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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXVIII - Chapitre autre : à la recherche de l’espace perdu (une fois...)
par Nicolas Bonnal

Imagine lecteur que tu te retrouves à l’air libre, après un long séjour aux Enfers, dans les bureaux, dans les couloirs, mais que ne t’y sentes pas, libre.

Imagine que cet air soit vicié, possédé, maléficié, et cerné. Dans le monde de tes maîtres carrés venus des Enfers et des ténèbres extérieures, rien n’est gratuit, tout devient cher, chaque centimètre, pouce, pied, mètre d’espace représente du temps, représente du travail, et intensif, et long, le travail de toute une vie. Il fallait à ton grand-père dix ans pour se loger, il en a fallu quarante à ton père, il en faudra cent à ton frère, à ton cousin, à ta femme divorcée, et peut-être deux mille à tes petits-enfants. Et c’est comme ça, parce que tu te laisses faire, c’est comme ça parce que tu ne te bats pas.

L’air avait bien changé, boulevard des Germains. L’agence d’Horbiger était toute fermée, et, le temps de trouver le lieu où nous pourrions entreposer nos précieux mètres carrés n’était pas encore venu. Cela donnait lieu - si j’ose dire - à de complexes et programmatiques disputes entre les nôtres, comme dirait Parvu dans sa grotte de Lascaux. Pendant que les Gavnuki et Anne-Huberte faisaient du squared foot shopping (ils volaient des pieds carrés aux rares touristes yankees qui passaient dans la rue), nous devisions ainsi, de philosophie spatiale, de forces spéciales et de demeures philosophales. Drake nous avait enfin rejoints après une longue absence.

- Je ne comprends pas... Si on a volé des mètres carrés, que cherchons-nous dans la rue ?

- Nous cherchons à nous loger.

- Mais si nous avons des mètres carrés ?

- Nous cherchons à les placer.

- Mais si nous avons des mètres carrés ?

- C’est vrai quoi, il a raison, Mandeville, nous pourrions les dérouler là, et puis voilà...

- Sans citer Kant, Spinoza, res cogitans, res extensa, et tuttaquo...

- Pierre de Serbie, Kaufman et Broad...

- Nous devrions établir une distinction entre l’espace et la pierre.

- Mais nous devons investir dans la pierre !

- Oui, il faut investir dans la pierre !

- Mais non, gentlemen, il faut investir la pierre.

- La pierre, dirait Audiard, elle ne trompe pas !

- Et remplacer leurs mètres carrés par nos mètres carrés ? je ne comprends rien, moi.

- Non, il faut avoir de l’étendue, au sens aristotélicien...

- platonicien...

- cartésien...

- spinozien...

- einstenien...

- Laissez-moi parler, bande d’ignares, il nous faut de la res extensa pour vouloir étaler nos mètres carrés.

- On va s’étaler, oui !

- Mais que voulez-vous faire ? Etaler vos m² au milieu des tarantass ? Et bien essayez !

- Et bonjour le bruit !

- La pollution !

- Les accidents de la circulation !

- Donc c’est bien ce que je dis...

Ce disant, lecteur, j’élevais la voix, et dominais la situation de toute ma taille qui avait bien crû durant mon séjour aux affaires.

- Il nous faut un terrain vague, espace poétique, espace littéraire quoi, pour nous jucher de notre mieux et aplatir notre avoir. Alors nous aurons le plus grand espace littéraire de la Patagonie occidentale...

- Et boréale !

Ach ! Hyperboréenne, oui !

- Je connais un très beau terrain vague où nous pourrions nous établir, c’est rue Christine de Pisan. Tout près de la GLNF...

- Près de gèle en nef ?

- Mandeville !

- Mais je suis toute ouïe, mais je suis toute ouïe...

- Nous y sommes, nous y serons tantôt, grâce à ces tarantass, et notre ami Charon.

Mais pendant que notre joyeuse compagnie cheminait dans la rue, nous croisions de rares personnages, presque tous clochardesques. Il faut dire qu’il faisait grand froid, vingt degrés de zéro, comme dirait Ségur, et que ne voyions que de rares passants s’activer dans la rue. Il me semblait entendre Bardamu qui de sa voix lugubre, semblable à celle du Zara ouste, nous disait, comme au Natal :

- La vérité de ce monde c’est la mort, la vérité de ce monde c’est la mort...

- Le maure ? La vérité de ce monde c’est le maure ? c’est bien cela, barre d’émus ?

- Pas tout à fait, Mandeville, pas tout à fait.

- On devrait lui coller une amende chaque fois qu’il nous en sort une, comme ça on verrait s’il est dur d’oseille !

- Tu es dur, Maubert. Dur d’oseille ! Et pourquoi pas le priver de mètres carrés ?

- Déjà que vous me privâtes, moi, de maîtresse carrée...

- Oh ! Mandeville...

- Et le chihuahua moi m’adorait quoi. Ouah Ouah...

- Oh ! regardez !

C’était Superscemo qui faisait une danse de sioux autour d’un grand homme immobile dans sa guérite : il venait de gagner deux mètres carrés au loto, c’était écrit dessus. Je rappelle lecteur que nous sommes boulevard des Germains, c’est fantastique lecteur ce qu’on y peut trouver pour cinquante mille horions le mètre.

Je m’approchais de cette étrange statue de cire et je reconnus notre cher...

- Jean des Maudits ! Est-ce bien vous !

- Hé hé... oui, c’est bien moi.

- Mais que vous est-il arrivé ?

- Ma femme, mon adorable épouse...

- Violette, c’est bien ça ?

- Comme vous y allez ! Oui, c’est bien ça. Elle m’a mis dehors avec en tout et pour tout dix mètres carrés.

- ... que vous n’avez pas gardés ?

- Non, mon fils aîné en avait besoin pour faire ses études et se loger en capitale anglicane, dites, hé, hé, de l’église persécutée, hé, hé...

- A l’ombre ?

- Ah oui, ici l’ombre, et à l’ombre on a besoin de beaucoup de mètres carrés.

- Il faut être très riche là-bas pour y vivre plus mal.

- C’est la clé du mal néolibéral. Pour vivre mal payez plus cher.

Pour vivre mal payez plus cher. Pour vivre mal payez plus cher. Pour vivre mal payez plus cher.

- Et donc hé, hé, je suis un peu ici, un peu là... C’est très bon pour mon métier de petit soldat de plomb, notez.

- Vous devriez aller à Montmartre, champion de jeûne. Vous y rencontreriez des artistes de la vie comme vous.

- Vous croyez, monsieur Maubert ? En tout cas j’ai eu de la chance au loto, hé, hé.

Ce pauvre Jean des Maudits avait l’air plus hébété que jamais, hé, hé. Je décidais de l’aider, o yeah. Mais cela ne se fit pas sans encombre, car mon specteur était toujours dans l’exercice de ses ponctions. Et cela éveillait les soupçons de mes compagnons, naturellement. Car si la fourmi n’est pas prêteuse, la Sieg Heil, pardon la cigale l’est encore moins.

- Vous viendrez avec nous, Jean des Maudits. Je ne peux pas vous laisser là.

- Quoi ? Mais c’est un specteur.

- Tu ne vas pas, Gerold, faire le généreux avec nos maîtres carrés ?

- Tu veux dire, mon bon d’Artagnan, avec les maîtres carrés que vous avez volés ?

- Comment, violés ?

- Comment, Deville ?

- Très drôle, ah, ah, très drôle !

- Quant vous aurez fini votre drôle de brame, nous pourrons discuter enfin.

- Jean des Maudits, vous bossez toujours pour eux ?

- Je bosse fort même, hé, hé, et je m’en porte plus mal.

- Et bien démissionnez et venez bosser pour nous. Sauf si...

- Sauf si vous pensez qu’en tant qu’Insider, qu’infiltré n’est-ce pas, vous pouvez nous être plus utile à l’intérieur.

Ach, Ich glaube nicht.

Bitte, Horbiger ?

Ich weisse nicht.

Bitte, Horbiger ?

Ich wille nicht. Zes maîtres carrés comment à me gazer les couilles.

- On dit casser les couilles Horbiger.

Ich weisse nicht. On a bien vu aux Enfers et ailleurs. Ce sont des nullités. Ils ne fonctionnent qu’à cause de la nullité, de la soumission et de la distraction de tous les terriens.

- C’est vrai.

- Ce n’est pas tout à fait vrai. Ils peuvent bombarder l’Allemagne aussi. Ou envahir la Grenade. Ou séquestrer quelques milliers de terroristes.

- Ils sont nuls. Ils ne sauraient même pas lancer un V2 dans l’espace.

- C’est vrai.

- Ni construire un char Tigre, ni lancer 200 divisions contre les Rouges.

- Encore plus vrai.

- Donc, écrasons-les. Si on a toutes les infos sur eux dans Wikileaks, on n’a pas à savoir grand-chose d’eux. Ils n’ont rien à cacher. Donc on garde JDM avec nous.

- Oui, Horbiger.

- Et on lance l’opération Barba rossera.

- L’opération Barba rossera ? Orbi chéri, meine liebe, tu es wunderbar.

Ya, ich weisse. Dorénavant on m’appellera Jean-Sébastien Wunderbar. Qui m’aime me suive. Tu viens, Jean des Maudits ? je te donnerai mille m² pour toi et ton fiston.

- Merci, Mein Herr.

Ya wohl, Mein fou rire !

Sieg Wunderbar !

- Silence, les Gavnuks !

- Mais Horbiger, je pensais que nous avions une direction collégiale...

- Il n’y a qu’un seul fou rire prinzip !

Et c’est ainsi que nous emmenâmes Jean des Maudits à notre suite, et ce malgré l’opposition virulente des plus bohêmes et rebelles d’entre nous. Superscemo, qui allait toujours devant, me demanda de presser les opérations. Il voulait toujours plus.

- Gerold, je veux fonder ma favela.

- Tu veux une favela, toi ?

- Il veut toujours une favela, lui ?

- Une vraie favela, pas une favela amara.

- Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir dire ?

- Au centre capitale, moi pouvoir gérer centre favela tentes.

- Articule, Superscemo.

I want to go to the zoo!!!

C’était Siméon, qui ne s’était pas manifesté depuis longtemps parmi nous, du moins verbalement ou vocalement, c’est selon. Lui parlait de zoo.

- Il parle de zoo.

- Ce n’est pas si sot.

- C’est l’ami de Superscemo.

A lot of animals, mainly mammals are dead. Or disappeared. In the nature.

- Il dit que les cages sont vides !

- Que les gages sont bides ?

- Horbiger ! Mais si les cages sont vides, on pourrait... investir le zoo !

- Je connais l’affaire. J’ai déjà connu des terriens, même fortunés, qui vivaient dans un ancien zoo. Bonne affaire immobilière et peu de convivialité factice. Idéal pour les anthropophobes.

- Pour qui ? Pour les anthropophobes ! Mais laissez-moi vous expliquer.

- Vivre dans une cage de zoo, le nouveau mythe de la caverne.

Ruhe, Maubert. raconte, Jean des Maudits.

Ya, Mein Herr.

***

Et Jean des Maudits compta ainsi sa visite au zoo à la noble assistance :

J’allais sous le ciel muse et j’étais ton féal. C’était dans mon jeune temps, j’aimais beaucoup me rendre dans un zoo où je sympathisais avec les animaux, comme tout sociopathe. J’avais jeté mon dévolu sur de jeunes capucins, les singes, pas les religieux, et je m’intéressais aux moeurs et à l’esprit de ces prodigieux primates. Je nouais avec eux des dialogues muets ou pas, je les nourrissais discrètement, j’en retirai même des informations. Ils sont si instruits, et ils recevaient la visite de maints princes et de maintes princesses. C’est au cours d’un soir bien triste que m’arriva l’aventure que je vais conter : il n’y avait plus de capucin, il n’y avait plus même de singe. Je me trouvais bien seul, même chez les animaux (on a l’habitude d’être seul chez les hommes, a dit un esprit célèbre).

Je déambulais donc, c’est le cas de le dire, me prenant à rêver au jour peut-être plus très lointain où toutes les cages seraient vides. Cela ne signifie pas pour autant que les savanes et forêts seront gorgées de bêtes... Imagine-t-on un zoo, pardon un jardin animalier vide, un parent de ville fantôme ? Un monde où l’animal aurait complètement disparu de notre environnement, comme on dit, alors que même les animaux domestiques ont tendance à se raréfier ?

C’est là que m’attrapa une voix assez forte :

- Vous auriez l’heure ?

- L’heure ? Pardon ?

- Je suis là. Derrière vous. Dans la cage.

Je me retournai : il y avait évidemment une cage, et dans cette cage un homme. Oui, un homme, pas un employé du zoo. Un homme qui vivait dans un zoo, dans une cage.

- Pardon... Je... Vous vivez ici ?

- L’heure...

- Oui, il est, il est... Six heures moins le quart...

- Ridicule, cette manie de regarder l’heure sur son téléphone portable. Le temps, ce n’est pas de la communication, tout de même.

Mon interlocuteur était bien humain, même si je dois dire qu’il était un peu particulier (mais tous les humains ne le sont-ils pas ?) : il portait d’énormes lunettes de verre fumé, il avait noué ses longs cheveux blancs derrière sa tête (cela s’appelle un catogan, me dit-il plus tard), il était élégant et vêtu de couleurs vives, comme une saxifrage. Et surtout, il parlait vite et nerveusement, avec un fort accent allemand ou tudesque, comme on dit chez moi. Enfin il semblait avoir raison sur tout et ne supportait pas la contestation.

- Pour répondre à votre question, oui, je vis ici depuis quelque temps... c’est le dernier endroit de cette côte d’usure où l’on est un peu tranquille... Les animaux, quand il y en a, ne parlent pas, ils vous laissent tranquilles, et ne passent pas leur temps à vous photographier avec leur téléphone jetable (je compris télé faune...)

- Oui et en plus, vous ne payez pas très cher...

- De loyer ? Vous êtes bien français, vous, rétorqua-t-il en renforçant son accent très germanique. Evidemment que je ne paie rien... Quand je pense à tous ces idiots en face qui paient des fortunes pour vivre dans des clapiers...

- N’exagérons pas, ce sont des immeubles de luxe...

- Pouah ! Laissez-moi rire...

Je décidai donc de le laisser rire. Quand il eut terminé, nous pûmes poursuivre notre conversation. Je me cachai quelque temps pour éviter de devoir sortir trop tôt du jardin animalier, qui n’était plus si animalier d’ailleurs. Et je continuais de questionner mon intrigant ami, à qui il fallait ne jamais poser de questions stupides (or la civilisation médiatique nous aura appris à ne poser que des questions stupides, d’ordre phatique comme on dit).

- Mais, ils ne vous manquent pas ?

- Qui, les voisins de palier ?

- Non, les singes...

- Non, ils vont revenir. Eux ce sont des vrais maîtres, vous savez. Vous avez lu Kleist ?

- Kleist ? (ce fut une de mes questions stupides)

- Heinrich Von Kleist. Dans scène (je compris zen) de la vie des marionnettes, il explique très bien l’incomparable supériorité des animaux sur l’humanité. Eux sont encore dans le monde vrai, vous comprenez ?

- Oui, oui.

- Et capables d’exécuter des gestes parfaits. Lui prend l’exemple d’un ours dressé à l’escrime, et qui est un adversaire incomparable (je gompris ingomparable).

- Donc pour vous les animaux sont des modèles ?

- Ils ont les modèles de l’origine. Vous voyez les perroquets.

- Ah ça je sais ! ce sont les oiseaux de l’amour en Inde !

- Et pédant avec za (pour ça)... Bien sûr, tout le monde sait cela. Il y a même un conte médiéval qui se nomme le chevalier au papegau.

- Au pape quoi ?

- Au papegau, ignorant ! Au perroquet ! Et c’est le perroquet qui souffle ses paroles d’amour à votre roi Arthur. Et ici, je vois tous les jours des preuves d’amour éternel entre ces psittacidés ; non, ce sont des modèles à suivre vraiment... Et ils font d’excellents parents aussi...

- Vous êtes donc misanthrope ?

- Quelle misanthropie ! je suis anthropophobe, je ne peux plus piffer l’humanité, je veux vivre avec les animaux.

Je n’osais lui demander ce qu’il nommait anthropophobie, certainement quelque chose de très grave et de très misanthrope. Mon ami aurait voulu être un elfe, et il se retrouvait au zoo.

- Mais dans ce cas-là, pourquoi n’allez vous pas vivre dans la selva ?

- Pour me faire bouffer par les moustiques ? Vous êtes fou ou quoi ? Je suis très bien à X ! Et je continue de travailler ici...

- Ah vous... ?

- Oui, je travaille dans le vêtement.

- Pourtant, nos ancêtres au jardin d’Eden...

- Je travaille pour dissimuler la laideur de l’homme et le revêtir de splendides tenues mythologiques... je suis le fameux Karl Jetlag, ajouta-t-il avec un ton de diva...

Un bruit humain retentit. Mais ce n’était pas encore cette fois un employé du jardin animalier. Plutôt un autre pensionnaire.

- Oui, je ne suis pas tout seul dit mon nouvel ami.

- Il y a d’autres ?

- Bien sûr ! Ce haut lieu va devenir un phalanstère, que dis-je un monastère... Nous serons bientôt au complet ici, tous anthropophobes d’élite et de haute extraction...

- Et si moi je voulais... ?

- Vous, vous avez vu qui vous êtes ? Pas question... personne ne vous voudra dans la copropriété... En plus il faut une dérogation du palais pour services rendus à la principauté, alors vous voyez...

- Ah, le jardin est devenu un foyer pour esprits brillants et misan... pardon, anthropophobes... Quel zeitgeist !

Ach ! Vous connaissez un peu l’allemand ?

Je décidai de me retirer, curieux de rencontrer d’autres fameux pensionnaires de ce programme immobilier d’un genre nouveau. Ils me semblaient tous aussi originaux et brillants que mon locuteur, tous décidés à observer un célibat endurci. J’aurais ainsi de bonnes raisons de revoir mon Homo Sapiens Kapuziner...

***

Jean des Maudits avait terminé. Tout le monde avait baillé, sauf Horbiger qui paraissait content. Il demanda où était passé le designer de mode qui vivait dans ledit zoo. Mais il nous sembla à tous que le choix du zoo n’était pas le meilleur.

Restait celui de la caserne, nouveau mythe de la caserne, plaisanta encore Maubert. Il fallait trouver une caserne abandonnée ou en passe de l’être, en métropole, la métropole de cent quarante millions d’habitants, la métropole du monde d’après l’apocalypse. Tout était question de savoir où, quand, comment nous trouverions notre caserne.

- Mais quel genre de caserne ?

- Quel genre de luzerne ?

- Quel genre de caverne ?

- Quel genre de taverne ?

- Eh bien, du genre du désert des tartares !

- Quoi, Maubert, du dessert des tartares ?

- Des steppes tartares ? Ou bien de steaks tartares !

- Merde Carrefour !

- Cela suffit, Siméon ! Vous nous faites perdre notre temps, notre humeur, notre humour, notre but !

- C’est simple, pourtant : trouver un lieu abandonné - après trois ans, la porte étroite qui chancelle, etc. - dans ce pays en faillite avec un Giovanni Drogo de service.

- Un fort Bastiani, en somme ? Avec la sentinelle endormie, écoutant l’office orthodoxe et l’appel des serbes de Beketch ?

- Des serbes de Beketch ?

- Mais qui est ce Beckett ?

- Serge ? Le vrai canal... Et le reste n’est rien.

Pendant que nous devisions ainsi savamment de notre future destination, nous pouvions observer de par les rues et les immenses boulevards de l’accorte métropole les effets et effluves de la civilisation bien-aimée. Comme les mètres carrés devenaient bien trop chers, les habitants les plus modestes de l’Urbs (ourps ! prononçaient les Gavnuks) se débarrassaient de leurs toilettes par les fenêtres. Elles venaient donc nicher dans la rue, les toilettes, et se faisaient publiques. Siméon se montrait enchanté, se proposant de piéger de malheureux consommateurs de Magic Toilets. Ivan Mudri se souvenait avoir lu dans un roman fameux que l’on descendait au ministère de la magie par les chasses d’eau, en Bavière ou pas d’ailleurs.

- Ce serait de pouvoir envoyer les Nimitz aux Enfers par la chasse d’eau...

- C’est quoi un Nimitz ?

- Un ennemi, rien d’autre... Les grandes personnes, quoi.

- Regardez, un japonais fou.

Parenthèse : je préférais ne pas apprendre à mon entourage la signification du mot Nimitz, tout en me rappelant de l’attaque dont nous avions jadis fait les frais aux Enfers. Cela ne faisait que me confirmer de l’hostilité latente, je dirais même sous-jacente, dont Ivan faisait preuve à l’encontre de Horbiger, hostilité qui ne m’effrayait pas tant que cela, tu sauras un jour pourquoi lecteur. Fin de la parenthèse.

Il y avait un japonais, en effet, qui dans le froid de la rue, tout près de la célèbre abbaye, s’adonnait à une contemplation massive de lui-même, bien ramené à son néant personnel, eût dit Bardamu, un vrai bouddhiste. A ces hauteurs, pas besoin du bouddhisme. Il résidait avec ses cheveux violets et ses baskets fluo dans une alvéole en kevlar et titane, dont le prix était annoncé pour des centaines de gros lards de location. Près de lui, un grand gavnuk, un de ces megagavnuks si susceptibles de déclencher l’ire de mes petits gavnuks, se trémoussait et tâchait de vendre devant une caméra, pour le réseau, sa merveilleuse invention pour touriste ou pour MLI, mal logé itinérant, comme il l’apprit à Mandeville, intrigué plus qu’aucun autre par le fonctionnement de l’étrange maquette à habiter - et non plus machine, lecteur, on est à l’époque de la miniaturisation, pas de pitié pour les faibles. Bref on se caille de froid, on essaie de survivre, le plus sûr n’est pas sûr.

- Nous avons perfectionné le syndrome japonais. Comme vous le savez, nous n’arrêtons jamais le progrès, sans quoi nous régresserions, et nous ne serions plus les premiers. Nous avons donc favorisé dans la jeunesse ou ce qu’il en reste des comportements anomiques et économiseurs d’espace...

- Des connes misères d’espèce ?

- Monsieur de Mandeville ! Je vous en prie !

- Voyez ce jeune nippon. Il ne bouge presque plus, il s’allonge et il joue avec son casque toute la journée. Il se lève, va dans nos Toilets publics de la rue voisine, et il revient sagement. Quand il s’est bien fait botter le train à douze pieds du m² dans son métro, il n’exige pas son reste. A cinquante mille horions du mètre, il n’en a que pour vingt ans à payer son logement. Et s’il fait un leasing, il en décampera au bout de 99 ans. Bien entendu, il n’aura pas d’enfants, mais à quoi lui serviraient-ils, hein, s’ils lui ressemblaient ? Deux mètres carrés lui suffiront donc. Grâce aux jeux de société pratiqués en solitaire comme sa sexualité, il sera merveilleusement heureux dans notre programme Alveola. Demandez Alveola, pour mille horions par mois ou mille gros liards !

Et il se mettait à crier ainsi dans le boulevard des Germains pendant que le japonais aux cheveux violets dormait en tremblotant sous son casque et sa très précieuse alvéole. Je ne pus empêcher Simon et Ivan de l’envoyer ad patres dans les Magic Toilets. Maubert et Sylvain des Aurès regardaient, pensifs, toute la scène :

- Je me demande où il aura atterri. Dans un désert ?

- Le dessert croît. Malheur à qui recèlent des desserts !

- C’est comment cette salle de la magie, Ivan ? Tu y as été ?

- C’est nul, Gerold, c’est nul comme ici. Mais ils ont des pouvoirs... techniques. Chamaniques. Techno chamaniques, comme vous dites, Bookman. Ils ont inventé les parkings pour dormir partout. Vous avez une carte spéciale, vous pouvez dormir dans les parkings des big cities si vous n’avez pas les moyens. Si vous ne payez pas, vous ne sortez même pas du parking.

- Sympa !

- Ce ne sont plus des métropoles...

- Ce sont des nécropoles !

- Bravo Mandeville !

- Hourra pour Mandeville !

- Nécropole métropole très drôle !

- Merde Carrefour !

Et pour la première fois de cette histoire nous entourâmes notre ami moscoutaire pour le féliciter de sa surdité qui lui avait permis cette paronomase du meilleur effet métaphorique et herméneutique. Et toi, lecteur, en eusses-tu été capable ? Mais nous n’étions pas au bout de nos peines avec Ivan.

- Mais quand ils sortent du parking...

- On ne sort pas du parking, Gerold. On y reste. On est condamné tant qu’on n’a pas payé.

- C’est cela être envoyé aux enfers !

- Il y a de plus en plus de gens prisonniers en bas comme cela. Et cela permet de dégager la place et de laisser plus de monstres monter. Des Propolis, des Kitzer, des fils à Sibylle.

- Maubert, je me souviens mal. Quand nous étions remontés la première fois, nous n’avions pas vu, avec Omer del Plata, de programmes comme celui-là.

- Les programmes, immobiliers ou autres, ça va très vite, Gerold.

- La vérité de ce monde c’est la mort.

- La mort est une destruction créatrice, comme dirait un maréchal des logis du néolibéralisme.

Et toc, lecteur.

(à suivre)

18 novembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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