reich, sinon qu’il avait bouleversé le siècle écoulé et s’était sinistrement illustré par ses atrocités. Mais j’avais ramené Horbiger des Enfers, parce que j’avais jugé drôle de le faire, et cette décision menaçait de me compromettre. Sachant que le caractère très provocant et spécifique de la pensée de maître Johannes P., je ne pouvais que me pencher sur ses réflexions susceptibles de faire plier mon diable d’homme.

... Et le mépris paranoïaque de toutes les nations slaves, et de la Russie, en premier lieu, dans la perspective finale d’une vaste entreprise de colonisation des espaces continentaux de l’Est européen.

Voilà où nous en étions : le Lebensraum. La théorie de l’espace immobilier et de la spéculation foncière appliquée non aux pauvres mais à des peuples en particulier. Et quelle épuration risquait de provoquer mon pauvre hère, mon pauvre Horbiger... sans compter que j’étais entouré de slaves, justement, de gavnuki et de bons garnements. Même si je sens, lecteur, la teneur apocalyptique des temps qui courent (mais après tout quelle époque est exempte de tons apocalyptiques ?), je ne m’étais pas posé la question d’intervenir personnellement et violemment dans le cours de ton Histoire humaine, ô lecteur ; et si je devais le faire dans le futur, ce serait en outre pour défaire un de mes amis, ou tout au moins un de mes proches. Ciel ! Aurais-je réchauffé une vipère en mon sein ? Je gagnais un autre ouvrage.

Le Führer promettait de transformer les régions de l’Est en un jardin paradisiaque (Garten Eden) pour les Allemands. Par comparaison, les colonies d’Afrique auraient l’air de colonies de seconde zone.

Ainsi, et sans que l’Histoire se répétât littéralement, je me trouvais face à une situation qui s’était déjà passé, et dont je me tenais dorénavant pour responsable. Il fallait que j’arrêtasse mon diabolique ami qui voulait condamner à soixante ans d’esclaves remboursements toute l’humanité jugée inférieure.

Pollia me souffla dans le cou ; je demeurais envoûté par cet immatériel baiser ; mais conscient de mes devoirs, je lui demandais quel texte pourrait un jour m’expliquer l’extravagante tenue de Mandeville ; pas sa sottise qui certes m’amusait, comme celle du baron noir (ainsi surnommai-je mon Horbiger bienveillant). Pollia fit la moue et me tendit ces lignes qui t’éclaireront aussi bien que moi, mon lecteur :

Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n’ai eu qu’à écrire à la duchesse de ... Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c’est que de compromettre une femme ; mais ce que je sais, c’est que je n’ai eu qu’à lui écrire pour qu’elle m’envoie quinze cents francs.

Je compris alors dans quel embarras se trouvait Mandeville, l’homme au pyjama endetté, et bientôt rayé, si je n’intervenais pas. J’évaluais mes premières réactions et stratégies quand je sentis un soufflet glacé s’abattre sur ma joue. Pollia furieuse déversait toute sa rage sur moi. Je tentais de la raisonner, lorsque la nuit cessa. Dans l’ordre de mes priorités réversibles, il me faudrait bientôt veiller sur cette belle âme qui transgressait ses règles pour un amour venu de l’espace. Prends garde, toi qui vient de l’espace, de ne venir ni de Mars ni de Vénus, m’avait dit un ami des sphères.

Je réveillai mes amis et nous nous en fûmes. J’eus à peine le temps d’entrevoir Jacob au pied de son échelle, qui discutait avec Lubov. Il me salua gentiment, et ausculta brièvement ma carte dorée, que je devrais baptiser. Je m’éloignais obscur dans la nuit solitaire.

(à suivre)

27 mai 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page