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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XIX - Chapitre à censurer. Lebensraum
par Nicolas Bonnal

Je laissais mes couples d’amoureux à leur heureux sort et m’en allais ; je retrouvais d’Artagnan comme prévu chez lui à l’aube. J’eus la satisfaction de voir que Guillerette lui demeurait fidèle et la joie de revoir mon cher Superscemo. Mais ce dernier avait pris un mauvais pli, une mauvaise habitude s’entend : il répétait toutes les trois phrases, tel un disque rayé, qu’il voulait voir un film sur la CIA.

- Je veux voir un film sur la CIA, Gerold. Je suis si content de vous voir... J’ai testé de nouvelles armes formidables, vous savez. Je voudrais travailler avec vous. Je veux voir un film sur la CIA.

- Tu es sûr que tu ne veux pas qu’on te dessine un mouton ?

- Je veux voir un film sur la CIA.

- Pas de mouton donc.

- C’est le problème, mon ami, de travailler contre la subversion.

- Oui, d’Artagnan.

- Les plus faibles d’entre nous cèdent à une certaine corruption mentale. Ils font des fixations...

- Oui, d’Artagnan.

- Nous, nous devons demeurer solides. Solides comme quatre.

- (Pas d’Aramis dans cette histoire...) On va voir Mandeville ?

- Non, Superscemo, toi tu vas chez Horbiger. Tu te tiens bien tranquille et tu ne lui demandes même pas l’heure.

- Il serait capable de l’envoyer en Sibérie !

- Mais je voudrais tant voir lac Baïkal !

- Pour l’instant, tu l’espionnes...

- Je veux voir un film sur la CIA.

- Voilà où nous en sommes ! On va voir Mandeville ?

- Oui, d’Artagnan.

Je trouvais ce matin à Guillerette un air doux et singulier qui sied si bien à certaines terriennes. Et je me demandais aussi ce qui avait pu altérer l’équilibre cyclopéen, que dis-je l’équilibre herculéen de notre Fräulein. Une Allemande fatiguée devient une française coquine, pensais-je en philosophant. En descendant dans la rue, d’Artagnan, qui comme d’autres lit dans mes pensées, me dit alors :

- Elle est traumatisée...

- Quoi ?

- Je veux dire tourmentée, troublée, très...

- Par ?

- Notre affaire Horbiger. Elle est tétanisée...

- Quoi ?

- Pardon d’user des mots de notre siècle ! Réveillez-vous, Gerold !

- Bon !

- Elle ne se pardonne pas sa race !...

- Moi je ne me pardonne pas d’avoir ramené Horbiger !

- ... ses crimes !

- Le triomphe de sa mauvaise volonté !

- ... ses absences de châtiment !

- L’aisance de son adaptation dans votre très bas monde !

- Dites tout de suite que vous voulez l’envoyer dans une maison de connexion !

- Un peu de correction !

Il me devenait difficile de m’entendre avec d’Artagnan, sur qui pourtant je comptais tant. Sans doute était-ce l’absence de son ami, sur lequel il avait tant compté, qui lui pesait. Tandis que nous discutions, je lui confiais les révélations de la nuit. Il fut moins intéressé par les divagations inactuelles de Johannes P. que par les informations sur les problèmes bancaires d’un mousquetaire.

- Mandeville n’est bien sûr pas méchant...

- Bien sûr.

- Mais il adore l’argent.

- Je comprends.

- Pour lui être mort ou être pauvre, c’est un peu la même chose.

- Je vois.

- Pour lui, c’est to be rich or not to be.

- Etre riche ou ne pas être. Je vois, oui.

- Vous allez voir, nous aurons à faire à forte partie ce matin.

- Surtout si gente dame est un bon parti.

- Tout le monde cherche à vendre son âme, mais...

- Mais c’est surtout le corps qui intéresse l’acheteur. J’avais compris, d’Artagnan.

- Nous arrivons...

***

Nous arrivions, en effet. Un splendide hôtel particulier, sis dans un jardin Renaissance. Mandeville avait bien fait les choses. Il serait difficile de le ramener à la maison, à la raison pardon, dans ces conditions, sans compter qu’il y aurait désormais - au moins de mon modeste point de vue, lecteur - une certaine hypocrisie à recourir aux services de Mandeville, gagné malgré tout au monde et à ses vraies fausses valeurs.

Je sursautai en lisant les noms sur la somptueuse boîte aux lettres : baronne Kitzer von Panzani. Jacques Bénigne de Beau Souhait.

- Beau Souhait ! L’orateur d’hier au soir ?

- Lui-même ! Mandeville est le nom de sa mère !

- Toute maison divisée contre elle-même...

- Périra, je le sais. Et la Kitzer ?

- C’est la soeur de Sibylle. Elle est plus âgée, et bien moins belle, vous verrez. Mais quelle fortune ! Rien que cet hôtel particulier, cinquante millions de vrais horions !

Nous sonnâmes. Une domestique nous vint ouvrir, improbable asiatique, qui bredouilla quelques propos dans une langue incroyable. Nous entrâmes cependant, et mêmes nous montâmes au premier étage du grandiose hôtel. Il me rappelait un espace que j’avais déjà connu et fréquenté, peut-être au cours du précédent voyage, peut-être au cours de celui-ci.

Nous entrâmes dans le salon, mettons Louis XV, du premier étage. La décoration profuse et de bon goût ne dépareillait pas. Un vrai profil d’ancien régime... je pensais en m’amusant à ces velléités humaines de Révolution, qui ne vont jamais bien loin au demeurant.

- C’est Maubert que nous aurions dû amener.

- Et pourquoi donc ?

- Il aurait pu la rédiger ici, sa brochure sur le tiers étage. Le lieu l’aurait inspiré...

- Il le connaît très bien ce lieu, voyons, Gerold ! Il s’est alcoolisé une bonne dizaine de fois ici bas...

- Mais...

On entra. C’était un majordome à la mine assez ridicule, comme celle des majordomes dits british. Je l’invitais sèchement à se retirer, sur un ton assez comminatoire je l’avoue, qui le fit vite sortir. Puis je vis d’Artagnan l’air inquiet qui se tenait à mes côtés. J’avais dû l’impressionner sans le vouloir ; et ce n’était pas la première fois. Pendant que nous attendions, je m’approchais d’une pendule que je mutilais comme si j’eusse été Siméon.

Mandeville arriva, l’air hagard comme un viking beurré, en robe de chambre presque ouverte, la lippe bien tendue et sentant fort le cigare. Il semblait de fort mauvaise humeur, mais incapable de sentir le danger proche de lui.

- Que voulez-vous ?

- Comment ? N’avez-vous pas eu un inqualifiable comportement hier ? ne vous êtes-vous pas couvert de ridicule ? n’avez-vous pas déclenché une sorte de scandale ?

- Des sandales ? Mais...

- Ecoute, crétin. Tu as dix minutes pour faire ton paquetage. Ou je te traîne à poil dans cette rue après avoir foutu le feu à la baraque.

Suivant ce propos magistral, je pris sans effort l’énorme pendule sur la cheminée, et je la jetais dans la cour en fracassant la fenêtre. Deux domestiques entrèrent, que j’assommais rapidement en leur lançant un bon fauteuil Louis XV. Ils le reçurent fort mal. Les moscoutaires m’observèrent interdits.

- Mais qui est-il ?

- Je ne sais pas... dépêchez-vous, Mandeville, si vous...

- Mais qui est-ce ? Un ange ou une ?

- Ce n’est pas une mésange, en tous les cas...

On entendit un drôle de piaillement, suivi d’un crissement et d’un bruit de froufrou. La baronne Kitzer entra, une vieille peluche aux cheveux rouges et aux dents trop blanches, elle aussi mise en robe de chambre. Elle portait dans ses bras un petit chihuahua épouvantable et maquillé, répondant au nom de Bison. Elle fit mine, comme toujours, de ne pas nous connaître, de ne se rendre compte de rien, d’avoir entendu du bruit, de vouloir savoir ce que faisait chéri, etc. je me rendis compte ensuite qu’elle avait aussi apporté un perroquet, habilement dressé pour insulter les ennemis possibles du désordre établi ; un perroquet multicolore et néolibéral qui s’appelait Reagan.

- Mais qui sont ces messieurs ? Sont-ce vos amis ?

- Ces messes yeux ?

- Oh je vous en prie, raton, arrêtez de m’interrompre ! Que voulez-vous ? Que j’appelle la police ?

Raton se tut. Je crus même qu’il se mettait à quatre pattes, prêt à se faire chevaucher par sa maîtresse carrée. Mais j’ai peut-être rêvé.

- J’ai assez, enfin, de vos enfantillages, je vais y mettre fin ! Vous ne savez pas votre âge ?

- Mais mon ange !

- Moi ?

- Oui, vous !

- Et pourquoi moi ?

- Vous, mon aimée ! Ne me rejetez pas !

- Vous, je vous garde, si vous vous tenez bien. Quant à vos bons amis, pas besoin d’être sadique pour comprendre que je m’en vais les réduire en bouillie ! Gontran ! Appelez les specteurs !

- Mais madame la baronne...

- Ceux qui me résisteront, je les soumettrai au tribunal de l’acquisition !

Nous nous attendions à les voir sortir suintant des murs, Dieter, Suce-Kopek, Canaris, tous les vieux ennemis des premiers jours. Devant la baronne rouge en robe verte, d’Artagnan risqua son jockey, pardon lecteur, son joker ; il évoqua les grandes heures, les amitiés viriles, la dignité masculine ; mais il se heurta à la diatribe du perroquet, qui s’exprimait dans la nuance :

- Communiste !

- Ainsi, pour Mandeville, recommandé-je une vie plus indépendante, plus libre, et certes un peu fauchée, mais...

- Intégriste !

- Une vie d’aventures aussi, avec quelques missions impossibles à accomplir...

- Islamiste !

- ... voire possibles, s’il en est. Et je ne voudrais pas m’en retirer sans avoir pris sur moi le soin de...

- Atlantiste !

- Madame, si ce psittacidé ne cesse de parler, je m’en vais m’énerver...

- Corporatiste !

Je volais dans les plumes de Reagan. C’en était trop. Il finit dans la cour avec la pendule, mais encore en état de fonctionner, car son organisme peu vivant était bien doté d’ailes, qui certes rognées par la baronne, ne lui permettaient pas moins d’éviter le réveil proustien et le choc des pavés.

La baronne se rua sur d’Artagnan alors, et pas sur moi, comme si elle eût compris que mes surnaturels pouvoirs lui interdisaient toute incartade, elle se rua sur mon ami dis-je, avec d’horribles transports, rugissant d’une façon formidable, tandis que le chihuahua aboyait de son mieux et que le perroquet continuait de sa basse-cour de nous traiter de phalangistes.

D’Artagnan comprit alors qu’il s’agissait d’un duel, et il agit comme suit : il se plia vivement, se jucha au bord du tapis, et le tira violemment, le tapis persan de la ville de Goum. La baronne chuta et s’ébrécha le fondement.

Mandeville pleurait : je m’étais prestement éloigné, et je lançais des bûches sur le perroquet par la fenêtre, achevant au passage les deux ou trois domestiques qui traînaient dans le grandiose hôtel particulier.

L’écume aux lèvres, comme s’il eût voulu se venger d’une longue suite d’humiliations et qu’il eût voulu rappeler à Mandeville qui était le maître, lui, d’Artagnan saisit un des tisons et commença à marquer au fer rouge la baronne. Et il éructait des propos suivants en suppliciant la protectrice de son ami :

Mais tu t’es confiée dans ta beauté, et tu t’es prostituée, à la faveur de ton nom ; tu as prodigué tes prostitutions à tous les passants, tu t’es livrée à eux. A l’entrée de chaque chemin tu as construit tes hauts lieux, tu as déshonoré ta beauté, tu t’es livrée à tous les passants, tu as multiplié tes prostitutions. Je te livrerai entre leurs mains ; ils abattront tes maisons de prostitution et détruiront tes hauts lieux ; ils te dépouilleront de tes vêtements, prendront ta magnifique parure, et te laisseront nue, entièrement nue.

Je découvrais en d’Artagnan une violence verbale et des manières drues dignes des prophètes de l’Ancien Testament. Je me mis moi-même à gueuler les propos suivants à la face effarouchée des pauvres domestiques, tandis que la baronne ne cessait de souffrir les derniers ou peut-être les avant-derniers outrages (car elle eût souhaité plus, à mon sens).

Et je détruirai vos hauts lieux, vos autels seront dévastés, et je ferai tomber vos morts devant vos idoles... J’abattrai la muraille que vous avez couverte de plâtre, je lui ferai toucher la terre, et ses fondements seront mis à nu ; elle s’écroulera, et vous périrez au milieu de ses ruines. J’assouvirai ainsi ma fureur contre la muraille, et contre ceux qui l’ont couvert de plâtre ; et je vous dirai : plus de muraille ! Et c’en est fait de ceux qui la replâtraient.

Mandeville regardait tout interdit, comme s’il découvrait sous les traits de ses amis des âmes bien nouvelles ; il s’abandonnait à ce monologue désespéré dont je ne saisissais pas toutes allusions perdues :

- Mais Darty, je vous ferai reconnaître que cela fait deux fois que vous la marquez... Enfin, je vous le fais remarquer. Deux fois la fleur de lys... sur sa si belle épaule. C’est qu’elle en a une police, ma duchesse, ma remembrance... Vous pourriez peut-être changer de police, ou de police de caractère. C’est que vous l’avez mauvais, le caractère, mon beau Darty... Tiens, j’entends la police.

- Tais-toi, mon traître. C’est le perroquet qui fait semblant d’imiter la petite sirène. mais j’ai maté ta mijaurée. Va te rhabiller, mon rococo. On rentre à la maison, et file droit.

Je te chargerai de tes voies et tes abominations seront au milieu de toi, et vous saurez que je suis l’Eternel, celui qui frappe.

Nous abandonnâmes la comtesse (ou la baronne ?) nue sur sa literie, l’épaule en feu, le perroquet en bas, et le chihuahua le coeur brisé. Je crois que nous méritions bien le nom de terroriste lancé par Reagan le perroquet que j’achevais de caillasser d’un royal coup de pied au passage. Je me demandais en même temps comment je terminerais mon deuxième séjour sur terre ; car j’y devenais bien diablement obsédé sexuel avec la pauvre Pollia durant la nuit, et ultra violent durant le jour avec d’Artagnan ou un autre d’ailleurs. D’Artagnan me surnomma Alex, du nom d’un orange mécanique, et ponctua sa prestation de ces propos suivants :

Vous avez besoin d’une maison comme d’une défense nécessaire contre les injures de l’air : c’est une faiblesse.

Et il y mit le feu (à la maison), sans même se demander si les domestiques et mon cher majordome préviendraient le branle-bas. Nous sortîmes enfin, et quelle ne fut pas notre surprise de voir qu’à l’entrée de la somptueuse gentilhommière, que j’espère t’avoir bien et suffisamment décrit, mon lecteur, il y avait des caméras. Un chevelu tudesque, moustachu à souhait, se tenait à l’entrée, derrière son Arriflex. Il me dit qu’il avait été prévenu trop tard, qu’il eût bien aimé filmer la séance de torture de la présidente alias la baronne Kitzer de Panzani. Mais il était venu trop tard. Je l’invitais à nous suivre alors, car avec notre opération Horbiger il se verrait bien satisfait dans sa volonté de filmer du bizarre. Notre ange du bizarre dit se nommer Werner. Il me demanda si les acteurs que nous lui fournirions pouvaient traire des vaches. Je le laissais sans réponse, ayant avec mes compagnons d’autres chats à fouetter. D’Artagnan s’expliquait donc une bonne fois avec Mandeville, tandis que nous pressions le pas vers le boulevard des Germains, où Horbiger, m’avait-on signifié, avait disposé ses quartiers généraux mais pas généreux. Une fois de plus, c’était cet incroyable Mandeville qui donnait le ton.

- Vraiment, Darty, tu as chargé... Darty, le prix à payer pour te connaître !

- Mais Rococo...

- Elle me loge bien la baronne, à bonne enseigne qui est plus est ! Et tu l’as torturée ! Et elle aime ça encore, tu as de la chance !

- Mais Rococo...

- J’en ai assez, tu vois ! Je veux maison et couche molle, et à bonnes moeurs dédier ! J’en ai assez de déplier des mètres ! Je suis un templier, moi !

- Mais Rococo...

- J’ai donné, tu vois, j’ai donné ! Et vous, monsieur du bazar céleste, j’ai deux mots à vous dire !

- Moi ?

- Oui, toi ! Le pété de Tunis, le candidat à la résidence, le héraut à la calebasse bien lasse, le chevalier Tempête de la peau calice ! Ce n’est pas parce que tu n’aimes la vie ni en haut ni en bas, je veux dire ni au ciel ni en enfer que tu dois venir nous empêcher de faire des affaires sur notre bonne vieille terre ! pas vrai ?

- Mais rendez-vous compte, Mandeville, que...

- Mais je me rends conte ! Très bien ! Très bien ! privé d’oseille et d’oreiller, et condamné à déplier du mètre parce que messieurs bolchévisent mal ! Mais je rêve ! Je rêve...

***

Nous nous approchions du boulevard des Germains, fameux à Paris pour son coût excessif. La vie y est chère en effet, et elle ne vaut pas cher. C’était tout au moins la théorie de l’espace vital de Horbiger, qui venait d’inaugurer sa somptueuse agence immobilière Lebensraum. Nous vîmes des guides vert-de-gris, des petits agents comme hier au soir, et des specteurs, bien sûr, et des specteurs. Jean des Maudits qui passait par là me salua et me fit une invitation à dîner pour la nuit. Je n’y peux mais, mon cher lecteur : mes ennemis me sympathisent, mes ennemis sociabilisent. Même la baronnasse en redemande...

Ils jetteront leur argent dans les rues, et leur or sera pour eux un objet d’horreur. Leur argent et leur or ne pourront les sauver.

Il régnait dans la rue une atmosphère électrique. Les gens venaient, pressés, ils allaient, stressés, ils entraient chez l’un, chez l’autre ou dans l’agence Lebensraum, toute grande déjà, avec plein d’employés. Ils rêvaient d’acheter. Horbiger avait mis des réclames pour des appartements à 40 000 biolars, mais là-bas, loin, à Mar del Plata, Arequipa, quelque part au Chili ou en Patagonie. Ils rêvaient d’acquérir ce qui coûtait un m² d’ici. Où étions-nous vraiment ? Dedans, je distinguais notre pauvre Fräulein Von Rundfunk qui faisait le ménage avec son Staubsauger. Voilà où l’on en était, maintenant, avec la femme ingénieur ramenée au rang de femme de ménage. Horbiger, qui me fit savoir qu’il allait bientôt me recevoir, appliquait implacablement son programme racial et sexiste d’exploitation de la femme. Kinder, Küche... Enfants, les enfants ? Je vis alors Superscemo et Siméon qui faisaient partie de l’équipe de mon terrible ami. Mais les deux bougres semblaient bien s’amuser, plus qu’avec moi, je te dirais lecteur. Ils étaient assis devant de beaux écrans d’ordinateur et recevaient des Kunden, des clients. C’était Superscemo qui les interrogeait et Siméon qui les châtiait à chaque refus de dossier, c’est-à-dire quand le client ne pouvait se permettre le 10 m² proposé à un million d’horions.

Fortifie-toi et prends courage, car c’est toi qui mettras ce peuple en possession du pays que j’ai juré à leurs pères de leur donner.

C’était le slogan que mes deux petits compères se devaient de bien apprendre afin de disposer plus librement des terres et des vies de leurs futurs clients. Le peuple désignait bien sûr les membres bienheureux du Richistan, qui pourraient disposer de l’apport financier et du crédit adéquat. Alors, éclatant d’un rire sardonique, Siméon sortait son Magic Toilet et déclenchait un programme intitulé Scène de chasse d’eau en Bavière. Et le pauvre et récalcitrant client disparaissait aussitôt du boulevard des Germains, policiers et militaires y compris. En même temps ils paraissaient apprendre l’allemand. Werner filmait la scène, intéressé. Il demanda aux Gavnuks s’ils pouvaient traire une vache d’une traite.

- Kuh, répondit Siméon.

- Kuh quoi ?

- Kuh c’est la vache, Gérold. merde carrefour !

- Je veux voir un film sur la CIA. Après je ferai ma favela.

- Comment dit-on Kapital ?

- Capital !

- Très bien ! Comment dit-on Kapitan ?

- Capitaine !

Sehr gut ! Comment dit-on Karneval ?

- Karnaval !

- Comment dit-on Stark ?

- Fort !

- Très fort, même ! Et komment dit-on Waffen ?

- Euh... Est-ce, est-ce...

Mais Horbiger entra de fort mauvaise humeur. Il traînait derrière un petit homme bouclé chaussé de grosses lunettes et qui prenait tout le temps des notes. Il s’approcha des enfants, les gronda, les menaça de les déporter en Sibérie, ce qui fit plaisir à Superscemo. Puis il entama sans me saluer la présentation de son programme immobilier Drang nach Osten, si menaçant pour la plupart de mes amis, y compris ces enfants malheureux qui ne se rendaient compte de rien. Le petit homme derrière lui, dont j’appris qu’il se nommait Hanselblatt, prenait toujours des notes ; je remarquai du même coup que Horbiger avait grandi depuis la nuit dernière.

- Ici, nous devons faire de nouveaux programmes immobiliers sans défense. Ces appartements zeront lifrés sans chiottes, sans cuisines, sans salles de bains. Les gens n’en ont plus besoin, ils n’ont qu’à aller au kafé. Pas de livres non plus, donc pas de meubles, un écran plat suffit pour tous les abrutir.

- Merveilleux, maître, zéniale ergonomie.

- Je n’ai pas besoin de vos compliments, petit Jude... Enzuite : nous tefons germaniser le Richistan, de Londres à Vladivostok. c’est cela l’espace vital, c’est cela le Lebensraum, d’accord ?

Ya wohl ! hurlèrent les enfants. Vive Berlin l’enchanteur, vive le roi Art dur !

- Silence, les petits russes, où je fous réduis déjà en esclavage ! Ensuite : la germanisation des Polonais, des Ukrainiens, des Tchèques, des Russes, etc., ne doit être ni être prévue ni recommandée.

- Oui, mein fou rire !

Mein quoi ?

Mein fureur ! Mein fureur de vivre...

- Je fais ensuite développer, pardon, téfelopper mon plan de l’est, mon Generalplan Ost, puis mon plan à court terme, le Nahplan, puis mon plan à long terme, mon Fernplan... Ils vont aimer cette planification, les Soviets, ça va être électrique... Grâce à cela, des millions de colons seront amenés pour germaniser la région concernée. Ensuite, ce sera le moment d’imposer la pensée du millénaire : tout à un milliard d’horions le mètre ou la mort.

- Le mètre ou la mort ! Le mètre ou la mort !

- Et je donnerai ma bénédiction, après la publication de ma Grossraumkonzeption. Ubu et Hörbi, tel quel mein führer ! Ils mettront mille ans à me rembourser, et seront esclaves de père en fils. Je rétablirai le servage et le tour sera joué : nous pourrons aller planter des oranges en Crimée.

- Crimée ou châtiment ! Crimée ou châtiment !

- Nous aurons une devise dans nos camps de déconcentration, dans nos camps de l’amour. Qui se montre intelligent à côté de moi sera fusillé.

- C’est superbe, je note.

- Qui se montre intelligent à côté de moi sera fusillé.

- Moi, je filme, je m’appelle Werner. Y a-t-il des acteurs qui savent tondre une vache ?

- Traire, imbécile !

Ruhe, Schweinehund ! Après je citerais nos grands classiques du dépeuplement...

- Vous avez raison, vous avez raison ! Tirons un traire.

Ils jetteront leur argent dans les rues, et leur or sera pour eux un objet d’horreur. Leur argent et leur or ne pourront les sauver. J’assouvirai ainsi ma fureur contre la muraille, et contre ceux qui l’ont couvert de plâtre ; et je vous dirai : plus de muraille ! Et c’en est fait de ceux qui la replâtraient.

Il en avait fini pour son premier mouvement crescendo, ma non troppo. L’énergique assistance était sortie renforcée de cette munificence verbale étalée. Certaines s’évanouissaient, d’autre sortaient dans la rue pour tirer sur les piétons qui ne se rangeaient pas derrière les files d’attentes des Eden Garten de l’Est. Soudain, alors que rien ne le laissait présager Horbiger s’assit, s’essuya le front et sembla envahi d’une immense tristesse, d’une Weltschmerz terrible, d’une Sehnsucht fantastique. Même Fräulein sembla le révérer en cet instant, devant moi qui attendait le moment où elle allait l’avaler dans le Staubsauger, le refiler à Siméon pour qu’il envoyât mon diable vauvert de gris aux Enfers. Mais tel était le charme savant de mon mécréant qu’il gagna tous les coeurs en évidant son filet de bons voeux et observations douloureuses pour lui :

Ce qui saute aux yeux, c’est l’état de santé des femmes qui, jusqu’à l’âge moyen, éclatent tout simplement de force spontanée et naturelle, qui ont des poitrines comme Diane d’Ephèse, et chez lesquelles les accouchements ne produisent aucun effet... C’est en nous rapprochant des frontières du Reich que nous nous sommes rendus à quel point l’état de santé des femmes allemandes était, par comparaison, inférieur : le visage pâle, des corps creux, la marque d’une alimentation insuffisante sur le visage.

- Mais de quoi parle-t-il ?

- C’est bouleversant ! Mon dieu ! Mein Gott !

Mein Goth plutôt ! Mort Goth ! Bei Tolkien !

- Mais de quoi parle-t-il ?

- Des femmes de là-bas... Des... des...

- Des Ukrainiennes !

Le dernier mot fut prononcé très fort par quelqu’un qui venait visiblement d’éclater psychiquement, tout du moins quelque peu. Je détournai mon regard et je vis Fräulein Von Rundfunk. Oui, ami lecteur, la propre femme ingénieuse et ingénieur. A la vitesse d’un ange dans le choeur céleste, du fils du soleil dans son char d’airain ou du Troyen dégainant son glaive, Fräulein dénoua son sac à aspirateur, en sortit une mitraillette, la pointa sur Horbiger et froidement fit feu. Un jaillissement d’os et de moelle, de sang et de sécrétions diverses en résulta. Horbiger s’effondra donc sur le sol de cette salle des ventes qui se nommerait désormais Blut und Boden. On laissa Fräulein tranquille, et l’on s’affaira autour de Horbiger. Un cousin de Hanselblatt, un bon docteur des hôpitaux, s’occupa de lui.

- Il est gravement atteint. Il va y rester.

- Vous voulez dire quoi ?

- Foi de docteur Mendele, je vous le dis ! Il est paralysé à vie.

- Horbiger, t’as entendu Horbiger ? T’as changé de nom ! On t’appellera dorénavant le docteur Fol humour !

Ach... je souffre. Ach...

- Drôle de brame.

***

C’est alors que Nabookov rentra, lecteur, qu’il récupéra sa femme, expliquant qu’il n’avait pu terminer son récit à temps, et qu’elle était donc prématurément sortie - sa femme, qui est en même son auditrice et sa traductrice -, risquant de menacer la vie du grand carnassier remonté des Enfers. Et il l’emmena promptement. Apparemment, Nabookov n’avait pas saisi que l’assassin n’était pas son épouse mais l’erschreken Schonheit, l’effrayante beauté Fräulein. Elle fut arrêtée, mais par des employés d’Horbiger. On allait l’envoyer au poste qui ne se trouvait pas très loin.

Les deux gavnuks se remirent à étudier l’allemand, mais dans un registre moins tudesque : Schmerz, leiden, Verletzung... Le docteur Mendele ordonna que l’on amenât une chaise roulante pour notre grand blessé. Mais Werner demanda que l’on s’occupât moins de Fol humour, car il voulait filmer sa souffrance plus longtemps.

Mandeville proposa un sermon de Beau Souhait destiné à rasséréner le blessé et son public blessé de se trouver privé à temps complet d’un tel original. Il entama sa péroraison ainsi :

Il va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre ; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on le placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort y est prompte à remplir ces places !

Je décidais d’intervenir à mon tour, affirmant que Horbiger, qui avait gravi - ou plutôt descendu tant d’échelons en Enfer - était d’une texture différente, on dira immortelle. Je commençais ainsi, dans une générale indifférence :

Credo equidem, nec uana fides, genus esse deorum.

Et je dus m’interrompre. La matinée était bien remplie, le public bien lassé. Ce fut d’Artagnan qui reprit l’initiative :

- Que va-t-on faire de lui ?

- Mais que voulez-vous dire ?

- Je veux dire ceci : le garder bien blessé, le descendre aux Enfers ou...

- Et son agence ?

- Que faire de son agence ?

Ach, mais je ne suis pas maure... Je suis immort-Heil ! Und je ferai un pèlerinage à l’eau de Lourdes pour retrouver l’usage de mes jambes !

- Et pourquoi pas un pèlerinage à Compost-Heil ?

- Attendez, c’est un attentat iode... Hanselblatt, vous êtes renvoyé.

Dans un élan fasciné, Hanselblatt prit la parole, montant sur une chaise qui lui permettait de celer tout ou partie de sa petite taille. Il nous tint ces propos, alors que l’assistance vient à manquer, qu’Horbiger distribue des ordres et que nous ne savons où donner de l’oreille.

- Ecoutez-moi, car j’ai à vous parler !

- Quoi ?

- Une communication importante ! Docteur Mendele, je vous prie d’écouter ! les Allemands devraient nous laisser, à nous Juifs, le soin d’être pro-allemands. Avec leur nationalisme, leur morgue, leur prétention d’être incomparables, leur refus d’être introduits auprès du monde - avec tout cela, ils se précipiteront dans le malheur, véritable catastrophe juive, je vous le jure...

On commença à siffler le discours. Je me retournais avec d’Artagnan, nous distribuâmes quelques horions, et le silence revint. Je voyais la tête éberluée de l’Horbiger blessé dodeliner entre ces doux mots. On sentait que le cousin de Mendele profitait de l’incident pour faire valoir ses droits et sa raison.

- Les Allemands devraient permettre aux Juifs de rendre entre eux et la société le rôle de médiateurs, de managers, d’impresarios, d’entrepreneurs de la germanité...

- Silence !

- Ta gueule toi-même ! Continuez docteur, nous vous prions...

- Il est tout à fait qualifié pour cela, on ne devrait pas le mettre à la porte, il est international et il est pro-allemand... Mais c’est en vain. Et c’est très dommage.

Hanselblatt descendit lourdement de sa chaise, s’approcha de Horbiger, s’agenouilla presque et lui dit :

- Cher maître, j’ai été enchanté. J’ai manqué ma mission, mais je suis ravi. Mes respects, monsieur Gerold, vous m’avez assisté trop peu, mais je ne vous en veux pas. Adieu.

(à suivre)

3 juin 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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