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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXIII - Chapitre X : classe Enfers (et pas affaires)
par Nicolas Bonnal

Avec pour commencer trois résumés possibles.

Résumé alambiqué et subjectif des épisodes précédents (le livre est devenu trop long à résumer) : comme le dit Horbiger lui-même, quand on est privé de troisième Reich et de Cinquième colonne, il vaut mieux recourir à la quatrième dimension et au second degré. Horbiger ouvre donc une agence Lebensraum en plein boulevard des Germains. Son espace vital s’étend tellement que son kvartira est infini. Mais en regardant la télévision, Horbiger tombe du mirador et tombe beaucoup sur la tête.

Autre résumé possible et faux des épisodes précédents : Horbiger a retrouvé le trésor allemand au lac Nahuel Huapi en Patagonie. Porté par la chance, il rencontre le nain Alberich à Potosi en Bolivie qui lui remet l’or perdu des Incas. Il peut enfin créer son Teutonik Park dans la région Condor de l’Océanie libre et cromwellienne.

Résumé plus vraisemblable et donc moins héroïco comique : les petits drôles de Russes, autrement dit les Gavnuki, ont assiégé le bunker de l’Empireur Horbiger, devenu un des plus grands maîtres carrés et cubiques du monde après son retour des Enfers et son retour aux affaires. Mais c’est un malentendu. Par ailleurs, l’ange déchu et décevant se doit de reprendre l’initiative du récit et de ne plus la laisser aux mots et aux maux de la planète ; tel est du moins l’avis de certains lecteurs mécontents du procès narratif.

***

Dans le désordre qui s’ensuivit, je demeurais seul quelques instants avec Sylvain, Maubert et Nabookov, pendant que d’Artagnan et Mandeville s’adonnaient à leur occupation favorite, l’extraction de racines carrées et de maîtres cubiques. Nous avions récupéré la pauvre Fräulein, femme la plus malheureuse du monde, si bonne en mécanique, mais inapte à la cuisine et la psychologie domestique ; si infortunée surtout.

Pierre et Tatiana lui promirent de l’aider à progresser pour en faire une bonne Allemande digne de la glace cosmogonique. Sylvain se tenait au courant des derniers développements des parkings et de l’immobilier. Anne-Huberte continuait de créer des bulles immobilières sur les îles désertes qui apparaissaient sur l’écran plat d’Horbiger. Lui-même était entouré d’une cour d’admirateurs, peut-être moins turbulente que tout à l’heure. Car l’échec de son opération Drang nach Osten avait rafraîchi l’ardeur des plus enthousiastes de ses collaborateurs. Cependant il avait retrouvé son cher docteur Mendele et avait fait l’acquisition d’un nouveau conseiller nazicipal nommé Woody Alien, un transfuge disait-on de l’équipe Morcom&Co. Nous échangions entre nous des commentaires divers et éclairés, qu’il t’appartiendra d’attribuer à qui de droit, lecteur.

- Il a de grosses qualités, c’est certain. Mais il fait peur à la zone horion.

- A vos marks, prêts, partez !

- C’est un gros bétonneur, notre bête immonde !

- C’est un übermensch !

- Un Hubert ? Mince, alors...

- Il ne fait pas de mal à une mouche, pourtant. On lui tire dessus, on lui pille son Berlin l’enchanteur, c’est lui la victime !

- C’est lui la victime ??? Mais...

- Nous avons avec nous une force de frappe incroyable maintenant. Il est le seul à pouvoir faire concurrence à Morcom&Co, à sa sibylle et au reste...

- Tu as vu la Sibylle ? Comme elle est belle !

- Ce n’est pas comme la Kitzer, qui était aussi là d’ailleurs...

- Quand reviennent les Gavnuki ?

- Par le premier avion pour l’ombre...

- Ils ont bien travaillé... Un peu de destruction créatrice...

- On détruit tout, on rachète à pas prix et on reconstruit sur des bases saines !

- On se rachète tu veux dire...

- Sacrés petits russes ! Avec les armes secrètes, ils en ont mis une couche à l’abominable homme des glaces. Ce qu’ils ont fait c’est un vrai ice crime contre l’inhumanité !

Ice crime ?

- Un crime de glace. C’est un jeu de mots avec l’américain ice cream. Compris ?

- J’aime bien le kvartira d’Horbiger... Mais pourquoi n’y a-t-il pas de meubles ?

- Il veut préserver la pureté raciale de son espace, Sylvain... Mandeville ! D’Artagnan ! Si au lieu de déménager les m² d’Horbiger, et qui sont d’ailleurs protégés contre ce type de larcins, vous ameniez des meubles ?

- Des méninges, j’ai ?

- Non, Mandeville, tu n’as pas de méninges...

- Baptiste, tu as amené des tentes ?

- Mené la détente ?

- Oui...

- Eh bien jouons aux bédouins. On étale nos tentes...

- Comme cela nous aurons une belle salle de tentes.

- Mais si les m² se retirent comme la marée ?

- La marée sera en noir !

- Je ne plaisante pas. La croissance de Horbiger est trop rapide, et l’on dit qu’il y a beaucoup d’actifs pourris. Donc la nuit...

- Tous les chats sont gris et il faut extraire les racines tarées de leurs maîtres carrés !

- Et figurez-vous que c’est ce que nous nous efforçons de faire !

- Bravo les moscoutaires !

- Bravo nous, oui, les moscoutaires !

- Voilà ! J’ai planté trois tentes Mary Poppins !

- Où est Parvulesco ?

***

Nous en étions de nos coutumières altercations et algarades nocturnes quand je sentis une présence froide à laquelle je n’étais plus accoutumé.

Ce n’était pas une de ces présences froides de ce monde dit moderne, qui n’est qu’un recyclage, comme on le verra tantôt, des pires démonologies subalternes venues des temps anciens, et qui est liée à l’air trop conditionné : c’était un froid extrême, sinueux, méphitique, un froid de gel forain venu des grands espaces, et auquel mes navigations hauturières m’avaient accoutumé. Tel est ce froid, lecteur, et si je dois reprendre l’initiative de mon récit, il vaut mieux que je commence à me rappeler à ton bon souvenir de cette manière un peu glaciale.

Je me retourne. Dans le hall immense et vide de la salle des expositions, je sens venir le Froid. Et il vient en personne, cet être de gel qui n’a rien de l’abominable homme des glaces. C’est le cynique sûr de soi, le fort en thème, en maths surtout, l’éternel retour de l’intérêt, l’être qui noie le monde dans les eaux glaciales du calcul égoïste. Sylvain perçoit ma crainte :

- C’est lui, hein ? Enfin, Morcom !

- Il n’a pas l’air terrible.

- Il n’a jamais l’air terrible. Mais ailleurs, il porte un nom tout autre.

- Lui qui noya l’extase monastique et l’héroïsme chevaleresque...

- Ca va, Maubert, ça va.

Lorsque Morcom s’approche, lui qui porte un autre nom aux cieux, un nom que je dois taire, il dilue l’espace, qu’il étend ou contracte à sa guise. On est toujours chez Horbiger, ou n’a-t-il été qu’un pion, mon damné autrichien ? L’autre chien arrive pourtant sans trop décontracter l’espace ; avec son regard de renard gris, ses oreilles qui pointent, son petit nez frémissant à l’approche de la cloche finale à Wall Street. Mon cher Morcom, mon fils spirituel de Turing, celui que j’ai aussi aidé en d’autres temps. Mais il le prend de haut.

- Vous seul. Les autres n’ont pas le droit de venir.

- Mais...

- Nous descendons dans les ténèbres extérieures. Ici, ce n’est pas la terre creuse. On est là pour les affaires, pas pour la rigolade.

- C’est quoi Affaires ?

- C’est une certaine classe qui voyage aux Enfers.

Je dois me rendre avec lui ; je pourrais ne pas le faire. Mais j’ai trop envie de savoir ce qui se trame sur terre, sous elle, en elle-même. Je les salue une dernière fois. Je ne m’attarde pas, à peine les salué-je, mais pourquoi fais-je comme cela ?

- Mais Gerold...

- A tout à l’heure...

- Dépêchez-vous. On a des horaires très stricts.

Morcom avance vite, mais ne me quitte pas des yeux. Je dirais même, lectrice, qu’il me lorgne. Oh, il n’admire rien en moi ; il est le patron de ceux qui admirent ce qui est à toi, quand tu le possèdes encore.

- C’est pour ma carte d’or ?

- Montrez-la-moi... Pourquoi ne vous en servez-vous pas plus ?

- Je n’en ai pas besoin.

- Mais on va vivre cent ans, 200, peut-être mille...

- Je n’en ai pas besoin. Sauf pour payer un pot à mes amis.

Son front s’est plissé, car il a pris cent ans. Il sait qu’il en vivra 300 de plus. Mais tout de même, il n’aime pas mes manières.

- On peut vivre sans posséder, pseudo Morcom. Car posséder, ici très bas, c’est se faire avoir, tout de même ?

- Je n’aime pas vos manières, Gerold comme disent vos petits russes. Je suis venu pour vous chercher, tout de même.

- Tu ne me chercherais pas, si tu m’avais déjà trouvé...

Tous mes amis sont déjà loin. Je suis cette fois aux commandes de mon propre destin, et de celui des terriens je suppose. Mais comment les sauver, s’ils ne veulent que ce petit démon ?

- Vous êtes venu pour me demander quelque chose... Une contribution ? Une carte dorée ? Une mort à crédit ?

- Vous avez les jetons ?

- De présence ? Tente-moi donc, Morcom. Lorsque toutes les femmes auront tes fanfreluches consuméristes - et tu sais que la consommation est la mort, sans sommation - l’affaire sera, c’est le cas de le dire, dans le sac ?

- Comment ?

Evuittons-le. N’ébruitons pas, pourtant... Quand on n’a pas de m², on en met dans son sac, comme la préceptrice, pas vrai ?

- Mais...

- Prends garde à toi, prends garde aux tours abattues, prends garde, à ta joie de détruire que tu grimes, maître Grima, mon conseiller de Saroumane, en joie de créer... Tu vends des sacs de prolétaire, tu vends des sacs en démonocratie, des sacs de chat botté, des sacs de chatte bottée, tu as mille tours immobiliers et tu disposes de mille tours immobilières dans ton sac. mais tu ne tromperas la messagerie céleste...

- Je vois que s’il y avait les déçus du socialisme, il y a aujourd’hui les déchus du capitalisme. Je ne vous reverrai plus. Adieu, Monsieur. Best regards.

- Morcom ! Salue Ali Baba et ses quarante voleurs !

En cinq ans, les plus grandes entreprises françaises ont détruit 39 400 emplois tout en engrangeant des profits (+45 milliards), et des dizaines de milliards d’aides de l’Etat.

***

- Ange libre, toujours tu chériras l’amer !

- Qui me parle ?

- Un esprit romantique...

- Un esprit Rome antique ?

- Ne joue pas au Mandeville...

Je me retournai. Il y avait à l’angle de l’odieux couloir trop blanc un petit homme très élégant, à l’air romantique, que je connaissais pour être un génie de la littérature des heureux temps napoléoniens et byroniens. Il avait l’air détendu, comme s’il me connaissait, et Dieu sait que nous nous connaissions... Il s’approcha de moi, me tendit une étrange boîte emplie de ce que tu nommes numérique, lecteur, et m’emmena dans ces nouveaux Enfers.

- C’est les nouveaux Enfers...

- Il y avait l’ancien...

- Il y a le nouveau. Si vous voulez payer...

- Avec cette machine ? Je préfère payer en épices.

- En épice ?

- Pardon, vous êtes italophone, non ? En spezie... En l’espèce... ma carte d’or, avec votre précieuse machine, ne tiendra pas le choc.

- Je le sais. C’est 32 horions.

- 32 ? Pour une visite aux Enfers ?

- Aux vrais Enfers. Bienvenue dans le bonheur glacé des multinationales.

- Tenez, c’est du solide.

- Oh, des monnaies en or. Vous verrez, dans ces Enfers modernes, on parle beaucoup de votre Zoloto... de votre or...

- On en parle toujours.

On n’avait visiblement pas malmené mon élégant guide, François-René, envoyé aux Enfers par l’Eglise rimski comme bien des gens brillants. Il avait choisi ce lieu-dit des Ténèbres extérieures, plus opératif selon lui, plus axé sur le futur en quelque sorte. Ayant prédit dans l’un de ses chefs d’oeuvre tous ou presque les avatars des temps à venir, il avait voulu y demeurer, se surprenant que son choix eût été suivi par tous les maîtres carrés et cubiques du capital extérieur, qui ne voulaient rien de moins qu’un merger, qu’une jonction, une fusion-acquisition, entre la terre et l’enfer moderne, pour que leurs affaires prospérassent au mieux, y compris et surtout aux Indes ou en Chine, pays a priori si extérieurs à ces notions si faiblardes et antitraditionnelles...

Nous commençâmes une descente qui n’avait rien de gravitationnel, je te le jure lecteur. On était dans une coulée blanche, comme dirait le maire de... (Quelle mère ? demanderait Mandeville...), un de ces couloirs d’aéroports minables comme il y en a vingt mille dans ton monde minable, lecteur, et qui n’ont pour seul but que de précipiter ton départ, puisque tel est le but de la gestion des flux, lecteur, précipiter ton afflux.

Nous devions arriver au grand centre de conférences, à un grand hall. Tout cela ressemblait fort à la première descente, lecteur, mais c’était différent. Pour de nombreuses raisons.

- Premièrement, il ne régnait ici aucune affaire de malédiction. Tout y était choix. On était descendu pour faire des affaires.

- Deuxièmement, le volume brassé des affaires n’avait rien à voir avec celui de notre ami El Dante ou du club allemand. On parlait business, et le diable même ne sait d’où vient ce mot... Mais, c’est vrai, le diable est encyclopédiste...

- Troisièmement, il ne restait aucun vestige de nature ni de culture. Ou sous forme de lézard moderne, pardon d’art dit moderne.

- Quatrièmement, il n’y avait pas d’enfants marrants et assassins, mais simplement des adultes à têtes d’anges exterminateurs, et bidouillant un Basic English qui eût fait honte aux poètes que je pensais inspirer jadis en Suisse ou dans le Lake District.

- Cinquièmement et dernièrement, lecteur, il régnait ici une marque d’irréalité irréellement british et évangéliste, qui est la marque spécifique de l’Enfer, tel qu’il fut défini il y a peu par un écrivain sud-américain : un lieu sans réalité, comme tes maîtres carrés.

François-Irénée, bien mis et gominé, mal bouclé, avec un bon gobelet, commença à m’expliquer :

- L’Enfer n’est donc pas, comme tu l’as déjà expliqué à ton lecteur et sa dette souveraine infinie, placé dans le centre du monde (car le Ciel et la Terre peuvent être supposés n’être pas encore faits, et certainement pas encore maudits), mais dans le lieu des Ténèbres extérieures, plus convenablement appelé Chaos. Là Satan avec ses anges...

- Tu veux dire que là je vais voir Satan...

- Mais tu l’as déjà vu... Tiens, il leur parle.

François-Irénée le cita lui-même, étrange être venu de l’Angleterre, comme son duc d’Enghien, car on ne peut démoniser l’Empireur et canoniser la collaboration avec le complot capitaliste intégral et permanent. Il nous éteint, car ils font tous le plein (d’essence s’entend, mais tu n’entendras pas, change de livre...)

Je le vis, cela me fit un choc, lecteur, car on m’en avait parlé, au ciel, de l’hurluberlu, de l’oncle fou, l’oncle rené, qui tous nous avait tentés, mais était déjà bien vieux pour nous, anges si jeunes...

Il était dans un grand hall, dans un grand centre de conférences. Tous les démons au grand complet. Participants. L’important, pas de gagner, etc.

On y parlait d’immobilier, radiographies (notamment un docteur Cookie...), de terres rares, de capitaux baladeurs, comme leurs maîtres... Cependant, il s’exprimait dans un sabir moderne dont je ne maîtrisais plus la substance ni l’essence. François-Irénée me traduisit, je cite encore ces précieuses lignes :

Satan leur adresse un discours, il les console par l’espérance de regagner le Ciel ; il leur parle enfin d’un nouveau monde, d’une nouvelle espèce de créatures qui doivent être un jour formées selon une antique prophétie ou une tradition répandue dans le Ciel.

- Prince, me dit-il...

- Prince ?

- Prince... Nous sommes en guerre et paix. Vous, descendu du ciel, répondez, je le veux : le savez-vous vraiment ?

- Quoi ?

- Que les anges déchus veulent remonter vers le ciel ?

- Milton, me sembla-t-il... Ah ! Je comprends... Vous voulez dire, messire du château brillant...

- Château brillant ! Château brillant ! Mais je vous vois venir...

- Les prix montent sur la terre parce que les démons infernaux veulent revenir sur la surface. Ils exploseront, les prix, les terriens disparaîtront, et les anges déchus escaladeront l’échelle du Jacob...

- Jacob est un ami, le saviez-vous ?

- Ils escaladeront les prix, qui monteront donc jusqu’au ciel, pour y retourner.

- Vous voulez dire que c’est pour cela que les prix y montent, jusqu’au ciel ?

- Oui.

- Ciel !

- Ecoutez, Milord des cieux célestes, je vous mène cette fois, non en vos campagnes Horbigeriennes, clausewitziennes, schopenhaueriennes, byroniennes, que sais-je, quoi, mais dans des textes infinis, douloureux, que même les védas...

- ... que même les védas...

- Ne supposaient pas. Ecoutez- donc votre orateur. C’est ton ami Suce-Kopek, ange de peu de choix. Il s’exprime en anglais, le satané. Il l’a appris à la City. 1665-1666. L’anglais n’est pas langue hérétique, l’anglais est...

- Je sais. La langue de Lui. Sa propre langue. Sa sale langue. Peculiar or proper.

Such place Eternal Justice has prepared
For those rebellious, here their Prison ordained
In utter darkness, and their portion set
As far removed from God and light of Heav’n
As from the Center thrice to th’ utmost Pole.
O how unlike the place from whence they fell!

J’aimais ces mots bien susurrés par mon bon Suce-Kopek. Des mots tant altérés, des mots tant suscités, que jamais on n’en verra de meilleurs, tant que la terre durera, et avec elle ses veilleurs et bons spéculateurs. Justice, prison, portion, ciel, et centre, surtout, center, lecteur, toi aimes tant aller à te garer dans tes parkings alambiqués pour te consacrer à l’achat des sublimes marchandises consacrées au fils duquel tu es censé t’adonner, Adonaï, ô mon adorateur béni des centres commerciaux...

Farewell happy Fields
Where Joy for ever dwells: Hail horrors, hail
Infernal world, and thou profoundest Hell
Receive thy new Possessor: One who brings
A mind not to be changed by Place or Time.

J’étais bien là dans mes maîtres carrés... Merci François-Irénée (Irénée ou René ?) ! On nous recommandait, m’expliqua-t-il pour échapper au sabir, de dire adieu aux champs joyeux, de saluer l’Enfer, de saluer les territoires protocolaires, au prix déjà salés, mais ce n’était pas cela qui allait les arrêter, les grimauds !

L’orateur écumait. Mais il fut remplacé par la Sibylle de Cumes, qui tout autant écumait, tout autant irradiait de vie médiocre, alternée, fatiguée, liée au simple plaisir (c’est moi qui le déduis, lecteur) de se faire baiser, comme toute bonne femme mise au service du mal, pardon du mâle (et c’est là que Horbiger, avec toute son exigence diligentée vers ma chère Fräulein, m’apparut dans toute sa noblesse, lecteur), et c’est là qu’elle continua :

The mind is its own place, and in itself
Can make a Heav’n of Hell, a Hell of Heav’n.
Better to reign in Hell, than serve in Heav’n.

- Pourquoi ce langage international ?

- De quoi parlez-vous donc ? Du dialecte de transaction ?

Making money ! Making money !

- Vous, vicomte, qui vécûtes au temps de l’Empereur, pourquoi ne vous y vous consacrâtes pas, à son culte ?

- Au culte de qui ?

- Au culte de qui ? Au culte de qui ? Mais je vais te le dire moi !!! Car je vais te mettre la torgnole, vois-tu pas ? Il est trois dieux en ce temps-là. Beethoven, Lui, l’Empereur, et Lord Byron, mon serviteur...

- Ce langage me paraît clair, monseigneur, et c’est pourquoi il fut choisi...

- Pas même par tout. Tu ne l’as pas prévu dans tes mémoires, grand sot...

- C’est qu’il n’y est pas, présent. Car qui a envie de l’évoquer, grands dieux ? A part un ministre ou un affairiste, et quoi ?

- Napoléon, Beethoven, Chateaubriand. Il ne manquait que Satan ?

- On a récupéré Rothschild !

- Château bas, messieurs !

***

Pendant notre dispute, Suce-Kopek, qui n’en démord pas, et me demeure sympathique, dans son adoration naïve et fanatique du capital, de la consommation, de la féminitude qu’elle suppose, Suce-Kopek, dis-je donc, articule dans son anglais, et du meilleur qu’il peut, les vers suivants :

But wherefore let we then our faithful friends,
The associates and copartners of our loss
Lie thus astonish on the oblivious Pool,
And call them not to share with us their part...

- Tout de même Vicomte, qu’allâtes-vous faire tant de temps en Angleterre ?

- Plaît-il ?

- C’est le pays du capital, bon dieu, pardon, Mon Dieu !

- Et donc ?

- Et donc, ces notions si vulgaires, si capitalistiques, si sataniques, et liées au...

- Mais écoutez donc !... Morcom vient d’arriver ! Il est accompagné du nouveau duc de Wellington. Il parle d’immobilier, Real Estate, l’être réel de notre monde ! Vous comprenez, c’est si important, les réceptions !

In this unhappy Mansion, or once more
With rallied Arms to try what may be yet
Regained in Heav’n, or what more lost in Hell?

Unhappy quoi ?

- Mansions ! Les demeures, voyons ! Les manants, les voyous qui demeurent, et qui meurent sur place !

- Je vois... Satan, déchu de l’immobilier céleste. Merci, vicomte, la leçon m’aura été profitable.

- Et si elle ne l’est pas, allez crevez du côté des filles de votre Amazonie ! Avec votre caméraman Werner !

Le vicomte délirait, il est vrai... Il est vrai aussi que ceux qui en Enfer ne végétaient pas, végétaient aussi peu que les arbres qui poussent fort en Amazonie. Morcom commençait à s’escrimer avec son micro ; et, quoiqu’on ne soit plus vraiment aux bons vieux temps de notre propagande, on ne saurait mieux résumer la fascination verbale qu’il exerçait sur ses pauvres troupes :

For who can yet believe, though after loss,
That all these puissant Legions, whose exile
Hath emptied Heav’n, shall fail to re-ascend
Self-raised, and repossess their native seat.

Repossess their native seat : imagine, lecteur, que moi qui ai engendré Enée, je puisse reconduire, et Enée, et son frère, et son père, et la veuve d’Hector, dans leur vieux centre-ville, dans la vieille Enéide, dans l’ordre mat du blanc pouvoir. Dans leur siège natif, leur...

Space may produce new Worlds

Ici Satan, ce vieil infatigable agent immobilier, obtient un triomphe. Il souligne ce fait : un hôtel perdu en Bolivie, c’est 10 biolards. Deux hôtels ici bas, c’est mille biolards. Il faut plus de biolards, plus de tout, et donc plus d’abrutissement interplanétaire. C’est selon. C’est rare les triomphes, même chez les Asiatiques, si féconds en rites, et si rares en célébration épiques et héroïques. Mais là, grâce à Morcom, tout le monde est content. Et la terre est décrétée :

Plus gros PNB de tous les mondes connus. Brrr...
10 000 fois le PNB de notre an zéro... Brrr...
Quel progrès donc ? Qui y croira ?

Le monde est une merde ; la terre a besoin du monde. Il s’agit de décréter que la Chine et l’Inde développées en ont besoin, des trois Brésil, et qu’elles peuvent donc crever, toutes nos bonnes planètes. Mais si l’on n’y arrive pas... Il y a des arbres. Il y en a de la terre. Du fric à faire avec, partout et toujours. Et il n’y a rien d’autre. The machine never stops. The machine can work for you. Comme dit le mauvais génie, on n’échappe pas au commerce américain. Dot. Com.

Que faire de ton si futur fric, mon bon lecteur ?

Cela ne semble pas interrompre nos hôtes : Texans, Arabes ou tels quels, ils veulent toujours plus. Et, sur fond de musique de Purcell, voici ce qu’ils ajoutent :

Mammon by him first
Men also, and by his suggestion taught,
Ransacked the Center, and with impious hands
Rifled the bowels of their mother Earth
For Treasures better hid.

François-Irénée, pour une fois, reprend la parole :

- Le centre, curieusement, c’est le centre de la terre. Ce ne sont pas nos enfers, pardon, pas nos affaires.... Ce serait plutôt l’affaire d’Horbiger.

- Ah, tu le connais ?

- Pas vraiment... On le connaît par vous, votre seigneurie, tout simplement.

Depuis que je suis dans ces parages, dans cet Enfer, l’enfer nouveau, l’enfer libéré, l’enfer renouvelé, je me sens trop flatté. Cela me met sur mes gardes.

- On parle ici de ce pillage...

- Pardon ?

- De ce pillage, de cette profanation de cette terre...

- Vous-même vous prétendîtes que l’Empereur avait un peu contribué à la victoire de l’usure...

- ... ou de la côte d’usure, oui, je vous vois venir, mais n’oubliez pas le comte...

- Lequel ?

Soon had his crew
Op’nd into the Hill a spacious wound
And dig’d out ribs of Gold. Let none admire
That riches grow in Hell; that soyle may best
Deserve the pretious bane.

Notre Morcom, mon petit invisible flanqué de quatre gardes, s’emballe. Le pillage des Enfers pour l’affairisme capitaliste, tel fut le bon génie de Waterloo. Ainsi le monde s’endormit, entre femmes exterminées, ventres troués aux quatre coins du monde, et bientôt oui bientôt de sombres macchabées mobiles, cloportes finissants aux seuils des portes d’or chinoises.

- Tu voulais des fourmis ?

- Pardon ?

- Tu en auras !

- Quelle satisfaction !

Enhorabuena!

Molodtsy! Pozdravlayem!

Comme il m’a aidé, mon vicomte ! Je voudrais tant discuter avec le bon... avec le bon... Joseph de Maistre ! Car qui dit pillage dit mines ! Qui dit mines dit petitesse des tailles ou des kvartira, pardon de leurs appartements ! Et notre John Morcom nous la souligne, la nécessaire petitesse des géants devenus nains, la simple affaire immobilière, si l’on peut dire, en ces temps où il faut faire de l’espace, laisser la place, faire du room :

Thus incorporeal Spirits to smallest forms
Reduced their shapes immense, and were at large
Though without number still amidst the Hall
Of that infernal Court.

Ce que le vicomte me traduit ainsi bien : Voyez la merveille ! Ceux qui paraissaient à présent surpasser en grandeur les géants, fils de la Terre, à présent moindres que les plus petits nains, s’entassent sans nombre dans un espace étroit.

***

Enfin dans l’agitation du congrès, du grand Center et de cette assistance de partners enthousiastes et d’associates, je me rends à l’évidence : le modèle du pandémonium capitaliste est dans ce paradis à conquérir, et cette place au paradis à retrouver, grâce aux engins, nous dit entre autres un orateur, un promoteur des beaux engins de l’architecte Mulciber.

Un autre orateur brille au comptoir, sous les sourires des sibylles, faisant l’éloge de ce pouvoir dont le centre est partout et la circonférence nulle part :

Chaque usine, chaque laboratoire, n’est qu’une pièce d’un ensemble destiné à couvrir le monde... La main du nouveau propriétaire est condamnée à se refermer sur du vide... Seul le quartier général possède les clefs de vue de l’ensemble...

Et de prôner les nouvelles surveillances : on passe du gouvernement par les ordres, de l’obligation ou de l’interdiction, au gouvernement par un système de règles, de procédures, de techniques. Microtechnologie d’assujettissement, le nouveau pouvoir se glisse partout.

Enfin, deux petits vieux tout neufs à tête de cabots, les Bogdanovios, se flattent de nous amener à trois siècles de sottise. Ils entrent, se caressent, se coquètent, se succèdent au comptoir, et ils nous couvrent de baisers volatils et d’encensements de flux. L’infernal Hall en est conquis. Les consultations vont commencer...

After short silence then
and summons read, the great consult began

J’en sais assez pour aujourd’hui, à supposer qu’il y ait encore un aujourd’hui dans ce grand présent permanent. J’essaie à nouveau de me situer : nous serions à Londres, ou sous Londres, ce qui dans ce monde toujours couvert par des cycles et des couvercles, est un peu la même chose. Nous aurions couvert, c’est le cas de le dire, près de vingt milles sous le Subway mondial qui recouvre, à moins qu’il ne la sous-couvre, la terre.

- Connaissez-vous la tour magique de Berlini ?

- Non, je...

- Laissez-moi vous montrer.

Et notre bon vicomte m’y emmène, à cette tour. Nous traversions plein de halls emplis de gentils démons désincarnés prêts à remonter dans l’univers fini des domaines des dieux. Ils se feraient bien minces en effet, pour y passer là-haut. Ils parlent des études pour les enfants, des formations, déménagements, et puis du sport, et des congrès, de la survie, et puis du sport, ils baragouinent cela dans leur anglais formidable, ils célèbrent William et il fait nuit toujours, dans leurs calembredaines.

A côté de nous deux, je vois passer des stars, des vedettes, des muses, des femmes assassines, des Golden Boys de Prisunic, des petits cravatés, et des minables euphorisés, des agents morts, rhododendrons des câpres, des petits investisseurs, des gros porteurs, et des cloportes, oui, des cloportes surtout.

Oui, un homme du vingt-et-unième siècle a pour premier devoir d’être une créature quelconque, surtout sans caractère : car un homme à caractère, un homme d’action est essentiellement borné.

François-Irénée s’exprime, qui lit dans mes pensées sereines :

- Les cloportes seraient des arthropodes, pas vrai ?

- Je crois... Ils valent moins que les insectes, non ?

- Tout le monde a célébré les abeilles, ou bien les fourmis... Mais les cloportes ?

- Ils vivent dans les souterrains immondes et humides, ils ont des carapaces...

- Exactement.

- Ils sont aveugles, aiment l’obscurité, ils se déplacent vite, ils ne communiquent pas.

- Exactement.

- Ils sont contents de leur sort, ils ne réclament rien, ils ne voient rien venir.

- Exactement. Je vais te montrer.

- Mais ce n’est pas la peine...

Je ne sais pas ce que l’enfer de William Morcom, l’ange déchu qui voulait être calife à la place du calife, peut apporter de bon. Il peut tout polluer, il nous peut tout détruire, il peut tout remplacer, il peut surtout tout ennuyer dans la médiocrité de ces temps de la Fin. Et je les vois souffrir, ces sots debout, dans le Hall of their Tortured Souls.

Car il est vrai, comme il est dit par un des grands enfermés d’ici très bas, d’ici ailleurs même soit dit, que la démonocratie attaque l’âme, et épargne le corps. Elle y va droit au but, la démonocratie, pour assiéger le paradis avec sa salle d’attente immense, sa scène de théâtre immonde, son inhumaine comédie et tous ses figurants plaintifs. Et son ubiquité, et son beuglant omniprésent.

Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

L’enfer sous terre ce n’est plus pour longtemps, lecteur. C’est pour cela qu’on est dans les ténèbres extérieures et l’on y enverra plein de cellules souches.

- Des cellules souches aux Enfers ?

- Pour remplacer les méchants ?

- Donner le change. Mettre l’eau à la bouche...

- Avec ces cellules souche ? C’est louche.

Et avec diable parlais-je ?

Et l’Enfer gémit à la pensée qu’il n’y viendrait plus de pécheurs. Notre Seigneur dit alors à l’Enfer : « Ne gémis pas, enfer, tu hébergeras des grands seigneurs, des ministres, des juges, des richards, et tu seras de nouveau rempli comme tu le fus toujours, jusqu’à ce que je revienne ».

Moi, tout ce que je veux, c’est vivre jusqu’à cent trente ans ; avec un service.

(à suivre)

30 septembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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