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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXX - Acte XIII - Old Kabbalah Hostel (où l’on découvre Orden)
par Nicolas Bonnal

Les rois d’Edom, les anciens mondes, n’ont pas disparu complètement. Seulement ils ont perdu leur ancienne place, qui était celle de l’univers actuel.

Nous sommes descendus pour prendre le tarantass du grand monarque, et nous ne l’avons pas trouvé.

Charon était parti, naturellement, et nous devions nous diriger vers la bibliothek, comme dit Horbiger, de notre cher Lubov. Nous avons eu du mal.

Je t’avais signalé, lecteur, les difficultés de ce quartier très protocolaire, comme on dit en informatique ou pour ces zones routières dont vous raffolez, vous humains. Mais là, il y avait autre chose. Une présence, du brouillard, de l’inconnu. Quelque chose.

Ce quelque chose m’étais aussi apparu durant notre interminable et intenable soirée le long du boulevard des Germains. Une force inconnue, mystérieuse, va savoir laquelle, lecteur, qui s’oppose aux nôtres, les empêche d’agir, nous retire la force et le désir. Est-ce la dépression ?

Ils descendirent bien bas, ou plutôt ils s’élevèrent au-dessus du néant. Ils représentent l’existence purement passive, un lien où tout est résistance et inertie, comme dans la matière. Les anciens mondes sont devenus un séjour de châtiment pour le crime.

Quant aux démons, qu’on appelle toujours du nom significatif d’enveloppes, ils ne sont pas autre chose que la matière elle-même et les passions qui en dépendent.

Je demandais au grand monarque qui pouvait vivre ou tout au moins survivre dans son quartier depuis mettons longtemps. En effet une voix étrange que tu as dû lire lecteur évoque ces enveloppes ou qlipoths qui nous occupent tant, ces pods, ces mètres carrés ou mètres cubes qui nous enserrent et dans lesquels nous habitons. Et si nous vivions dans ces écorces mortes, camarade ?

- Parle-moi des autochtones. Je ne te parle pas de populations transplantées, dont on se sert pour épuiser l’énergie des peuples, sur les recommandations de Machiavel et les exemples de tous les tyrans. Chez toi, on sent une force, une énergie qui est antérieure, même si elle ne m’est pas toujours sympathique, surtout dans le contexte général du bâti local. Je voudrais savoir qui vivait là avant. Tu comprends (je me sentis un peu hypocrite), si nous restons là longtemps et que nous devons établir notre... notre Ordensburg.

- Ils ont tout remplacé, mais il reste çà et là des zones fortes, étranges, qui tirent sur l’odeur.

- Le sens de l’odeur... Mais pourquoi ne retrouve-t-on pas ta voiture ?

- C’est que, vois-tu, mon frère, il y a sans cesse des patrouilles. Alors ils te dérobent ton tarantass, ou bien je le confie à certains des miens...

- Des tiens ?

- De mes grognards, et de ma garde rapprochée.

- Alors ils te l’empruntent ou bien te le dérobent...

- Attends, je crois qu’elle est ici.

- L’impasse qlipothique ? Elle est ici ? Allons-y.

Je passais devant de vieilles maisons décolorées qui s’accotaient les unes les autres contre la pluie, telles de vieilles bêtes rechignées. Comme elles avaient l’air lamentable et déchu, toutes ! Plantées là au hasard, elles faisaient penser à de mauvaises herbes jaillies du sol. Sous le ciel morne elles avaient l’air endormies...

Nous entrâmes dans une ruelle étrange et droite, flanquée de pavillons étroits et grisâtres. Le bitume irradiait. Je sentais aussi une présence métallique forte, celle de la bagnole. Le grand monarque me dit qu’il en possédait près de 400, autant que de jours de... je savais.

Mais je n’oublierai jamais mon aventure avec une très jolie maisonnette rose tendre, une toute petite maison en pierre qui me regardait avait tant d’affection et avait pour ses voisines, mesquines et mal bâties, tant d’évident mépris, que j’en étais réjoui chaque fois que je passais auprès d’elle.

Nos progressions dans la ruelle, curieusement nommée de Dieuleveut, et elle s’agrandit. Les autos s’accumulaient et pullulaient, elles ne cessaient de se reproduire. Et les maisons qui les bordaient semblaient se pencher sur elles avec des doigts crochus et des regards obscurs.

Depuis une génération que j’habite ici, l’impression s’est ancrée en moi, indestructible, qu’il y a des heures de la nuit et de l’aube à peine grisonnantes, où elles tiennent un mystérieux conseil muet.

- C’est toi qui parles, grand monarque ?

- Oui, mon frère ?

- C’est toi qui parle ? J’entends quelqu’un.

La vie ténébreuse et morne qui hante cette maison fait couler en moi un épais silence dans lequel, sans cesse, de vieilles images surgissent.

Je me souviens d’une légende qui court chez nous les anges, celle d’un hôtel particulier, spécialisé, un hôtel haut en couleurs et en douleurs, un hôtel oublié, le Old Kabbalah. Il étale ses angles fumeux, ses ailes torturées et ses rumeurs stridentes et suintantes à travers plusieurs de vos villes sur terre, lecteur. Remugle du passé, il ne se départit pas de sa mauvaise humeur ni de sa mauvaise rumeur. Il est celui qui suit toute l’infâme défaite des dieux sur cette terre abstraite, celui qui troche et qui repeint les êtres inférieurs et les abrite aussi. Et celui-là aussi, il me faudrait le nettoyer de tous ces petits êtres noirs et violents. J’entendais un murmure de tous ces murs maudits qui se voulaient plus cher pour préserver leur acquis. Le vieux friqué, monte dit-on, le prix du vieux ne cesse de monter.

Il y a des heures de la nuit et de l’aube à peine grisonnantes, où les maisons tiennent un mystérieux conseil muet.

J’entendais une voix en effet, étrange, chantante, un peu sinistre, dans ce quartier solitaire et rien moins qu’étrange, abandonné, mais peuplé de présences. Je me demandai un instant si je n’avais pas été imprudent d’abandonner mon équipe réconciliée pour me réfugier dans un quartier aussi aberrant, errant avec un individu des plus bizarres sinon des plus irresponsables. Mais si je ne commettais pas d’imprudences depuis le début de ces mésaventures, tribulations et autres descentes aux affaires, tu ne me lirais pas, n’est-ce pas lecteur ? Je commençais à m’inquiéter, me disant que finalement, n’ayant pas choisi la voie de la violence pour cette histoire, je pourrais y être contraint un beau soir, surtout si ces maisons à sortilèges continuaient de s’asseoir sur ma présence, comme d’impudiques baleines sur une étoile de mer perdue au fond des mers ; mais que justement je manquais de cette violence qui fait autorité, ne m’étant entouré que d’angelots en quelque sorte, d’originaux et de poètes, de métaphysiciens... Et j’avais compris que l’humanité subissait ici très bas, depuis combien de temps, une violence d’état de fait ; certes on pourra épiloguer sur ce fait, qu’elle s’est toujours voulue esclave, mais que...

Nous vîmes de grandes ombres vêtues de chapeaux gesticuler autour de nous, nous approcher, frapper le grand monarque, ou le narguer. Et puis un des leurs...

Et si je fais défiler dans mon esprit les êtres étranges qui y logent...

C’est alors que resurgit secrètement en moi la légende du Golem...

Le Golem ? Je repensais à Lubov subitement. C’est lui qui dans la grande bibliothek pourrait m’aider à ce sujet. Tout me laissait penser que j’étais non plus dans la capitale, mais dans l’un des quartiers de la grande capitale, puisqu’il est dit que les villes où l’on a vécu deviennent les quartiers de la ville où l’on meurt.

Les villes où l’on a vécu deviennent les quartiers de la ville où l’on meurt.

Enfin nous le vîmes.

***

Un individu flambant neuf, un blond vêtu d’un long manteau noir, point haut de taille, mais mince, énergique, dur, aux yeux d’acier bleuté. Il semblait décidé à agir, lui. Il arriva, il entra plutôt, comme sur une scène de théâtre, me faisant penser à l’énergique entrée en matière de d’Artagnan et de son compagnon, et il déménagea nos lugubre ennemis à chapeau de Carabosse. Il frappait, soulevait, lançait même, il cognait bien violemment, et les autres s’enfuyaient en jappant, comme s’il eût shooté dans un ballon (si je puis me permettre cette comparaison qui n’est pas de mon temps).

Tout de même, il me semblait beau et dynamique. Et si c’était le Golem ? Mais ce n’était pas le Golem, c’était bien mieux, c’était un ange, c’était un dieu, un compagnon, un joyeux drille, un exterminateur...

L’ange de la pureté (Tahariel), de la délivrance (Padaël) et le fameux Raziel, c’est-à-dire l’ange des secrets, qui veille d’un oeil jaloux sur les mystères de la sagesse kabbalistique.

Il se dirigea vers nous après avoir dispersé ses misérables adversaires. Il se précipita presque, et je crus qu’il allait nous frapper. Mais il s’arrêta brusquement, faisant preuve d’une plus grand force par cette possibilité concentrée d’immobiliser son impressionnante puissance ; puis, en me considérant d’un oeil insolent et connaisseur :

- Non, toi je te connais. Vous pouvez passer...

- Mais c’était qui, c’était quoi, ces entités ?

Le grand monarque se remettait de son épreuve de farce, voire de force, qui semblait l’avoir commotionné plus mentalement que physiquement, comme il arrive fréquemment en ces temps de post-apocalypse, lecteur.

- Ah, vraiment tu ne sais pas ?

- Mais si je sais, Orden...

Des bêtes de proie dégénérées, édentées, à qui on a pris la force et les armes.

- Tu sais mon nom ?

- Nabookov me l’aura dit...

- Ce n’est pas Nabookov. Ton savoir vient de plus haut... Que fais-tu là ?

- On cherche mon auto pour aller à la biblio...

- Je ne te parle pas, grand monarque. Retire-toi, et nous irons seuls.

- Jean... Va chercher Fräulein et le nouveau Staubsauger. Il faut aspirer le vieil hôtel.

- Tu peux l’aspirer... Tu veux l’aspirer... Tu es celui que les mômes nomment Gerold, n’est-ce pas ? Celui qui peut beaucoup mais n’accomplit jamais. Tu vas à la bibliothèque, voir le vieux Lubov et sa Pollia ? Tu sais qu’ils vont la fermer, pas la Pollia, la bibliothèque. On peut les empêcher...

- Qui, les maîtres carrés ?

- Mais non, grand sot. Les maîtres carrés sont les parties invisibles de l’iceberg. Il faut s’attaquer à la partie visible, la seule qui vaille, selon moi. Depuis que je suis là, j’en ai cassé des gueules de bois, des mains de fer, des gants de velours, des pieds de cochon. je ne m’attaque qu’à ce que je vois, ce qui directement me menace ou m’ennuie. Tu saisis ?

- Je saisis.

- Psaume 88 : ma compagnie, c’est la ténèbre.

Je le reconnus. Je lui dis la formule des anges quand ils viennent sur terre, et qui ne te regarde pas lecteur.

Pour la première fois j’étais confronté à une personne qui pouvait être vraiment un acteur, qui pouvait prendre des décisions et les exécuter crânement ; et qui ne jouerait ni l’attente comme moi, ni le divertissement. Il savait ce qu’il était venu faire ici, et il l’accomplissait crânement.

Qui ne connaît Orden de Vries parmi nous ? On sait sa cruauté, sa dureté, on sait aussi son goût pour la justice et pour la vérité, son insolence et sa méchanceté si teintée de bonté. Il entre parmi nous à une époque où l’homme est devenu si tiède qu’on le vomit au ciel, et qu’on le mélange aux produits de l’enfer. C’est à lui que le Golem lassé des hommes a dit un jour ceci.

Il me semble que tous ces humains tomberaient privés de leur âme si l’on faisait sortir de leur cerveau n’importe quel microscopique concept, un désir subalterne, voire la sourde aspiration à quelque chose de tout à fait déterminé, dépourvu de consistance.

Il prit son bâton, qui valait tous les bâtons de dynamite du monde, sa canne-épée en fait, et il se mit à battre les murs comme le feraient un enfant avec une baguette. Et les murs criaient, et les murs se tordaient, et les murs se crissaient. Lui-même prenait son air terrifiant qui, moi, ne me possède jamais. C’est un guerrier, Orden.

- Je nettoie tout, ils vont pouvoir tout épurer.

- Merci.

- Il y avait longtemps que je voulais venir dans ce quartier.

- Pas de quartier, telle est notre devise...

- Il faut aller voir Lubov. Tiens, ils arrivent.

Nabookov arrivait avec les moscoutaires, avec Fräulein et même les enfants tout fiers de pouvoir voir une idole, la vraie. Ils venaient essayer leur petit modèle. Nous calculâmes que nous en avions avec les maisons, les toitures, les murs, la rue même pour 2 000 m². Et nous les emportâmes. Orden continuait de battre du bâton et son tambour rugissait grondant tout effarée la jungle au mort asphalte. Presque en dansant sa danse du bâton, si fière tradition, il psalmodiait ces vers :

Quel est ton monde la terreur
Le tambour est l’horreur de ta misère noire
De ton ennui trottoir harmonie abattoir
Tu ne sais souligner l’inertie de ce monde
Je l’écrase et l’encense conséquence agonie
De la médiocrité des gesticulations torves
De ton non-être suif
Et ma balance d’âme allumera de neuf
Sorcière évocatoire l’haruspice du manque
Tout se fera phoenix

Nous y étions. Jean revint avec son carrosse d’or, la dénommée Déesse, et nous fit monter rapidement. Nous saluâmes la compagnie, permettant aux seuls Maubert et Anne-Huberte de grimper, qui avaient un conte à régler dans un des livres de là-bas. Je remarquai que Horbiger manquait à l’appel. On me dit qu’il descendait quelques heures avec Maubert aux Enfers. Il avait mieux à faire en quelque sorte. Fräulein regardait Orden avec ferveur. Malheureuse Fräulein, ne pourras-tu jamais t’enamourer d’un plus simple mortel ? Orden lui s’était déjà irrité contre Mandeville qui avait voulu essayer son bâton.

***

Nous roulâmes rapidement dans l’effrayante cité. Elle ne paraissait pas grande, si elle paraissait longue. Elle ne paraissait pas riche, si elle paraissait chère. Elle ne paraissait pas lumineuse, si elle paraissait éclairée. Elle irradiait sa lumière noire, sa fausse richesse, ses mètres dispendieux et sa laideur astronomique, sa puanteur gastronomique mondialisée.

Mais le grand monarque conduisait d’une main sûre et rapide. Son cerveau labyrinthique lui évitait les mauvaises surprises, et il s’agitait comme l’hippocampe des taxis de la ville de l’ombre, qui est plus vaste que celui de la moyenne humaine.

Nous arrivâmes près des quais du fleuve qui hurlait des grondements sourds des rats, pour nous incompréhensibles, et nous vîmes déjà des échafaudages pendant le long des murs pourrissants de la bibliothèque. On aurait dit des pansements sur les blessures des pierres atteintes par d’horribles maladies de peau.

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

Les pierres gémissaient, elles voulaient se confier. Mais il fallait monter, en ignorant qu’elles étaient torturées.

Je trouvai le bâtiment sens dessus-dessous, comme bouleversé. On étalait partout des outils, des pots de peinture, des traces de journaux, et l’on déménageait les livres. Il fallait faire disparaître les livres, les transporter ailleurs. « Ils adorent faire cela, déménager la mémoire... c’est comme perdre les méninges, dé-méninger le monde », plaisanta tristement Nabookov. Les ouvriers qui n’avaient plus la tête d’ouvriers et travaillaient de nuit, se montraient désagréables avec nous, fumant, chiquant, aboyant, bousculant. Orden commença à en frapper.

- Attends, on va voir ce que Lubov veut faire.

- Mais où est donc Pollia ?

Je me demandais dans quel livre, dans quel univers parallèle elle avait pu se réfugier, ma chère petite.

Nous trouvâmes Lubov affalé dans un angle de sa sublime bibliothèque, comme enfoui sous le remords et l’impuissance. On commençait à évacuer la salle de ses trésors, mais cette fois nous intervînmes. Les Gavnuks se plongèrent dans des récits de guerre et de Jules Verne, Orden commença à rosser. On attendit.

C’est alors que je compris que depuis le début de cette histoire, il avait été Drake, lecteur. Efficace, pudique et silencieux. Mystérieux, invisible, cruel. Invisible, souverain, visionnaire.

C’était Lui.

Lubov revint à lui, me reconnut. Il vit Orden qui sembla l’effrayer, mais l’autre s’éloigna. Haletant, il me dit alors que l’on avait enlevé Pollia, dans un livre qui avait pris toute la place ici, le livre de la révolution libérale et libertaire, le livre de la restauration féodale et grande sadique, le livre antimoderne toujours présenté par nos furieux comme l’hypermoderne.

Se promenant dans les rayonnages rapidement, Nabookov me confirma l’affreuse nouvelle. Un livre viral avait envahi toute la bibliothek, ne laissa que les rayons pour enfants de libres. Toute la variété du monde balayée pour sauvegarder la morale des maîtres, la morale de la pensée inique.

Mais il naîtra de là un état de guerre perpétuel. Soit ! N’est-ce pas celui de la nature ? N’est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquirent tous isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir ou leurs ambitions ou leurs droits...

Je demandais en criant à Orden de veiller sur les enfants qui pourraient aussi se faire enlever par ces brutes du livre fou. Lubov me dit que sans doute Pollia avait glissé d’un livre à un autre ; que dans l’impatience où elle avait été de me retrouver - je frémis, lecteur, en entendant ces paroles de la bouche même du père -, elle s’était plongée, et bien imprudemment dans une lecture par trop aventureuse.

Une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’oeil sur le livre que lisait sa soeur ; mais il ne contenait ni images ni dialogues : « Et, pensait Alice, à quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images ni dialogues ? »

Malheureuse Pollia ! Se pouvait-il qu’en mon absence tu fusses ainsi tentée par la voie périlleuse ! Se pouvait-il que je fusse incapable de comprendre les sentiments que je t’inspirai malgré moi lors de nos premières rencontres, de nos premières promenades ? Insensible que j’étais, je ne compris ni tes envies de liberté ni ta curiosité si légitime, tout soucieux que j’étais de te garder dans ce haut lieu que je croyais protégé, en compagnie de ton cher père dont j’avais aussi fait le mien ! Et maintenant je te vois, je te sens perdue dans une infecte prison d’où il nous faudra t’arracher, une prison de commerce facile et de libertinage moral d’où tout sentiment d’amour et de respect est désormais exclu !

Soit que le puits fût très profond, soit que Alice tomba très lentement, elle s’aperçut qu’elle avait le temps, tout en descendant, de regarder autour d’elle et de se demander ce qui allait se passer.

Au lieu de cet espoir, infortunée fillette, de te retrouver quelques instants dans cet ailleurs absolu dont tu rêvas, dont je rêvais avec toi, tu sombras dans le cauchemar obtus de la prison concise de l’univers libéral. Et tu y souffres, mon enfant infortunée, et je dois maintenant te retrouver dans une de ces pages abjectes, dans un de ces cachots glacés ou tes bourreaux t’ont enfermée ! Et ton père m’assure que dans leur monde froid la raison du plus fort est toujours la meilleure, et la situation de la jeune fille toujours la pire...

Parce que nous vous tenons et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. Les femmes n’existant que pour servir de jouissance aux hommes, c’est visiblement l’outrager que de résister ainsi à l’intention qu’elle a sur vous ; c’est vouloir être une créature inutile au monde et par conséquent méprisable.

Nabookov se rapprocha de moi. Il situait aussi l’infortunée dans les parages les plus sournois du récit libertin, et en avait informé Orden qui se préparait à agir. Lubov se retrouva, se leva alors et retrouva toute la grandeur et la sagesse de sa condition de sage vieillard. Il s’approcha même d’Orden, le pria de lui pardonner ses appréhensions, et nous demanda alors de sauver sa fille. Nous formions tous trois un tableau tel qu’il n’y en a plus dans ce misérable monde.

L’ange de la pureté (Tahariel), de la délivrance (Padaël) et le fameux Raziel, c’est-à-dire l’ange des secrets, qui veille d’un oeil jaloux sur les mystères de la sagesse kabbalistique.

Il nous fallait sauver le livres importants, en même temps que Pollia ; nous avions peu de temps pour agir, encore que si nous eussions laissé Orden agir à sa guise, il eût éliminé une par une toutes les raisons que nous avions, légitimes ou non, de nous inquiéter. Mais telle n’était pas notre humeur.

Nous chargeâmes ce que nous pûmes, dans nos mémoires et dans nos bras ; il fallut brûler quelques-uns de ces chefs d’oeuvre qui ne devaient à aucun prix tomber aux mains de l’ennemi. Cet auto-da-Fe me rappela Alexandrie. Enfin nous fûmes prêts pour aller secourir notre chère Pollia, perdue dans les méandres du plus bas des récits. Nous savions où libérer notre chère âme, si nous ignorions toujours quel monstre vétuste ou bien moderne nous pourrions rencontrer dans ces enfers faits de la main de l’homme. Orden excédé nous précédait dans ces pages mystérieuses.

Six réduits obscurs, situés sous une grotte autour de ce vaste puits, et qui se fermaient comme des cachots, nous servaient de retraite pendant la nuit.

Dans un cahot, nous trouvâmes Pollia, imprudente aventurière des lectures pour adultes. Orden abattit le garde d’un seul coup de bâton, essayant me dit-il une nouvelle botte. Lubov prodigua de tendres attentions à son enfant ; quant à moi je calculai l’espace de ce lieu maudit. Il me fallait le replier aussi.

- Tu ne comptes pas l’utiliser pour votre monastère, j’espère ?

- Orden, à moi de te considérer comme un sot. Non, je leur réserve un tour à ma façon. Nous installerons et déplierons ces cages maudites issues de cette infâme matrice littéraire dans un caniveau de la grande ville...

- Dans un bureau...

- Dans une mairie...

- Dans un siège d’entreprise. La multinationale sera le genre inhumain !

- Oui, l’entreprise, plus froid des monstres froids.

- Oui, et pas l’Etat. Vous ne rencontrâtes pas Nietzsche aux Enfers ?

La multinationale sera le genre inhumain !

Pollia me reconnut, la chère enfant. Nous revînmes dans notre chère vieille bibliothèque où les terribles manoeuvres n’avaient osé revenir. Elle retrouva ses couleurs, son énergie, presque ses ailes d’enfant du plaisir des lettres et des humanités.

Elle me dit qu’elle avait voulu gagner ce livre après un terrible rêve au cours duquel elle avait éprouvé physiquement les souffrances des infortunées de ces temps maudits. Elle s’y était rendue pensant pouvoir échapper aux infâmes libertins qui exhalaient leurs envies méphitiques sur de pauvres victimes. La malheureuse avait alors été la victime et la prisonnière d’un grand impie, disciple de Dieter, et qui lui tenait les plus barbares et horribles sophismes, tous reposant, ajouta-t-elle avec un sanglot, sur un abcès de vérité.

Partout, en un mot, je le répète, partout je vois les femmes humiliées, molestées, partout sacrifiées à la superstition des prêtres, à la barbarie des époux ou aux caprices des libertins.

Le monstre l’avait retenue dans ses rets. C’était un solitaire, un philosophe. Orden demanda où il se trouvait, il se proposa même de redescendre dans les enfers du bouquin pour prendre le marquis, comme il dit.

Puis il me reprocha d’avoir plié les mètres de cet espace qui promettait tant de scène des chasses de prédateurs. Qui sait si maintenant il ne se joindrait pas aux maîtres carrés, ces modèles infernaux de prédation et de spéculation ? Car ce drôle de marquis maussade avait étudié et développé à foison toutes les arcanes et tous les arts de l’art de mentir si propre aux politiques et aux agents, de l’art de convaincre et de persuader, si propre aux sophistes et aux plus corrompus des penseurs et des affameurs des peuples et des faibles !

Pollia avait observé Orden d’abord avec reconnaissance, puis avec frayeur. Il lui rappelait trop ce maître qu’elle avait côtoyé au cours de ses folles lectures. Je lui fis observer qu’il était normal qu’Orden, que notre Drake leur ressemblât. On ne combat pas les loups avec des chèvres. Elle se tranquillisa, mais n’accorda plus guère de regards à notre impétueux compagnon d’armes. Je te conseille d’en faire de même, lecteur, si tu penses que ce guerrier abuse de sa force et de la justice pour laquelle il pense combattre.

C’est alors que je compris que depuis le début de cette histoire, il avait été Drake, lecteur. Efficace, pudique et silencieux. Mystérieux, invisible, cruel. Invisible, souverain, visionnaire.

C’était Lui.

Cependant, l’ennemi revenait, plus nombreux, plus motivé aussi. Tel est le fruit d’une résistance parfois trop rude, comme celle à laquelle nous invitait Orden : une résilience ennemie, une vengeance plus douloureuse encore, qui rêve d’en finir avec le faible qui se plaint, et qui ne plie point.

Je demandai à Lubov ce qu’il voulait que l’on fît ; que l’on demeurât ici, à vaincre l’ennemi, ou que l’on emportât les livres et les meubles. Il faut sauver l’immeuble, si j’ose dire, soupira Nabookov, qui a toujours le mot pour rire.

Et nous le fîmes, avec l’aide de d’Artagnan et de Mandeville, que nous avions fait mander. Nous volâmes deux étages, les deux plus beaux de la bâtisse, et nous prîmes la fuite, non sans que Siméon, Ivan Mudri et Superscemo eussent châtié nombre de poursuivants, les expédiant par leurs fusils à fleur et leurs Magic Toilets dans un monde dont il vaut mieux cacher le nom.

***

Sortis dehors, nous comprîmes que nous avions à nouveau gagné une grande bataille. L’air était plus respirable, les gens plus chaleureux. Nabookov me dit que les prix avaient baissé durant la nuit ; l’enfer ne flambait plus, ou tout au moins moins. Lui-même n’avait pas de nouvelles de Tatiana, qui pourtant n’était pas partie avec Horbiger et Maubert aux enfers. Nous en aurions bientôt, à chaque instant suffit sa peine.

Lubov nous proposa alors de nous réfugier dans un texte sacré, venu du Zohar, et disposant d’un bel hôtel, le Old Kabbalah Hostel ; et surtout d’un merveilleux jardin, aux réminiscences et ramification innombrables. Nous avions bien mérité de ce haut lieu par notre aide chaleureuse et désintéressée. Il y a un beau Pardès, me déclara-t-il en me clignant son oeil si vif.

Nous entrâmes en effet dans une petite cour d’un immeuble d’une rue nommée Jacob. Là, quelle surprise ! Je revis mon vieil ami Jacob, celui-là même de l’échelle mystérieuse, lecteur. Et il nous fit grimper quelques échelons de la si belle échelle. Et là nous entrâmes dans le monde enchanté de cet Old Kabbalah Hostel, qui ressemblait à un hôtel de haute Egypte où plusieurs des nôtres avaient déjà voyagé.

Qu’est-ce que le Pardès ? Ce jardin n’est autre qu’un symbole de la science mystérieuse, très dangereuse pour les cerveaux débiles ; elle peut même conduire à la folie et aux égarements funestes de l’impiété.

En effet, la sagesse se manifeste et donne naissance à un fleuve qui arrose le jardin. Le fleuve pénètre dans la Tête de la Petite Figure et forme un cerveau...

- Lubov, Jacob, êtes vous sûrs que nous soyons dignes de rentrer dans ce saint des saints ?

- Mais oui, mais oui, il faut simplement que Horbiger ne pousse pas des jurons trop aryens...

- Des jurons propres à rien ?

- Ils joueront au Monopoly postmoderne, je vous le promets... celui où les prix changent d’heure en heure.

- Très bien, alors avec d’Artagnan nous allons jouer au Monopoly propre aryen...

- Mandeville ! Si vous pouviez vous taire !

- Vous terre, Mandeville, vous terre !

- Tudieu, mais je n’ai juste rien dit, juste ciel !

- Nous y entrons justement, merci Jacob. Silence la compagnie, et sommeil pour les autres.

Et nous entrâmes pour quelques heures jusqu’à l’aube dans l’un des sept palais de la connaissance ou Helakhot. Lubov et Jacob nous expliquèrent tout, mais Orden s’ennuyait. Les Gavnuks dormaient et Fräulein évitait de passer l’aspirateur dans le haut lieu. Elle joua avec Horbiger à Salomon et à la reine de ses bas.

Après avoir achevé de bâtir la maison, il en revêtit intérieurement les murs de planches de cèdre, depuis le sol jusqu’au plafond ; il revêtit ainsi de bois l’intérieur, et il couvrit le sol de la maison de planches de cyprès.

Le bois de cèdre à l’intérieur de la maison offrait des sculptures de coloquintes et de fleurs épanouies ; tout était de cèdre, on ne voyait aucune pierre.

(à suivre)

2 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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