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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXIV - Un détour par Babel
par Nicolas Bonnal

Je devine peu à peu les têtes de ces monstres. Un vieux maître disait qu’en cette Fin de Temps nous nous retrouverions en présence de démons incarnés. Des vieilles dames graves, à tête de sauriens. D’énormes éclats de rire, un gouffre pour l’esprit. Des mille-pattes fous, des perruches sans coeur, des poissons rouges à trois sous de mémoire, des requins de finances aux écailles éveillées, des vautours moribonds à la queue déplumée, et puis des loups-cerviers, des affamés d’usure, puisque l’Enfer, qui est toujours le même, est celui du marché noir de l’insatisfaction humaine.

Morcom, Dieter ou Suce-Kopek, leurs ingénieurs psychiques, leurs semi-conducteurs, qui tranchent avec mon vieux copain Mein Fou rire, ont un secret, un seul : et distiller, et distiller encore de la menue insatisfaction. La déception conditionne le rachat, le deficit spending, le renouvellement de la dette immonde. Soyez déçues, vous reviendrez. Ils en veulent plus.

Le système du Crédit public, c’est-à-dire de dette publique, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital.

Après l’Apocalypse, me confirme François-Irénée, qui tient l’expression d’un ami francilien, on constate une implosion épouvantable de toutes les dettes comme si dans son branle-bas de compas, les enfers extérieurs avaient déclenché un endettement massif destiné à précipiter les invasions futures de la terre et du ciel.

La dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne... Bolingbroke décrit l’apparition soudaine de cette engeance de bancocrates, financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d’affaires et loups-cerviers.

- François-Irénée ?

- Oui donc, cher ami.

- Peux-tu me raconter la Tour ?

- Mais...

- Je ne veux pas la voir...

- Très bien. je te raconterai alors... Ou plutôt je te ferai raconter cette histoire par un ami ici présent - ici traînant - et qui parle d’une belle voix provençale des transformations historiques et sociales au temps des chevaliers d’industrie...

- Comment je le connais...

- Excellemment...

Lettres de mon bunker !

Il était là, la barbe longue, et mis comme un bohème du moins stupide des siècles. Il parle avec un accent magicien, musicien même. Il parle avec l’accent avec lequel il écrit, si c’est possible. C’est un mutin de Panurge.

- Ah, vous voulez la tour ? C’est qu’il les aime, nos grands tours ! Et qu’ils n’en ont jamais assez, allez !

- Oui...

- Parfois, ils en détruisent pour en construire mille fois plus !

J’ai bien besoin d’oublier l’odieux réel journalistique de cet Enfer. Il le comprend. Et il s’assied alors, sur son trépied, et de sa belle voix d’orateur politique et littéraire, il me conte l’astucieux conte suivant :

***

J’avais un ami, Berlini, l’auteur du fameux mur, qui le sépara de sa femme ou de son orient, et qui faisait des m². Il décida un jour de construire une tour, histoire de faire... un chemin de ciel.

Tout le monde sait, tout le monde raconte, que nous manquons d’espace, enfin que le monde moderne déborde d’espace... On a prétendu le contraire, eh bien c’est le contraire ! Nous ne savons que faire de notre temps étale, infini, creux et vide, de notre temps de retraités, mais nous sommes tous concentrés, sur-concentrés même en un seul point d’espace, quel que soit le pays. La Principauté n’est d’ailleurs guère une exception. Alors un jour il se prit la décision (ces décisions sont toujours impersonnelles : c’est toujours "on", ou "ils"...) de construire une tour magique de 666 étages ou plus, qui devait s’élancer de là-haut, au-dessus de l’avenue Princesse X, et cette tour n’aurait pas de fin ou presque, et elle serait plus haute que les plus hautes tours de l’Asie, de la Chine ou Kuala Lumpur... ce serait une tour pétrolière...

On pensa l’appeler la tour de Babel. Après tout, Babel, on en a fait le tour, et Babel n’effraie plus personne. Les divisions de langues ne gênent plus personne, depuis le règne de l’informatique, à supposer qu’elles n’aient jamais gêné quiconque. Puis, finalement, mon ami Berlini, celui qui avait construit le mur sentimental dans son propre appartement, décida d’imposer son projet en même temps que son nom. On comprendra pourquoi.

Dédalus... l’auteur (non la hauteur) du projet se devait d’être à la hauteur de son propos. Les sous-sols de la P. étaient devenus un vrai gruyère, disait Berlini, un labyrinthe : eux étaient la racine. Et il était normal que de la complexe racine rhizomorphique jaillît un arbre de lumière étincelant, alliant tous les alliages et tous les métaux modernes (ou postmodernes).

Par ailleurs Berlini ne lésinerait pas sur les moyens : je l’en savais capable, lui qui m’avait nommé conseiller exceptionnel sur ses chantiers gigantesques... Et il savait toute la symbolique crétoise, la symbolique de Minos, celle qui compte et nous abreuve de symboles et de justifications architecturales.

- Tu vas voir, me dit un jour Giovanni, je suis plein d’idées.

- Je ne demande qu’à voir, et à entendre.

Pour entendre, j’en entendis. Surtout au début : une nouvelle tour du fada, le chiffre de démon, je ne sais quoi... Tout y passa. Et puis cela se calma : car c’est cela qui se passe dans notre monde : on s’habitue à tout, et tout se calme.

Le chantier mesurait au sol quatre hectares : et tout se construisit à partir de cela, prêt à s’envoler jusqu’au ciel. Plusieurs centaines d’étages...

Il y en aurait pour tous les goûts : notre principauté est prête à s’élever jusqu’au ciel !

Encore faut-il l’accepter... Vivre au vingtième étage de l’avenue Princesse Grâce, passe encore... Mais au cent vingtième, au deux centième ! Et pourtant, il y en avait, des candidats... Jusqu’en Chine mon ami Berlini vendait son fabuleux programme... Il en avait appris des idéogrammes, et des formules de politesse... Et sa tour s’élevait, avec aussi toutes ses fantaisies. Car s’il faut bien reconnaître une chose, c’est qu’après tant de tours sottes et énormes, édifiées depuis bientôt deux siècles maintenant, cette tour Dedalus fut une fête de l’intelligence constructrice...

La tour de mon ami avait de nombreuses caractéristiques exceptionnelles : comme elle était haute bien haute, et bien large à la base, et dotée des dernières innovations technologiques, elle semblait à bien des égards un autre monde, ou tout au moins un monde en soi.

C’est ainsi qu’elle était pourvue des plus extravagantes excentricités : il y avait des appartements gigantesques, des petites villes modèles, des répliques du parc national du Mercantour, de cités classiques ou baroques diverses (comme Noto) ; un oligarque se fit construire une réplique amusante de cité Potemkine : on sait que ces cités étaient élevées le temps d’un voyage de l’impératrice dans une province de son trop vaste empire pour la convaincre qui tout y allait pour le mieux. Un des originaux fortunés demanda même à se faire construire une réplique de Las Vegas. Ceci suscita une discussion entre Berlini et moi :

- Tu penses vraiment qu’il est sérieux ?

- Comment cela ?

- Eh bien que l’on peut demander de dessiner un appartement qui est la réplique d’une ville qui est elle-même la réplique d’une somme de villes dans le monde... ?

- ... Euh, est-ce qu’il t’a payé ?

- Oui !

- Alors, c’est qu’il est sérieux...

Voilà comment on apprend à distinguer en effet ce qui est sérieux de ce qui ne l’est pas.

Mais il y avait d’autres types d’originaux : ceux qui voulaient les jardins de Babylone, ceux qui voulaient un selva bolivienne... il y avait même ceux qui voulaient des salons bien glaciers. Il fallait réfrigérer tout un étage, puis semer quelques hectomètres cube d’eau, enfin parsemer un espace bleuté de glaciers patagoniens... ces riches, par les temps qui courent, ont de ces exigences...

Il y avait même ceux qui voulaient des espaces intelligents. Par exemple un propriétaire voulait acheter deux ou trois étages, et en gagner un par l’ascenseur suivant son état d’âme ; un autre avait un garçon - je me souviens de ce bon Giancarlo - qui voulait transformer un jour son étage en piste de kart, le lendemain en piste de danse... Un autre voulait un appartement labyrinthique et mutant dont, on le sait, Bernini était un spécialiste depuis son mur... Un autre enfin avait une collection de plus de cent voitures anciennes, et voulait à la fois un appartement parking et un appartement-musée... Alors il fallait le contenter sur les deux plans... Alors ces grands espaces devenaient passionnants ; et je prenais un plaisir fou à les visiter, à observer et apprécier la diligence et l’habileté de ses constructeurs.

***

Tout de même, tout a une fin, mais cette tour n’en avait pas. Les projets étaient trop ambitieux, les travaux traînaient, les changements d’humeur abondaient. On finissait par l’appeler, par référence à la colonnade du Bernin la "déconnade" de Berlini... sur la côte, on a vite fait de se moquer des gens, vous savez... Les commanditaires s’impatientaient, les banques aussi... C’est que certains étages ou appartements étaient achevés bien avant les autres. On pouvait se loger au trois centième étage, mais toujours ne rien avoir au deux centième... mais c’était bien normal : avec ces capharnaüms sur commande, comment un architecte, un maître d’oeuvre avec une troupe d’ailleurs changeante d’assistants pouvait bien s’en sortir ?

Je commençais à redouter le pire : la disparition de mon ami, déjà une fois remplacé par son mur... Il se taisait, devenait lymphatique, neurasthénique, silencieux... On se mettait à le perdre, aussi... Il s’égarait dans un des longs couloirs de triplex à mille mètres carrés et je ne sais combien d’euros, et, appartement intelligent aidant, il ne reparaissait que plusieurs jour plus tard... or la tour avait bien dépassé les deux mille pieds, et elle se promettait de faire un jour de l’ombre aux monts golfeurs du Cachemire en personne. C’est pourquoi l’un de nos propriétaires se proposa de construire un parcours de golf dans l’un de ses appartements : les gens n’auraient qu’à prendre l’ascenseur, disait-il, et ils auraient un parcours d’excellence, sans une de ces incidences, pluie, neige ou vent, qui vous gâche de temps à autre un parcours, voire une saison...

Puisque je parle du mont Gullmarg, moi qui depuis le temps ai fait partie de la pyramide bureaucratique de mon ami, et l’ai même bien escaladé, étant co-directeur, lui étant disparu la moitié du temps ou presque... puisque je parle du mont Gullmarg, disais-je, je devais bien évoquer ce problème si présent, et sur le mont, et dans la plaine, de la brume... Eh bien les brumes survinrent et abondèrent à partir du centième (et du centième seulement ! Voyez le changement climatique...) étage... certains locataires demandèrent des débrumisateurs : ils payaient assez cher, disaient-ils, et désiraient que l’on chassât les brumes. Mais d’autres, venus du nord, ou plus écologistes dans l’âme, voulaient qu’on les conservât. Comme souvent dans ces cas le désir écolo contredisait la pratique du quotidien : et il fallait dépenser plus d’argent et brûler plus de carbone pour obtenir un ciel plus bleu ou au contraire plus gris...

Comme le siècle avançait, si la tour ne montait pas, il y avait de plus en plus de règles conformes à l’esprit des temps et au besoin de nos contemporains de nuire à leur prochain : ainsi, parmi les patelinages si je puis dire, il y avait des ordonnances imposant un étage sans enfants, sans femmes ou bien sur, quoique plus rarement, sans hommes. Puis il y avait les étages sans chiens, les étages sans fumeurs, les étages sans tel type de produit jugé toxique ou dangereux, même au troisième degré, pour la santé... Toutes ces règlementations ou, bien sûr, ces déréglementations ralentissaient la construction, que dis-je l’édification et l’achèvement de la Tour Dedalus ou Tour aux 666 étages...

Un jour, pourtant, que Berlini avait disparu, et même son épouse, je crus bien être au bout de mes peines... J’étais là, je trônais plutôt, comme la câpre au Titanic, me prenant pour le roi du monde..., quand soudain, au six cent soixante-sixième étage, avec une vue incomparable, comme on dit sur la côte, alors que j’étais maître de moi-même comme de l’univers, je vis un enfant.

C’était un des enfants très énergiques, entreprenants, de onze ou douze ans. Il venait, pensais-je, d’un étage inférieur, mais je ne le localisais pas. Il manoeuvrait une petite et complexe aile delta, ce qui détermina d’ailleurs mon intervention.

- Tu es de quel étage, lui dis-je tout d’un coup ?

- Je ne sais pas, dit-il...

- Vous avez plusieurs étages ?

Il ne répondait toujours pas. Je sentais qu’il avait envie de sauter, mais qu’il se retenait, peut-être par déférence pour moi, l’édificateur de la tour Dedalus. Puis il me répondit :

- Je suis le petit-fils de dom Berlini.

- Son petit-fils ? Comme le temps passe... Et il ne t’a jamais présenté à moi ?

- Il y a tant d’étages...

- Comment t’appelles-tu ?

- Je suis Icare, maître.

Puis il sauta dans le vide. Je me rendis compte moi-même que j’étais bien vieux et aussi bien près du soleil.

***

Le vieux maître se tut. Et mon François-Irénée me signifia que son tour à lui tirait à sa fin. Quant au mien...

Mais j’en savais assez pour aujourd’hui. Je n’avais plus besoin d’autres informations. Je vis les bardamurbains foncer vers leurs transports, buter, lutter pour quelques bribes de m², je vis les nouveaux monstres de l’Enfer tempêter ici bas, et le jeu pas très neuf de Morcom dénoncer la fatigue...

Il me fallait sortir. C’est là, lecteur, que je tombais encore sur ce vieux Jean des Maudits. Dans ce dédale incessant de couloirs obligés, comme s’il avait guidé par quelque panoptique ou ma carte dorée, il m’avait retrouvé. Il me salua bas et me demanda si je savais pour la nouvelle.

- Quelle nouvelle ?

- Parvulesco est mort !

Et pendant que les Bogdanovios célébraient leurs fiançailles fraternelles après leur récent et nouveau veuvage, avec comme témoins le fameux Drake ici présent, Charles Mouloud aussi, je pris la main du vieil ami :

- Il n’est pas mort, voyons, Jean des Maudits, il est juste invisible.

- Vous croyez ?

- Il est dans l’astral callicléen et subversif intégral. Ou s’il n’y est pas, c’est que l’on ne peut plus se fier à personne. Mais suivez-moi.

- Oui, ami.

- Au fait... Mais où diable est Parvulesco ?

- Avec les rois et les conseillers.

Qui venait de parler ? Je vis un petit homme tout flasque, mis comme un groom.

- Qui êtes-vous ?

- Je suis ton guide en démonocratie.

- Vous me donnerez votre nom ?

I would rather not to.

(à suivre)

7 octobre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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