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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXII - Chapitre suivant : la première guerre géniale (ou grosse guerre) est déclarée
par Nicolas Bonnal

Résumé des épisodes antérieurs :

Un ange revenu de tout sans être allé nulle part redescend sur terre. Tout le génie de l’humanité y est dévoré par le commerce, ce chancre du monde, et l’omniprésente dictature des mètres carrés. L’univers déjanté lui fait comprendre qu’il y a une remontée suintante de l’esprit satanique sur la terre. Dans ce monde sans foi ni loi, l’ange trouve une compagnie de partisans bien décidés à demeurer des libertaires belliqueux en goguette et des voleurs de mètres carrés. L’ange comprend qu’il a affaire à forte partie, puisque les hommes se sont soumis à la tyrannie, sauf une poignée d’irréductibles bâlois, pardon gaulois. Il descend une première fois aux Enfers où il sympathise avec Horbiger, génie du politiquement incorrect. Grâce à la chance et au chant du destin, il fait prospérer son combat et s’adjoint de grandes forces angéliques et mécontentes comme Orden, avec qui il construit un monastère géant en pleine capitale pour créer un monde meilleur et un refuge pour tous les damnés des prix de la terre. Le récit reprend quelque temps après où on l’a laissé, alors que pour reprendre les lieux communs des littérateurs des maîtres carrés, la roche tarpéienne est près du capitole.

***

Le succès de notre opération dépendait bien sûr de son succès. Que veux-je dire par là, lecteur ?

Imagine-toi un salon de thé bien royal et oriental où nous discutions tous, mes chers amis et moi, dans l’un quelconque de nos plantureux étages. Le grand monarque étalait ses convictions monarchiques, Horbiger son aura monastique, les Gavnuks leurs activités ludiques, et Fräulein ses inventions romantiques. Orden rongeait son frein sans toucher par bonheur à son bâton de dynamique, et moi je m’entretenais avec les plus diserts des nôtres, souvent les mêmes, du reste, d’Artagnan, Maubert, Nabookov et Mandeville bien sûr pour n’y rien comprendre. Nous venions d’évoquer les règles de notre Ordensburg, et de décider la consécration d’un grand étage à un paysage romantique rhénan. Mais une sourde atmosphère tomba sur notre assemblée détendue.

- Je crois qu’on est mal vus.

- Comment ça, mal vus ?

- On est mal vus. On passe mal dans la population.

- Mais il n’y a plus de populations, ni de peuples d’ailleurs. Il ne reste qu’un agrégat inconstitué de peuples désunis...

- Une expression géographique...

- Un conglomérat de solitudes sans illusions...

- Il reste que nous sommes mal vus.

- Que veux-tu dire, d’Artagnan ?

- Notre cause est impopulaire. Les gens ne sont plus révolutionnaires du tout.

- Bakounine disait déjà cela en 1871.

- Les gens sont des petit-bourgeois. Ils veulent accéder à la propriété, même s’ils y mettent quarante ans ou trois générations.

- C’est la génération congrue...

- Ou même la dégénération...

- Ne plaisantez pas, ils s’amusaient, et encore relativement, de nous voir voler quelques m² aux banques, mais là, ils ne sont plus contents du tout. Je les entends se plaindre d’ici au marché...

- Au supermarché...

- A l’hypermarché...

Orden se leva l’air terrible, plus blond que jamais avec sa frange ado, et il s’approcha de d’Artagnan en effectuant des moulinets avec son bâton de dynamique. C’était un festival de canne, aurait dit Maubert en maugréant.

- Dans les grandes surfaces... Eh oui, Darty, les mousquetaires ne sont plus ce qu’ils étaient...

- Plaît-il ? Je me nomme Darta...

- C’est assez, Darty. Nous ne sommes pas là pour être populaires. Je dirais même que nous sommes là pour le contraire. Nous sommes là pour porter le fer dans la plaie, le ver dans le fruit, le néant dans leurs maîtres, la division dans l’héritage, la colère dans la paix morte. Nous sommes là pour les dénicher, pour les fouiller tout nus, pour les détromper, pour forer, saper, miner leur sottise à front de taureau. Nous sommes là pour en finir avec leur monde mort.

Ach, Orden, komme du parles bien, meine Freund!

- Je sais, Fräulein je sais ! Nous n’avons donc que faire de plaire à cette plèbe, à cette tourbe, à ce troupeau, à cette masse, à cette nasse, à cette amas de morts-vivants ! Je les châtierai si je le dois, je les châtierai. Nous sommes là pour les réveiller...

Deutschland, erwache!

- Couché, Horbiger ! Arrête de faire ton Superman !

- Ton doberman, Mandeville, ton doberman !

On aimerait de vrais attentats, pas des coups tordus contre deux tours vides et peut-être pas écroulées d’ailleurs (et qui ont permis baisse d’intérêt, création virtuelle de richesse puis écroulement systémique, un plaisir pervers des plus rares), des guerres, des descentes messianiques et christiques, des batailles rangées, des distopies déjantées, des terres calcinées, des paradis goûteux, mais rien de cela, rien !

L’Apocalypse est fatiguée. Elle a la gueule de bois, la gueule de Moi, la gueule du Mal de vivre générationnel, increvable. On l’a trop attendue, la vieille gueuse, et elle n’est pas venue.

- Ainsi notre ami Orden n’est pas content de son temps.

- Les temps sont durs, non ! Les temps sont mous ! Les gens sont flous, les gens sont fous ! Ils défendent bec et ongle le système des m², ils adorent leur F2, ils rationalisent son espace, ils rêvent d’un F1 au ski ou à la mer ! ce sont des lopettes !

- Des épaulettes ?

- Et bien moi je dirais que je m’inquiète pour une raison bien précise et inverse.

- Ah oui, Gerold, et laquelle ?

- Nous sommes très populaires. Trop populaires. Mais pas chez qui vous croyez.

C’était moi qui parlais, lecteur, comme tu peux le voir. Et j’avais pour cela une bonne raison. Je venais de recevoir une fort belle lettre d’un personnage fameux et important. J’en donnais une cursive lecture à mon aréopage révolutionnaire qui demeura bouche bée.

Monsieur, nous serions enchantés de vous recevoir au palais de***. Comme vous devez le savoir, nous suivons de près vos exploits et performances industrielles.

- Industrielles ?

- Je me souviens de ce président rastaquouère qui parlait d’un grossium, d’un financier aux abois, d’un aventurier juridique comme d’un industriel...

Vous représentez une nouvelle classe d’entrepreneurs hors de pair susceptibles de bousculer les habitudes usées d’un vieux pays fatigué. Aussi est-ce tout naturellement que du monde entier se tendent des regards...

- Se tendent des quoi donc ?

Et s’élèvent des voix pour saluer vos performances, votre esprit d’initiative et votre audace commerciale. Vous représentez pour la nouvelle classe dirigeante globalisée un exemple à suivre et à saluer, c’est pourquoi nous désirerions vous saluer, vous recevoir prochainement à la date de votre convenance. Veuillez agréer etc.

Cette lettre jeta un froid dans l’insistance, pardon l’assistance. On se leva, on s’interrogea, on demeura intrigué et l’on reprit des petits fours, sauf Horbiger qui avait changé de régime. Ce fut Lubov qui cette fois prit la parole. Et de sa douce voix :

- C’est le problème de ce feuilleton.

- De quoi ?

- Souviens-toi de Gustave Beau Flair, Mandeville.

Feuilletons : Cause de démoralisation. Se disputer sur le dénouement probable. Ecrire à l’auteur pour lui fournir des idées. Fureur quand on y trouve un nom pareil au sien.

- Pas seulement. C’est surtout le problème des révolutions en général. Elles ne sont faites que par et pour les privilégiés...

- Les préavis léchés ? Ridicule !

- Couché ! Poursuis, Maubert.

- Evoquons la théorie du nommé Jeudi.

- Du nommé qui ?

- La théorie du Jedi ?

- Les pauvres ont été parfois révoltés, mais rarement, et surtout quand ils mourraient de faim...

- Notons qu’on ne se révolte pas quand on meurt de faim.

- On meurt de fin, tout simplement.

- Très Mandé, Mandeville. Poursuis, Maubert.

- Par contre la théorie de Jeudi énonce que les riches sont par nature instables, en ébullition. Il prend comme exemple les seigneurs du Moyen Age, les féodaux et les vassaux toujours en révolte contre leur roi ou suzerain.

- La liberté ne Suze que si...

Ruhe, Bitte !

- Et à l’époque moderne, toujours pour ce nommé Jeudi...

- Et je dis, moi, qu’il a raison, Jeudi, tudieu !

- Mandeville, on n’en peut plus, s’il vous plaît !

- Qu’on le bâillonne...

- Bayonne ? mes ancêtres en sont.

- Mandeville, tu vas finir en poussière comme eux...

- Maubert, termine.

- A l’époque moderne donc, les millionnaires rouges bougent. C’est la conspiration des milliardaires, des gens aisés ou trop cultivés, qui veulent faire branché et se dévouent à la cause commune ou communiste. Cette part de la bourgeoisie, dit Karl Marx, qui a assimilé l’intelligence du mouvement historique. Marx ajoute d’ailleurs que la bourgeoisie est par excellence la classe révolutionnaire.

- Che fois moi à quoi tu penses...

Et toi lecteur tu vois à quoi il pense ?

- C’est même historiquement, depuis l’écroulement du prolétariat, la seule classe révolutionnaire.

- Mais alors on est des bourgeois ?

- C’est bien ce que je veux dire en pensant à la lettre reçue par Gerold. Les maîtres carrés vont nous récupérer, ou ils estiment qu’ils peuvent le faire. Tenter le coup en quelque sorte.

But why? Who? For what?

Quid ? Quomodo ? Cur ? Cum alliis ?

Warum ? Was ? Wo ?

Kto ? Kak ? Potchemu ?

Chi ? Come ? Perché ?

Quien ? Como ? Porque ?

- En français SVP !

- Les Français ne se posent jamais de questions.

- Les Français sont des beaux !

- Ils pensent négocier avec nous. D’une part parce qu’ils nous savent trop forts.

- C’est vrai quoi, on est plus fort que les Chinois.

- En outre parce qu’ils ne veulent plus déclencher de guerres. Ils n’en ont plus les moyens, et ils la perdraient sans doute, surtout si Fräulein perfectionne le Staubsauger ou bien qu’Orden s’énerve. Enfin, et c’est plus grave, je crois que nous leur servons de modèle.

- ???

- De business model. Nous volons, nous accumulons d’une matière très primitive. Nous redistribuons à peine et nous triomphons.

- C’est le triomphe de la mauvaise volonté ! Tu nous trahis, Maubert ! Du bist ein Tartar, eine Kalmuk, eine Bolchevik...

- ... au coupe-eau entre les dents !

- Coupe quoi ?

- Tais-toi, Mande Viel, tu nous gazes les couilles ! que feux tu dire Maubert ?

- Que j’avais une approche plus sociale ou même socialiste de notre révolution. Que là nous vivons grassement dans des palais faits de mètres volés.

Ach ! mein Liebe ! Il nous refait le coup de Strasser !

- Maubert, tu finiras à la rue !

- Comme Strasser ?

- C’était qui, Strasser ?

- L’aile gauche du parti. On les a fait partir, d’ailleurs ; lors de la nuit des longs coupe-eaux.

- Douze balles dans la peau !

- Douze bals à l’apéro !

- Bal tragique à Nuremberg, pas vrai, Orbi ?!

- Maubert, Barba te rossera !

- Je croyais que c’était à Colombey !

- Quoi, le bal ?

- La tragédie...

Je laissais Maubert se fâcher avec d’Artagnan, Fräulein et Horbiger, sachant ou espérant que leurs chamailleries ne dureraient pas plus qu’une nuit des longs coupe-eaux, et je me tournai vers Nabookov, à la légendaire sagesse.

- Et toi qu’en penses-tu ?

- Maubert exagère. Nous valons mieux qu’eux, nous ne sommes pas eux. Mais nous pouvons être victimes de malentendus. Il est vrai que peu de gens viennent à nous. ils sont désinformés. En outre, nous vivons ici, grassement comme il dit. Et nous ne savons plus tout ce qui se passe dehors, ce qui nous permettrait de mieux nous positionner comme les ennemis officiels de la pensée inique. Le problème est de savoir si nous voulons vraiment les libérer. Or le vingtième siècle a montré que cela ne sert à rien, que personne ou presque ne veut jouer le jeune révolutionnaire. Ceux qui veulent le jouer deviennent des bourreaux, les autres des agneaux. Si donc nous voulons les battre, nous devons le faire pour nous-mêmes et sans penser aux résultats... ou aux sondages. Il ne faut pas oublier que nous vivons aux temps maudits du Kali-Yuga. Tout est vain, tout est mort, tout a été.

La méditation transcendantale et pessimiste de ce grand disciple de Johannes Parvulesco nous toucha. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines. Notre cher Superscemo aux cheveux plus longs et plus blonds que jamais, à mille milles des crânes rasés de la Bible et des bagnes, notre cher Superscemo dis-je s’approcha de Nabookov et lui demanda Eto Chto Kali-Yuga, ce qu’était le Kali-Yuga.

On est forcé d’écrire pour soi, de penser pour soi et d’espérer la fin de tout. Demain ce sera pis encore.

- Mais pourquoi les battre ?

- Parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’ils incarnent le Kali-Yuga.

- C’est quoi, le Kali-Yuga. C’est la guerre ?

- Non. C’est la paix perpétuelle.

- C’est la misère ?

- Non. C’est la prospérité.

- C’est le manque de Kultur, alors ?

- Non, Horbiger. C’est l’excès de culture, de films, de livres, de tout. D’ailleurs ce livre ne sera même pas édité.

- C’est la méchanceté ?

- Non. C’est le trop-plein de gentillesse qui dégénère plus vite que tout le reste.

- C’est la destruction de la famille, comme dans les textes sacrés ?

- Non, Fräulein, c’est la recomposition de la famille. Le Kali-Yuga, c’est de croire que les temps ne sont pas terminés, c’est de croire que l’on peut survivre à la médiocrité, à la vieillesse, au...

Nihilistes ! Nihilistes !

Qui avait bien pu parler ? D’où venait cette voix hélas trop connue ? Car c’était celle de Kitzer, tu l’auras reconnue, lecteur. Anne-Huberte avait en effet allumé la télé, et elle avait été bien inspirée, puisque nous pûmes constater que nous étions espionnés par un système bien sophistiqué comme on dit.

- Ce sont des nihilistes !

- C’est quoi des nihilistes ?

- Des dégueu... mais non ! Cela signifie que nous sommes espionnés dans notre propre Ordensburg ! Mein Gott !

Mein Goth ! Dans notre propre bunker !

- Et par la Sibylle ! Et par Dieter ! Et par Kitzer !

Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté tes veilleurs,
De jour et de nuit, jamais ils ne se tairont.

- Che fais m’occuper de nos systèmes de sécurité. Venez avec moi, d’Artagnan et Mandeville !

- Avec plaisir, ma belle ! J’ai toujours voulu en savoir plus sur le mystère des moteurs allemands !

- Des mots... d’auteurs... à... Léman ?

- ???

Spass, plaisanterie, si vous préférez.

- De fait, ma chère et ingénieuse amie, j’ai toujours été épaté sinon enchanté par ces prestigieux noms de la sidérurgie et de l’industrie...

- Lesquels ?

- Eh bien ceux-là justement : Peter Meyer, Si mince, Croupe, Porche, Haine quelle, Mister Schmitt, Bailleur. IG fare bene. Dame l’air, Mère cédés, Ti Seine, Manne est-ce manne...

- Mandeville, Ich liebe Dich...

Après avoir pêle-mêle et dans sa langue à lui Siemens, Krupp, Porsche, Henkel, Messerschmitt, Bayer, Daimler, Thyssen et d’autres grands noms de l’industrie mondiale, la vraie celle-là, Mandeville partit donc avec Fräulein et les plus Tekniks des nôtres.

Fräulein, il faut que je te le dise, lecteur, avait commencé la construction d’un automate formidable destiné à remplacer l’homme qu’elle ne pouvait trouver dans sa vie de femme sensible et ingénieuse. Mais ce Golem teuton, ce goy l’aime, comme le baptisa Horbiger, lui donnerait bientôt bien du souci aussi. Que ne se contenta-t-elle de sa solitude créatrice et foisonnante ?

Nous demeurâmes seuls après avoir donné le mouchard à l’ara Petacci d’Horbiger qui le béqueta promptement. Horbiger avait aussi un renard du désert nommé maréchal Grömmel et un chinchilla nommé Ravi Jacob dont Lubov lui disputait la paternité spirituelle aux heures paires (pourquoi aux heures paires, cela demeura un mystère jusqu’à une heure avancée de cette histoire, lecteur).

Mais la baronne elle continuait à s’égosiller comme un étourneau enrhumé.

Ce sont des nihilistes, cet Orden c’est un extrémiste. Ce sont des jusqu’au-boutistes, ce sont des terroristes, ce sont des islamistes, ce sont des intégristes. Ils nous feront croire que la copropriété, que la belle copropriété, que la noble copropriété c’est le vol !

- Tu sais quoi, Orden ? Il faudrait passer à la télé.

- Pour la faire taire ?

- Non, pour un débat...

- Pour un abat ? On verra... Si nous sortions de notre tour d’ivoire...

- Histoire d’y voir plus clair ?

- Et de leur faire un peu la guerre... Ce n’est pas en raison connecté et cloué devant son écran que l’on renversera un système comme ça.

- Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’ils parlent tout le temps de la côte de l’ivoire...

- Pardon Mandeville ?

- Et de la Corne de l’Afrique, en Erythrée ou bien en Ethiopie...

- ???

- Les portes d’ivoire et de corne qui nous mènent aux enfers...

- ???

- Ecoutez-moi, tudieu ! Il existe deux portes du sommeil. La première est de corne (cornéa) et donne un accès facile aux ombres véritables. L’autre est faite d’un ivoire (elephanta) éclatant et resplendit, mais c’est par elle que les mânes envoient vers le ciel des songes trompeurs.

- Tudieu, Mandeville !

*

Sed falsa ad caelum mittunt insomnia Manes.

Et nous sortîmes. Notre grand bâtiment dont les hauteurs étaient noyées dans un brouillard des Andes choisi par Horbiger lors de la nuit des longs coupe-eaux, était cerné par un peloton de specteurs qu’Orden dispersa en quelques coups de bâton de dynamique et qu’Ivan et Siméon aspirèrent dans leur Staubsauger junior. On les retrouvait plus loin étalés dans les poubelles du tri sélectif (il y avait les poubelles pour militaires, des poubelles pour specteurs ou aussi pour les policemen), que Siméon avait conçu lui-même (il en voulait aussi pour ses parents et son majordome biélorusse qui persistait à vouloir le faire retourner à la maison).

L’idée de Nabookov était bonne : voir très effectivement où en était le système, l’étudier, l’analyser, le dénoncer et peut-être le détruire !

Nous montâmes dans le dernier surpuissant Tarantass d’Horbiger. C’était un Porche Païenne avec des moteurs à eau-de-feu et une cylindrée timbrée. Il y avait une porte sur le toit, ce qui permettait aux nôtres d’accéder plus vite au ciel par l’échelle de notre bon Jacob (tu auras donc compris, lecteur, que j’aurais pu écrire Il y Yahvé) et bien sûr les pistolets à fleurs de nos chers Gavnuks.

Il faut expliquer que si l’on part la fleur au fusil au cours de certaines expéditions belliqueuses appelées guerres, c’est parce que la fleur peut-être associée à la guerre : ne parle-t-on pas en effet de la guerre des deux roses ou de leurs épines (aux roses). Les Gavnuks possèdent donc des pistolets à fleurs carnivores, qui ne font pas dans le bétail pardon, détail.

Première constatation de par les rues de la grande capitale : des gens de plus en plus résignés, mais contraints à circuler à pied, à bicyclette, en scooter, par des températures hyperboréennes ; mais contraints à vivre non plus d’horions et de gros liards, mais de centimètres carrés, même pas cubes. L’immobilier si haut en a tous fait des clochards quechua, et il semble que notre cher Baptiste avec qui nous avions perdu tout contact ait fait fortune, comme petit Pierre avec ses logements Transit. On peut toujours gagner des mètres carrés en dormant, on peut aussi en perdre.

- Regardez, fait Silvain des Aurès.

- Quoi ?

- Il y a plein de faux billets. Oui, je sais, mais il n’y a pas Mandeville. Tu n’iras pas dégobiller sur mes plates-bandes...

- Dégobiller ?

- On essaie d’en voir un ?

Nous demandâmes à un pauvre hère fait femme de nous montrer ses faux billets. Mais la gueuse hurla à la mort, nous assurant qu’elle nous trouvait aigris (pourquoi toujours ce mot ?) et qu’elle se battrait deux fois pour conserver un billet qui valait deux fois moins. Elle fut rejointe par d’autres engeances solidaires, car cette société aime la solidarité surtout dans l’adversité.

- Vous êtes des enculés ! Je vais appeler Michel Truqueur !

- Qui ?

- Ils ne savent même pas qui est Michel Truqueur !

- Et toi, qui tu es, femme ?

- Madame Houille. Petit-bourgeois ! Despote ! Lâchez-moi, vous me cassez le bras ! Imbécile ! macho ! connard !

- Des madame Houille...

- Il n’y a plus que cela, ce matin, dans cette rue.

- L’ennemi ne fait pas de quartier... ni dans la dentelle. Redistribuons des billets, cela les calmera et nous amusera.

- Tu parles ! On déclenchera des émeutes.

Au moment où l’immobilier s’envole déraisonnablement et où l’on annonce des augmentations du gaz et de l’électricité très supérieures à l’inflation, il convient de saluer l’initiative de la bande de malfrats au grand coeur qui, dans notre région, propose des billets de cent euros à demi-prix.

- On pourrait leur vendre de faux mètres carrés, alors ?

- Les mètres carrés sont toujours faux. C’est pourquoi il y a eu une loi.

- La loi carrée ?

- C’est toi qui le dis. mais ces mètres carrés, Ce n’est pas...

- Mais biens sûr. Ils sortent de l’imprimante de Fräulein.

- Quelle drôlesse celle-là !

- Et de ma carte dorée ; on les a fusionné pour répandre ces billets et soulager leurs souffrances.

Une flamme jaillit, le coup de feu claqua, et aussitôt, sous la coupole, plongeant entre les trapèzes, des rectangles de papier blanc commencèrent à tomber dans la salle.

Ils tournoyaient, voletaient de tous côtés, se répandaient dans les galeries, tombaient vers l’orchestre et la scène. En quelques secondes, la pluie d’argent, de plus en plus épaisse, atteignit les fauteuils, et les spectateurs commencèrent à attraper les billets.

- Je me demande si c’est une bonne idée...

- Quoi ?

- ... de les aider à survivre. Il vaudrait mieux les laisser crever, comme cela on les inciterait à la révolte.

- Orden, tu n’es vraiment pas un humaniste.

- Un solidaire.

- Un charitable.

- Je fais mon boulot. Et mon boulot, c’est que ces blattes se révoltent.

- S’ils se révoltent, seront-ils moins des blattes ?

- Arrêtez de déblatérer.

- En tout cas, il y en a moins qu’avant.

- On les recycle ailleurs. Horbiger m’a parlé du cyclone B.

- Je vois. Les bagnes et les chambres à Geist sont passés par là.

On voyait en effet de moins en moins de gens, comme s’ils eussent été dévorés par leurs cannibales maîtres carrés. Ils avaient l’air toujours plus gris, toujours plus humbles, toujours plus crade, tas de messieurs et mesdames Houille. Tous connectés, couverts d’ipods, aptes à se faire gazer les couilles, comme dirait Horbiger. Maubert parla d’un vieux film dont un de ses amis, Nicolas Bonnal, avait jadis fait la critique. Il ressortait des réflexions de cet auteur post-punk épris de Virgile et du Prisonnier les points suivants, que notre ami nous lut sur son connecteur étrange :

Les personnages sont remplacés, sans que l’on sache ce que l’on fait de leurs corps originaux, pendant leur sommeil. La société contrôle ce "sommeil vert" via les tranquillisants et les somnifères.

Les nouveaux personnages naissent dans des espèces de cosses géantes. On retrouve l’obsession pour le remplacement scientifique de l’espèce humaine.

Le mot "cosse" traduit le mot anglais pod, mis à la mode par la technologie actuelle. On est équipés d’ipod, et l’on s’y connecte comme dans d’autres films de science-fiction où la connexion est physique, via une prise située au bas de la colonne vertébrale. Le pod dans la doxa actuelle permet de renaître dans la vraie vie, qui est virtuelle.

Nous poursuivions notre discussion fleurie en observant cette population de métrosexuels tatoués, d’ombilics récupérés dans les moussorkas du tri sélectif, et d’homoncules rétrécis au lavage de cerveau et au réchauffement glacé du climat.

Il faudra porter ses ordures dans les déchetteries spécialisées, en triant, en "compostant", en "compactant", etc. Il faudra investir dans les centres de tri et s’équiper de "poubelles intelligentes", calculant, grâce à des puces, leur poids et notant le nombre de levées par mois. Poubelles auxquelles il conviendra d’adjoindre des verrous...

- Mais alors, ils sont où ?

- Dans les camps de déconcentration. Les autres sont dans les cosses.

- L’Ecosse subversive, comme disait le maître Johannes, est donc bien loin...

- Ici on est dans le domaine des vieux.

- Les enfants naissent vieux. Connectés, leur vraie vie est ailleurs. Elle devient un avatar.

Il y avait au coin d’un boulevard glacé couvert d’immeubles de cristal un speaker qui aboyait et se plaignait des temps qui fusent. Et il disait ceci :

Nous sommes pauvres, nous sommes endettés, notre monnaie est au bord de la faillite. Une partie de notre pays est en ruines. Nos machines sont usées. Nos rivières sont à sec. Notre administration est croulante. Partout s’étalent la gabegie et la corruption. Notre jeunesse est découragée.

- Je le connais, ce n’est pas de lui.

- C’est de qui alors ?

- Marcel Aymé.

- Je n’ai jamais aimé Marcel.

- Moi je n’aime pas gnôle.

- Et ça date de quand ce beau salmigondis ?

- De 46. 1900.

- Et on est en 2011. Mais alors, l’Apocalypse est permanente ?

- C’est selon. Certes pensant qu’elle est devant, d’autres qu’elle est derrière, et moi j’inclinerai à penser qu’elle est de tous les temps, existentielle en quelque sorte. Qu’il te faut la résoudre à chaque instant, lecteur, pardon, Superscemo...

Il faut expliquer cette théorie et même celle de la science-fiction. C’est comme l’histoire de la ville Alpha, lecteur. On te fait croire d’habitude que tu vivras dans tel monde telle utopie ou avenir faramineux ; avec vaisseaux spatiaux, robots serviteurs, machines volantes, immeuble de dix kilomètres, portes vivantes et procédurières ou même société égalitaire. Et l’on oublie de te laisser penser que tu vis déjà dans une distopie qui est réellement une société inique, contrôlée par des automates, des banquiers, des inspecteurs, des militaires, des ordinateurs, des régulateurs de flux, des noeuds d’énergie, des ondes électromagnétiques et des machines à déplaisir, ma véritable ingénierie totalitaire. Tu y es, tu y vis, tu ne t’en rends pas compte, lecteur, car tu es devenu toi-même un de ces êtres inanimés de la science-fiction et de la fausseté. N’est-ce pas le vieux Stentor ésotériste qui célébrait une cité avec un gros cerveau et des milliers d’automates sans science ni conscience ? Eh, nous y sommes, lecteur, tel est ton monde. Regarde le présent, ne vise pas ton futur mort.

Ceux qui veulent de la perfection veulent du mort. Seuls les morts sont capables d’édifier du parfait. Soudain je ne me sentis plus guidé par mes haleurs. Un petit bonhomme ébouriffé qui me dit s’appeler Silvio Peligro - je sus plus tard qu’il se nommait aussi Topor - me fit signe de le suivre. Il voulait me montrer les prisons.

(à suivre)

9 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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