L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXVII - Autre chapitre de vaches maigres : Après l’Enfer, la dystopie commence
par Nicolas Bonnal

Je pensais retrouver ma compagnie au grand complet tantôt. Mais où étais-je, et après quel temps de descente aux enfers ?

Ivan me dit de ne pas m’inquiéter, et qu’il connaissait les lieux, et que le temps du récit était le même que celui de la narration : mais où diable avait-il pu apprendre cela ? Dans ces enfers, cher possesseur, pardon cher lecteur, qui abondent en professeurs quand les autres, les vrais, les politiquement incorrects où nous amusons tous et nous envahissons entre amis, entre la bière et paix, quand les autres enfers donc abondent en génies de la littérature universelle comme on disait au temps où j’aimais visiter la terre.

Ivan avait appris des choses mais il me confirma qu’il avait le droit de ne toucher à rien. Les enfers sont néognostiques en somme, ils ne croient pas à la matière, au moins théoriquement. Mon jeune compagnon me certifia que nous étions tout prêts de la sortie, que je n’étais jamais sorti de l’appartement de mon ami Horbiger (il souligna ce mot avec déférence), qui lui-même avait été annexé par la bande de Morcom.

- Tu crois vraiment que nous ne sommes pas loin ?

- Gerold, puisque je vous le dis !

- Il n’y a rien de pire que de se croire égaré alors qu’on est sauvé...

- C’est ce que je croyais que j’étais dans la chambre à Geist.

- J’aurais dû essayer avec toi, tant que j’y étais...

- On n’en sort pas souvent. Et puis j’ai su qu’elle arrive sur terre. Elle a déjà été implantée sur des gens. Ils vont aussi nous mettre leurs esprits infernaux dans les cosses.

- L’Ecosse ?

- Les cosses, Gerold, les pods. Le corps est un gros tas de viande, je les ai entendus parler, et l’esprit des gens est ailleurs. Dans le Geist.

- Pourquoi t’y ont-ils mis, Ivan ? Parce que tu n’es même pas capable de bien te tenir aux Enfers ?

- Parce que... mais entendez ! Nous sortons ! Nous arrivons ! Orbi...

Nous entendîmes une sorte de bruit puis de discussion. C’était une émission de Geist, pardon de télévision. On parlait toujours des vols des m². Je touchais presque la porte d’entrée de la salle d’exhibition.

Le préfet a décidé de s’attaquer à l’une des racines du mal, à savoir les filières d’écoulement de l’espace, et en particulier des officines d’achat de m² dont certaines sont devenues des receleurs en acquérant des m² volés, lors des braquages ou d’arrachage.

- Arracher des mètres carrés ?

- C’est la méthode Moscoutaires !

- On se meurt où on demeure ! On n’est pas des oiseaux !

Je poussai la porte, et nous entrâmes.

Quelle surprise, lecteur... une armée de bonnes âmes contemplatives, d’esprits de la caverne, d’ennuyés spectateurs, de plantureux consommateurs. Il y avait tous nos amis ou presque. Je commençais à les saluer, quand nous nous rendîmes compte qu’ils étaient comme asphyxiés eux aussi, aspirés par l’écran mystérieux.

Les agents immobiliers m’ont fait part de leurs inquiétudes, qui sont bien réelles et m’ont parlé des conditions d’achat de m² par certains établissements, pas tous, il y a des règles de traçabilité qu’il faut respecter avec des registres, un livre de police, les noms des vendeurs doivent être inscrits.

Je vis Anne-Huberte enfoncée sous Maubert, et Fräulein assoupie quelque part. Les Gavnuks reposaient bien, mais d’Artagnan et Mandeville manquaient à l’appel. Nabookov poussait quelques petits cris impuissants comme si, dormant, il avait fait quelques mauvais rêves. Sa belle épouse était tout aussi calme. Mais Horbiger était absent.

Nous qui aurions tant voulu fêter, en leur auguste compagnie, le retour des Enfers ? Nous étions bien bloqués et toujours pleine gueule, la leçon de télé. Car je n’aurais jamais pensé que les terriens fussent aussi sourds. Et ça continuait. On interviewait un matamore, alors que déjà Ivan s’ennuyait fort, fourbissant toutes ses armes.

Nous lui avons fait prendre conscience de ce problème grave qui entraîne ces braquages de m² et il est urgent d’agir, car ces officines ne respectent plus rien et il est urgent d’agir, car ces officines qui ne respectent rien prolifèrent à une vitesse incroyable.

Je sentis que déjà Ivan se sentait mieux, comme s’il avait compris que la terre se prêtait maintenant à quelque champ d’investigation illégale. Je l’empêchai de nuire aux pauvres Siméon et Superscemo endormis, qu’il aurait bien voulu aspirer au Staubsauger ou réduire à néant. Mais l’autre poursuivait, un vendeur dévalisé de deux m² plus tôt :

80 % de mes collègues ne s’en sortent plus à cause du prix dissuasif du m² et, en plus, nous nous faisons attaquer parce que les voyous savent qu’ils pourront écouler le fruit de leur vol.

Où avaient pu passer nos amis évanouis ? Et les autres, perdus dans leur univers onirique, comment les secourir ? Je les voyais écrasés par un cheval de Troie dissipateur de sommeil : sopor fessos complectitur artus, dit ainsi l’éternel et bon maître ; et j’étais moi-même nargué par leur morgue, aux maîtres carrés, alors que je venais de les braver aux Enfers, et que je les voyais triompher de l’esprit et de la conscience de ma petite troupe.

Je laissais Ivan briser l’écran plasma géant, piétiner quelques anges technoïdes, écoeurer les fils et les pods. Je prononçais avec force quelques bonnes formules incantatoires, et peu à peu je les sortis de leur sommeil.

Je vis d’abord Maubert qui dit : - Je rêvais d’une maîtresse carrée. Puis ce pauvre Sylvain qui nous confirmait cela : - Je rêvais que je remontais dans le temps pour acheter de l’espace.

Fräulein me dit quant à elle qu’elle avait éprouvé de hautes aspirations dans ces Inania regna. Mais quelles aspirations ?

Pierre et Baptiste reparurent sereins, avec leur petite tribu. Anne-Huberte émergea plus débranchée que jamais, et recommença à patiner dans la pièce. Les seuls qui ne parurent ni soulagés ni libérés furent les deux petits Gavnuks. Dès qu’ils virent Ivan, ils crurent à une conspiration plus terrible encore ; et ils se précipitèrent qui sur lui qui sur leurs armes secrètes pour signifier leur retour au grand jeu.

Perestante !

Da, capitan !

- Ecoutez-moi tous. Je n’aime pas donner d’ordres, c’est contre ma fonction d’ange rebelle. Il faut vous purifier l’esprit de vos scories nocturnes. Puis il faut détruire cette salle, l’aspirer même. Enfin, il faut retrouver et libérer Horbiger et les moscoutaires. D’après ce que j’ai compris, ils sont tous enlevés.

- Mais alors, qu’est-ce que tu es allé faire aux enfers ? Normalement, on descend aux Enfers pour sauver l’humanité, non ? Et qui les aura enlevés ?

- En Enfer, j’ai compris qu’il y a une autre origine, non humaine, à tous ces problèmes. Et que l’origine infernale des maîtres carrés n’est pas forcément humaine non plus.

- La terre n’est donc plus habitable ?

- Non. Pas tant que le capitalisme durera.

Le capitalisme est mis systématiquement en scène par le biais d’actes quotidiens : tout (tout !) est payant. Dans un appartement (un "conapt"), le contrat de location prévoit qu’il faut payer chaque fois qu’on veut ouvrir une porte, sortir du lait du réfrigérateur ou prendre une douche. Dans cette société il faut avoir les poches pleines de pièces de monnaie.

- Voilà une information !

Smotritie !

- Quid ?

- Regardez !

Siméon qui ne cessait de naviguer sur des canaux vénitiens ou chinois était opportunément tombé sur une émission de télévision qui traitait des problèmes de réalité. Trois personnages dialoguaient sur les glissements progressifs de l’illusion. L’un d’eux était Parvulesco. Nous reconnûmes Horbiger qui avait renoncé à sa barbe fleurie et légendaire. Il avait l’air d’un bel homme d’affaires teutonique et planétaire. Enfin un troisième larron interrogeait nos deux lascars, lecteur. Nabookov qui le connaissait me dit qu’il s’agissait d’un collègue nommé Michel Cookie. Il n’était pas écrivain, il était radiologue, et comme radiologue, il en savait plus sur les âmes de ses contemporains que tous les écrivains réunis.

Ce fut lui qui attaqua sur la notion d’ubiquité marchande. Il expliqua que le pan capitalisme avait dévoré bibliquement l’espace, que ce dernier avait dévoré le monde.

Je suis Ubik.
Avant que l’univers fût, je suis.
J’ai fait les soleils.
J’ai fait les mondes.
J’ai créé les êtres vivants et les lieux qu’ils habitent ;
Je les y ai transportés, je les y ai placés.

Ubik pouvait alors être cela, cette volonté de faire payer, et cher, chaque m² de la manifestation. Je vis que Superscemo et Siméon dévoraient des yeux l’émission, qui semblait d’ailleurs bien suivie (c’est le secret de telles émissions). Peut-être qu’ils plongeraient dans l’écran pour y trouver de l’or.

Sautez dans l’urinoir pour y trouver de l’or.

Les deux enfants sautèrent. Je les vis, nous les vîmes alors de l’autre côté, aux côtés justement d’Horbiger, qui les salua discrètement. Horbiger au visage rasé, rasé parce qu’il était passé de l’autre côté. Mais dans quelle dimension évoluions-nous ?

Le rasage que nous vous offrons est sans précédent.
Avec la lame Ubik en acier chromé
De fabrication suisse,
Finis les jours des joues qui grattent.

Et j’entendis Maubert me beugler quelques mots, tandis que son Anne-Huberte ne cessait pas sa glisse. Il me dit :

- C’est l’histoire du démiurge, de la SF américaine.

- SF ?

- Science-fiction. La noosphère, la grande théorie. C’est aussi le monde en dégénérescence, le supermarché des gens heureux, je suis vivant et vous êtes morts, l’entreprise multinationale est le plus froid des monstres froids, bonheur glacé de ces oligopoles.

- Réveille-toi Maubert.

- je vais passer de l’autre côté, aussi. Comme Kubin. Comme Lubov. Nous sommes tous le même esprit. La technologie a répandu la noosphère dans tous les esprits. Nous somme Un, nous ne sommes rien, nous ne sommes plus. Nous sommes moins. Deux et deux font quatre milliards. Ils vont pouvoir nous liquider. Vive les maîtres carrés. Du vide cubique, avec des monnaies imaginées !

- Que de maths ! Sacrés Grecs !

- Mon oncle chartreux...

- Vive un hébreu !

- On est bien mort, en 80. Mon Dubedout !

Les graffiti avaient raison. Ce monde est celui de la semi-vie, comme le disaient les distiques.

- Tout se transforme en tas de rouille. La réversion de la matière. Oh, sortir de ce monde en régression où le temps vous fuit entre les doigts.

- Maubert...

- Ce sera la fin des monnaies. On paiera tout en m², à Mumbai, à Shanghai, Curitiba. Tout sera un désert cher, désert de chair.

- Maubert, sois en paix.

Horbiger et les siens continuaient de commenter l’actualité de leur livre. On évoquait la Virtualisation des érotismes, l’émergence de nouvelles Schéhérazade numériques, et l’avènement du tout payant capitaliste, aux bons soins des ingénieurs patriciens et de leurs avocats qui réussissaient à inventer la maison au mobilier payant.

- Tout sera en supplément, docteur. Les télés, la domotique, les artefacts, les pièces électroménagères, et mêmes les portes coulissantes. Chaque service sera payant. La maison n’a rien à offrir. Elle est là pour te faire payer. les maîtres carrés n’ont pas à supporter le poids de ta présence. Tu leur dois juste vingt mille horions, cent mille gros lards du maître, et puis tu crèves. Et puis tu rêves.

- Maubert, c’est toi qui as raison.

Pendant ce temps, dans l’autre espace, Parvulesco préparait une conspiration dans laquelle il voulait intégrer Horbiger.

- La destruction de ton esprit, de tous les esprits, mélasse. Le même rêve pour tous, à très bas prix, la race à prix unique, et le maître très cher, comme cela tous calmés. Avec ce bon vieillissement forcé, la salle d’attente augmente. Time is money, alors payons en temps de vie. De l’espace en plus pour les Enfers, du temps en moins pour les vieillards. Durée de vie diminuera. L’enfer est froid aussi, l’enfer est froid. Refroidissement climatique.

- Maubert, c’est toi qui as raison.

Les autres s’étaient tus, les deux enfants étaient rentrés, passant de leur écran plasma à cette intenable salle des exhibitions, des expositions, des blanchiments, des arrestations. Les autres s’étaient tus, et Horbiger nous avait vus, et entendus. Il se lève alors, quitte le plateau en saluant et prévient la noble assistance qu’il a mieux à faire, sinon à écouter. Le revoilà chez nous, dans la salle de blanchissement de son trop grand appartement.

Sautez dans l’urinoir pour y chercher du mètre carré.

***

Ouf, il était revenu parmi nous. Encore un peu trop dans la matrice, sans doute. Mais je compris alors où pouvaient être pliés mes déplieurs d’espace, mes anti-templiers, mes sacrés moscoutaires. Alors, j’eus de la chance : les Gavnuks réarmés, Fräulein métamorphosée, et Sylvain motivé, décidèrent de partir au combat spatial pendant que je devais mettre fin à la guerre virtuelle en évacuant le faux Parvulesco, le Cookie radiologue et le débat savant.

Parvulesco revenait à sa marotte des qlipoths et de la vieille cabale. Ce serait à Maubert de ranimer Horbi.

Et pendant ce temps, notre monde se désagrège, se replie sur lui-même en ramenant à la surface des phases de réalité anciennes.

- Un peu de violence, un peu de concrétion pour en venir à bout. Revenir sur ses pas, sur ses gestes, sur ses mots, et sortir vifs du labyrinthe à rebours.

- Faire des perles à rebours...

- Et comme à Pearl Harbour, refuser la défaite. Mais bonjour Horbiger. Alors, fini d’errer dans les déserts de Mars ?

Stanton Mick, qui avait proposé un jour de faire construire gratuitement une flotte spatiale permettant à Israël de coloniser les déserts de Mars et de les fertiliser, aurait demandé, et paraît-il, obtenu, un prêt ahurissant d’un montant sans précédent, pour...

- Gerold, mein fou rire ! Tu es revenu parmi nous ?

- Comme toi, lansquenet crochu !

- Tu as rencontré Aguirre ? Il a du être envoyé aux vrais Enfers, lui !

- Non ! Il spécule contre l’horion à Buenos Aires ! Tu aurais pu te manifester, old man.

- Tu étais endormi dans mon coeur et je n’osais te réveiller.

- Mais tu parles comme une petite fille.

- Ces machines qui vieillissent, quel effroi...

- Il n’y a plus rien de rentable que les maîtres carrés. Ils préparent l’extermination de toute activité, bientôt de toute présence.

- Tu ne crois pas que tu exagères ? T’es devenu parano ?

- Je ne suis pas rano, sinon je serais au pouvoir...

- Ou tu serais en Amérique du sud...

- En attendant que les ânes te cherchent pour aller planter des oranges en Crimée !

- Mais de quoi parle-t-il ?

Les paranoïaques - en fait les schizophrènes à tendance paranoïaque - doivent constituer la classe dirigeante ; ils doivent avoir la charge de développer l’idéologie politique et les programmes sociaux... ils doivent avoir une vue générale du monde.

Moi je n’aime pas les paranos. Ce ne sont pas des créateurs, mais des récupérateurs et surtout des systématiseurs.

Des quoi ?

Des gens qui systématisent.

Ce n’est pas tout cela, mais il faut aller libérer Mandeville et d’Artagnan.

Les simples schizophrènes... correspondraient à la catégorie des poètes, bien que certains d’entre eux soient sans doute des visionnaires religieux - comme doivent l’être certains Heebs.

Des quoi ?

Ce n’est pas tout cela, mais il faut aller libérer Mandeville et d’Artagnan.

Les Heebs, cependant, sont sans doute enclins à produire des saints prêchant l’ascèse, alors que les schizophrènes produisent des dogmatiques.

On peut l’appâter avec Kitzer von Panzani. On en construit des clones aux enfers.

Tout le monde veut la tuer celle-là.

La baronne.

La clownesse.

La diablesse.

Ceux qui sont affligés d’une schizophrénie à tendance polymorphe doivent être les membres créateurs de la société, ceux qui amènent les idées nouvelles.

Ce n’est pas tout cela, mais...

Avec joie j’apprenais que mon équipe de sourds était de retour. Ce fut Baptiste, le clochard quechua, qui me tira de cette torpeur de bienheureux (à moins que le bienheureux soit un hyperactif de l’intelligence, c’est possible aussi) par ces alertes propos dialectiques et richement dotés en informations :

Ils ont été serrés pendant leur sommeil. On les a enfermés et roulés dans un local.

Roulés ? Comme des tapis ?

Dans des tapis plutôt. En réalité, on les a roulés dans des m² de sol à configuration de linoléum, c’est plus simple. De plus en plus de gens sont ainsi comprimés. Quand je prenais le métro, jadis, je comptais les pieds aux heures d’affluence. J’en voyais 20 au m² parfois.

D’après un rapport sanglant de la cour des comptes, la SNCF a préféré investir dans les lignes TGV, plus rentables, que dans le Transilien, son réseau de trains de banlieue Parisienne, trains circulant désormais avec 11 % de retard en moyenne. Avec des pointes à près de 20 % pour les RER B (37,1 % sur le tronçon Robinson !), A et D, dans l’ordre...

Ce qui nous impressionne, Pierre et moi...

Oui, Baptiste, tu t’y connais en tentes n’est-ce pas ? Alors pourquoi tu ne t’appelles pas Paul ?

Et pourquoi pas Popaul ? Lâche-moi Maubert, va retrouver ta greluche, elle roule des patins dans la galerie de glace, elle...

Taisez-vous, que signifie cette altercation superficielle, gratuite et sans fondements, susceptible de compromettre toute l’opération ! Poursuis, Baptiste !

Il y a trois salles où ils peuvent être. Ils peuvent encore se manifester en nous reconnaissant, ce n’est pas trop tard.

Sire, sinon, nous ne pourrions utiliser un des chiens de Kitzer...

Pardon ?

Tu disais donc que vous viviez dans le métro à vingt par mètre carré ?

Oh ! Oui, plusieurs heures par jour, plusieurs mois par année.

Il faut dire que les rames ont 25 ans d’âge en moyenne, et que le plan de remplacement des anciens wagons métallisés "petits gris" n’est toujours pas achevé, alors qu’en dix ans le nombre global de voyageurs en Ile-de-France a crû de 20 % !

C’est là que tu te rends compte que tu voudrais être soldat, pirate, n’importe quoi.

Toi, soldat, Baptiste ?

Etre logé dans une caserne, en voilà des m² de générosité et de gratuité. On comprend pourquoi ils font disparaître les armées...

Les ordres religieux aussi. Eux préfèrent se faire égorger que de renoncer à leur piaule.

Et là, comment font-ils ? Avec l’écran, pour vous aspirer.

C’est du plasma empathique. Pour capter ton attention, favoriser ta connexion. Ton esprit est capté et hop ! ton corps astral passe de l’autre côté.

Connexion, en hébreu, c’est possession. Ils possèdent ton esprit, ils te le mangent. c’est le cerveau planétaire anthropophage.

Vivement les camps de déconcentration !

D’accord, Horbiger, d’accord...

Et comme cela ils peuvent manger ton esprit. Ton esprit absorbé.

Poursuis.

C’est ce que faisait un présentateur, Jory. Ils l’ont très bien payé car il dévore l’esprit. Un jour il l’a dit.

Il y a longtemps que je le fais, avec des tas de gens en semi-vie. Je mange leur vie, ce qu’il en reste. Il y en a très peu dans chaque personne, alors il me faut beaucoup de vies.

Les gens en semi-vie, ce sont qui vivent dans les moratoriums ?

Moratoria te salutant !

Pas seulement ! Ceux qui vivent aujourd’hui, tout simplement. Que l’on connecte, que l’on transplante, que l’on transporte. Ceux qui se branchent. Ils sont au choix soit distraits soit détraqués.

Même racine : de-trahere. Ils ne savent pas s’ils sont vivants !

Alors pourquoi bouger pour eux ?

On se mettra en marche, en mode révolution par goût, tout simplement. Une révolution romantique, façon Byron, façon Dandy, pas vrai Gerold ?

Regardez !

***

Nous vîmes alors arriver une belle ronde de nuit, Mandeville, d’Artagnan en grande tenue, flanqués des petits Gavnuks en armes et d’une Fräulein plus martiale que jamais.

Nous sommes tombés sur un autre clone de Parvulesco. Il a voulu nous parler encore de culture. Mais quand j’ai entendu parler de Kultur...

Je sais, meine Liebe, tu sors son Staubsauger.

Orbi, meine Liebe, où étais-tu passé ?

Ach, j’avais franchi le mur des apparences, j’étais de l’andere Seite. Mais comment vont nos amis...

Horbiger !

D’Artagnan !

Mandeville !

Gerold !

Tout le monde se congratula quelques instants, ce qui prit en on conviendra quelque temps. Je constatai que mes vieux amis étaient quelque peu altérés. Ils avaient dû être fatigués d’avoir été ainsi roulés par les maîtres dans la farine, tel des tapis volés. Les Gavnuks étaient par contre en pleine forme, échangeant des informations secrètes avec leur ennemi de la veille, Ivan Mudri, réintégré dans leur petite société des nations. Je regardai la douce Fräulein, me demandant si elle était toujours éprise de Horbiger, et si elle n’était pas susceptible de commettre quelque folie avec son Staubsauger. Rameau lui-même vint, et se mit à composer une sarabande intitulée les retrouvailles et un rondeau remarquable sur les amis dispersés. Tout semblait bien comme avant. Nous étions plus fédérés que jamais, huguenots résistant à l’empire des maîtres carrés qui ne manquerait pas de contre-attaquer. Il fallait mettre au point notre plan de bataille. C’était conter sans Mandeville.

- Il nous faut mettre au point un plan de bataille.

- Au poing un plan de ma taille ?

- Tout laisse à croire que durant notre absence, et la mienne en particulier, puisque tandis que je n’étais pas là, vous, vous étiez là, mais aussi ailleurs, et comme dépossédés de vous-mêmes, inhabités...

- Dynamités ?

- En quelque sorte, Mande vil, en quelque sorte...

- Oh ! je vous en prie : assez de vils, assez de ruches et moqueries !

- Pan dans le mille !

- L’ennemi donc a progressé. Les prix ont explosé, les gens sont chassés des villes.

- Ils sont mandés des villes !

- Et ils se sont soumis.

- Ou je n’ai pas compris : des soumis et des hommes !

- Il n’y a qu’un seul Dieu, ce Dieu c’est le marché. Heil marché !

- Suffit, Horbiger ! Ou on t’envoie de l’autre côté, parler culture avec le faux Parvu Lascaux.

- Lui voulait le grisbi !

Nein, pitié ! Je préfère le front de l’est.

- Je fais préparer une nouvelle arme secrète.

- Oui, Fräulein.

Tout le monde se tourna vers elle. Je n’étais pas mécontent de cette subtile captation sinon d’héritage du moins d’attention. Mandeville et Horbiger m’essoufflaient déjà. Mais déjà Fräulein Von Rundfunk, heureuse en machines, malheureuse en amour, fidèle en amitié, adorée par ses élèves Gavnuki, disciple du raseur von Braun, nous tenait ces propos techniques et chamaniques, je dirais même lecteur, techno chamaniques. Elle brandissait un modèle très secret de Staubsauger.

- Ceci est un modèle que j’ai dessiné chez Siemens.

- Chez si mince ?

- Qu’on le débranche !

- Mandeville, stop !

- Mais c’est une maquette.

- Une moquette ?

- Je pense pouvoir fabriquer un modèle géant d’aspirateur V7, le Staubsauger Golem VI, qui pourrait aspirer tout ce qui nous embarrasse.

- Merveilleux !

- Fräulein ! Vous êtes un génie.

- Simplement, il faudrait des conseils, des conseils du grand von Braun pour certains problèmes techniques de turbine.

- Turbine or not turbine, pas vrai Mandeville ?

- Ah bon ? Je ne comprends pas l’illusion...

Ich habe la soluzion.

- Toi, meine liebe, tu as la zolution.

- J’ai toujours la soluzion. Ecoute, quand je discutais avec l’autre clown de géopolitique transcendantale (alors qu’il n’y a qu’une seule grande Allemagne, nous le savons tous, de Brest à Vladivostok), je l’ai vu.

- Qui ?

- Lui.

- Von... ?

Ya. Et entendu. Tu n’as qu’à passer sur l’écran plasma empathique et tu le verras et entendras. Le temps nous presse.

Fräulein n’hésita pas. Accompagnée d’Horbiger, elle se retrouva à l’écran, en pleine discussion télépathique ou téléphonique avec von Braun, qui lui prodiguait les meilleurs conseils. Elle était entourée par Iva, Siméon et Superscemo qui discutaient activement avec le vieux magicien de la technique allemande. Nabookov et Maubert regardaient avec intérêt cette émission, sans doute la première qui captât ainsi leur attention.

- Elle est belle, hein ?

- Qui, Fräulein ?

- Mais non, Nabookov, la technique allemande...

- En tout cas, elle semble heureuse avec son inspirateur. Je n’ai pas dit avec son aspirateur, Mandeville, je n’ai pas dit avec son aspirateur. Au fait, d’Artagnan, on ne vous entend guère...

- Ah bon ?

- Vous êtes devenus sourds ?

- Pardon ?

- Deux sourds à zéro. Les moscoutaires ont toujours raison. Il est vrai que vous avez été roulés dans la farine...

- J’adore voir les copains à la télé.

- Les potins à la télé ?

- Ce qu’elle dit là n’a rien de proustien. C’est même très technique.

- C’est même très ethnique. Un axe germano-russe, il ne manquait que ça.

- Qu’allaient-ils faire dans ce panzer ?

- Qui, les petits russes ? Le piloter, bien sûr. Le char Kombat contre le mortal kombat de nos yankees vénérés.

- Fräulein et Horbiger ont l’air heureux ensemble cette fois.

- Oh, écoutez-le...

Horbiger termina promptement et revint parmi nous. Fräulein poursuivait ses très techniques conversations avec son vieux maître génial. Plus jeune et plus radieux que jamais, comme si lui ne dégénérait pas, alors que tout dans ton beau monde lecteur ne fait que le faire depuis Ubik et tuttaquo. Son accent tudesque avait repris des forces après sa passionnante discussion.

- Ch’adore passer d’un blanc de réalité à un autre.

- Cela renforce ton accent, en effet.

- Che fiens t’afoir une très bonne idée. Pourquoi ne pas créer un Ordensburg ?

- Un ordensburg ?

- C’est un monastère.

- En pleine capitale ? Quelle idée !

Wunderbar ! Continue, Horbiger...

- Il faut stocker nos énergies, et le produit de nos larcins.

- Tous nos tapis volés !

- Il faut une chaîne d’énergie gardée par des prêtres consacrés. Et qui ne diminue plus. Nous stockerons tous nos sols, toutes nos pièces, toutes nos forces.

- Une chaîne de monastères... mais quelle idée !

C’étaient les habituels pirates, intermittents des mètres carrés, comme d’Artagnan, Pierre ou Baptiste qui semblaient les plus enthousiastes.

- Nous travaillons, nous trimons, nous perdons. Là, nous pourrons conserver et faire prospérer le fruit de nos larcins. Nos gains de terre.

- Un bon gros Ordensburg au centre de la Cité.

- Un monastère, Orbi, un monastère. On se croira au moyen âge.

- Un nouveau temple ? Gare à Philippe le Bel !

- Philippe qui ? Le label ?

- Je pense qu’on pourrait leur envoyer Mandeville à la télé, il les rendrait tous fous.

- Un ordre pur avec sa règle et sa rigueur. Et je le nommerai Altiplano. Ou bien région condor.

- Légion qu’on dort ? Et pourquoi pas Crimée et châtiment ? Voyage au centre de l’éther ? Mon compas ?

- Attendons de voir. Mais l’idée est très bonne. Pour l’instant, nous devons nous tirer de ce lieu maléficié. Il nous en faut partir, Orbi, car il a été corrompu par tes alliés saxons d’hier. Et nous allons tous aspirer. Attendons le retour des Gavnuki et de Fräulein.

Celle-ci paraissait ravie de sa communication ingénieuse et brillante. Elle faisait plaisir à voir, se mettait même à rire au raseur von Braun. Je sentis quelque jalousie dans le regard de Horbiger. Je décidai de rappeler Superscemo et ses compagnons. Ils arrivèrent car les discussions trop longues ennuient jusqu’aux doués petits russes.

***

Alors nous commençâmes notre opération de repli stratégique. Nous allions emporter ce sol pour le purifier et l’utiliser comme soubassement pour notre monastère. Ce serait l’opération Tchernoziom. Nous usions les Staubsauger dont nous étions déjà en possession, en attendant la venue de Fräulein avec son somptueux nouvel artefact. Seul d’Artagnan semblait se plaindre. Il ne se trouvait plus pirate, mais pillard ; plus mousquetaire, mais mercenaire. Mais il faut bien faire parfois preuve d’un peu d’esprit systématique. Et cette accumulation primitive nous en donnait l’occasion. Horbiger choisissait déjà sa tenue et son titre, tout en continuant de se plaindre du rire aux éclats de son ancienne promise.

Il faut quand même dire, et Horbiger ne le fera pas, que l’intuition de l’ordre, du monastère, si bonne au demeurant, et destinée à faire de nous des demeurants, non des errants, prélude à de toutes autres tribulations, que l’intuition de l’ordre dis-je, lui vint de Parvulesco entrevu et entendu de l’autre côté de l’écran. Le vieux sage bizarre, le bon gros mage gnostique avait ainsi énuméré ses billevesées métaphysiques en quelques grandes lignes. La conspiration revêtait une aura particulière, car elle serait cette fois, soumise à l’impératif catégorique et martial des mètres carrés. Imagine-t-on pouvoir créer une conspiration plus magique et efficiente qu’un monastère en centre-ville, au siècle des mètres carrés ?

Or, en tant que tel, le père Ioan Culighin, ou Strannik, devait servir de levain de culte occulte à la constitution, à la montée et au bref épanouissement de ce qui allait être le groupe du couvent Antim, lequel, dans ses cercles intérieurs, se faisait appeler du nom secret du Buisson Ardent. Cela, en sachant que la doctrine orthodoxe des commencements tenait le Buisson Ardent pour une figure prophétique cachée appartenant à la théologie propre de la vierge Marie, qui, tout comme le buisson ardent, recevant en lui, indemne, non consommé, le terrible feu du Dieu Vivant, elle aussi allait devoir donner asile, dans son corps humain, terrien, au Logos vivant, sans que celui-ci n’en fût détruit, rubus arderet et non comburetur.

- Le couvent du Buisson Ardent, cela te dirait comme titre, Horbiger ?

- J’y penserais toujours. Mais rien ne vaut région Condor.

- Un con dehors ?

- Tais-toi et aspire, Mandeville.

- Et tous rêvons subtils de pouvoirs monachiques édifiants.

Ceux qui, au seul nom de Dieu, sauront tout supporter, jusqu’à la fin et au-delà, seront changés en des puissances actives, et recevront des ailes comme des aigles, ils suivront leur travail sans connaître la fatigue, marcheront devant eux sans que la faim ne vienne les affaiblir, s’élevant de hauteur en hauteur, et Dieu se montrera à eux dans le Sion de sa plus secrète sagesse et des visions qui se tiennent sur les sommets suprêmes.

La verve de Parvu nous avait convaincus. Nous rayonnions d’extase, convaincus - surtout les autres, car moi, lecteur, je suis un ange - d’être des initiés à venir.

Fräulein venait enfin de quitter von Braun, la salle de télévision, et elle nous avait retrouvés de ce côté-ci de l’écran ou du miroir. Elle était rayonnante elle aussi et ne jeta pas un seul regard à Horbiger. Elle irradiait du feu, de la glace, de la colère froide, de la beauté aussi. Elle nous intimidait presque, notre belle teutonne.

- J’ai résolu grâce à mon Meister les ratsel, pardon les énigmes de l’univers.

- Tu feux tire ton maître chanteur de Camembert !

- Je vais donc pouvoir concevoir et réaliser sous peu le Staubsauger suprême. Nous commençons à déplier leur espace.

- Ils l’ont fait, Guillerette (je l’appelai par son prénom français pour la ramener à de plus humaines, plus prosaïques proportions), et je crois qu’ils ont bien travaillé.

- Il faut à tout prix me garder ma chambre à geist, pour que je puisse parler à mon vénéré professeur.

- On peut l’emporter ?

- On va voir. Sinon, il faudra la laisser.

- Mais Fräulein, il faut emporter cet endroit. Il est maléficié, comme tu sais.

Nos amis revenaient, faisant grand bruit. Mandeville et d’Artagnan avaient retrouvé de leur allant de leur dynamisme.

- Nous avons démonté deux hectares...

- Et terrassé les maîtres carrés ! Avec cela, nous pourrons ouvrir un grand monastère, une chartreuse de l’Altiplano...

Mais l’heure est grande et belle où se saisir à neuf. Il fallait donc entamer l’ultime discussion avant la création de notre ordre et de ses royaux secrets, lecteur.

- Qui sera notre Jacques de Molay ?

- De mollet ?

- De mots laids ?

- Oh, les sots !

- Les seaux !

- Gerold, serez-vous...

- Notre nouveau...

- Grand maître...

- Nous lirez-vous nos règles ?

- Non, je serai le supérieur inconnu initié invisible !

Da, capitan !

- Comme grand maître, je propose Horbiger !

- Horbiger et paix !

- Bière et paix !

- Tu es bière et sur cette bière je bâtirai mon embyrrhe !

- Des secrets, des codes d’accès !

- Des codes de fusées !

- Des opérations barbe à papa !

- Barbe te rossera !

- Le droit à la retraite ! Les statuts !

- Les intermittents du spectacle ! Le ticket scolaire !

- Les droits de la femme !

- De la Fräulein !

- Mes amis, nous nous égarons ! Tempérons notre ardeur !

- Altérons-la plutôt ! Du bon vin Guillerette !

Guillerette nous mena quelques bons pots de vin, et des boissons gazeuses - à Geist, donc - pour les petits. Ils faillirent s’asphyxier. Puis nous fermâmes la boutique : il était temps en effet de s’affairer, de s’aérer plutôt, après ces innombrables voyages aux enfers.

Le plus drôle, lecteur, fut la fermeture de ce haut lieu, de haut château, où nous avions tous failli perdre notre âme. Fräulein et les Gavnuks avaient réussi à froisser l’espace du très bas, à l’annihiler et le réduire, c’est le cas de le dire, à peau de chagrin. Nous devions même partir, la pièce encore épargnée devant servir de sas d’évacuation pour tous. D’Artagnan euphorique, d’Artagnan enfin retrouvé, scella la porte et le destin.

Il fallait savoir maintenant où déplier notre espace, à nous templiers des temps très postmodernes, et quelle surface occuper, pour déclencher notre guerre sainte, notre très chère croisade contre ces diables de maîtres carrés ; après quoi nous pourrions ouvrir d’autres pièces de musée, d’autres commanderies, et dévorer, manger enfin leur gras espace.

Lève-toi et mesure le temple de Dieu, l’autel et ceux qui y adorent. Mais le parvis extérieur du temple, laisse-le en dehors et ne le mesure pas, car il a été abandonné aux Nations, et elles fouleront aux pieds la ville sainte pendant quarante deux mois.

(à suivre)

11 novembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page