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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXVI - Chapitre ultérieur et non suivant - Eclaircie
par Nicolas Bonnal

Valentin ouvrit une porte et le décor changea. Grâce à Dieu, il était moins fétide, étouffant, hospitalier, si je puis dire ; car je ne pouvais plus supporter le blafard.

En enfer, il y a trop de guides. Est-ce à dire qu’ils y sont bien, ou que trop de gens bien, comme vous dites, y finissent ? Ou qu’ayant presque toujours condamné les intelligences, notre grande foi ne trouve rien de mieux qu’à les y reléguer ? Dans ce cas là il est plaisant de descendre. On est sûr en effet d’y faire de grandes découvertes, de beaux échanges, de sublimes rencontres.

Valentin avait jadis diabolisé le monde terrestre, celui de la manifestation et du démiurge. Et c’est pourquoi sans doute il se retrouvait là. Il était vêtu avec une certaine fantaisie, comme un bon magicien d’Alexandrie. Le personnage d’ailleurs allait aussi me montrer son esprit assez fantasque, ce qui contrasterait sur les consternants personnages avec qui j’avais récemment perdu mon temps, mon lecteur...

- Tu diabolisais jadis le monde manifesté, non ?

- En effet...

- Et que fais-tu en enfer, alors ? Tu penses qu’on t’y a envoyé pour te punir de critiquer la merveilleuse compagnie des hommes, des choses et des machines ?

- C’est très vrai.

- Or ce que j’ai vu en haut, ce que je vois en bas, me montre au contraire que tout s’accorde et se complète, comme en un monde miltonien.

- En effet.

- Donc, si tu as raison, que fais-tu là : tu montres que tu as eu raison de condamner toute la manifestation ?

- Sans doute.

- Et que s’il n’y a de frontière entre la terre et l’enfer, c’est que ce monde est condamné, victime du démiurge ?

- Si tu le dis.

- Et cesse de me répondre comme dans un dialogue platonicien !

- Si tu le veux, Socrate...

- Valentin !

- J’arrête, j’arrête...

Il s’immobilisa, revêtit sa grande cape rouge, monta sur ses grands cheveux, et il embrassa l’étendue ; on se serait cru dans un vaste vaisseau d’où l’on pouvait observer comme des horreurs boréales, comme des lueurs patagonnes. Et là, il développa.

- Tant que ce monde n’était pas que machines, imagerie, caverne de Platon, on pouvait me contester, me reprocher. Certes je pense toujours que le corps sort de la matière, que le monde est l’oeuvre du démiurge, et que cette divinité est celle de la férocité et des ordres donnés. Je pense aussi qu’il y a trois types d’hommes : les hyliques, condamnés à la matière. Les psychiques qui ne possèdent que la foi, et les pneumatiques, assurés de leur salut par leur nature même. L’hylique sert d’hôtellerie au diable, à tous les désirs matériels. Mais maintenant...

- Maintenant...

- Regarde : tout est écran, machinerie et numérique. Tout est protocole, code d’accès, garde-manger ; tout est gestion de flux, acétylène, travaux chimiques de basse allégorie. Tout est un bas assaisonnement. La nourriture elle-même, un tas de farines et de graisses. Et là, on est si matériels, tout en se saupoudrant de rêve et numérique, que les matières premières sont devenue les sources de richesses, et bientôt les monnaies, comme en mon horrible Antiquité. Tu veux voir le musée des matières premières ?

- Non, je te remercie.

- Je trouve que tu as raison. Mais continuons, n’est-ce pas, si nous sommes en Enfer. Y a-t-il des génies en Enfer ? Non, il n’y a que des monstres. Et pourquoi ? Parce que le génie promeut un bouleversement, une modification qualitative ; alors que le monstre ne veut qu’une multiplication, une reproduction quantitative. Le premier veut, le second veut plus, tout bêtement. Marx ou Hegel, ces optimistes, nous disaient qu’une modification quantitative nous produisait une révolution qualitative. Et c’est erreur. Et sur leur sotte terre, les humains sont rentrés dans ce désir pur de vouloir deux tarantass, trois télés, et quelques sacs sans le choix, et des vacances. Il n’y a pas grand-chose d’autre, tu comprends, et pour tout le monde. Voilà pourquoi tu as si vite compris, mon cher Gerold, qu’il n’y a plus besoin de frontières entre la terre et l’enfer, sauf celles que le business désire encore y imposer. Tu veux savoir ce qu’on y enferme, en l’entrepôt, enfin en cet enfer, le vrai, le visité, car l’autre est pour les vieux croulants décalés ?

- Oui, je le veux.

- Et bien on vend des futures sur les péchés capitaux. On en est toujours à souhaiter plus de travail, pas vrai ? Donc on spécule sur la paresse. Ou bien on veut lutter contre l’obésité, pas vrai ? Alors, devine quoi ? Et puis la luxure, dans cette société qui ne propose que l’image et le puritanisme dégénéré. Dans le même temps on trafique les contes...

- Les comptes ?

- Les contes, et puis on refait les saints jusqu’en Chine pour répondre à la demande de reliques, ou bien on en fabrique, des fausses reliques, on distille des fausses nouvelles pour déclencher de vraies guerres, et on rêve de visiter les Affaires, comme on dit, à Shanghai ou Mumbai et on se précipite pour produire en série des soumis et des pauvres...

- Des soumis et des pauvres. C’est que chez le petit peuple, comme tu sais...

- Je sais : l’appétit vient en mangeant.

- Vient en mangeant. Il est temps de le priver de nouveau.

- Mais il est temps de reparler de nos maîtres carrés...

- Et pourquoi donc ?

- J’étais ici pour ça, et je me suis attardé ; comme tu sais, le temps est de l’argent.

- L’espace aussi, remarque. Oui. Ils pourront bientôt le monnayer, leur espace, le réduire à de la simple monnaie.

- Mais je l’ai vu, dans la grande capitale.

- Et tu n’en n’as pas ri ?

- Ils ne payaient... pas vraiment. Ils essayaient de changer ou de gagner des cm² ou des dm² ou des m². De la pure activité démoniaque. Mais que font-ils sur terre, précisément ? Et toi, qu’y faisais-tu ?

- J’avais déjà compris. C’était Alexandrie, les grandes villes et leurs égouts, et leurs commerces, et leur omniprésente Hylè. J’étais lassé.

- Mais tout de même... tu n’as pas regretté... je veux dire, tu n’as pas supposé que tout est toujours le même chez l’humain ?

- C’est ce que j’ai dit. Après être arrivé ici, j’ai changé d’avis. Les choses empirent tout de même. En dix ans la terre change plus qu’en mille de nos jours, des leurs si tu préfères. Le démiurge a bien gagné.

- On dit qu’en 1665...

- Je sais. Les Anglais spéculaient à la bourse de Londres sur les chances du messie.

- Parles-tu de Tsevie, l’anarchiste juif en ces hauts lieux ?

- Mais oui... On pourra toujours faire des croisières le jour du prochain déluge, acheter des actions portuaires...

- Je voudrais reprendre ta théorie.

- Fais, mon bon.

- Nos gnostiques ont du cosmos une idée des plus pessimistes.

- En effet.

- Le monde c’est le domaine de la matière. C’est le siège du mal. Tout contact avec lui souille.

- Comme tu y vas, l’ami ! Mais tu as raison. Poursuis. Je t’écoute.

- Deux choses : le monde technique, le monde du progrès, te paraît-il pire que celui qui tu as connu, et moi avec toi ?

- Certes non, Gerold, il est aussi démoniaque. Il est certes plus matériel, en un sens, puisqu’il te promet plus de biens. Mais il est aussi plus virtuel, puisque la chair, la vile chair est remplacée par la numérisation de tout. Ils vont flotter, sur terre.

- Pour l’instant, ils naviguent. Je vois...

- Je vois même les cathares revenir au pouvoir, dans la grande capitale. Ils mangent de moins en moins, n’ont plus le temps d’apprécier la bonne chère - la mauvaise chère ! -, n’ont plus d’argent pour se loger, doivent parcourir des heures de transports toujours plus durs pour arriver à leur misérable destination, qui n’a rien à voir avec les fameux Mystères...

- Le bureau, la maison, la patinoire...

- C’est selon. Tu les vois donc maigrir, ils pratiquent comme nos bons cathares l’endura. Ils vont mal. Et le soir, ou le jour, que font-ils ? Ils se remettent à vivre ou à rêver sous la forme de noms virtuels ; et ils flottent dans le cyberspace.

- Tu dis vrai...

- Vois aussi une chose : les maisons sont si chères dans les grandes capitales qu’elles se sont vidées. Et pourquoi les maisons se vident ?

- Pour être transformées en temples d’adoration des maîtres carrés.

- Parfaitement. Les démons qui cherchent à résider sur terre en chassent les humains.

- Ils peuvent aussi y adorer Dollar.

- Que veux-tu dire ?

- Ce qu’en disait Bardamu : C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang... Quand les fidèles entrent dans leur banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi.

- Très intéressant. Mais je reprends. Nous sommes passés de la société solide à la société liquide, plus ambiguë, plus perturbée, et donc perverse. Le démon hylique se fait liquide. Et les gens en pâtissent sans s’en rendre compte, conglomérat de solitudes sans illusions. En ce sens ils sont moins solides que jadis. Je dirais même qu’ils deviennent liquides, puisqu’ils ont suivi la voie fragile de la silice et des cristaux liquides... sais-tu que la construction moderne n’a pour but que de susciter des phénomènes d’angoisse pour les obliger à se mouvoir toujours plus vite ? Ils sont mobilité... ce frottement du profit est la voix de son maître ici présent. On est loin de la situation stable des Kristiani, comme on nous dit en russe.

- Ce mot qui désigne à la fois le paysan et le chrétien. Je te suis.

- Et connais-tu un dialogue célèbre, qui opposa ici même, voici cent cinquante ans, deux princes de la pensée ?

- Je crois que je vois à quoi tu fais allusion...

- Lui parlait des peuples modernes, des peuples déchristianisés. Et voici ce qu’il disait d’eux : De la lassitude des idées et du choc des révolutions sont sorties des sociétés froides et désabusées qui sont arrivées à l’indifférence en politique comme en religion, qui n’ont plus d’autre stimulant que les jouissances matérielles, qui ne vivent plus que par l’intérêt, qui n’ont d’autre culte que l’or, dont les moeurs mercantiles le disputent à celles des juifs qu’ils ont pris pour modèles. Croyez-vous que ce soit par amour de la liberté en elle-même que les classes inférieures essayent de monter à l’assaut du pouvoir ? C’est par haine de ceux qui possèdent ; au fond, c’est pour leur arracher leurs richesses, instrument des jouissances qu’ils envient.

- J’acquiesce à ce que tu dis : mais pourquoi s’en prendre toujours au modèle des Juifs ? J’ai cru savoir qu’au siècle passé...

- ... On les avait persécutés ? Mais je retire. Mets-y les phéniciens si tu veux bien. Ecoute, ne commence pas à me traiter de tous les noms. De toute manière, je ne pourrais pas descendre plus bas. Et je ne faisais que citer un auteur descendu aux Enfers.

- Si tu n’es pas content, on pourra t’envoyer dans l’autre Enfer, celui du club allemand et de la société Al Dente...

- Ce serait intéressant. On en dit plus de bien que de l’enfer néolibéral et démocratique où je me noie d’ennui...

- Comme sur terre d’ailleurs... Oh ! de la visite !

***

Notre brève conversation avait dû être écoutée par quelque système d’espionnage du type Echelon, dont on m’avait dit le plus grand mal en haut, lecteur. Je vis arriver quelques sbires, mes longs jumeaux, et aussi la Kiefer von Panzani qui ne savait où donner de la plume. Ce fut elle qui entama les hostilités. Elle exhibait un gros papier timbré comme elle. Le chihuahua Ouah Ouah sortait les crocs.

- Chère Tina, ravie de cette rencontre chez nos amis, amis communs. J’espère que vous êtes bien rentrés, rentrés dans vos terres à terres, ce presque royaume, et je t’envoie comme promis, promis, quelques pistes pour orienter ton, ton exercice de style, style.

- Mais pourquoi répéter tous les mots ?

- Pourquoi quoi ?

- Ouah ! Ouah !

- Silence Ouah Ouah ! Oui, qu’ouïs-je ?

- Et qui est Tina ?

- Quoi, elle n’est pas là Tina ? Tina... Tina... TINA ! Merci de me dire assez vite si cela te semble insurmontable ou si tu acceptes d’affronter la difficulté !

- Tu vois Valentin ? Tu es tellement gnostique, tellement pur, tellement désintéressé qu’elle te prend pour une fille !

- Oh... Gerold !

La baronne se retira sur la pointe des bottes et des syllabes. Il me restait à supporter les compagnies des longs jumeaux putatifs, de leur chère mère célibataire, impératrice à la barbe fleurie, la dénommée Sibylle alias Laurence Huey. Et ce fut elle aussi qui déclencha l’hostilité.

- Tu es parti avec ce travelo sans crier gare... Tu me dois une fortune. Je bien sûr garde ta carte d’or et je vais pension demander.

- Sibylle, tu écumes... Tu ne peux garder la carte d’or. Elle va te brûler ta chair. C’est une carte d’ange de lumière. Et toi tu es démone.

- Aaaah...

- Tu vois, tu brûles ! Quant à vous, les enfants, je vous conseille de changer d’enfer. Vous n’avez qu’à aller dans les enfers politiquement incorrects où l’on vous donnera plein de petits Valhalla à bâtir.

- Oui, père.

- Toi, tu ne père rien pour attendre. Tel est pris qui croyait prendre.

- Oui, père.

- Telle mère, tel vice ! mais quelle engeance !

- Et dire qu’il y en a autant sur terre !

- Si fait, Valentin ! Et figure-toi que chaque fois que je descends aux Enfers je n’éprouve jamais aucune envie de remonter. Si on pouvait y voir tous les amis !

- Les bons produits sont du passé, les grands esprits ne sont pas dépassés.

Les uns et les autres se retirèrent doucement. Je devais à nouveau montrer ma tête d’ange de la bonne guerre. Je n’osais toutefois demander la sortie à Valentin ; mon pieux et original gnostique tenait dans mon âme une place aussi réservée que dans cet enfer.

- Et au fait qui était l’homoncule que nous avons vu ?

- Le démiurge.

- Toujours lui... Et moi, à quoi sers-je dans cette histoire ?

***

Ce fut là, mon bon lecteur, que mon destin fut révélé. Il fonctionna comme un prud’homme des légendes chevaleresques, ce bon Valentin, destiné à éclairer ma ligne un peu fluctuante. Il fit office de métatexte, comme dit un critique célèbre en son temps, c’est-à-dire de commentateur éclairant. Voilà. Poursuivons.

- Il y eu de mauvais anges tentateurs qui masquèrent à l’homme son origine hylique.

- Oui, mais moi ?

- Tu es l’ange classique, un intermédiaire, que l’on retrouve dans tous les ésotérismes, et qui a pour but de révéler la connaissance aux adeptes.

- C’est pourquoi je m’adapte très bien.

- Cette connaissance qui vient des anges permet de parcourir les pays de l’au-delà et de savoir les mots de passe. Ainsi on n’a plus à craindre les terreurs de la mort. Tu es donc un de ces envoyés destinés à permettre aux élus de lutter contre les démoniaques et argentifères légions des maîtres carrés.

- Valentin, tu es un compagnon passionnant. Je t’emmènerai bien là-haut.

- Il y a plus de prison là-haut qu’en enfer maintenant. Et tu le sais.

- Pourquoi n’ai-je pu aider personne ici bas ? Au contraire, il a fallu que ce soit toi qui m’aides.

- Ici on est vraiment très bas. Dans l’autre enfer, les gens peuvent être sauvés ou ramenés. Ici, on est dans le monde moderne, marchand et bien liquide. Un monde fricassé comme l’homoncule démiurge. Ils deviennent tous des esprits plus ou moins invisibles d’ailleurs. Et la désintégration de leur personnalité, leur vide intérieur les rend insecourables.

- Que fais-tu là, alors ?

- J’assiste. Il faut un survivant à chaque désastre, ne serait-ce que pour le raconter.

Je lui demandai alors ce que je pourrais faire pour lui pour le remercier de son aide, de son soutien, de ses informations. Il n’avait pas été mon guide, s’il avait été ma consolation. Avait-il besoin de moi ? Il répondit que non, m’accompagna dans un de ces Lieux qu’il appréciait tant.

Chaque Eon avait deux sortes de portes. Derrière chaque porte était un voile qui enveloppait toute la porte et cachait tous les habitants de l’Eon... Il avait peuplé ses Lieux d’habitations ou de maisons, de sorte que les Eons avaient leurs villages ou leurs villes, tout comme sur la simple terre.

- Il faut par contre... Tu pourrais...

- Oui, Valentin ?

- Ramener cet enfant. Ce petit là, maniaque des jeux vidéo, du monde virtuel, l’homme qui tue, comme dit Plantey mon ami, le très haut (Vir Tue El), et qui traîne ici bas...

- Ivan Mudri ! mais je le connais très bien...

- Ah, tu le connais ? Parce que lui te connaît bien, et t’apprécie... Et bien, viens par ici...

Et il me mena dans un petit passage où je retrouvai mon Mudri bien-aimé, et puni depuis qu’il avait attaqué notre petite troupe dans l’enfer d’Horbiger. Dans ce petit passage, Ivan Mudri gisait sur un étrange lit éclairé par une image béante ou bien géante. L’image étincelante comme un dialogue de Platon ou l’émission de gaz ardent nous dévorait son âme. Et devant moi. Regarde une âme dévorée.

- C’est la fameuse chambre à Geist, me dit gravement mon sage conseiller.

- La chambre à Geist ?

- Oui, les hommes n’y bougent plus, ne mangent plus, ne se déplacent plus. Leur esprit est envahi par le Geist...

- Le Geist, c’est le gaz ?

- L’esprit ; et ils meurent en quelque sorte de leur vivant. Ils sont aspirés par le pod bien copié, et qui fonctionne comme par le Staubsauger de ton amie et disciple Fräulein Von Rundfunk...

- Ah, Fräulein...

- Et ils ne remuent plus le bout de la queue. Telle est la fameuse chambre à Geist. Lorsque le Geist possèdera l’esprit des gens, on ne parlera plus de Zeitgeist...

- Mais de Traumgeist, je comprends ? Et mon petit Mudri est là à s’asperger d’images horribles sans remuer le petit doigt ?

- Il remue juste le petit doigt pour changer l’image. Je ne peux pas le libérer. Je suis d’ici, moi tu comprends bien ? Je suis le feint Valentin.

- Oui... Je serai donc son Bolivar.

- Son quoi ?

- Son Libertador.

Je m’approchai de la grossière lampe qui lui servait de projecteur et je la brisai. D’un seul regard je fis fondre les métaux liquides qui emprisonnaient son corps et son esprit. Car j’ai de bons pouvoirs, lecteur. Ivan ouvrit ses grands bleus.

- Gerold !

- Ivan !

- Gerold ! Je m’ennuie ici !

- Je sais, Ivan, je sais.

- Evil side, c’est nul ! Gerold, emmenez-moi !

- Très bien, Ivan. Mais que cela te serve de leçon. Les méchants, ce sont ceux qui ne rigolent pas.

- Et les bons, ceux qui ne se moquent pas de n’importe quoi.

Et nous commençâmes notre retraite. Valentin nous salua discrètement et se retira, sa mission accomplie ou presque. Ivan savait où il était, peut-être mieux que moi. Encore quelques galeries et nous serions dans la grande salle de l’exhibition où tout avait commencé, et où Morcom m’avait contacté.

***

Je fus ramené en quelque sorte en Enfer ou aux affaires par du bruit. C’était encore Kitzer von Panzani, éternelle bonne pâte, qui venait avec une équipe de jeunes blondes, adeptes d’une initiation de forme nouvelle en Enfer, le mannequinat. Elle dirigeait du geste et de la voix la petite équipée.

- Là, on est sur l’héliport de Kahn. C’est le lieu où les stars, toutes les stars, ont atterri. Soyez bien concentrées, soyez bien détendus, à la hauteur, à la hauteur d’Adrinana ! Par ici la slovaque, par ici ! Mort à la laideur et à la petitesse, mort à la non célébrité ! Je vais diriger ça, tout digérer !

Alors survient une blonde géante, une belle plante en question qui culminait à deux mètres sans compter les talons hauts. De quoi donner le vertige à ces candidats intimidés. A 39 ans Miss Wonderbra prouve qu’elle a toujours les formes, et les aspirants mannequins en ont le souffle coupé. Car cette bombe d’Adriana a déjà pourfendu les mines antipersonnel, usé de son charme comme de son tube à lèvres en faveur de la Croix-Rouge, et elle peut bien tendre sa main manucurée pour aider ces jeunes qui l’ont idolâtrée. Chevelure lionne au vent, mais en toute simplicité. Une black filiforme de 17 ans se présente :

- Je viens de Mantes-la-Jolie.

- La Jolie ? Je n’ai aucune idée d’où ça se trouve. C’est bon le fromage... T’en as amené ?

- Non mais franchement, je ne me serais pas sentie de vous en donner !

Puis Kitzer reprit la parole en nous regardant, en me regardant surtout, lecteur, d’un air mauvais. Mais d’un ton allègre, en remuant lèvres violettes et bâton de maréchale :

- Aspects pratiques.

- Oui m’dame.

- Les gestes tabous, les gestes appréciés, précis, les 10 à 12 mots destinés à rompre la glace. Quelques fêtes importantes.

- Oui m’dame.

- Une page recto verso (par un homme ou femme d’affaires) (qui n’a pas besoin d’être linéaire littéraire mais, mais si possible cible pas dénuée d’humour humeur !) de conseils pratiques pour traiter les affaires.

- Quoi m’dame ?

- Les enfers sont les enfers ! Vive le luxe et tire-bouchon ! Cornes au cul ! Vive le père Ubu !

- Silence, silence les enfants ! Type d’éducation, organisation des entreprises, verticale, horizontale ? Le pouvoir est-il délégué ou la notion de chef est-elle importante ? Déroulement des réunions. Pour les espèces sonnantes et trébuchantes, on verra, on verra !

On commença à la siffler, mais tu connais Kiefer comme moi, lecteur. On ne l’arrête pas, la cocotte de Mandeville. La blonde s’éloigna un peu, fut rattrapée et ligotée. Ce fut Ivan qui me tira le bras pour me murmurer à l’oreille qu’il était prêt à sacrifier ce vilain monster pour, par ce sacrifice, mériter de remonter des enfers. Mais je crois qu’il aurait bien préféré changer d’enfer, Ivan, et retourner vers Horbiger.

Kitzer poursuit, achève, ou plutôt nous achève !

- Décisions : à quel niveau ?

- Poil au veau !

- Silence, ou je vous précipite là où vous êtes déjà ! Déjeuners et dîners d’affaire. Sphère publique, sphère privée : étanche ou pas ? Qu’apporter si l’on est invité (gestes à ne pas faire ou à faire, sujets à éviter)...

- Stop !

- Perestan !

- Importance de la discussion, de l’écrit ? le contrat moral, écrit, oral ?

- Perestan. Arrête.

- Sens de l’humour ?

Il rima cette fois, son sens de l’humour, avec le sens de la mort car mon Ivan tira dans le tas, avec des armes qu’il avait subtilisées - c’est le cas de le dire - au démiurge. Pauvre Kitzer ? Qui sait si je la reverrai sous une autre forme ?

Ivan avait grandi s’il était demeuré aussi blond. Il avait toujours l’air aussi rusé s’il avait moins l’air cruel. Il avait décidé de lutter enfin contre de vrais nuisibles. Il dispersa l’école des apprenties mannequins de l’Enfer et du Luxe, à coups de baffles, et il nous dirigea vers la sortie.

La sortie... Nous passâmes à nouveau devant le démiurge, qui étalait sa graisse, ses huiles et ses fils, ses écrans et ses terminaux sur son corps maigrichon. Il semblait plus enragé que jamais, désireux de trouver insatiablement des sources d’énergie. Ivan me dit que parfois il s’emparait de quelqu’un de ses quémandeurs ; il le prenait comme ça, et hop ! Il le pompait. Il aspirait ses sucs, ses énergies, toute chaleur, et les liquides. Il se régale en fricassée. Tout de même...

Je décidai de m’approcher du vieux démiurge, du dieu déchu et j’enfonçais en lui ma carte d’or comme au distributeur, tu vois lecteur. Il se mit à l’absorber avec saveur, à la savourer avec ferveur, mais il ne la reconnut pas, sa machinerie ne marcha pas. Ce fut le début d’une belle entropie qui enchanta Ivan.

Démiurge déchaîné entaché dans le temps
Espaça ses fumées remisa ses rumeurs
Il écoeura public et la bonne franquette
Se réjouira longtemps de son tube d’automne
Ainsi détruit désordonné comme Détroit
Le technologique plomb rumina dans sa rouille
Pervertie assagie du plérome et du luminescent

Ce homunculus se sent parfois si inférieur à son contraire qu’il se considère lui-même, en dépit de toute son intensité de conscience, comme un rat plutôt qu’un homme, - un rat doué d’une intense conscience, mais tout de même un rat.

Il recracha ma carte qui en avait vu d’autres. Ma fée en or remonta des Enfers comme Orphée. Ivan sauta de joie, il ramassa des pièces détachées du grand homoncule, des petits bouts de ses cellules souches et il embarqua la smala. Avec cela il donnerait du fil à retordre aux démoniaques d’en haut. Quelques ennemis parurent mais je les gommais d’un revers de mon texte. Ils disparurent et c’est ainsi que par Ivan j’acquis le nom très envié désormais de Vassili Bookman. La suite au prochain numéro, pardon au chapitre suivant.

***
Résumé de ce qui précède

Le résumé cette fois suit un chapitre, ne le précède pas. C’est la seule remarque, lecteur.

Un ange revenu de tout sans être allé nulle part redescend sur terre. Tout le génie de l’humanité y est dévoré par le commerce, ce chancre du monde, et la satanique dictature des mètres carrés. Dans ce monde sans foi ni loi, l’ange trouve une compagnie de partisans bien décidés à demeurer des bolcheviks en goguette. Il y a donc d’Artagnan, voleurs de m², et son stupide et drôle Mandeville.

Il descend une première fois aux Enfers où il sympathise avec les génies du politiquement incorrect et un dénommé Horbiger, qui comme tous les Nimitz, fait et dit de grosses bêtises. Néanmoins, une redescente aux Enfers, plus difficile celle-là, lui permet de comprendre à quelle sauce l’humanité va être mangée : à coups de chambre à Geist et de poussée des peuplades infernales qui chassent les citoyens de leur logis.

Bien informé par le gnostique rebelle Valentin, notre héraut comprend ce qui se trame. Après avoir libéré Ivan, un de ses petits Gavnuks, de la chambre à Geist, l’ange rebelle, qu’on nomme aussi Gerold, et qui se prend aussi pour le narrateur, revient à lui sur cette terre qui est en enfer.

(à suivre)

4 novembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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