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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXV - Des lendemains qui chantent mal
par Nicolas Bonnal

Je m’efforçais de justifier mon maintien aux Enfers de la manière suivante : en effet, quoique j’eusse perdu contact avec mes amis, que je fusse sans information sur Maître Parvulesco, et que j’eusse troqué un bon guide comme François-Irénée pour ce scribe de Wall Street, j’avais atteint le saint des saints dans le monde des Enfers, qui est devenu tout proche de ton monde à toi, mon lecteur frère.

Terminus ! Tout le monde descend ! Coney Island !

Et je trouverai bien un moyen de remonter la rampe, dussé-je crier fort et invoquer tous les anges du ciel. Car il y a beaucoup plus de mondes et d’anges dans le ciel que toute ta philosophie si terrienne n’en pourra jamais rêver, mon cher lecteur. Il y a Boulou Boulou.

Je commençais donc ma tournée comme l’autre qui entama la sienne au temps des misères de Job. Je demandai à mon guide s’il souffrait fort en Enfer : mais il semblait ne plus être souffrant, au sens strict, comme dit une autre russe, il ne savait plus s’il était vivant. Il se contentait de me montrer des formes dans les espaces piquants qui nous cernaient.

Ils n’avaient pas l’air de se parler entre eux, entre sexes, tout à fait comme dans la rue. On aurait dit de grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s’ennuyer.

Il n’y avait rien d’horrible dans leur situation. De ce point de vue l’enfer moderne est bien moderne : on y travaille, on y sue, on s’y remue, on est soucieux, mais pas de soi, pas de son âme. Son âme, on l’a perdue depuis longtemps. Alors on fait semblant. Pour moi, je le dirais, cette tournée fut ma plus dure. Alors je songeais à Bardamu.

Ce qui est pire c’est qu’on se demande comment le lendemain on trouvera assez de force pour continuer à faire ce qu’on a fait la veille... C’est qu’en effet il faut durer quelques jours de plus dans cette atrocité des choses et des hommes.

Puis je songeais au scribe yankee.

L’isolement dans cette fourmilière américaine prenait une tournure plus accablante encore.

Mais lui semblait content toutefois, avec sa ribambelle de damnés, de clonés, de siliconés, de liftés, de fliqués et de soignés. Un bon guide content, mais qui me prit plus cher que François-Irénée, quand il n’avait rien, mais rien à dire. Mais je pensais aussi que ce pays caïnite avait de quoi séduire les posthumains de votre Fin des Temps. Des cloportes tournant dans un tunnel trempé...

Nous cheminions mollement quand à un moment il me quitta, et je ne le revis pas.

Etrangement recroquevillé, au pied du mur, couché sur le flanc, les genoux repliés et la tête touchant les pierres froides : tel m’apparut l’émacié Bartleby. Mais rien ne bougeait. Je m’arrêtai, puis m’approchai tout contre lui ; je vis...

Ce fut la mort de mon taciturne ami qui me rendit l’esprit. Il me fallait sortir, de cet Enfer où j’étais parvenu par un couloir situé malgré tout dans l’appartement haussmannien d’Horbiger. Mais j’étais prêt maintenant.

***

On me tira par la manche, ou ce qui me tient lieu d’icelle. En me retournant, je vis une étrange vision homoncule, faite de bleu, de rouge, d’yeux piquants et de coiffes pointues. Une bonne infernale vision plus classique, propice à te donner une idée des blockbusters qui sont la pitance de ces temps.

- Vous voulez voir de la souffrance ? De la souffrance aux Enfers...

- Mais j’ai...

- C’est vrai, mec, tu perds ton temps ici. De la souffrance, de l’horreur, du snuff, du gore, tu vas kiffer...

- Si vous le dites...

C’est ainsi que l’infernal lutin misérable me mena par monts et par vaux dans des lieux où j’éprouvais une souffrance plus physique, je le reconnaîtrai. Et je vis le froid réel.

Le 6 décembre, le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans l’air des molécules ; les oiseaux tombèrent roidis et gelés ! L’atmosphère était immobile et muette : il semblait que tous ce qu’il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et comme glacé par une mort universelle.

On s’écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses !

Je n’avais pas compris pourquoi chez les Anciens on refusait d’admettre qu’aux temps des pestes, des guerres et des famines, la terre était le véritable enfer. Pourquoi l’on louvoyait et faisait croire aux plus naïfs qu’un monde pire l’attendait. Tant il est vrai qu’à cette époque il fallait prévoir le pire... De même je pensais aux monstres et despotes romains ou orientaux qui dépeçaient les vivants, empalaient les pauvres, massacraient toute ville et nous désespéraient de naître. Mais non, l’agent secret veillait toujours pour garantir au pauvre un monde pire hors de son monde cauchemar.

Ils allumèrent des feux devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette chaleur ; ils s’en tenaient si proches, que leurs vêtements brûlaient ainsi que les parties gelées de leur corps que le feu décomposait. Alors une horrible douleur les contraignait à s’étendre, et le lendemain ils s’efforçaient en vain de se relever.

La vie humaine est comme un mauvais rêve, mon bon lutin. Sauf que maintenant tu as gagné, mon clown humain, de quoi te contenter du froid, de quoi te contenter du chaud, et de ta misère, et de quoi adorer vieillesse et décrépitude pour 600 ans, quand tu ne sais ni jouer, ni composer, ni jardiner. L’enfer alors se fait intérieur...

Ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d’horribles convulsions. Leurs compagnons affamés les regardaient sans effroi ; il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les flammes, et il est trop vrai qu’ils osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture !

L’enfer alors se fait intérieur !

Mon lutin commençait à se montrer fort collant, comme on dit maintenant. Je finissais par regretter Morcom&Co, lorsque... nous rencontrâmes un riche touriste gavnuk qui avait gagné un voyage en promotion au grand Hell. Aussitôt il l’entretint dans son dialecte de transaction, comme dit mon bon François-Irénée.

What a wonderful country you have! I have been twice there! If you want I can show to you beautiful places here: Hell deserves better, as would say my mother! You have many places and pits to visit here, including a wonderful waterfall of fire!

Le lutin - à moins que ce ne fût un punk - couvrait de palabres son objectif monétaire, dans l’espoir sans doute que ce dernier ne répondrait pas, satisfait de l’hommage rendu à son dialecte, et enivré de ce flux de reconnaissance qui consacrait son incomparable supériorité.

Once I used to be a trader, then I became broker. We have a lot of opportunities! Here in Hell we have great mines of huge copper, you know, and it is, you know, so big a challenge to extract all this stuff from the soil. Then we can find a tax paradise...

Le gros monstre assassin se montra d’humeur terrible. Le mot paradis avait dû l’irriter. Mon bougre de lutin n’avait pas pu imaginer que son client pût être lui-même un démon habité, un démon incarné, ou même déguisé. Il souffla le chaud et le brûlant.

But you know, for a man, excuse me... For a client, oh, I beg your pardon, for a demon like you; I know a wonderful place where you can do very good business, baba. Anyway we can create a new trust so you won’t have o pay taxes to the damned big government. I can sell carpets too, very good ones, all silk made. Good profit, you can fly with it after if you want. I do like everybody there are no problems in the world, I can print 500 new billions dollars cash, I can trust everyone; I read Doolittle, Beckett and the Bible.

Le monster cessa de se renfrogner, il reprit même si j’ose dire forme humaine. Mais le punk fonçait de peau, et devenait un de ces multiples marchands de tapis des Indes orientales, dont jamais jadis les voyageurs des temps audacieux ne pouvaient se défaire.

I guess you like beautiful girls like me. I know very good place, baba. They take no commission, charge is free, no fee... And they are ready, I mean prêtes à tout, really. Or maybe you prefer little boys. I know one very pretty but we need some darkness.

Et je me demande moi comment il va faire pour trouver tous ces petits enfants dans un enfer bien noir.

Or maybe you are a freedom fighter and you want to fight against the enemies of Democracy? Are you against Greenhouse effect like everybody here? It is an obsession of local people here? Or do you prefer to open a tribunal to sue again Serbian criminals? You want to show you Bin Laden here in Hell? But he’s still in Hollywood you know? We can also shoot Muslim kids I show where. Did you read the last Brett Easton Ellis? Are you the last templar? I can show you the last witch! I can show you how we deal with damned Muslim criminals. This is the war on terror.

Le monster n’écoutait plus. Il semblait fatigué, gagné par le refus de consommer propre à ce qu’on appelle la génération du baby-boom. L’ancien punk changeait encore d’apparence, comme tous les vendeurs d’allumettes ; je reconnus enfin Mercator Pessimus, que j’avais entrevu jadis et qui faisait son apprentissage de seller ou de best salesman in the World ; il devenait un petit bout d’anglais au dos tout rabougri.

Or do you want to open a bank account in this part of the world? May we sign a contract? Make a deal? Yes, yes, yes, make a deal? Make a deal with the devil? Are you a fan of the great Lady Gaga? Are you maybe Lady Gaga herself? Nobody knows what she looks life! I want so much to be a very famous one! I could kill someone to be famous!

Soudain vieilli et rabougri, mon petit bout de serviceman lui déclara, à son interlocuteur acide ou bien lucide, sinon bien renfermé, avec ses manières de vieux prof d’anglais (je me demandais où vraiment pouvait se cacher notre Byron maintenant ; pourquoi imaginer des génies en Enfer ?) :

My girls are studying very well, and they are doing very well. I spent a lot for them and their competitions. But I know some more squared yards to settle them somewhere also, in Monte-Carlo or Chelsea... So please let me know... I need to buy some meat, un poco de carne, tonight for my sweet family. I know that life is a walking shadow, a poor actor that struts and frest his hour upon a stage, and then is heard no more. It is a tale told by an idiot...

Le touriste se leva alors. Et de toute sa taille enflée il brandit un étrange maillet et écrasa le petit gentleman d’un maître coup sur le crâne. Puis, devant la cervelle jaillie, il fit claquer et palpiter sa noble langue, me contempla en saluant et dit :

Omnis vita servitio est. Good morning sir.

Et il s’éloigna à pas lourds. Je restai confondu par tant de bonhomie.

Que pouvais-je bien faire ? Dans cette partie du monde, je ne risquais pas de retrouver des enfants libérés, des clochards quechua ou des écrivains maudits... A moins que justement...

***

C’est là que je vis, se précipitant sur moi, quasi, les deux magiciennes ès arts de vivre, la Sibylle et mon inaltérable baronne Kitzer von Panzani. Elles étaient accompagnées par la caméra de Werner, qui avait réussi à descendre aux Enfers pour filmer cette opération séduction destinée au grand public. Et il avait trouvé deux actrices qui étaient deux véritables peaux de vaches, n’est-ce pas lecteur ?

Sibylle était charmante, couverte de bijoux de la tête aux pieds, riant de son mieux, un rire sardonique de vieille femme forcée à s’encanailler ; la baronne frisée et rougie de son mieux au bâton de dynamite à lèvres. Elle éclatait tout le temps de rire. Sibylle multipliait les gestes évocateurs, alléchés et tentateurs à mon encontre. Je devais être fou de joie. Mais je n’étais pas au bout de mes plaisirs : il y avait aussi les nouveaux Cerbère, deux chihuahuas nommés Zarathoustra et Ouah Ouah.

- Pourquoi Ouah Ouah, pourquoi Zarathoustra ? Dieu est mort, son maître est mort, il y a des morales de maître et des morales d’esclaves. Nous sommes les chiechiennes bien fofolles. Allah Vuitton.

- Pourquoi le chihuahua Ouah Ouah ? Pourquoi le chihuahua Ouah Ouah ? Oui pourquoi ? Pourquoi le chien Bunker ? Pourquoi le bombardement de l’OTAN, pourquoi la baisse du yen et de la hyène, pourquoi la hausse du thaler, pourquoi la joie de se consommer ?

- Je suis une maîtresse carrée, il y a Dieu et le surchien.

- Un pont tendu entre le canin et l’infini.

- L’éternel retour des duchesses et de Cocteau, des marées en cage et de la félinité Paris et subvertie !

- Gerold ! Mon adoré !

Il n’y a rien de pire que d’être désiré. C’est même pire que de désirer, puis de consommer, et puis encore de s’ennuyer. C’est pire que du Schopenhauer, une bonne chienne en chaleur. Cette chaleur sexuelle infernale, cette étouffante chaleur, je suis sous le feu du désir de la vieille femme, ou de la vilaine dame, ô lecteur.

- Mon chaton... Mon chaton...

- Ouah ! Ouah !

- Silence Ouah Ouah !

- Assez, Zarathoustra ! Si Judas Mercator n’y réussit pas...

- On y arrivera bien, mon Totor, à t’extorquer le potiron...

- A te sucrer le pedigree...

- A te siffler le reblochon...

- A décrocher ta gousse d’ail !

- Sa gousse d’Heil !

Et toujours la Sybille, si attirante et frelatée, et si bruyante et rayonnante, et si bandante au demeurant, me demande et me donne de la joie : ministère de la joie de vivre et ministère même de la contemplation. C’est selon.

- Mon reblochon...

- Mon ?

- Mon canasson, mon ’tit couillon, mon beau siphon...

- Mais ?

- Mon court-bouillon, mon cyclotron, mon électron... Oh ! Je mouille, me l’électrolyse, et je me lisse... Je suis Laurence Huey.

- Enchanté, Laurence. Vous n’êtes plus Sibylle ?

- Laisse tomber, tu veux... Je suis fatiguée, je suis crevée, je suis hystérisée. Les descentes aux affaires me puisent dans les veines. Mais je t’aime, mon grognon, je veux, mon trognon de choux, je te zippe, mon Absalon... Baise-moi, baise-moi, baise-moi. La joue, la bouche et la calebasse !

- Duchesse !

Et elle se mit à danser une contredanse très osée.

- Quand j’étais en Enfer
Mordor je me suis bien amusée
Il était mon roucoulant
Il m’a sauté mon guilleret
Il était nu comme le ver
Fragile comme la soie
Beau comme le contre-jour
Et moi je voulais sa carte
Bien dorée et ma tarte
Pour refaire le monde pour refaire
Au moins le consommer l’affaire est dans le sac
Je suis ta chatte bottée mon Gamelin
Et moi je voulais sa carte
Pour mes longs jumeaux
Fée Morgane j’aspirais à la chose
Pour le palais des longs jumeaux
Yéyé je vais le cultiver mon ange bien gardien

- Mais pardonne, pardon baronne, baronne sibylle... c’est très cochon.

- Je te veux grignoter... mon reblochon !

- Sibylle !

- Mon cornichon ! Ma patate douce !

- Avons-nous été présentés !

- Mon sac à puces !

- Baronne ! Tout de même !

- Mon beau prépuce !

- Ouah ! Ouah !

- Silence, Ouah Ouah !

- Ouah ! Ouah !

- La peste soit de ce Zarathoustra ! Il se croit tout permis depuis que le bon N... a déclaré le pape hors service ! Mais tout a changé entre-temps !

- File-moi ta tarte ! File-moi ta tarte ! Je veux ton or ! Ta carpe d’or ! Donne-moi mon accès aux affaires !

Nous étions entourés, moi particulièrement, par une légion de petits démons harceleurs et forts en droits de toutes sortes, de bons avocats bien sûrs du droit. Rien ne vaut en effet le harcèlement physique ; c’était l’un des secrets de Drake. Les deux harpies voulaient ma carte d’or, sans que j’en sache la raison. Que pouvaient-elles en faire ? Pour me convertir, elles me montrèrent des cinéraires amphores, des cellules souches et blocs d’embryons congelés. C’était cela notre futur, me blâmaient-elles, si je n’entamais mon crédit pour sauver leur bas monde. Et elles me montrèrent les étalages de foetus, de cheveux et de cellulite, la graisse dite sacrée. Tout cela vite et bien, sans prendre la peine de m’expliquer.

Donner ma carte d’or ? Mais comment faire pour vivre après ? Plus rien d’humain n’est étranger à l’argent ??? Homo sum... Nihil a me argentum alienum puto... C’était un comble : je devrais leur donner au nom du ciel et paradis mes ressources surnaturelles, c’était ce qu’on appellerait...

- Un retour aux ressources !

- Pas un retour aux sources ! Ouah ! Ouah !

- Vous êtes ventriloque, Spitzer von Tatami ?

- Silence, goujat ! Je suis la fille des Enfers Hécate Kitzer von Panzani, j’ai un boulot à te confier. Un guide des bonnes manières aux Enfers, les vraies affaires ! Ce n’est pas du Horbiger ! Mon éditeur m’a dit que tu travaillais sur ce texte ce qui semble en contradiction avec tes propos...

- Mais Kiefer von Pantaloni...

- Silence, scabreux ! Qu’en est-il ? Qu’en est-il ? Même si je trouve intéressant de faire comprendre les usages sociaux, je ne demande pas un traité d’anthropologie. Tu comprends ce que je veux dire ?

- Mo prépuce, mon sac à puces, ma grosse puce, je veux sucer ta carte d’or !

- Tu comprends ce que je veux dire ? Hai capito? You understand what I mean? L’important, c’est le style, l’humour, la distance que seule une ukrainienne peut se permettre de formuler.

- Pourquoi une ukrainienne ? Zipper rien pour attendre !

- Si cela te semble trop difficile, tu peux en parler à une écrivaine ou brillantissime journaliste !

- Pourquoi une ukrainienne ?

- Réponds-moi dès que tu le peux !

Je repensais à la douce Tatiana, et à la sauce à laquelle s’apprêtait à la manger l’euphorique cannibale aux cheveux rouges. Où était-elle, la Tatiana, où étaient Nabookov, et Maubert, et Sylvain, et mes gavnuks et tous les autres ? Où étaient les amis, les repas, les fantaisies ? Où étaient la révolte, les vols de m², les défis aux puissants ? Et j’étais seul dans ce Business Center, dans ce Business Enfer... L’enfer c’était l’absence des autres, des compagnons d’apocalypse.

Mais j’étais bien sur la défensive : en reluquant ma carte d’or, Sibylle transmuée en mal apprise, en harpie du comptoir, déchirait sa petite tenue, et elle écumait de rage aurifère. Je me demandais encore pourquoi j’étais descendu si bas. Grâce à Morcom ? Mais Sibylle vraiment ne me montrait plus combien elle m’appréciait, moi ou ma carte ; elle voulait me manger, elle était conquise par ma stature d’ange.

Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent élégantes et belles. Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.

Allais-je commettre la même erreur que jadis, et nourrir une épouvantable progéniture ?

- Tu me plais, mon pidgin, tu me plais, coucounet, tu m’as conquise. Je suis fusion-acquisition, je suis Business Center. Je suis pour toi ta princesse de Hambourg, de la rue des putains... Tu es dans de beaux draps avec moi, et vas bientôt me mettre dans de sales draps, mon polisson, mon calisson, mon trait d’union.

- Madame j’apprécie certes votre affection, mais je ne me comporterai jamais comme monsieur Mandeville !

- Oh, mais tu n’es pas là pour être entretenu toi. T’es pas Manon Lascaux, t’es un petit dieu. T’es là pour raquer, t’es là pour rapporter, t’es là pour irriguer, t’es mon Beef Bar. Jette toi donc sur moi, montre-moi comme t’es riche, un vrai factieux, couvre-moi d’or et ministères... Oh mon prince marchand, sois un petit vieux divan !

- Un petit vieux divan ?

- Un petit dieu vivant, pardon mon reblochon !

- Mais Laurence je ne peux être votre canard laquais, tout de même ?

Mais pourquoi diable parlais-je si sottement ? Je ne maîtrise plus mon dialecte de transaction, c’est le cas de le dire. Et j’étais en train de céder à la tentation, ou aux impulsions, ou à une mauvaise action. Sibylle me couvrit alors de sa grande ombre, elle me mit une main sur la bouche, et je crois que je m’évanouis.

- Mais prends-moi mon âme prends-moi bien doucement sois le violent l’impétueux donne-moi tout ce que tu peux et paie-toi bien sur ma bête.

- Je...

- Tais-toi je suis ta nymphe érotomane j’aime ta cure et ton pognon tu mets mon feu à belle incandescence c’est magique oui vraiment on ne sait pas ce que l’on doit te faire mais moi je suis à toi tue-moi fais-moi du bien je suis ta bande destinée mais tu bandes mon cochonnet...

***

Et ils se choisirent chacun une femme, et ils s’en approchèrent, et ils cohabitèrent avec elles ; et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, et les propriétés des racines et des arbres. Et ces femmes conçurent et elles enfantèrent des géants dont la taille avait trois cents coudées. Ils dévoraient tout ce que le travail des hommes pouvait produire, et il devint impossible de les nourrir.

Je m’éveillais avec un goût curieux dans la bouche. Une odeur de plomb, peut-être aussi de sang, et même d’or. Je tâtais si j’avais peut-être des os de rompus, le palais, ou des dents, qu’avait-elle pu me faire ? Je serais passé sous un Merkava à la mode d’Ezéchiel que je ne me sentirais pas plus mal.

J’étais donc dans une stase bizarre où je me sentais déconcentré, dépossédé. Mais je ne pouvais rien faire pour résister à l’assaut du plaisir frelaté, non assumé. On allait me retirer mon être, à moins que ce ne fût mes précieux fluides corporels ?

Oh, je te vois venir, mon gros lecteur, avec tes allusions perverses, ta psychologie d’avocat, tes moeurs de boutiquier, et ta pédagogie du meurtre du père... Moi je me veux résilient c’est tout. Je ne veux pas faire l’amour, je veux faire la guerre. Voilà. Ne pas me laisser dans cet acte d’amour non désiré. Un non acte d’ailleurs. Dans une certaine démesure. C’est vrai quoi.

Mais Sibylle s’active, la requine, l’amatrice de sequins m’a calculé depuis de longs mois. Sibylle n’est pas Pollia... Pollia ma conquête imaginaire du monde des bouquins. Ses bouquins reposés au nom de Paphos.

Nous étions dans un salon. L’angoisse de minuit soutient lampadophore... Je ne me sentais pas bien. Victorieusement fui le suicide beau. Pourquoi n’ai-je pas chanté la région où vivre quand du stérile hiver, quand du stérile hiver ? Rideau !

Je me retrouve enchaîné, moi Prométhée déchaîné...

Sibylle est près de moi, toute concentrée. Quasi nue sur un grand lit à l’orientale avec des couvertures et des draps orange et violets. Elle se fait servir d’un air négligent par des domestiques, ne tenant pas pour bien établi que ses valets soient des hommes. Elle ne me regarde déjà plus, ayant obtenu de moi ce qu’elle désire. Elle me montre deux jeunes adolescents très grands qui se déplacent dans ce drôle d’espace des ténèbres extérieures que je n’avais pas encore abandonnées.

- Ce sont tes deux enfants. Mon chou. Ce sont les jumeaux croates. Mes grands !

- Pourquoi croates ?

- Pourquoi croa ? Tu ne me crois donc pas ? Ils ne sont pas acerbes comme toi, mes doux passereaux, mes deux petits chéris...

- Des jumeaux... Que viennent faire ces deux basketteurs ?

- Tu es dans mon filet, mon oiseleur. Car j’ai ta carte.

Elle se redressa aussi vite qu’elle put, brandit la carte et s’éloigna pour faire des courses. J’allais vivre sans carte maintenant. Tu pourrais toi lecteur ?

Les deux jumeaux s’approchent, ils portent des salopettes et des truelles, ils vont construire le Walhalla. Ils me regardent d’un air lent et bête, ils vivent dans leur monde, ils sont plus forts et plus intéressés. Je suis leur père, ils s’arrogent des droits. On joue à qui perd gagne dans cet endroit.

- T’es quoi là ?

- On t’a déjà dit que t’étais un ange raté ? Un crevé, un déçu ?

- Maman est partie avec la caisse. On t’a dit que tu es mort ? et que t’as tout raté ?

- Comment qu’tu vis sans pognon ? Pourquoi qu’tu sais rien faire ?

- Nous on construit le Valhalla. C’est un super-palais pour les amis du deuxième mari de maman.

- Comment on fait pour être pauvre ? T’es pas trop nul toi ?

- Tu aimes donc bien être humilié ?

- Tu sais qu’on peut t’tuer ?

- Le meurtre du père cet incapable. Un rituel.

- Dès qu’un homme est papa, le risque est carnassier. Je le sais, les enfants. Maintenant laissez-moi me lever.

Quelque chose dans ma mine jusque là déconfite a dû les effrayer Ils sont rassérénés, et presque aimables. Je fais ou j’ai dû faire ce geste de la main qui en effraie tant parfois dans ce trop bas du monde.

- Tu viens faire un château de sable ? On a une belle plage avec une chaleur...

- Herculéenne.

Je crus que j’allais enfin m’énerver, peut-être pour la première fois de cette atroce histoire, mais je me retins. La Sibylle revenait avec ma carte d’or, ou la copie de celle-ci.

Elle me montra toute fière la baronne qui discutait, disait-elle, avec le patron. Avec le patron ? Le patron Morcom ? Le vénéré Satan lui-même ou quelque autre déité qui aurait détrôné au classement de Forbes les plus nocifs de ses collègues ou congénères.

Le viol n’est pas seulement dit, il est soigneusement disséqué, la séquestration est l’occasion de supplices atroces et la mort ne survient qu’au bout de tortures telles que les lecteurs normaux ont, au bord de la gerbe et sans attendre le soulagement du dernier soupir, depuis longtemps refermé le livre.

Il y avait Kif Kif von Pastrami qui discutait du qu’en dira-t-on avec Satan donc, mais qui aussi évoquait ses plans de carrière.

- Mais tu comprends mon Satanas...

- Oui...

- Il faut que tu me nommes ministre, mais il faut aussi que tu liquides cet imbécile, ce bac-2 et cette engeance de crétins, il faut aussi que je sois nominée, favorisée, parfumée, diabolisée, célébrée et enfin doucement, mollement récompensée pour toute ma peine. Je suis ta plus vieille amie, oui ta plus vieille agence, tu me dois des services, tu dois me respecter, tu dois me couvrir d’or, tu dois me reconnaître, espèce de criminel ingrat, de lard gras double, tu comprends nénuphar, c’est le règne de la saucisse molle ici, l’enfer c’est plus ce qu’il était, tu t’es entouré d’imbéciles et de maquereaux non mais dis vive le retour des grigous des jean-foutre et du mal mets-moi l’horion à mort, ruine ces salopiauds, ruine toues les marmots engeance de marchés mais tente donc de comprendre il faut que tu liquides ton entourage de tartes et de corrompus ineptes comme dirait tonton Dosto, car ils sont tous ineptes tes zoziaux il faut les recycler il faut tous les noyer il faut les renvoyer sur terre qu’est-ce que c’est que cette ambiance bourricot vire-moi et laisse-moi moi et ma copine prendre en charge tout ce néant et tu vas voir après sur terre un homme mauvais c’est un démon une femme méchante c’est enfer je vais leur en faire voir de toutes les douleurs moi-même ahuri pistonne ma Lulu tu entends ?

Lulu : elle se maque avec Schwartz, qui se révèle insatiable. Mais elle profite aussi de ses absences pour se ménager des rendez-vous clandestins avec Schigolch en particulier, dont on apprend qu’il l’a dressée à satisfaire ses caprices les plus tordus avant même sa puberté... Lulu va s’enfoncer à Londres dans les bas-fonds de l’East End et replonger dans la prostitution sordide de son jaune âge... et elle se paye Jack l’éventreur pour qu’il lui arrache le sexe avec son petit couteau. Humour allemand. Quatre belles heures éprouvantes.

***

Je fus presque pris de pitié pour Lui. Car c’était Lui, lecteur, tu t’en souviens ? Il avait là l’apparence d’un appareil, d’un de ces homoncules, d’un de ces automates produits d’effets spéciaux inconsidérés. Il exhalait des fils, une odeur étrange, cette fameuse odeur, il se décomposait en pièces métalliques, en éléments disparates, il traînait une existence lourde et en état d’apesanteur qui nécessitait une volée d’énergie ; il aspirait donc toute l’énergie qui sourdait aux enfers, qui venait de la terre, et peut-être du ciel, il avait besoin de toutes les entrailles des mères. Avec sa tête aux deux phares allumés, son réseau de bras et de membres peccamineux, il suintait aussi le chiffre, les chiffres, toutes les sortes de chiffres, petit Bloomberg bien connecté, automate branché dans les mondes venimeux, télécommandés, producteurs et protocolaires, amas informe au demeurant de résidus de fils, de boîtes noires, d’écrans liquides, de moniteurs, de ressorts élastiques et de rumeurs de hyène. Il crachait, baillait, fumait comme une vieille usine de demain, mais il s’était altéré toutefois en s’adjoignant les jouets forains du numérique. Ce putréfié savait, et je le sais moi, lecteur, n’avoir plus rien à craindre du Très-Haut.

Dans l’immédiat, affronter la Kiefer, qui voulait toujours plus, sachant qu’elle n’aurait jamais la beauté de Sibylle ni de jeunesse folle.

- Tu me donnes mon poste ma guerre et mon PC mon sac de luxe et ma vengeance mon troglodyte et mon lapin viens-là mon chihuahua chéri ou tu verras car je mérite ça et ce n’est pas du luxe comme tu vois.

- Non... je vois... Qu’est-ce qui irradie, là ?

- Lui... C’est rien... C’est rien...

Il ne parlait pas de moi, lecteur. Mais d’une apparition ou d’une présence, en l’occurrence celle d’un impétrant, d’un initié futur. Quelques amis des jumeaux l’avaient déposé sur un grand lit devant un hiérarque sombre. Un des participants, nommé Alexis Pharmaque, décrivait ainsi la scène que je te conseille de sauter comme on dit lecteur :

Mon épouvante s’agrandissait de voir que l’homme, de sa bouche défaite, à force de pression, sa tête explosa en gerbes molles. Les prêtres en recueillirent les sucs dans leurs mains, s’en maquillèrent. Aussitôt, les viscères se résorbèrent dans le rectum. L’homme gisait sur l’auteur, comme doublement décapité. L’idole renversa le cadavre, qui roula au pied de l’assemblée. Toutes et tous s’y acharnèrent, jouant à s’éclabousser avec les restes.

D’un seul coup toutes les horreurs familières à la grande race humaine m’apparurent, avec leur cortège de tortures, leurs séries de tortures, leurs farandoles de folies, leur accumulation d’hallucinations perverses. Elles étaient toutes là, mais je ne t’en décrirai aucune, lecteur. Je demeurais là fatigué et comme écrasé, comme si j’eusse été un homme aplati par sa journée de travail, sa misérable mensualité ou sa vie sans mode d’emploi. J’aurais voulu remonter ? Je ne voulais plus rien, j’étais si fatigué. Je me retrouvais à nouveau seul aussi chez les hommes, ce qui est bien, je le répète, le meilleur moyen de finir en enfer. Et c’est pourquoi le capital, en cette Fin des Temps, a choisi de tous vous réunir, mais dans le séparé. Et vous trottinez là, tas de petits cloportes transportés par des riens.

J’allais partir lorsque j’entendis une voix sombre et tremblante mais familière qui s’adressait à moi :

- Cette scène n’est qu’une manipulation engagée pour installer, pour dissimuler un appareil tantrique souterrainement en action.

- Vous n’êtes pas mort.

- La rréalité, la même rréalité sera donc double : la réalité visible et la réalité invisible. c’est pour se défendre des aliénations, des empiètements criminels du non-être que la réalité invisible se doit de rréagir, de se présenter sous une couverture diversionnelle.

- Diversionnelle ?

- Cette constellation d’initiatives aux buts identiques inaugurera une grande reprise, une affirmation commune, effective et combattante, de nos littératures de rupture et de recommencement...

Je ne me retournai même pas. Mais j’entendis une autre voix.

- Vous en avez marre ?

- Oui, Valentin.

- Alors on sort. Au sort au moins de cette salle.

Et je suivis ce bon Valentin, philosophe gnostique d’une quelconque antiquité, dont je ne savais pas qu’il méritât cet enfer, mais qui savait certainement mieux ce qu’il y faisait que beaucoup.

(à suivre)

14 octobre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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