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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXIX - Chapitre autre (à la recherche du royaume perdu, encore)
par Nicolas Bonnal

Nous aurions dû, je le reconnais, nous rendre plus vite sur notre terrain vague de Pisan. Je vais vous le payer d’une certaine manière dans la première partie de ce chapitre qui, je te rassure lecteur, aura une fin triomphante ou presque, en tout cas ouverte.

Mais, comme tu l’auras toi-même vu, lecteur, nous rencontrions, en ce soir glacé de ce fameux boulevard des Germains, beaucoup d’âmes qui vivent, qui survivent plutôt en ces temps damnés et misérables. On approchait de Noël, qui était jadis la veillée de la naissance du Sauveur, et ce même Sauveur n’avait pas pu trouver de quoi se loger pour la nuit de sa naissance. D’où ces maîtres carrés qui rôdent.

Ce fut Horbiger qui fit l’observation, et cela surprit tout le monde.

La richesse et le prestige de notre compagnie attiraient le regard. Une partie des passants nous entourait, une partie des passants nous informait, une autre regardait ou s’échappait plutôt par ses écrans où elle pensait trouver ses maîtres carrés, ses chambres à Geist, ses tuttaquo.

Sur une des chaînes, si bien nommées, de la télé, puisqu’elles enchaînent et asservissent l’esprit de tout lecteur, qui devient alors spectateur, nous voyions... encore et toujours elle. Kitzer. La sacrée baronne.

Elle jouait dans une pièce, de théâtre, cette fois, le mari et la madame. Mandeville en avait les larmes aux yeux (à moins que ce ne fût l’arme aux yeux). Le mari, qui faisait tordre de rire Ivan et Siméon, tenait les propos suivants - c’était une pièce sur un financier qui voulait beaucoup gagner des états endettés.

De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances... Allons, messeigneurs les salopins des finances, voiturez ici le voiturin à phynances.

- C’est quoi un voiturin ?

- Un tarantass... Boulba !

Avec ce système j’aurais vite fait fortune, alors je tuerais tout le monde et je m’en irai... Que m’apportes-tu, avant que je te tue, comme gage de ta soumission ?

Elle semblait en forme, la Kitzer, mon Mandeville en aurait versé des larmes. D’Artagnan n’y résista pas.

- Vraiment, mon Mandeville, vous me décevez !

- Des... civets !

- Ne faites point le sot ! Vous m’aviez compris, ainsi que mon Gerold, ici présent ! Avouez que cette femme, cette brunette rongée par les vers vous encombre le cervelas ! Vous n’y renoncerez pas, et ce alors même qu’elle est plus âgée que vous, acariâtre, autoritaire, radine quoi ! Vous ne pensez qu’à l’argent, Mandeville, ou peut-être devrais-je vous appeler mon débile ou monde vil !

- Mon débile ou monde vil !

- Mais je vous défends...

- Vous me comprenez bien maintenant, vous ne faites plus la sourde oseille quand vous vous l’haridelle, la rossinante, la duchesse...

- D’Artagnan, vous me peinez. Vous montez sur vos grands cheveux...

- Chevaux. Car j’ai réponse à tout.

- Cheveux, et vous me méprisez. Vous faites une méprise. C’est encore à cause de ce Gerold...

Ce disant, le vil Mandeville me montrait de son doigt crochu, moi le héros sinon le héraut de cette belle histoire.

- Gerold a fait de vous un négri...

- Un aigri ?

- Vous ne pensez qu’aux maîtres carrés, vous êtes infusé.

- Un frustré. Aigri. Aigriiiiiiii.

- C’est cela, oui. Et vous me maîtrisez sans bien mépriser votre objet, votre sujet, c’est...

- Ostentatoire ?

- Lamentable ?

- L’âme en table, d’Artagnan vous êtes l’âme en table. Vous m’en avez toujours voulu de mon attachement à la baronne parce que secrètement vous étiez épris de...

- De qui ? De quoi ?

- De Sibylle, parbleu ! Et vous m’en direz temps quand nous la verrons en direct des Enfers parler avec la Duchesse d’Ô-Uzès...

- D’eaux usées ?

- De l’économie des m² et surtout du retour des concierges...

- Quoi ? Sibylle va donc passer à la télé ? Mon Dieu !

- Cela va bien vous faire les pieds, Gerold ! Nous étions si bien sans vous.

Pendant ce noble temps passé à parlementer à ce mousquetaire, nos divers compagnons se dispersaient, renonçant à la camaraderie et à la résistance partisane pour s’adonner à la survie capitalistique du temps de crise.

Je vis que Siméon et ses compères Gavnuks se disputaient les magic Toilets. Ils avaient renoncé à la lutte finale avec l’ennemi, puis pactisé avec les piétons misérables qui n’avaient pas de toilettes dans leurs misérables domiciles. A pleine rue, ils prêtaient leurs merveilleuses petites machines à la foule affairée.

C’était dans ce souterrain qu’ils allaient faire leurs besoins. En marbre aussi la salle où se passait la chose. Une espèce de piscine, mais alors vidée de toute son eau, une piscine infecte, remplie seulement d’un jour filtré, mourant, qui venait finir là sur les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs et bien cramoisis à pousser leurs sales affaires devant tout le monde, avec des bruits barbares...

***

- Tout de même, Siméon !

- Merde Carrefour ! Magic Toilets to let!

- Superscemo, Ivan !

- Assez, Gerold ! Nous en avons assez d’attendre. On a froid, on a faim, alors on se lance un peu dans les affaires. Regardez comme ça marche...

Et les autres dans tout ça ? Nabookov était parti au Pérou avec Tatiana pour quelque temps, Baptiste plantait des tentes dans le désert, Horbiger roucoulait avec Fräulein dans un bar luxueux et il écrivait des vers en en buvant (des verres). Il ne manquait pas d’inspiration, elle d’aspirateurs. Je t’en donnerai quelques-uns à savourer, cher lecteur, mais plus tard. Pierre et ses enfants louaient des places pour dormir dans leur tarantass Transit. C’était plus économique que l’hôtel et que le taxi, que tout en somme. Avec onze mètres cubiques, on pouvait loger onze mille vierges, mes gros touristes chinois ou brésiliens, bien les entasser et les livrer proprets au monde du sommeil, aux gros bras de Morphée. Je me dis que décidément j’aurais dû aller plus vite en besogne. Il faut toujours exploiter ses victoires, son avantage... Sinon...

- On décline, on fait du surplace, on meurt...

- Vous lisez dans mes pensées, Jean des maudits ?

- Il ne faut pas négliger les bonnes paroles de Mandeville...

- Vous voulez dire qu’il a mis dans le mille ?

- Qui veut de la révolte en définitive ? les gens ne veulent qu’oublier... qu’obéir...

- Je sais, je sais. Ce sont des végétaux.

- Il nous faudrait un...

- Un quoi ?

- Un Napoléon...

- Vous croyez ? Ils lui obéissent bien, et pour ne pas être.

- Regarde bien l’émission annoncée par Mandeville. Et voyez d’Artagnan réagir.

- Mais où est passé Drake ?

- A la télé. Il tourne dans un feuilleton lui aussi. Mais regardez Sibylle rayonner dans son programme pour bonnes femmes.

Avec Veolia, imperturbable déesse virgilienne, ou bien duchesse d’Ô-Uzès (eaux usées, disais-je, lectrice, eaux usées), ma Sibylle rayonnait en effet, évoquant un aussi brûlant sujet que possible. C’était la solitude, c’était la sollicitude dans les grandes villes ; et l’on regrettait la disparition des concierges au profit des digicodes ou des automates plus perfectionnés. Sibylle proposait donc d’envoyer vers les gens une nouvelle race de concierges pour les motiver et les entretenir. La même garce qui avait ruiné cette vieille civilisation urbaine se proposait de la guérir de ses maux et de son absence de mâles. Ô sueurs... Je la trouvais bien belle quand même... Elle parlait toujours en éclatant de rire une syllabe sur trois, elle ne savait bien sûr se tenir, elle jetait des regards vers l’écran, et vers la caméra, vers le spectateur, vers le quoi, elle était irrésistible. Il y a trop de caméras.

La ville entière manquait de concierges. Une ville sans concierges, ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide, telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe.

Elle était remarquable, convaincante, Sibylle, avec sa secte d’ingénieuses concierges à venir. Elle était étouffante, et je la sentais venir, et triompher des rebellions, invincible sangsue terrestre, anglaise dolménique.

Mais je n’étais pas au bout de mes peines, lecteur : sur un autre canal, Orbi chantait ces vers à la Fräulein, à Guillerette concassée, oublieuse de nos armes secrètes.

- J’ai le droit d’adorer l’Allemagne éternelle,
Et son monde parfait, et ses cités ludiques,
Et sa forêt rebelle, et son aura technique,
Et ses villages doux, et sa campagne belle.

- Horbiger ! Horbiger !

Was ?

Erwache, Horbiger !

- Gis donc, ô Barberousse, en ta bière mystique,
Empereur qui arma un peuple tout-puissant,
Tranquille et travailleur, couvert d’arts et de chants,
O mon si grand vainqueur des champs patagoniques...

- Empereur ? Empereur ? Vous avez bien dit empereur ?

Ce n’était pas moi, ce n’était pas Fräulein non plus qui avait parlé. Je me retournais et je vis un drôle de bonhomme, silhouette courte et trapue, bien charpentée, avec une barbe fleurie, un regard vif quoique bizarre, une abondante chevelure et une énergie bien rentrée. Un rival, en quelque sorte.

Le bougre se présenta à Horbiger ; il lui dit qu’il se nommait Jean-C. Tassé, qu’il promettait de grandes heures à l’histoire et à l’humanité, et à lui, Horbiger, s’il le croyait enfin. Puis il déclama ce poème dans le froid du boulevard des Germains, pendant que mes Gavnuks et Pierre et même Silvain qui vendait des cours de maths à la pièce, séduisant les plus riches héritières de la place (dont la fameuse Anna Ka avec ses algorithmes et ses logarithmes) s’adonnaient au commerce de chanvre, ce chancre du monde. Mais pendant qu’il parlait de ce grand monarque à venir (j’aurais parlé pour Napoléon, vu l’hurluberlu, mais on ne sait plus à qui se fier), il régnait un froid polaire, ou pour mieux dire hyperboréen :

- On l’attend depuis tant. En ces temps d’anarchie,
Des rêves plus sereins évoquent monarchie,
Les règnes ordonnés des dynasties magiques,
Ou quand l’humanité trempe en son aura mystique.

Ach, il parle de la fureur de vivre et de renaître à la grande Allemagne éternelle.

Nein, mein Liebe, il parle du grand monarque.

- Lequel ?

- Ecoute-le donc, nous perdons des strophes.

- Et tous nous fêterons l’avènement promis,
Et le grand capitaine, assoupi prodigieux ;
Pour qui notre âme morte est le plus grand enjeu,
O notre grand monarque, O notre grand commis.

La voix grave se tut. Je me demandais ce que le grand monarque venait faire au milieu de nos maîtres carrés. Au même moment en effet nous pouvions voir des myriades d’écrans illuminés dans la rue, et tous leurs contemplateurs mirer l’augmentation minute après minute du prix de leurs vénérés m². Fallait-il couper leurs batteries ? Mais on le sait, depuis le film Matrice, la batterie c’est eux. Ils donnent la puissance à la vitale et mortuaire énergie qui les ronge comme toi, lecteur. L’hallucination les gavait, et de ce point de vue ni Dieter ni la baronne ni le démiurge ni Suce-Kopek ni tous les bourricots des affaires n’y pouvaient rien. Le marché est le seul Dieu, les enfers sont les enfers.

Le grand monarque s’approcha quand même d’Horbiger et de sa voix la plus mielleuse lui tint à peu près ces propos :

- Tu vois, Orbi, le système est pourri, la république est finie, elle va à sa fin, il va y avoir une réaction et là les gens se rendront compte que la monarchie...

- On se restaure ?

Ya, mein Liebe.

***

Le lecteur se demandera pourquoi Horbiger s’entendait de nouveau si bien avec Fräulein. Je répondrai que je n’en sais rien, sauf que Tatiana avait disparu, et avec elle les rêves de la femme ukrainienne parfaite. Et que par ailleurs Fräulein avait conçu avec un groupe de musique électronique nommé Kraftwerk un délicieux robot de synthèse dont elle rêvait de combler son amant platonique pour le jour de Noël. Une compagnie technologique pour une extase teutonique, tel était l’accord en quelque sorte. Fräulein était suffisamment tudesque et professionnelle pour ne pas jalouser un gentil robot moscovite qui se nommerait Tatiana Cyberskaia et comblerait les attentes domestiques de notre guide vert-de-gris. Et je te conseille la même chose, ma chère lectrice.

Horbiger me fit signe ; puis il dit au grand monarque :

- Le kanzler, le chancelier c’est lui. Il se nomme Gerold.

- Tu vois, Gerold, le système est pourri, la république est finie, elle va à sa fin, il va y avoir une réaction et là les gens se rendront compte que la monarchie...

- On a compris, on a compris...

- On se restaure ?

- Tiens, voilà Werner.

Werner, le cinéaste, était de retour parmi nous en effet, à supposer qu’il ne nous eût jamais quittés. Il continuait de filmer et de chercher un acteur qui sût traire les vaches. Mis il n’y avait que des vendeurs qui savaient traire les acheteurs, et ces mêmes acheteurs se rêvaient sur leurs écrans lumineux vendeurs de m² à leur tour aboli.

Je laissais Orbi roucouler avec son égérie, prenant bien garde de ne pas perdre de vue le fabuleux Staubsauger. Puis je montrai au monarque, qui se prénommait Jean, ma fameuse pile de mètres carrés.

- Voilà, Jean, nous avons dérobé tout cela. ce sont des mètres carrés. Il y en a des milliers.

- C’est fabuleux, vous êtes très, très forts...

- Mais le problème est que nous ne savons où les placer. Le sais-tu, toi ?

- Chez moi.

- Comment chez toi ? Tu n’es pas un clochard ? j’ai besoin d’un terrain solide, vois-tu ?

- Mais je l’ai. Je possède un domaine.

- ???

- Ma propriété à Belleville. J’ai été dépossédé par les maîtres carrés. Mais le terrain est libre, le sol, le solidus. Je peux te le montrer si tu le désires.

- Vous entendez ?... Ecoute, je n’ai pas le temps de les tirer de leurs rêveries, entre les uns qui investissent, les autres qui séduisent, les tiers qui papillonnent et les autres... montre-moi.

- J’appelle Charon.

- Tu connais Charon ?

- Et Pierre. Et Maubert. Et Jean des Maudits. Et bien d’autres. Tu connais Parvulesco, tu sais ce qu’il a écrit sur moi, lorsque nous étions, toujours au Ranelagh, en compagnie d’un certain Nicolas Bonnal ?

- Non... J’écoute...

Mais Charon arriva dans son fabuleux tarantass. Nous hélâmes les plus attentifs des Nôtres, qui étaient plus nombreux que prévu tout de même. Sylvain arriva euphorique, les bras chargés de billets de cent horions. Il les gitait virevoltant et volubile. Mandeville revenu de sa télévision admirait ces nobles piles.

- C’est fantastique, c’est fantastique...

- Tu as gagné tout ça ?

- Oui, avec les cours. C’est fantastique, c’est fantastique.

- Mais encore ?

- Tu donnes des cours de maths et de physiques, de SVT, d’économie...

- De déconomie ?

- De déconomie et de déconocratie, et de démonocratie, de ce que tu veux, Mandeville... Et tu restes là des heures chez ces riches, et tu y dors, et eux aussi d’ailleurs, et tu économises, et tu encaisses. Et tu leur donnes des problèmes insolubles dans l’alcool ou dans la coke... C’est fantastique, c’est fantastique !

- Ah, vous voyez, Gerold, ce que nous pourrions faire si vous nous laissiez faire...

- Mais où est passée Anne-Huberte ?

- Elle est retournée à ces soirées...

- Et Maubert...

- Il gît dans un tonneau, comme Diogène.

- Oh, Dieter !

Il y avait Dieter en effet avec un aréopage de belles filles venues de tous pays ; c’était sur une terrasse surchauffée et autrefois glacée, et Dieter était filmé par une équipe de cameramen venus de tous pays, et même Werner s’adjoignit au groupe onctueux et sulfureux. Il était composé de ces petites fées du logement aptes à faire visiter de fond en comble les plus grands appartements au prix si modérés de cent milliards d’horions.

Dieter faisait ainsi la propagande d’un nouveau métier valable pour tous le monde et surtout pour la plus grande capitale cosmopolite du monde, celle qui mesure vingt millions de km² et compte huit milliards d’habitants et coûte vingt mille gros lards ou horions c’est selon du pitre, pardon du mètre carré.

- Cela montre l’impressionnante richesse de notre terre, de notre si petite terre, que certains croient ne plus être le centre de l’univers.

- Poursuivez, maître...

- Notre terre recèle des richesses incroyables. Lorsque nous n’aurons plus de pétrole, nous aurons des mètres carrés. Lorsque nous n’aurons plus de mines, plus de forêts, nous aurons des mètres carrés. 666 000 fois plus qu’en l’an 1000...

- Que c’est beau, poursuivez, maître...

- Lorsque nous n’aurons plus de sable ni d’eau, nous aurons des maîtres carrés. Et surtout ces petites pépites, ces petites pépées. Mesdames, messieurs, je vous présente les maîtresses carrées. Voyez Mariah Carey.

Flonflons et cotillons. Acclamations et coupes de champagne vides (c’est plus chic, cela fait plus tao, plus mètre carré, plus espace à habiter, les religions ne nous invitent-elles pas à faire le vide dans notre tête, que cela est bien dit !), et le docteur Mendele annonçant triomphalement que le prix de l’immobilier a grimpé de 0,3 % en trois jours, et saluant du bout des lèvres Horbiger qui n’avait pas voulu de lui il y a longtemps déjà...

Et il découvrait, notre pieux recéleur, les plus ardentes pièces montées et démontées de sa fastueuse collection. La foule s’agglutinait à l’entrée des trois magots, désireuse de voir ou de filmer à son tour cette piperade, pardon cette pipolade. Les agents de sécurité tentaient eux aussi de séduire les merveilleuses agentes immobilières.

- Jeunes filles, vous vendeuses de Mitsubishi, mais qui vous baiera la lippe, mais vous êtes belles et vous ne pouvez pas vous loger ? Devenez maîtresses carrées, visiteuses de lounges, exploratrices de vestibules. Et dormez trois heures chaque fois !

- On comprend pourquoi ils n’ont jamais voulu que les jeunes dorment.

- Ramenez les enfants.

Ils s’éclipsèrent et les ramenèrent. Les Gavnuks n’étaient pas loin d’ailleurs. Ils n’en menaient pas large. Je vis rassuré mes troupes serrer les rangs après cet instant de distraction. Superscemo en particulier paraissait tourmenté.

- Gerold, ils ont aménagé une église !

- Comment, en quoi ?

- En salon de fitness. Il y a plein de babouschkas demi-nues dedans qui font des exercices. On les aspire ?

- On pourrait au moins vider l’église... La purifier, en quelque sorte.

- On repassera. Nous allons chez le grand monarque.

- Mon arc ?

- Quoi ?

- Couac, couac ?

- Notre ami ici présent a un terrain vague...

- Un train vague ?

- Mon débile, ça suffit !

- Terrain vague saisi par la mairie et les mètres carrés. Nous y allons de ce pas.

Charon était tout près. Nous bondîmes à dix ou plus (fais le compte, lecteur, je n’en ai pas le temps ni l’espace) dans son fabuleux tarantass. Et là, nous vîmes Horbiger se redresser superbement, balayer l’espace de sa cape odinique, renverser quelques coupes et bouteilles, suivie de Fräulein qui commença à aspirer toutes les agentes immobilières qui l’exaspéraient. Il fallut la calmer. Silvain proposa de l’envoyer dans l’église aspirer les machines de fitness, pendant que Maubert revenait avec son Anne-Huberte toute rouge, les Gavnuks agitaient leur fusils à fleur.

***

Nous fonçâmes enfin, sur un ton rohmérien, sur le boulevard des Germains, devenus les rois de ce monde. C’est mieux que le boulevard Günter den Linden, murmura Fräulein émerveillée bien plus par les performances du tarantass Kombat et par les exploits de son Staubsauger. Moi je pliais et dépliais nerveusement mes mètres carrés.

- Ne t’en fais pas, mon pote, ça va marcher !

- Tout de même, je passerais bien par la bibliothèque.

- Tu as raison, meine Freund ! Ils vont détruire les bibliotheks...

- J’aspire à un autre monde, en tout cas.

- Moi aussi, Fräulein. Ici, chaque fois que je vois une femme, je crois être en présence d’une laveuse de cadavres.

- Des cas d’havres ?

J’avais en effet peur pour mon cher Lubov et la divine Pollia. Je savais qu’ils avaient fait la chasse aux tentes, et que Baptiste n’était plus de ce monde quechua. Il nous fallait du solide pour nous abriter, du bunker dirait Horbiger et... Nous vîmes soudain Nabookov et son épouse qui faisaient du stop sur les bords du boulevard.

Nabookov monta, nous salua, me conseilla de me rendre d’abord chez le grand monarque, fût-ce dans un quartier lointain. Je pourrais plus tard voir pour Pollia, j’avais déjà perdu du temps (tu remarqueras, lecteur, qu’il ne me dit pas que j’en avais trop perdu).

Ils semblaient se connaître tous deux.

- Oui, le grand monarque est une grande et noble figure de la vie nocturne de la barque d’Isis, quand il y en avait une. Il a connu aussi Johannes Phaurus.

- Johannes Phaurus ?

- Autrement nommé le pèlerin de Paris, un éminent ésotériste qui recherchait la barque d’Isis sous la vérole immobilière et le furoncle bétonnier. Un ami de Jean-Louis, architecte exilé. Mais tous bien morts, mon Nicolas.

- Et il l’a donc trouvé ?

- Certainement, vous le verrez sans doute.

- Et il connaissait Parvulesco ?

- Non, je n’ai pas revu Lascaux.

- Pas revu Lascaux ?

- Nous nous sommes mal compris. Connaissait-t-il l’imposteur suprême, le tenancier galactique, l’agent de la conspiration planétaire et le poète de la chasse au faucon ? parce que lui a écrit, et que le grand monarque c’était votre hôte, Gerold.

On le comprendra, les discussions étaient fort agitées dans le tarantass de notre cher Charon, qui me garantit que les choses empiraient à la surface de la terre et qu’elles l’indifféraient en Enfer, territoire abandonné au vide maintenant. C’est comme l’exode rural à l’époque des Trente Glorieuses, expliqua Maubert. On quitte les campagnes pour la ville, on quitte le rural pour le vil. Mais on y mettrait bien une fin tout de même.

Nous écoutions avec admiration les dons de polyglotte de grand monarque, appelé aussi Jean (il y a beaucoup de gens, pardon de Jean dans cette histoire, je le sais, mon lecteur, mais ne le fête-t-on pas deux fois sur ton calendrier dit chrétien ?

- Oui, une fois sous le nom de Jean qui grogne, une autre sous le nom de Jean qui rit. Au moment des solstices.

- Et le Jean qui grogne c’est celui de l’hiver je suppose ?

- Point du tout cher Silvain, c’est le Jean de l’été qui grogne. Celui de l’hiver rit car les jours augmentent de nouveau.

- La nuit des maîtres finira, je le jure.

Pour le moment nous arrivions dans un quartier étrange, oriental, africain, sublunaire, transformé en territoire protocolaire urbain. Une antithèse de ville traditionnelle, mais c’est selon : la ville fut-elle jamais traditionnelle, sinon en des époques connues au seul âge d’or ? Le grand monarque sauta de notre tarantass et gagna un de ses carrosses dorés nommé la DS. Cette étonnante et aérienne auto semblait un aéronef ; elle avait les couleurs du léopard auquel notre nouvel hôte et ami semblait très attaché. Il y bondit en compagnie des Gavnuks et de notre Fräulein qui semblaient enchantés de découvrir un nouveau et wunderbar jouet.

- Une déesse ?

- Non, mon débile, une DS, une belle voiture du temps passé. Tarantass présidentiel et même royale, puisqu’à Royaucourt...

- Monde et bile ? Mais je ne vous permets pas...

- Non, mande vil, vous me permettez...

- Je vous promets un tue elle si vous continuez !

- Un duel ?

- Mais Mandeville n’est pas bretteur, c’est là son moindre défaut.

- J’en ai assez d’être traité de dur d’oseille. Mon ancêtre Aramis a ramé pour...

- Mandeville tu serais moins sourd si tu avais mieux trempé ton biscuit tout petit dans Debussy et dans Verlaine.

- De Buci ou Vers l’Aisne ? Mais où allons nous tudieu ?

Tu connais ma politique à l’égard de Mandeville, lecteur : l’utiliser à bras raccourcis contre l’ennemi, et ignorer sa palabre, mon seul moyen de n’avoir pas envie de retourner illico se purifier dans l’air supérieur...

- C’est où Royaucourt ?

- Le lieu de résistance - ou de résidence - du grand monarque. Quelque part dans l’orient de l’île. J’y suis allé, c’est assez comme ici... près d’un orient templier mais aussi d’un bon vieux coin bien qlipothique.

- Tu m’intrigues, Nabookov.

- On arrive...

- On descend, Mandeville ?

- Quoi, on veut me tuer maintenant ?

- Mais non, bougre d’âne, descends du tarantass et tais-toi.

- En villégiature ! Tout le monde descend.

- Merci Charon.

Nous arrivâmes en effet, lecteur, dans un haut lieu bien particulier. Et je crois que j’aurais bien du mal à t’expliquer à quoi il ressemblait.

Figure-toi un dédale d’appartements et de maisonnées à l’abandon dans une vieille cour pourrie mais avec une âme comme on dit. Figure-toi un endroit suintant l’ancien, possédé par l’esprit, environné de miasmes morbides mais par où l’on peut accéder à l’air supérieur, et, si tu n’es pas trop bête et que tu as des lettres, tu pourras comprendre en quel point tu accèdes : un mélange de Delphes et de Cuzco, un nombril du monde en quelque sorte, un ombilic des limbes, tu saisis ?

Il va de soi que le haut-lieu était inhabitable. Heureusement nous pouvions y déployer tous nos maîtres carrés.

Heureusement, avec Jean Phaure, nous apparut le Grand Monarque. Lui se prénommait Jean, son adorable mère Jeannette.

En dépit de son extravagance humaine et vestimentaire, notre hurluberlu de monarque nous expliqua très professionnellement la disposition des lieux. Mandeville fit enfin son travail de soutier et nous commençâmes à décharger et recycler nos innombrables m².

- Jean, tu sais combien tu as de surface au sol sur ton terrain vague ?

- 365, comme le nombre de...

- On sait. Ne fais pas le maya.

- Combien d’étages ?

- Autant qu’on peut. Le reste sera invisible.

- Ce sera la tour invisible ?

- Ce sera le tour invisible ! Dépêchons-nous, je dois me rendre chez Pollia.

Nous examinâmes le texte de son sol sous toutes les coutures, sous toutes les sutures, comme dirait un amateur du grand texte de l’univers et du poème du dieu Amour. Dans le quartier du Dieu régnait une paix impériale. Si ce n’eût été le cas, je pense qu’Ivan, Siméon ou ma chère Fräulein y eussent promptement remédié en déclenchant une grande scène de chasse d’eau en Bavière.

Horbiger semblait extatique. Il tapait dans le dos voûté comme une cathédrale de notre pauvre Mandeville en s’exclamant.

- Une pierre...

- Une bière ?

Nein, idiot. Une pierre pour mon empire. Tu es une pierre et sur cette pierre...

- Horbiger, on ne parodie pas s’il vous plaît.

Bitte.

- On ne parodie pas.

- C’est le paradis retrouvé, et la parodie perdue !

- OK. Donc tu es bière et sur cette bière je bâtirai mon embyrrhe, fous êtes contents comme cela ?

- Tu es un chou Horbiger. mais comment appellera-t-on ce haut-lieu ?

- Région condor ?

- Berchtesgarden ?

- ... Garden ?

- Walhalla ?

- Ouh la la ! Horbiger ?

- Laissez-moi, je me konzentre...

- c’est un vrai khan de concentration !

- Maubert, je t’en prie !

- Je voulais dire... Un spécialiste !

- Villa... Villa... Fondation...

- Eva Braun ?

- ...Bariloche !

Et voilà comment nous fondâmes la fondation Bariloche, haute de quinze étages, riche de près de cinq mille mètres carrés, en marge de la cité du vieux, de la cité de Morcom, lecteur. Encore quelques efforts, et nous nous ferions à ce nouveau monde, et nous fonderions notre monastère sacré en marge de ce monde de brutes. Le grand monarque demanda s’il pouvait m’accompagner à la belle bibliothèque de Lubov, où je pressentais déjà que de grandes choses avaient cours. Mais la route fut longue, comme tu verras lecteur. Car il y avait des maisons autour de notre construction inviolée faite de vols si savants.

Souvent j’ai rêvé que ces maisons étaient les vraies maîtresses de la rue, capables de manifester leur vie et leurs sentiments, puis de les enfouir à nouveau en elles, les dissimulant la journée en elles, les dissimulant la journée à ceux qui habitent là pour les faire surgir à la tombée de la nuit, avec un intérêt usuraire.

(à suivre)

25 novembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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