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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXIII - Acte 30 : Le mie prigioni
par Nicolas Bonnal

Il faisait froid dans l’artère maudite. Et des specteurs partout. Les gens puissants ne devraient jamais descendre de leur Porche païenne. Sauf pour s’asseoir à de grandes tables et signer de grands contrats (c’est plus classe que gros, non ?). Mais on ne se refait pas, lecteur. Orden et moi, on est des enfants de la balle, des durs de la rue.

- Je m’appelle Peligro.

- Je le sais. Je l’ai dit au lecteur.

- Je veux montrer la prison. Vous devez venir seul.

- Je viendrai seul. Mais Orden me suivra. Et lui ne reçoit d’ordres de personne.

Peligro me mena par une petite rue perpendiculaire jusqu’à l’entrée bis d’un hôtel de luxe où avaient officié, c’est le cas de le dire, les collègues d’Horbiger au cours de la dernière guerre victorieuse. Comme tous les bâtiments très officiels, il n’avait pas besoin d’être très gardé, ni trop regardé, étant hors de portée du commun des mortels et même de certains immortels. Je crus voir en Peligro - ce nom me disait quelques chose, et à toi, lecteur ? - comme un petit cousin du docteur Mendele, un serviteur de la bête, toujours serviable, toujours - ou presque - inoffensif. Il ne s’était pas opposé à la venue d’Orden qui me suivait muet en sifflotant avec son chapeau rond et en faisant tourner son bâton de dynamique.

Fallait-il descendre une nouvelle fois aux Enfers ? Nous passions par des salles d’attente, des cuisines inoccupées, des grandes laveries, d’étranges blanchisseries où l’on devait laver et recycler tout l’argent sale et les péchés du monde. C’était long, et Peligro marchait d’un pas rapide et froid, et comme survolté. N’était-il pas d’ailleurs un automatique lui aussi ?

Nous prîmes enfin un ascenseur. C’était plutôt, lecteur, un descenseur. Un descenseur, ce qui permet de descendre bien bas, mais pas aux Enfers. Orden, qui n’aimait pas être enfermé (Horbiger l’appelait Klaus Trofob), commençait à s’échauffer dans ce monte-charge.

- Vous nous emmenez où ? Voir des prisons ?

- Non, vous en avez certainement vu... dans cette vie et dans les autres.

- Au violent, la vue c’est la vie. Alors ?

- Je vous mène voir mon maître, Karl...

- Jetlag ? mais nous le connaissons !

- Ce n’est pas le même...

- Celui du zoo ?

- Messieurs, ce n’est pas le même. C’est de Karl Von Läger dont il s’agit cette fois.

- Qui est-ce ?

- Le patron des camps de déconcentration de la planète. Lui sait qui vous êtes.

- Non, il ne sait pas vraiment qui je suis...

- Au fait, signor Peligro...

- Señor.

- J’insiste. Signor. Est-ce que vous savez si Dieter travaille pour lui, et s’il est d’origine ouest-allemande ?

- Non dans les deux cas. Accrochez-vous, nous arrivons au -666.

- Le nombre de l’habite...

- ... comme dirait Mandeville.

L’univers est plein de statues organisées qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien.

La machine semblait tournoyer comme les châteaux dans les contes. Mais nous arrivions. J’expliquai à Orden le cas aigu de Karl Jetlag, l’homme qui préférait vivre au zoo que dans un condominium de luxe. Le propre des riches, pour qui tout se ramène toujours à l’état de nature - il faut baiser les faibles, qui ne sont pas méritants -, est toujours de préférer leur chihuahua ou leur angora à l’humanité, est que, comme pour les enfants, tout se ramène à la célébration de l’état de nature. Au vu de ce que j’avais vu chez toi, lecteur, je ne pouvais qu’acquiescer.

Peligro procédait l’air pressé, comme tous les grooms qui te mènent à l’important.

***

Nous arrivâmes enfin au bureau-bunker de Karl Von Läger. Il y avait une salle d’attente de filles compromises, mais Orden bouscula les deux gardes et poussa enfin le Silvio, lui laissant juste le temps de nous annoncer. Nous arrivons dans le bureau-bunker de l’empereur du sexe immobilier. Ce n’est pas sexe et caractère, c’est sexe et grosses pierres. Et l’homme de fer contrôle ainsi tout le marché de l’amour dans le monde des maîtres carrés. Un gros monstre à bien observer pour l’imiter - ou bien l’éliminer. Lui se présente comme un homme - un mutant en vérité avec toutes les opérations et injections qu’il subit - qui a le sens de l’amour et des affaires, un homme de fer dans un gant de soi, pas un quant-à-soi Mandeville. Légionnaire du plaisir, capitaine des vents, grand vizir de l’humour, amiral du bénef’, encenseur du bon sens, magicien des cinq sens, tels sont quelques-uns des surnoms que notre grand bonhomme s’affuble avec ses zibelines. Horbiger est d’ailleurs prêt à en écrire une, d’histoire de l’idée impériale zibeline. L’idée impériale zibeline est une idée qui va faire fourrure, pardon fou rire, pardon fureur, pardon...

En attendant, nous sentons dans ce réseau inextricable des caves, entresols, aérosols, greniers, gratte-ciels, entrepôts et tripots dont est fait ton beau monde, lecteur, nous sentons un drôle d’odeur. Sexe triste. Linge sale. Décor blafard, néon bien vert, agrégat hétéroclite de luxe sans argent, de luxure sans affect.

- Ils n’ont pas le sens de l’honneur ici très bas.

- Ils n’ont pas non plus le sens de l’odeur.

- Normal, ils ne sont pas en odeur de sainteté.

- Tu es sûr que les Gavnuks n’ont pas suivi ?

- Cela leur passe au-dessus...

- Ils ont quand même l’âge de Lolita, comme dirait Nabookov.

Il n’est pas le seul à pratiquer ce type d’échange - appartement contre sexe - dans la grande capitale. Dans un contexte de crise du logement, la formule semble s’être répandue. Sur Missive, la rubrique « A louer » recense de nombreuses offres d’hommes proposant des colocations ou studios indépendants contre services sexuels. Mais également des femmes, troquant leurs charmes contre un toit.

Quand Karl Läger nous observa, son chihuahua dans les bras et son cigare au bec, les lèvres lui tombèrent ainsi que le chihuahua. Ce dernier, qui se nommait Zombie, se brisa les pattes.

Progressivement, la « richesse » elle-même se zombifie. Plus on subventionne les zombies, plus il y en a.

Ce fut toute une histoire. Une jeune et longiligne femme arriva, se précipita, sanglota, entoura de ses longs bras bardés de bracelets le canidé, le déposa dans un avion et l’envoya se faire opérer ailleurs.

Flanqué de quatre gorilles islamo-mexicains, et de deux hôtesses agakano-usuréennes, Karl Läger nous observa alors d’un air fort agressif, chiffonnant dans ses gros doigts bardés d’anneaux des liasses de gros liards. Il était très basané et mal rasé, sentait un peu fort le parfum pas frais comme des chairs de hyènes, et tapotait de ses mocassins à lobes les grosses moquettes de son bunker-bureau.

- Notre entrevue commence mal. Zombie est blessé. C’est un signe. Son astro n’était pas bonne ce matin. C’est un signe.

Zombie or not to be.

- C’est une chute !

- Ecoutez, je vous ai fait venir...

- C’est vous qui m’avez envoyé la lettre.

- Oui. Je l’ai fait à la demande du président Zarkoz.

- Eh bien causons.

- Il y a encore des présidents dans le monde ?

Le cigare tomba cette fois. Il nous regarda stupéfait. Je crus qu’il allait s’asseoir, car de sa petite taille il ne nous dominait pas, et surtout il ne dominait pas son sujet. Les gorilles semblaient gênés aussi. Je sentais qu’Orden regrettait cet énervement, qui ne lui garantissait pas la récréation promise. Peut-être qu’on savait, ici très bas dans ce souterrain financier, dans cet antre à millions, dans ce bunker au cube de mètres carrés, dans ce tripot du luxe, dans cet entrepôt de l’Etre, dans cette citerne du néant, qui était Orden. Peut-être qu’on savait même comment le neutraliser, mais je m’égare... Orden poursuivait en effectuant des moulinets toujours plus rapides avec sa canne de festival.

- Je pensais qu’il n’y avait plus que des managers, des DRH, des développeurs, des responsables quoi.

- Mais le président Zarkoz...

- Vive Zarkoz !

- Vote Zarkoz !

- Votez Zarkoz !

- Merde Carrefour !

- Mais que...

- Monsieur, ces enfants ont voulu...

Au cas où tu n’aurais pas saisi, lecteur, nous recevions la visite de Siméon et d’Ivan Mudri, nos plus terribles Spetsnatz venus du Nord et de l’orient du vieux monde, introduits par un huissier d’injustice. Ils étaient vifs et bruyants comme jamais, montrant leurs petits bâtons de dynamique et traînant un de leurs Magic Toilets où l’on voyait un bout de groom dépasser. Ils étaient donc passés de force, quels petits Gavnuks ! Je leur frottai l’oreille. On leur fit servir des congolais par un des cerbères et ils se calmèrent. Toujours troublé, Von Läger frissonna. On lui essuya de fines gouttes de sueur en lui tamponnant le visage avec des mouchoirs en papier Vuitton.

- Le président veut vous voir. Vous devez comprendre que vous êtes un enjeu important pour lui et pour l’avenir de notre système économique. Il en va de l’avenir de nos enfants, même des vôtres.

- Ce ne sont pas les nôtres. Siméon, cela suffit !

Siméon essayait de poursuivre un des agents de sécurité avec son bâton, mais l’autre apeuré commença à reculer. Ils s’agitaient tous avec leurs oreillettes. C’en était trop pour Karl Läger qui fort imprudemment prit son air de rorqual bleu, de cachalot assoiffé de sans et de tigre dans un moteur de bohême double V. Pour un peu, il eût parlé comme Horbiger.

Ach, scheisse, cela suffit comme ça ! Je n’ai qu’un claquement de doigt à faire pour vous liquider comme ça.

- Fais-le.

Il le fit et Orden le tua. Ce fut plus fort que lui. L’éclair jaillit et le foudroya. Puis il exécuta froidement mais rapidement les gardes de faction avec qui nous aurions peut-être pu négocier, je le reconnais aussi lecteur. Il épargna Peligro que nous pûmes extraire de l’étrange toilette dans laquelle les enfants l’avaient plongé. Le petit groom commença à gémir.

- Mon Dieu ! qu’avez-vous fait ? c était le papa de Fräulein Von Rundfunk.

- Quoi ?

Kto ?

Chto ?

Je reconnus Remords et ses feux redoutables. Qu’avions-nous fait ?

- Orden... Qu’as-tu fait ?

- Je suis désolé pour Fräulein, mais...

- Tu ne peux pas contrôler un petit peu ta puissance, ou plutôt ton pouvoir ?

- Et toi ton impuissance... Tu n’avais qu’à lui parler, lorsqu’il était encore en état de la faire. Je ne supporte pas que l’on se mette en colère devant moi.

- Gerold...

- Oui, Ivan.

- Fräulein nous a racontés pour son père. Son père est mort il y a dix ans en sautant sur une mine anti-personnelle.

- Quoi ? mais tu nous mens alors, Peligro !

- Peligro, ta vie est en péril !

In pericolo, Peligro !

Ma pitié, je vas vous expliquer...

- Tu vas rien du tout, gros scemo...

- Inutile, tu vas y passer...

- Oh Orden, s’il vous plaît, laissez-moi le foudroyer...

- Mais Ivan, c’est une grande personne ! Tu n’as pas la permission de tuer des grandes personnes !

Je réussi à empêcher le meurtre de ce misérable Peligro dont je pensais qu’il nous serait utile à trouver la sortie de ce labyrinthe où il nous avait introduits. Je repensais aux Carceri de Piranèse, à ceux de ce pauvre Pellico, romantique républicain pour qui ce niais avait voulu se faire passer. Mais ne sommes-nous pas au siècle de la contrefaçon, lecteur ? Les acteurs se font passer pour de grands hommes politiques, les fabricants de vêtements pour des créateurs, les stars de télévision pour des modèles moraux ! Mais je m’égare.

- Peligro, montre-nous tes Carceri.

Sissignore.

- Et ne nous mens plus. Sinon c’est Vaffanculo avec le petit bâton de dynamique, tu as compris ?

Si, si ho capito benissimo, eccelenza, lei puo avere una totale fiducia.

Vabbene cosi ?

Et nous partîmes à quatre dans le monde de Karl Läger, le gardien des camps de déconcentration du monde archi-moderne. Ce ne fut pas une partie de plaisir, lecteur, plutôt une partie de chasse, puisque nous châtions çà et à quelques-uns des gardiens, notamment les Gavnuks qui ne pouvaient se retenir de bien faire.

***

Je n’aurais jamais cru que le monde contînt tant de prisonniers et de malheureux.

Le monde de Karl Von Läger, tué comme l’ogre avant d’être connu, est bien référencé, nous expliqua Peligro, qui semblait de confiance maintenant, quoiqu’il (ou parce qu’il) demeurât sur ses gardes avec les enfants et leurs petits bâtons à ses côtés. Il est de mèche avec le grand parking L15 par lequel nous étions remontés en revenant des Enfers. Sa devise est toute simple :

Les humains se divisent en deux classes : les propriétaires et les locataires.

Lorsque les vivres viennent à manquer, les locataires doivent être délogés. On fait donc appel à KVL qui vide les greniers et emplit les prisons. Il est marchand de liberté et il change ce manque d’horions ou de gros liards en temps de prison. Et les prisons se répandant sur le monde, avec leurs millions de mètres carrés. On dort à deux ou quatre par cellule et on se serre un peu la nuit, parfois trop ; le jour, on paie pour ces décimètres cubiques, et l’on travaille à l’oeil.

Que ne se met-elle à vendre de la liberté ? Il faut croire que cette marchandise lui manquait et qu’elle lui manque toujours.

Les débiteurs et les endettés sont les pécheurs. Du reste en latinus, le debitor est un peccator. Il ne faut donc pas lésiner avec la peine qui doit le frapper. Rome, unique objet de mon bon sentiment, tu m’assures qu’il faut sévir avec le faible. Le débile.

- Débile ! Débile ! Merde Carrefour !

- Siméon ! laissez Peligro tranquille !

Autant parler de la liberté de Carthage où on crucifiait les lions, c’est-à-dire les citoyens qui méprisaient le commerce, ou de la liberté de Rome, où les débiteurs insolvables devenaient, en vertu des lois, esclaves de leurs créanciers.

Avec Peligro, nous visitons d’autres camps de déconcentration. Il y a les camps de vacances où tous les gros repus du Nord viennent panser leurs plaies psycho au soleil des mers chaudes. Ils restent là, ils bronzent, ne sortent pas des camps. En Orient on ne dit d’ailleurs pas de foutre le khan, comme souligne Orden. Et puis il y a les camps où l’on veut perdre sa graisse et tous ses décimètres cubiques. On dirait que l’humanité en a trop, risque timidement Peligro. Alors il nous montre des salles de torture et de sismo fitness, des églises recyclées en temples du déplaisir, comme celle qu’avaient vue les petits. On célèbre le fer, le vice et le feint-esprit, ou les affaires, le fitness et le pas de prix. On remplit les prisons, on vide les corps et les cerveaux. On peut faire aussi des affaires en remplissant des corps que l’on a vidés et inversement : le vider après l’avoir rempli suppose plus de gain, donc de prison.

Soma sèma Soma sèma Soma sèma

Peu à peu on devine dans ce beau monde Underground, monde à la mode par conséquent, que l’on transforme les immeubles de rapport en prisons, ou bien l’inverse.

- Avant, il fallait quatre ans de travail pour se loger.

- Tu veux de dire de salaire, Peligro ?

Sissignore, si ecelenza. Puis il en a fallu, puis quatorze, puis vingt-cinq, puis cinquante. Ce qui est bien avec tout cela, c’est que l’on pourra passer le relais à ses enfants. On pourra les enchaîner à la noble chaîne de la dette.

- Tu as raison, Peligro, enchaînons-nous à cette dette immonde.

- Parole, parole, parole...

Peligro chante dans son toscan natal. Dans ces souterrains fluo, il y a de l’espace bizarre, un peu noir, un peu béant, un vrai trou nul, remarque Orden. On ne sait qu’y trouver, on s’y sent prisonnier. Il faut le confirmer : il va falloir vraiment aimer la liberté maintenant, mais ceux qui n’aiment pas la liberté pourront aimer ce monde.

Tina profite, elle, depuis quatre ans d’un logement contre services sexuels dont elle se dit ravie. « Il ne faut pas choisir un homme jeune car il ne te gardera pas longtemps. Il aura envie de changement. Le mien, il a 62 ans. Il vit à Dubaï et vient en France de temps en temps. Sinon, je suis seul dans l’appartement de 115m². »

Orden est presque heureux de la banlieue d’Enfer. Il a rencontré un punk danois très blond et nihiliste qui lui raconte tout. L’autre le confirme dans le bonheur ou l’inconscience partagée de tous ceux qui ne sont pas vivants, à moitié congelés, comme dans les gares englouties. Si mon pays est une taule... Then is the World one. Et les Gavnuks reprennent, eux que l’hilarité guette toujours :

Then is the World one!

Then is the World one!

A "quoi"?

A prison!

Puis on voit un gigantesque oiseau accompagner un navigateur arabe dans ces mille et un ennuis. Il s’appelle le rokh et pond un oeuf géant. Et Orden chante avec Ivan le rokh du bagne. Telle paire, tel Elvis.

Orden n’est pas rassuré ; pour lui nous n’avons pas vu le pire. Peligro le confirme dans ses vues. En effet, il y a le grand, l’immense espace Geschlecht, conçu et réalisé par Karl Von Läger peu avant sa disparition dans laquelle nous ne sommes pour rien, lecteur, comme tu le sauras bientôt.

Geschlecht. Ordnung. Geschlecht. Ordnung. Geschlecht. Ordnung.

Geschlecht est un nouveau programme immobilier, lectrice : les filles qui ne trouvent pas de logement pourront en trouver un gratuit, mais les garçons aussi ; ceux qui n’ont pas de cash, liquide, carte dorée, pourront payer en nature, et celles qui n’en ont pas aussi. Un porno, tous pour un, tel est le fastueux programme Läger, le programme des surnuméraires de l’immobilier planétaire.

Cela s’apparente à de la prostitution, ce qui n’est pas interdit, nous confirme une source policière. Seul le site Internet qui héberge les annonces peut être poursuivi pour proxénétisme.

Cela bien sûr crée un nouveau genre de couple, peut-être trop intéressé : mais tout couple ne repose-t-il pas sur un échange de services ou de sévices, comme dirait Charles-Mouloud, fondateur d’un nouvel ordre hospitalier ? Läger fait - ou faisait - donner des cours de sexualité sur l’un de ses réseaux, assurant que de cette manière l’immobilier resterait moins cher, puisque le peuple vivrait moins seul. Hypocrisie en vérité, Läger travaille pour les mètres carrés, comme presque tout le monde d’ailleurs, et il faut toujours que cela monte ; cela d’ailleurs ne peut pas baisser, sauf si nous y mettons bon ordre, ou plutôt bon désordre, en appliquant l’opération Barba te rossera ou celle plus incroyable encore du Désordre nouveau.

Dieter, au contraire, est très motivé, comme il le répète dans ses nombreux messages. Il nous propose un deux-pièces dans le XVIIIe contre 550 euros, plus deux ou trois rencontres par mois. « Malheureusement, l’appartement n’est pas encore visitable. J’attends le départ des locataires », nous explique-t-il lorsque nous le rencontrons à la terrasse d’un café. En attendant, il nous propose commencer déjà le sexe pour voir si on se plaît. On dit que comme ça il a pu avoir ou reloger près de deux-cents locataires.

En attendant cela en fait des filles pas aisées, des garçons pas très friqués qui doivent s’accoupler, à l’étymologique sens de ce terme - ou de ces thermes ? - pour trouver un toit ou un émoi. C’est la prostitution à visage humain. L’entreprise de Läger, ce plus froid des monstres froids, y aura mis bon ordre. Ordre. Ordnung. Order. Orden. Ordine. Ce mot me glace dans toutes les langues. L’ordinateur et le computer auront servi à aligner tout ce petit monde de la Fin des Temps, à l’instruere, le ranger en ordre de bataille pour la bataille des mètres carrés à venir.

We shall never surrender. We shall never surrender. We shall...

***

Nous sommes dans une grande salle ronde, dont on ne voit plus le plafond, qui se perd dans les éthers souterrains. Et soudain un son résonne, un appel venu de l’extérieur, et je te jure que ce n’est pas un coup de téléphone, lecteur, et même c’est Horbiger qui cherche à nous joindre, et c’est notre petit guide Peligro qui nous le signifie avec déférence, Sissignore.

- Bière et paix, Harald (ou Gerold, c’est la même chose, lecteur, sauf que ce n’est pas la même langue). Comment tu vas, lansquenet crochu ? Alors, on descend aux Enfers sans consulter les copains ?

- Bière et paix, Horbiger. Nous ne sommes pas aux Enfers. Nous sommes chez Läger.

Ach ! l’ambiance doit être chaude, pas vrai ?

- Oui, enfin, c’est du chaud et froid, tu vois ce que je veux dire ?

- Bon, nous on descend...

- Oui, on t’envoie les Gavnuks par l’échelle. Ce que nous allons voir n’est plus de leur âge.

- Jacob n’est pas content, il voulait des droits. Je lui ai dit que ce n’était pas son échelle.

- Tu as raison, Horbiger. Pour une invention comme ça, il faut un peu de droit de hauteur.

- Envoyez.

Ivan et Siméon remontent tout joyeux par l’échelle de Jacote, ainsi surnommée par Orbi.

Il arriva dans un lieu où il passa la nuit ; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là.

Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle.

Darty et Mandeville descendent ensuite. Orbi se fait attendre car il doit trouver amusant de me parler de là-haut sans me voir.

Mais un grand cri retentit dans la grande salle ronde et vide, en forme de tube infini, par où montent et descendent nos amis via l’échelle de Jacote. C’est Orden que je vois en me retournant en train d’agripper et d’étrangler à moitié ce malheureux Peligro. Sacré Silvio Peligro ! En nous montrant tes prisons, tu n’as pas même compris à quel point tu étais prisonnier de toi-même, de tes vilénies, de ta bassesse crasse, de tes ambitions fades et ton besoin éperdu de reconnaissance. Et puis je me retourne, car je n’ai été dupe à aucun moment, et je le montre à d’Artagnan déjà pressé de replier les mètres carrés de cette partie inexplorée du monde souterrain.

- Sous ce petit guide Orden a retrouvé les traces et les traits du docteur Mendele, qui a toujours un tour de farces et attrapes d’avance. Il est ainsi fait, attendant sans doute aussi l’occasion de nous amener, moi, Nabookov et les autres à cet asile psychiatrique de Valparaiso que nous n’aurions jamais dû quitter.

- L’hôpital Bismarck ?

- Oui, d’Artagnan.

- Le rat ! Le gueux ! J’enrage...

- Calmez-vous Mandeville, il peut encore nous aider...

Mais Peligro ne s’avoue pas vaincu. Horbiger arrive enfin, pour qui il éprouve toujours autant de déférence, avec l’ara Petacci sur le dos de son pull de sous-marinier, et il se précipite vers lui.

- Ce n’est pas Mendele, mon nom, c’est Hanselblatt !

- Oui, où avais-je la bête ?

- La Tête ?

- Les Allemands devraient permettre aux Juifs de rendre entre eux et la société le rôle de médiateurs, de managers, d’impresarios, d’entrepreneurs de la germanité...

- Silence ! On a déjà entendu la tirade !

- Désarmant, ce théâtre aux armées !

- Il est tout à fait qualifié pour cela, on ne devrait pas le mettre à la porte, il est international et il est pro-allemand... Mais c’est en vain. Et c’est très dommage.

Devant le silence d’Orbi, Hanselblatt se lève lourdement, s’approcha de Horbiger, s’agenouille presque et lui dit :

- Cher maître, j’ai été enchanté. J’ai manqué ma mission, mais je suis ravi. Mes respects, monsieur Gerold, vous m’avez assisté trop peu, mais je ne vous en veux pas. Adieu.

Il s’éloigne enfin. Après tout, pour ce qui nous reste à voir dans le Läger, nous n’avons pas besoin d’un guide, pas vrai lecteur ? Je rappelle que les Gavnuks ont été renvoyés car ce qui suit a été interdit aux enfants de moins de douze ans.

***

Horbiger a des nouvelles fraîches mais qui déjà ne sentent plus très bon. Maubert et Pollia ont disparu, séparément. Après lui viennent Anne-Huberte, toute éplorée d’avoir perdu Maubert, à qui pourtant elle ne parlait jamais (mais elle aimait bien le montrer dans les soirées), Lubov, encore affolé à l’idée d’avoir perdu Pollia dans un mauvais livre ou un mauvais rêve, et bien sûr Fräulein, bardée de ses dernières inventions brevetées chez Croupe et Si mince. Mais Fräulein n’est pas seule. Elle est venue avec deux cyborgs. Ils sont beaux et parfumés, élégants, très réussis, un rien bizarres. On les a habillés comme des stars de rock réac, de Krautrock des seventies, avec chemise violette, cravate bleue, lunettes fumées, et gominés.

Avec son plus grand sourire, elle-même vêtue comme une modèle cyborg des années 80, Fräulein nous embrasse Orden et moi, alors qu’elle devrait le savoir, nous n’aimons guère ça. Puis elle nous présente ses deux androïdes comme si elle voulait nous rendre jaloux.

- Je vous présente Ubik et Kubelik, mes compagnons...

- C’est les sorciers d’Eastwick ?

- Non, les Stepford hasbunds !

- Eux sont doux et obéissants, et reconnaissants... Tu en penses quoi, Gerold ?

Erschrecken. Tu fais tes polygames ?

- Très drôle ! Si vous ne m’aviez pas tous traitée comme ça, je n’en serais pas là.

- Fräulein, sois label et tais-toi. Poursuivons la visite.

- Ubik, mords-le !

Ubik se précipite sur Orden, mais il prend un bon coup de baguette magique, pardon de bâton de dynamique. Sa tête blond cendré en prend un coup.

- Voilà, et la prochaine fois cela te knoutera plus cher.

Ach, Orden, du bist...

- Fräulein laissons les sentiments de côté et parlons affaires. Von Läger était-il ton père ?

Nous sommes tous surpris par la violence de cette question qui donne à penser que Peligro ne nous avait pas mentis. Fräulein semble gênée.

- Fräulein, Läger était-t-il ton père ?

- Je ne sais pas...

- Comment, tu ne sais pas ?

- Je peux le voir ?

- Le voir ? Mais c’est un cadavre...

- Bof. Qu’en savons-nous après tout ?

Fräulein s’en est allée brutalement, comme en sanglotant, laissant plantés ses androïdes efféminés et nous-mêmes lecteurs. Tous nous repartons dans le bureau-bunker du grand Karl, et là nous assistons aux incroyables retrouvailles de Fräulein et son père. Car Karl s’est ranimé, imperturbable teutonique, il a changé de tenue, il est vêtu en arme à Nie, et il nous regarde sobrement en caressant sa chère enfant.

Ach, petites canailles. Vous croyiez avoir éliminé le grand Karl. Mais ma fille a altéré les pouvoirs de vos ridicules bâtons de dynamique. Et maintenant vous êtes en mon pouvoir.

- Docteur Fol humour, ça suffit comme ça.

Orden essaie son bâton qui ne fonctionne plus. Il s’énerve une nouvelle fois, s’avance à pas vifs dans la salle, liquide encore les sbires restants et baffe le grand Karl. Ce dernier a la tête qui part. C’est aussi un cyborg. Orden se retourne vers moi.

- Tu crois que Zarkoz est aussi un cyborg ?

- Tu n’auras qu’à essayer...

- Je ne voudrais pas commettre un meurtre tout de même...

Orden se retourne alors vers un écran géant. On y voit sur cette surface plate toutes sortes de formes rebondies, alors que l’on y entend des propos grivois, pour ne pas dire mécréants. Nous sommes tout ouïes, heureusement que nous avons renvoyé les garçons.

Ainsi, ce bonheur que les deux sexes ne peuvent trouver l’un avec l’autre, ils le trouveront, l’un par son obéissance aveugle, l’autre par la plus entière énergie de sa domination.

On y montre Karl et les deux androïdes Ubik et Kubelik fouetter de pauvres madame Houille, et même l’inévitable baronne Kitzer. Mandeville en a les larmes aux yeux.

- Vraiment, Fräulein, c’était cela ton problème ? Ton père et ton absence d’humour justifiaient-t-ils la création d’un tel Eden inversé ?

- De quoi ?

- Des daims inversés, Mandeville.

- Ah ! Merci, je ne comprenais pas.

Fräulein demeure dans une pose prostrée. Nous devrions rappeler le docteur Mendele alias beaucoup d’autres que nous avons indûment laissé partir. Sur l’écran, les androïdes s’agitent : ils ne manquent pas de cran. C’est Karl qui fait le discours toujours romantique sur le Geschlecht.

Les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, les Grecs, les Romains honoraient-ils ce sexe odieux dont nous osons aujourd’hui faire notre idole ? Hélas ! Je le vois opprimé partout, partout rigoureusement éloigné des affaires, partout méprisé, avili, enfermé ; les femmes, en un mot, partout traitées comme des bêtes dont on se sert à l’instant, et qu’on recèle aussitôt dans le bercail.

- J’aime bien ce qu’il dit.

- Quoi, Orden ?

- C’est politiquement erect en tout cas.

- C’est du marquis Vala ?

- Qui va là ?

- Non, du marquis maussade.

- Et qui est ce marquis maussade ?

- Moi je prends je marquis...

- Bien dit, Darty.

Les images deviennent indescriptibles, je ne les décrirai donc pas. Pendant ce temps Orden, privé il est vrai de son bâton de dynamique, s’approche tout de même de Fräulein et lui caresse les cheveux et lui tamponne les joues.

- Guillerette, ça suffit Guillerette. Je t’ai toujours aimée.

Ach ? Vraiment, monsieur ?

- Oui, mon petit, oui.

Il est parfaitement inutile qu’une jouissance soit partagée pour être vive.

Il n’est donc nullement nécessaire de donner du plaisir pour en recevoir.

Euphorique, Fräulein se lève. Orden me fait un clin d’oeil. Le gueux sait que c’est moi qui ai dû me sacrifier pour récupérer son épée. Qu’étais-je allé faire dans ce bunker ?

- Guillerette, tu remontes. Tu aides les enfants à faire leurs devoirs et tu demandes à Tatiana de t’apprendre à faire la cuisine.

Ya, meine Liebe.

- Regardez ! ma fille !

- Quoi, Lubov ?

- La fille de Lubov avec Ubik et Kubelik !

- Elle a la colique ? Elle n’est pas catholique ? Elle est alcoolique ?

- Assez Mandeville !

- Elle cherche à s’échapper !

Moins enfermée au-delà de cette sextuple enceinte, je distinguai mieux les objets ; l’église et le corps de logis qui s’y trouvait adossé se présentèrent aussitôt à mes regards ; le fossé bordait l’un et l’autre ; je me gardai bien de chercher à le franchir de ce côté...

C’était Pollia en effet qui cherchait à s’échapper d’un bunker du Geschlecht. La malheureuse avait encore voulu s’y rendre pour défendre les droits de l’homme et de la femme qui sont si cruellement bafoués de nos jours, et son père plus à l’aise dans la bibliothèque de Babel que dans sa tour (de Babel) l’avait laissée partir. Bien entendu, elle était tombée, cette innocente porte-étendard de la Justice victime de ses (à la justice) infortunes, sur des scélérats, des roués, des fripons, des libertins, tous francophones et séides du club de feu de l’Enfer, dont le président est l’inévitable Dieter.

Mais là nous avions le moral et retrouvions espoir car la brave Pollia presque nue et émue parvenait pour les besoins de la cause et sans doute de l’émission à sortir de sa boue morale et de son bunker du Geschlecht.

Ce fossé était très profond, mais sec, pour mon bonheur ; comme le revêtement était de brique, il n’y avait nul moyen de m’y glisser, je me précipitai donc : un peu étourdie de ma chute, je fus quelques instants avant de me relever...

C’était fait. Pollia sortit de l’écran, entra dans la salle, son père l’embrassa. Elle me regarda piteusement, mais aussi avec un air de reproche, comme si c’était à moi de vérifier dans toutes les chaumières, dans toutes les tanières le mâle que l’homme fait subir à la femme de ses rêves ou plutôt de ses cauchemars depuis le commencement des temps. Et après tout ce perfectionnement était l’oeuvre de Fräulein et de son père, non ? A moins qu’elle ne me reprochât la conduite de Fräulein, qu’elle m’en rendît responsable ? Je regrettai les temps éthérés de la bibliothèque, et le vert paradis des amours enfantines...

***

Il fallait passer à Maubert. Où pouvait-il être, lui qu’Horbiger prétendait disparu ? Ce fut Anne-Huberte qui se fendit d’une explication. Pour mieux l’entendre, nous dûmes l’empêcher de faire du vélo ou du patin dans le bunker-bureau et d’envoyer 120 SMS à l’heure. Elle nous traita de bourreau puis nous confia tout, voilà.

- Oui alors voilà, monsieur, je dois dire, il était très nerveux, il vous voyait moins, il s’ennuyait en boîte, et moi je devais aller passer mes examens à l’ombre, voilà.

- Alors ?

- Alors il est parti, quoi. Son fantasme c’était Lolita, vous savez, moi j’étais déjà trop vieille pour lui, il me l’a fait sentir, ou plutôt pas sentir, il n’est pas vertueux, comme vous...

- Vertudieu !

- Non ! Vertueux, Mandeville !

- Silence, Darty ! J’ai bien compris ! Je pressens le pire ! Poursuivez !

- Donc il m’a quittée au cours d’une soirée, et il s’est fait alpaguer par une ronchonne de cinquante balais vêtue en pouponnette.

- ???

- Ce que je vous dis, monsieur ! Vous qui me comprenez si bien depuis le début...

- Non.

- Une grand-mère branchée déguisée en autruche de Nabokov si vous préférez.

- Et qui est donc la vieille Lolita ?

- Kitzer...

- Je le savais ! Je le savais !

- Notre implacable ennemie !

- Mon implacable amie ! Gardez-moi de mes amis, mes ennemis...

- On sait, on sait. Allons chercher Maubert, alors.

- Il ne perd rien pour attendre.

- Tudieu ! Allons-y ! Je sais où elle se niche quand elle déniche des amants en costume de Lolita !

- Mandeville, nous vous suivons !

Ach, Mandeville, les parties reconnaissantes !

- La patrie reconnaissante ?

- C’est la même chose, la patrie, les parties...

- Ah ! Oui ! Je sais ! la Gaule !

- Il y a trop d’illusions dans ce pas sage...

- Vous vous faites des allusions.

- Elles sont perdues, mes allusions.

Nous sortons du soupirail à soupirants, du Bunker du Geschlecht. Et nous voilà rendus chez la Lolita quinqua de la rue de Lota. Un gros chat noir et perçant monte la garde. Manque de Poe, Orden franchit l’obstacle, défonce la porte et nous trouvons notre pauvre ami allongé au sol, tout ébaubi d’alcool, rongé cruel de mauvais rêves et de remords.

Qu’était-il allé faire chez cette Kitzer ?

Elle l’avait bien emporté, dans ce grand appartement de Damas, avec ses luxes orientaux, ostentatoires, ses keepsakes à refaire, ses magazines de mode indémodables, ses livres de chair oubliées, ses albums de photo-souvenirs et de diapositives, ses peaux de tigre édenté, ses boîtes de bonbons congelés, ses films d’auteur démodés, ses Bouddhas ventrus et bien verdâtres, ses Civa dansants un cor aux pieds, ses ruches de gelée impériales, ses eaux-fortes de jardins aux sentiers qui bifurquent, ses couverts de grand-mère, ses tuyaux crevés de salles de bains à refaire, ses poils de chaton à sa mémère, ses ordinateurs abandonnés, ses crânes de rhinocéros chauve, ses soieries de Bénarès, ses cubes de vin rouge et ses boiseries de plastique. Cette Kitzer, tout de même...

Telle est leur conception de la liberté. Et qu’en résulte-t-il ? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel. Ils ne vivent que pour s’envier mutuellement, pour la sensualité et l’ostentation.

Mais nous ne pouvions trop l’admirer, la bougresse. Notre camarade était dans un piteux état proche de l’Obama. Il était dans cet état d’apesanteur lourde que l’on observe aux Enfers, ne cessant de se tourner et de se retourner, sur un matelas trop moelleux, en proie à ses démons artificieux, à ses songes d’une nuit d’hiver, à l’obélisque haineuse.

- Maubert, réveille-toi.

- Je ne peux pas, je me rendors...

- Maubert, retourne-toi et lève-toi.

- Je ne suis pas Lazare...

- Quel lézard ! Il est vraiment à l’ouest. Il faut crier, sinon gare.

- Silence, Mandeville !

- Et d’ailleurs si j’étais Lazare, tu crois que je me réveillerais ?

Il s’était remis sur son séant, presque agité. Maubert a pris de bons kilos, il est usé, presque usagé, pauvre petit objet à sa mémère. Kitzer nous l’a bien abîmé. Il lui reste sa lucidité pour s’aigrir davantage, nostalgique de lui-même et des nôtres. Il a un pyjama de luxe, des ongles ciselés, un rêve de dégoût git blafard à ses pieds. Imagine, lecteur, le pauvre Humbert étendu à nos pieds, dans la pose lascive, endormi, tout penaud... et incité par les temps au délirium verbal pas possible.

Il ne lui reste évidemment qu’à faire, de sa petite patte, un geste dédaigneux, et à se dérober honteusement dans son trou avec un sourire de mépris artificiel auquel il ne croit pas lui-même. Là, dans son souterrain infect et sale, notre rat offensé et raillé se cache aussitôt dans sa méchanceté froide, empoisonnée, éternelle.

- Personne n’a envie de se réveiller, le monde est mort tu comprends ? ces idiots dans la rue ne savent même pas s’ils sont vivants. C’est un monde de riches. Mort aux riches. Et moi j’ai besoin de fumer, de boire et de...

- Mais Maubert, on vient t’enlever de chez ta riche. Tu restes là parce que tu aimes te plaindre. Où iras-tu, prisonnier des besoins innombrables que lui-même a inventés ?

- Je ne pense pas, donc je reste. Je dépense...

- Mauvaise idée.

To spend. Spendere : tuer, en vieil italien.

- Les biens matériels se sont accrus et la joie a diminué. Vieille idée de Dosto.

- Françoise ?

- Mandeville !

- L’isolement envahit le peuple ; les accapareurs et les sangsues font leur apparition...

- Maubert, erwache ! Nous devons faire une grande révolution, et tu recules au dernier moment. Quand la bière est brassée, il faut la boire !

- Dans mes bras, Horbiger !

- De toute manière, s’il ne peut pas sortir le majeur du rectum...

- Le major du Latium ?

- Excellent, Mandeville. S’il ne peut se sortir le major du Latium, je pourrais utiliser mon bâton de dynamique.

- Son bâton de berger de l’être...

- Hergé des lettres ?

- Son bâton de magicien.

- Son bâton de nazicien.

- Oh, très bon, Mandeville, ach ! Le matin des naziciens.

- Tu vois, Maubert ! Le matin des naziciens contre le crépuscule des vieux.

- Ok, j’arrive.

Maubert se leva enfin, il revêtit un vieux chapeau noir, un manteau noir, un foulard rouge. Anne-Huberte le caressa en l’appelant son Aristide brillant et nous sortîmes. Mais devant l’escalier, Maubert se ravisa et rentra. Inquiets, nous attendîmes une bonne minute. Mais il revient en se frottant les mains.

- C’était pour le chat. Je l’ai mis dans un four micro-ondes.

- Combien ?

- Deux heures.

- Cela devrait suffire.

- Un vrai pâté impérial.

- Faut-il qu’il t’ait fait souffrir tout de même.

- Le chat ? Tu ne peux pas savoir...

- La vengeance du sergent à plumes sera terrible.

Ach, ce sera les sept boules de la nuit de cristal.

- Tu veux dire que la Kitzer aura les boules qui...

Yes.

Et nous sortîmes.

(à suivre)

13 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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