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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXI - Autre étrange suite dans les idées : Orden et cimeterres
par Nicolas Bonnal

Je fis un rêve étrange et merveilleux... j’étais avec Pollia, mais... je ne pouvais l’atteindre. Je devais vibrionner dans l’espace, une nouvelle fois avec elle et ses ailes, sans pouvoir la contacter, sans pouvoir... mais il fallut me réveiller. L’air sévère cette fois, le bon Lubov m’apprit que je ne pourrais sortir - au sens spatial, lecteur, au sens spatial - avec sa nièce (pourquoi ? pensais-je).

Lorsque nous nous éveillâmes de ce songe enchanteur, nous étions de nouveau dans le boulevard des Germains, à notre généreux quartier général. Autour des vins chiliens et des churros nous devisions librement sous un soleil modérément généreux et par conséquent surprenant. Nous retrouvâmes quelques absents dont Silvain, qui continuait de faire fortune dans l’essor de l’industrie du cours particulier. Il brassait des billets, il voulait nous inonder de sa soudaine fortune. Près de nous, au café des quatre magots, se tenait Suce-Kopek qui taillait des pipes et qui braillait au téléphone. Il reprochait à un de ses sbires du Back et Black Office d’avoir vendu une belle surface pour douze millions alors qu’il eût pu la vendre pour quatorze l’après-midi à l’ouverture des marchés brésiliens. Mais Silvain se contentait de moins.

- Tu comprends, Gerold, elles s’asseyent et me paient. Je les conquiers, je les instruis et je les range en ordre de bataille, braves petites soldates d’or et non de plomb. Ma patronne aussi est bonne. C’est une bonne soeur qui a atteint la date de péremption et recherche des professeurs de russe. Elle est là, Tanya ?

- Pas encore...

- Elle est à Angkor ?

- Cela est fort bien dit, Silvain, mais il faut cultiver...

- Notre jardin ?

- Non.

- Notre esprit ?

- Non plus. Notre monastère, et nous aurons besoins d’instructeurs à l’air libre au sens propre comme toi.

- Et qu’est-ce que je gagnerai ?

- Ton salut. Ou ta délivrance. C’est selon...

Puis nous eûmes, Nabookov en particulier, la joie de voir arriver Tatiana qui trottait menu en tripotant sa tresse et délivrant les quipus si subtils. Orden la suivait aussi du regard, ce qui commença, une fois de plus, lecteur, et cette fois est coutume, à irriter et désespérer la pauvre Fräulein. Il faudrait décidément guérir ces garçons même d’une souche surhumaine de ce tropisme ukrainien voire de l’esprit de conquête de la Crimée, qui toujours finit en châtiment.

Tatiana salua Sonetchko - petit soleil (petit sommeil, comprit Mandeville qui jusque là n’avait pas fantasmé sur l’elfique créature) - puis nous expliqua qu’elle avait trouvé un prêtre pour bénir le monastère, voire pour y officier. C’était un serbe, et il s’appelait Milenko - le soldat ? - de Beketch.

- Ah, le fameux Beketch !

- Le serbe de Beketch ?

- Exactement, Mandeville ! Nous le prénommerons le serbe de Beketch !

- Aussitôt dit aussitôt fait !

- Au fait, Maubert, qu’alliez-vous faire en cet enfer ?

- En cette galère !

- Dans le parking L15 ? Non, je savais que nous pourrions entrer en contact avec nos mais du cercle allemands ici très-bas. Nous avions des secrets à échanger ; et Horbiger a inventé une nouvelle et révolutionnaire transportation de l’eau chaude. Herr Von Braun nous a par ailleurs remis ce courrier scientifique et cette lettre plus personnelle pour Fräulein.

Ach ! Vielen danke, Mein Bert...

Et Fräulein se rua sur le courrier. Elle versa de chaudes larmes en lisant la sensible lettre du professeur et doktor qui l’emplit de gemütlich, de Sensation et de Sehnsucht. Il fallut expliquer à Mandeville ce que c’était la Sehnsucht, et crois-moi, lecteur, ce ne fut pas de la tarte viennoise. Toujours est-il que notre force de frappe se renforçait. D’autant que nous avions un frappeur maintenant.

Quand elle eut séché ses larmes, notre belle tudesque demanda à Orden son bâton. Il l’exhiba en effectuant de rapides tournoiements avec, sous l’oeil ébaubi de Siméon et d’Ivan, puis tint ses propos qui naturellement, lecteur, et même culturellement, suscitèrent toutes sortes de commentaires ironiques et discourtois.

- Je m’y refuse. Je ne donne jamais mon bâton.

- Son palka.

- C’est très personnel.

- C’est son bâton de dynamite.

- C’est son bâton de dynamique.

- C’est son bâton de plus tonique.

- De plutonique ?

- Silence dans la rue ! C’est mon bâton patagonique !

- Je vois, mein Freund, mais je foutrais le perfectionner...

- Vous ne pourriez que le corrompre, Fräulein... Et puis je le répète, c’est très personnel ces choses-là...

Ya, mein Engel, aber...

Et puis tout sourire et chevelure à l’air serein si berlinois, Fräulein insista tant et si bien qu’Orden lui prêta le précieux symbole. Comme tu le sais, lecteur, en tout cas Nabookov nous l’apprit, bâton se dit en grec baculus, et celui qui en est dépourvu est un im-baculus, un imbécile par conséquent. Cette savante confession en boucha un coin à Mandeville qui en était resté au bacille. Notre belle ingénieuse qui avait du Kundry mais aussi du Klingsor dans les veines se promit d’améliorer les performances du fameux bâton de dynamique sans en altérer la précieuse et unique nature. Cela fit rager Horbiger qui commençait à son tour à voir Orden d’un mauvais oeil.

***

Peut-on expliquer qui est Orden ? Il est vrai que l’extraordinaire assistance avait l’esprit plus ouvert que ton humanité moyenne, ô lecteur, mais elle était face à un personnage d’une dimension surnaturelle, pour ne pas dire surhumaine (ce mot fit sursauter Horbiger). Orden, je te l’ai dit, partage avec moi certaines fonctions. Par exemple, il a aidé ou inspiré Napoléon, il est le compagnon invisible de Napoléon, comme je le suis des grands esprits de la Bible et de la littérature (c’est la même chose). Nous avons eu de grandes heures à l’heure napoléonienne ou byroniennes, ou nationale ou bolchévique où cette humanité fatiguée fut si grande. En ces temps de disette spirituelle et mentale, nous n’y pouvons mais. Et de même que tu pourras me trouver, mon cher lecteur, un ange sans mission, à certains intervalles, un ange en démission, sache que le terrible Orden, en cette Babylone fatiguée qu’est devenue la terre, ne peut que détruire, ou te sembler détruire, tant il est vrai que dans cette destruction de l’humanité et de la divinité il n’est de construction que de mètres carrés, syphilitiques de surcroît et qlipothiques. Si je te semble démissionner, lui te paraîtra mal fonctionner. Comme un ordinateur dans un vaisseau de l’espace ou un robot dans une usine métallurgique. Mais c’est ainsi. Je lui laisse la parole. Notre spartakiste aime se produire d’une manière laconique, ou sinon balistique :

- Je suis... ce que je suis.

Ich bin der Ich bin ?

- Je fuis ce que je fuis ?

- C’est cela. I lean no more on super-human aid. I believe no more on super-human powers.

- On est tous bien d’accord...

- Tu es trop violent, Orden. Pourquoi pas un peu de patience ?

- Dans l’immobilier, c’est la clé. Patience et longueur de temps...

- Font plus que force ni qu’orage ! On le sait, Dummkopf ! mais nous, nous sommes l’avenir. Wir Sind Sturm und drang !

- Tempête et brouillard !

- Tapette et braillard ?

- Mais non, sots, il pleut à sots décidément cette année... tempête et mouvement, mais mouvement au sens allemand...

- Autrichien !

- Russe ! Nous sommes allés à Vladivostok !

- Ukrainien ! Nous sommes les fondateurs indo-européens de l’Europe occidentale et orientale. C’est nous qui avons pelé les oignons de votre développement !

Tout le monde interloqué, y compris Fräulein, contempla Tatiana qui renouait sa tresse, ayant dit, et définitivement, ce qu’elle croyait devoir dire, et avait dit, coupant le souffle à tout le monde. Rougissante, elle demanda alors à Orden, et en langue commune - ou dialecte de transaction :

- And what then about patience?

Patience! That word was made for brutes of burden, not for birds of prey!

- Nous sommes des oiseaux de proie ?

- Attention que les pourceaux d’Epicure, les pourceaux de Dieter, les pourceaux du marquis pensent aussi être de grands oiseaux de proie !

- Oiseaux de rois, oiseaux de choix !

- Bravo Mandeville !

- Un vin argentin pour Mandeville !

- Mais alors, Orden, mon ange blond, mon héros aux yeux si bleus, tu souffres tout le temps...

- Ne chevrote pas ainsi, Fräulein ! My slumbers are a continuance of enduring thought, which then I can resist not.

Splendid!

- Splendide !

Wunderbar !

- Il n’y a que des génies à cette table !

- Justement... Et si nous allions au cimetière du père La Table ?

Bitte, Orden, warum ?

- Plusieurs dizaines d’hectares ! Et détroussé par les profanateurs et les touristes ! Les touristes, tu connais ça, hein, Gerold ?

- Oui... J’ai aimé Stendhal, Byron, Shelley, mais pas les suivants, et pas les guides de voyages...

- Der Reiseführer !

- Chut ! Horbiger !

- Mais de quoi avons-nous peur ?

- De notre ombre de voyageur ! Der Wanderer und sein schatten !

- Trop savant, Maubert ! D’ailleurs où est Anne-Huberte ?

- Elle patine comme toujours. Mais reprenons : Orden, pourquoi prendre d’assaut un cimetière ?

- N’est-ce pas une profanation, une profane action ?

Orden se releva de toute sa taille. La rue s’assombrit, sa voix devint terrible, il nous terrorisa tous, et tous les flux cessèrent. Bâton lançait des éclairs, Fräulein était émerveillée.

- Vous savez tous que par les théories des chambres à Geist ils veulent faire cesser les cimetières. Vos morts tous les encombrent, et non plus spirituellement, mais spatialement, géographiquement. Ils veulent ces terrains. Pour y faire pousser des pods, des cosses où ils feront croître des monstres.

- Mais quels types de monstres ?

- Les enfants à ipods, les femmes à chihuahuas, les gouvernements à endettement, les églises à incroyants, les jardins sans fruits purs, et les figuiers sans fruits.

- Et les fichiers sans bruit ?

- C’est vrai. Et c’est pourquoi nous ne savons plus rien... Nous ne savons plus même si nous sommes vivants.

- Tout juste, Soljenitsyne... Mais nous avons des dizaines d’hectares à dérober pour fonder le grand monastère. Les tombeaux sont vides, abandonnés et qlipothiques.

- Le serbe de Beketch les bénira.

- Mais La Fontaine, Molière, Nerval et tralala ?

- Qui te dira qu’ils ne nous suivront pas ? D’ailleurs ils n’y sont pas. Ils sont dans l’enfer B, comme tous les grands hommes.

- Je pense donc je suis.

- Allons-y. Vous n’avez pas d’hésitation au grand moment de l’action ?

- Le vent se lève. Il faut tenter de vivre.

Am Anfang war die Tat.

- Mais l’heure est grande et belle où se saisir à neuf.

- Orden, vous n’aurez pas de scrupules libéraux ?

I am not of thine order!

- Vive le désordre nouveau !

- La récupération&consécration des cimetières est commencée en transe.

- Est commencée où ?

- En Transe, Mandeville, en Transe !

Nous nous levâmes et nous hâtâmes, avec deux circonflexes. Je réglais avec ma merveilleuse carte dorée, dont Orden me dit ce qu’il en pensait.

- Il faut y renoncer. Achète ou vole du vin, et assieds-toi sur leurs terrasses.

- Et...

- S’ils résistent, tue-les. Ou bien fuis. Remarque, ils sont toujours plus faibles.

- Faibles ? Ce système ?

- Retraités... En congés... Fatigués... Ou en grève... En paternité... Tu t’imagines, eh, l’époque que l’on a connue ? Nerval conçu en Allemagne par vingt degrés de zéro sous l’ère de mon cher zéphyr impérial ?

- Oui.

- Eh ! Allons-y maintenant.

***

Et le grand monarque arriva, avec sa suite de tarantass, pour nous mener à bon port. Il avait comme quatre voitures, toutes plus plombées et dorées que nature. Une vraie alchimie bien roulante.

Il menait avec lui le pauvre Jean des Maudits qui avait des nouvelles. Une nouvelle offensive des maîtres carrés allait avoir lieu pour emplir de vide la grande ville (pour Mandeville c’était déjà fait) et de non-être les immeubles. C’est ainsi que l’on pourrait accueillir à loisir les créatures infernales qui achevaient leur remontée sur la terre avant d’essayer à la suite du prince des ténèbres de remonter au ciel ; mais nous y veillerions, au grain.

Plus grave que la situation de l’humanité et de la terre en général était celle de ce pauvre Jean des Maudits.

- Alors ?

- Je suis condamné à vivre d’une pension élémentaire. J’ai fait appel et ai été condamné plus durement.

- Alimentaire ?

- Elémentaire, mon cher Mandeville. En fait mes revenus et mon logement sont prélevés à la source si j’ose, dire, et il ne me reste que les 2 m² que voici.

- Mariez-vous, disait l’autre, il en restera quelque chose.

- Tu veux que l’on t’aide ? ou que l’on tue quelqu’un ?

- Pas tout de suite.

- Il est vrai que tu es devenu l’homme qui rétrécit, Jean des maudits. Un vrai personnage de science-fiction. On va te donner à manger au poisson rouge ou à la perruche, si tu poursuis comme cela sur cette pente savonneuse.

- Non, on va t’aider. Tu referas ta vie dans notre Ordensburg.

- Ah, Orden et Ordensburg, comme c’est drôle, hé, hé...

- Orden c’est hispanique, non d’un petit condor !

Nein ! Das ist teutonische !

- Bon, on te garde avec nous, après on ira voir les juges.

- Ils sont bien logés là, tout près de l’île. Pour l’heure on va déranger les profanateurs de cimetières et protéger les morts survivants. Monte avec nous.

On présenta Ambroise, le fils puîné de JDM, aux Gavnuks qui lui enseignèrent leurs plus grands secrets comme les maîtres de l’Est savaient le faire et le fer du temps de Conan le barbare.

Nous roulâmes bien vite, franchîmes tous les ponts initiatiques de la métropole galactique. Maubert donna un aperçu de sa science sacrée.

- Les ponts comme les cimetières sont des lieux consacrés et réservés aux épreuves de la chevalerie.

- Quoi, le cheval rit ?

- Non, la vache, Mandeville. C’est la vache qui rit.

- Oh ! ça va...

- Souvent un chevalier doit longer une rive pour franchir un gué périlleux.

- Un gay périlleux ?

- Mandeville, mais non, on n’est pas encore dans les marais.

- Là, il prend ses risques comme le preux Gauvain dans la Demoiselle à la mule et il parvient de l’autre côté, dans un lieu plein d’énigmes.

Siméon et Ivan Mudri sursautèrent et crièrent à tue-tête :

Zamok !

- Mais qu’a dit le Gavnuk ?

Schloss !

- Mais qu’a dit Horbiger ?

Castle !

- Cassel ?

- Château. Château.

- Un chat tôt ? Mais je ne vois pas de chat si tôt.

- Laissons tomber, allez...

- Je propose d’envoyer Mandeville nous représenter lors d’un débat télé ?

- La bonne idée que voilà !

- Lors des ébats t’es laid ? Je ne crois pas, tudieu, vous exagérez.

- Tiens, le brouillard se lève.

- C’est juste, en cas d’épreuve initiatique, il y a toujours du brouillard...

- Du braillard ?

- Mais silence !

- Du brouillard qui se lève.

- Moi j’aime les belles brumes.

- Et moi les pierres blondes. Aber es ist Niflheim !

- Il veut dire le pays du brouillard...

- Ah, je croyais des nèfles...

- Votre vue va baisser, chevalier de la baronne. Mais nous y voilà...

Nous arrivions au grand cimetière fameux dans toutes les chaumières, le cimetière du père La Table. Il était en effet très grand, déserté, plein d’influences, abandonné par ses morts ou presque. Le brouillard se levait, assez dense, recouvrant des zones entières. Il y avait quelques touristes, et il fallut les chasser à coups de bâton et de menaces russophones, ce qui ne fut pas long.

Restaient les specteurs. Orden avait vu juste. Il y avait des experts en surmortalité qui ici essayaient de dégager des âmes. On faisait de la place.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

Notre mission, si nous l’acceptions, consistaient à délimiter les secteurs encore animés, à en protéger les âmes, à leur intimer l’ordre de nous suivre dans les jardins du monastère que l’on réserverait à cet effet, à pourrir la vie des specteurs, et à dérober les milliers de m² que nous pourrions utiliser pour notre grande demeure. Maubert souligna que le mot utiliser ne lui plaisait pas, rimant avec user, abîmer, corroder, fatiguer et plein d’autres encore à connotation fort négative. Nous en cherchâmes un autre.

Homme ! Libre penseur, te crois-tu seul pensant...

Pendant qu’Orden et les Gavnuks faisaient la chasse aux sorcières et aux specteurs, nous détections les morts survivants et nous déployions nos aspirateurs avec inspiration. Superscemo enchanté déclara qu’il adorait le cimetière, parce que c’était plein de fantômes et de specteurs. Fräulein lui avait promis pour sa fête un petit bâton de dynamique comme celui d’Orden.

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres...

C’est là, au milieu de ces allées mélancoliques, devant ces temples mortuaires, cette nostalgie historienne, ces feuillages jaunis et ces gazons d’hiver, que je rencontrai un autre de mes chers amis de ce si long récit, lecteur. Il luttait comme nous héroïquement contre les expulsions illégales et les Ausweis lancés aux rares morts conscients de leur sort par les maîtres carrés.

Et je le vis, mon long fantôme, de taille immense, à la barbe et aux cheveux si blonds, à la fois de stentor, vêtu de probité candide et de lin blanc et surtout de cotte et de mailles. Un vrai croisé en quelque sorte.

Il surgit comme un grand Boromir du Seigneur des Anneaux, le glaive à la main. Nous seuls pouvions le voir, j’entends Orden et moi, mais somme toute tout le monde le vit, pour les commodités de l’histoire. Sache qu’il ne faisait pas rire. Il commença par épouvanter l’ennemi héréditaire, Horbiger, qui dut regretter de n’être pas être resté sous terre aux Enfers.

Немец, вон!

- Je sais que tout le monde est polyglotte dans le secteur sauf sans doute le lecteur, mais tout de même... en cyrillique et italique.

- C’est un hic !

- Ce n’est pas le moment de blaguer ! Vous pouvez répéter, s’il vous plaît ?

Niemitz, von !

- Cela veut dire, dehors les boches...

Не пущу псов на русскую землю!

- Tatiana, qu’est-ce que ce grand russkof veut dire ?

- oui, vous qui savez lire...

- Il dit qu’il ne veut pas laisser rentrer ces chiens en terre sainte !

- Mais expliquez lui, qui on est ?

Tatiana s’approcha entre deux tombeaux ouverts du géant longiligne, lui parla avec déférence et politesse, mais aussi clairement et le convainquit de nous comprendre et même de nous aider. Alors l’ange blond se dirigea vers moi. Il parlait avec l’accent Dourakine (Dur à quoi ?)

- Vous êtes les bienvenus dans cette terre qui n’est plus promise et se trouve à peine permise. Je suis le gardien de cette terre sacrée et profanée. Mon nom est Borodin.

- Eh bien messire Borodin, vous allez nous aider à repérer les lieux, considérer nos alliés, et chasser nos ennemis. Nous allons préserver ce haut lieu, en l’emmenant dans les terres sacrées de l’ailleurs absolu.

- Très bien ? mais tout d’abord je voudrais savoir comment de hauts dignitaires du ciel comme vous peuvent venir ici avec des profanateurs Nimitz.

- Mais Horbiger n’est pas un Nimitz, pas vrai Horbiger ? C’est un loufoque des Enfers B, un génie de la physique du robinet, tout au plus un humoriste bavarois. Quant à Fräulein, c’est une délicate jeune démocrate oeuvrant dans l’industrie de pointe.

- Une jeune quoi ?

- Ne vous énervez pas, Alexandre Nevski... Pardon, général Borodin. Nous voulions dire qu’elle était très tolérante.

- L’alliance germano-russe est la grande promesse du XXIe siècle vous savez... Une bonne entente entre le tzar et le kaiser, et le tour est joué.

- La tour (de l’ombre), prends garde !

Und der Kaiser !

Da, Horbiger, da... Savez-vous où se trouve la tombe du serbe de Beketch ?

- Il est par là, mais je crois qu’il est parti ce matin. Il était très incommodé par les travaux d’alentour.

Orden reprit l’initiative, pendant que nos compagnons calmés par la présence désormais pacifique, poursuivaient leur campagne de chasse aux sorcières et d’épuration éthique du cimetière. Il fallait chasser les incubes et les succubes, les touristes, les âmes damnées, les specteurs, les touristes, en finir avec les qlipoths et les dalles bétonnées qui retenaient certaines âmes, expulser les touristes, en bref travailler. Nous étions aidés par une armée d’esprits, et une armée de morts et d’âmes en peine. C’était plus rapide comme cela, et nous pûmes accomplir cette Volkswanderung au plus vite. Nous pûmes alors écouter Borodin et sa terrible confession.

- Ils veulent anéantir les cimetières, gospodin Orden...

- Ils prennent trop de place.

- Ils ont mis les incinérateurs dans l’espace, ils ont truqué les concessions, et l’on peut évacuer les cadavres sans que les familles le sachent. Tout le monde veut se faire brûler et disparaître. Les gens ne savent plus s’ils sont vivants, disait un grand maître russe à Harvard au temps jadis.

- Il n’y avait plus de gens dans les campagnes... il n’y en a plus dans les villes. Il n’y en a plus dans les cimetières. Ils fabriquent de l’absence.

- C’est comme en Palestine. On passe de la terre sainte à la terre feinte.

- Il n’y a plus de concession à perpétuité.

- Cela, je l’avais compris. L’ennemi ne fait plus de concession.

- Et les cimetières sont toujours le lieu privilégié des épreuves initiatiques.

On criait dans le cimetière. Il est vrai qu’il avait rétréci de taille. Mais nous étions attaqués. Les petits Gavnuks étaient euphoriques et criaient le mot de ralliement à la suite de Horbiger.

Volkswanderung ! Volkswanderung ! Volkswanderung !

Et ils partirent avec tous leurs mètres pliés, qui étaient innombrables en nombre d’années. Une petite armée de specteurs terrifiait les allées restantes. Orden et Borodin s’éloignèrent pour les combattre. Je les regardais faire avec Maubert. Ce fut une symphonie héroïque qui vite dégénéra en symphonie pathétique.

Ne puchtu psov na russkyo zemlyo !

Borodin projeta son grand filet que je n’avais pas vu. Il les noya comme des poissons. Orden distribua quelques coups de bâton de dynamique. Le pathétique venait en face de cette volonté de toujours nuire et d’user, au sens littéral, d’un instrument nommé taser. Ils dispersèrent les superbes et c’en fut fait de toute velléité de résistance. Fräulein n’eut même pas besoin d’aspirer des méchants. Elle se contenta de demander le silence aux gens qui criaient trop, et elle l’obtint.

***

L’opération Friedhof avait réussi. Nous avions sauvé les âmes et récupéré les morts et leurs terres violées. Il nous restait à les entasser dans notre grand palais, qui allait maintenant être doté de nombreux étages, de jardins et fantaisies diverses. Ce jeu de construction n’était pas pour nous déplaire. Nous étions les membres de la conjuration la plus dynamique de ce début de troisième millénaire.

- C’est le Reich de trois mille ans qui vient de commencer !

- Horbiger, change de ton !

I am not of this order!

Conjuration : les conjurés ont toujours la manie de s’inscrire sur une liste.

Il y eut un étage où Orden donna aux Gavnuks des cours de bâton de dynamique et puis d’ultra-violentes leçons ; une salle du cimetière de la table ronde pour Borodin, Arthur et les chevaliers passés, présents et à venir ; de belles chapelles pour de grandes et belles messes avec le père Milenko ; de superbes jardins initiatiques avec tout le symbolisme traditionnel et des monstres sympas ; de grandioses salles de réception pour des fêtes napoléoniennes ; des cimetières bondés et sereins où l’on pouvait piqueniquer le dimanche comme en Ukraine ; des salles de tir à l’arc zen ; des bureaux de change où ceux qui venaient de l’extérieur abandonnaient tout et mettaient tout en commun avec nous ; des villages du Lot et des Carpates ; des vallées industrieuses bien germaniques ; des horlogeries suisses ; des maisons que l’on pouvait vider par les fenêtres en les retournant comme des sacs ; des paradis écologiques avec des animaux très intelligents et pas d’écologistes ; des universités médiévales où l’on étudiait en latin et rossait en vieux slave ; des parcs patagoniques avec l’ara Petacci et le renard du désert Maréchal Grommelle ; des usines alchimiques avec des inventions d’armes secrètes bien tudesques ; des laboratoires d’idées surnaturelles ; des musées de choses invisibles ; des cirques pour clones ; des lionnes clubs ; des embouteillages d’oiseaux de feu ; des salles en ruines où Superscemo pouvait essayer ses armes secrètes sur les armées d’Ivan Mudri ; des plantations de runes et d’araucarias ; des topiaires inconcevables ; des bibliothèques pleines des oeuvres complètes de Gogol, Léon Bloy, Dumas, Virgile et de tous les auteurs qui ont inspiré ce livre ; un musée de la technique tudesque ; des salles d’attente pour Don Quichotte et Sancho Pansa ; des salons de laideur pour Kitzer von Panzani et la Sibylle écumante ; des parkings de Black panzers ; des circuits automobiles tout-terrain pour tarantass Kombat ; des châteaux médiévaux avec plein de salles de torture pour les maîtres carrés et les specteurs épargnés ; des emporiums emplis de desseins animés ; des décors de western pour rejouer My Darling Clémentine ; des cochons d’eaux tournés à la broche ; des chambres à Geist pour communiquer avec l’âme de Napoléon ; des circuits de voyage avec des guides vert-de-gris de la Patagonie, ou de manuels de la mauvaise volonté de puissance ; des chemins Frédéric Nietzsche ; des polders de peinture finlandaise ; des géants verts pour reconstruire un Walhalla sur le Machu Pichu ; des supermarchés anarchiques pour enfants éveillés ; des jeux de mots sans ironie ; des cimetières arabes découpant ; des rêves cultivés ; des univers perpendiculaires ; des cloches de couvent euphoriques ; des tentes de bonnes samaritaines ; des cages d’escaliers pleines de perroquets dorés ; des plages blanches sans angoisse ; des chapitres entiers de Rabelais en nature ; des sangliers géants ; des chevaux de Troie sans des guerriers dedans ; des chambres d’amour pour Pollia et pour moi ; des fabriques d’automates pour malchanceuses en amour comme Fräulein ; des blondes sans chihuahuas et des guides pour devenir un surhomme, mon vice.

(à suivre)

6 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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