L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXV - Vrai chapitre cette fois : qu’est-ce que l’asinellisme ?
par Nicolas Bonnal

Nous sommes sur les grands boulevards, et il y a plein d’Italiens. Il fait un temps de chien, avec de la nuit et des braillards.

Varions les rimes en Er, lecteur, du nom de cet illustre, de toi seul méconnu, personnage de la république de Platon : qu’allait-il faire de Horbiger ? Qu’allait-il faire dans cette galère ? Qu’allait-il faire dans ces panzers ? Qu’allait-il faire dans ce bunker ? Qu’allait-il faire dans ce Läger ? Ou qu’allait-il encore faire en cet Enfer, dans ces affaires, ou dans cette aire scolaire ?

C’est ce qui est donc arrivé à notre pauvre Silvain, enfermé dans l’école des cours particuliers avec ses joyeux cours. Nous devons retrouver Silvain, mais il est loin, dans le sud de cette Hexagonie. Il n’a pas plus été en contact avec Maubert au cours de l’enlèvement de ce dernier parqué par Pastrami - ou Panzani ? - dans son petit camp sexuel, modèle Geschlecht - et privé de messages. C’est donc Anne-Huberte qui de son cap Misène a asséné 124 SMS horaires - record d’Europe - pour s’occuper de Silvain captif de son horreur pour les horaires mais fasciné par une nouvelle philosophie transcendantale et occidentale, l’asinellisme.

Silvain est donc au sud, dans une principauté d’opérette dorée, un des pôles du Richistan, toute pleines d’argents immobilier et d’argents de police, planétarium des ultra-riches, les nouveaux dieux du monde mort.

L’argent mouvement autonome du non-vivant. L’argent mouvement autonome du non-vivant.

Les petits Gavnuks qui ont tous revêtus des casques de martiens, de Varègues et de Templiers sont alléchés à l’idée de retrouver Silvain qui sait plein de choses. Mais tout le monde bute sur ce mot : asinellisme, comme moi lecteur, qui ne sait que t’en dire.

Anne-Huberte n’en sait pas plus. Qu’est-ce que l’asinellisme, nous demandons-nous tous.

- C’est vrai quoi, tudieu, qu’est-ce que l’asinellisme ?

- C’est ce qui retient Silvain pour l’instant prisonnier dans la principauté.

- Cela on le sait, mais conceptuellement...

- Con quoi ?

- L’asinellisme est une science exceptionnelle réservée aux riches et aux idiots.

- Qui a dit ça ?

- C’est moi, Superscemo !

- Oh ! Superscemo !

- Silvain m’a dit avant de partir...

- Moi, quand j’ouvrirai ma favela, j’imiterai Platon. Je l’interdirai aux riches et aux idiots.

- Et aux géomètres carrés...

- Il ne va pas rester grand-chose.

- Eclaire-nous, Superscemo.

Superscemo enlève son casque et nous montre son beau visage souriant. Il se lance dans une brève dissertation.

Mas je vas...

- Mais je vais...

- Mais je vais vous expliquer. Asinella est une petite de X complètement riche et stupide.

- Complètement riche ?

- Elle a plein de mètres carrés. En tout cas sa babouchka. La sua nonna. Et elle est bête à faire peur. C’est oune bête immonde.

- Est-ce qu’elle est bête et méchante ?

- Non, elle est bête et chou riante.

- Superscemo ! Elle est bête et gentille, on dit.

voulais dire qu’elle chante.

- Elle est chou riante ?

- Souriante, Mande, souriante...

- Et l’étude de cette bêtise, c’est ce qui fascine Silvain ?

Da, capitan, but je think qu’il est aussi un peu plennik.

- Qu’est-ce qu’il dit ?

- Superscemo, tu as le syndrome de Salvatore. Tu te mélanges les mots et les pinceaux.

- Que Silvain est plennik, prisonnier.

- Mais pourquoi aller le sauver ?

- Parce que c’est Sylvain.

- Nous pouvons aussi étudier la bêtise. Fascinant sujet.

La bêtise rapproche du but et de la clarté. Elle est concise et ne ruse pas, tandis que l’esprit ruse et se dérobe. L’esprit est déloyal, il y a de la loyauté dans la bêtise.

- Dites-donc, comment aller dans le sud ? En tarantass ? En hélico ?

Nein ! Ich habe une meilleure idée.

- c’est vrai Horbiger ?

- Nous pouvons nous y rendre en Zeppelin !

- Hourra ! Hourra !

- Qu’on m’explique ! Qu’on m’explique ! En c’est plein ?

Les Gavnuks sautent de joie. Ils ont compris plus vite que Mandeville. Ils rêvent de ce moyen de transport depuis des mois. Nous nous regardons époustouflés comme on dit, puis nous regardons le ciel. Un dirigeable va venir dans le ciel gris de Nécropole, cet autre nom de Grande Capitale.

- En Zeppelin, Mandeville. C’est un aérostat.

- Un arrêt au stade ?

- ...

- Un plus léger que l’air, Mande ! Un plus léger que l’air !

- Un plus léger que terre ?

Mein Gott ! Eine plus léger que l’air ! C’est eine grosse ballon ! Za flotte dans l’espace, stimmt ?

- Ah ! Un dirigeable ! Que ne le disiez-vous plus tôt, vertudieu ! Et c’est dirigeable ?

Nous nous contemplons tous. Même Ivan Mudri a enlevé son casque à pointe et semble bien soucieux. Qu’allons-nous faire de l’asinellisme quand nous avons si près cette sottise, ce sot qui nous attise. Tu en penses quoi, lectrice ?

Il faut se reprendre. Je reprends le fil de la conversation interrompue comme toujours par la condition humaine et les sempiternelles questions mandevilliennes.

- Mais comment tu as eu l’idée du dirigeable, Horbiger ?

Ach, nous étions au club allemand. A Bariloche et nous afons troufé le moyen de vaire un dirigeable pliable. Fräulein et Von Braun ont pien travaillé.

- Von Braun ? Encore ce raseur ?

- C’est un génie. Si tu continues comme ça, Darty ta vie ne tient plus qu’à un fil.

- Et comment l’avez-vous monté ?

C’est Fräulein qui répond cette fois. Elle est superbe ce matin dans la nuit et le brouillard de Nécropole, seule blonde authentique à des milles à la ronde. Depuis qu’elle a pris des cours de cuisine traditionnelle avec Tatiana, elle est plus en confiance. Elle tombe toujours aussi vite amoureuse, mais se relève plus vite, heureusement. La fin de Karl Von Läger, vrai meurtre du faux père, lui a fait le plus grand bien, les deux garnements Ubik et Kubelik se tiennent dans leur coin, automates homophiles et serviles, et Orden, même s’il reste un ange, lui voue le culte dont elle avait si grand besoin. Orden und Fräulein... Qui sait si la diablesse ingénieuse ne saura fabriquer un Messdiener, un Kind Arthur de l’amour angélique ?

Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.

Et notre belle inventive nous explique :

- Nous avons construit le Zeppelin...

- Le se plaint ?

- Frappez-le !

- Siméon ! N’aspirez pas Mandeville !

- ... dans les enfers bis de la Patagonie, ceux de la liberté.

- Et de l’ordre.

- Et du sérieux de fabrication.

- Grâce au professeur Von Braun. Nous l’avons démonté, plié et monté par une échelle de Jacote à travers les couloirs de la terre creuse.

- Prodigieux ! Quelle imagination ! C’est du Virgile vert-de-gris !

- De l’argile verte ?

- Là, il nous arrive, armé de Staubsauger, il pourra donc survoler la capitale, et il est piloté par Skorzeny qui a eu un Ausweis pour sortir des Enfers bis.

***

Et voilà, lecteur ! Pour nous y rendre, un Zeppelin, convoqué par Horbiger, exécuté par Fräulein, et enlevé par Skorzeny. Il descend du grand ciel gris sur cette capitale qu’il n’a pas le droit de survoler mais quelques modèles très pointus de Staubsauger.

- Skorzeny, vieille canheil !

- ???

Ach ! Ein kennwort ! Wir ziehen geh : eine schöne ziel ist uns gewinnen !

Ach ! Wir ziehen froh : die Götter ebnen uns die Bahn !

- Horbiger ! Vieux lansquenet crochu !

- Une bière ! Une bière pour mon ami !

- Bière et paix !

- Une bière pour mon embyrrhe !

- Comme disent les Yankees : a nation fears for the purity of its beer!

- Ne nous faisons plus de mauvais sang !

Mais Skorzeny nous regarde avec un drôle d’air, tant les préjugés raciaux de cette engeance - les Nimitz - ont la vie dure. Sa sottise est à deux doigts de compromettre toute l’opération tonnerre de Dieu. Petit Pierre et Lubov semblent nerveux ; heureusement il reste le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient.

Purity? A propos de pureté, je trouve la faune qui t’entoure bien interlope, sans vouloir te vexer, ni eux d’ailleurs... c’est vrai quoi, tu me demande de venir te voir ici pour visiter le monde avec ta bande de, ta bande quoi d’ailleurs ?

- Il ya des Français, des Arabes, des Ukrainiens, des teutoniques, des soviétiques tout sauf mauviettes, un ou deux Juifs, et même des célestes...

- Des Juifs ?

- Eh oui ! le petit peuple qui a beaucoup souffert !

Ach ! Petit Pierre, ce serait plutôt le petit peuple qui a beaucoup su y faire...

- Vous connaissez la différence entre l’humour juif et l’humour allemand ?

Nein.

- L’humour !

Je vois Orden qui s’irrite et fait encore un festival de canne avec son bâton de dynamique. D’un autre côté l’échelle de Jacote est là toute prête pour ramener les mauvaises volontés de puissance en enfer. C’est Orden qui va mettre bon ordre, comme son nom et son personnage l’y invitent, Skorzeny se doutant peu à peu du mauvais sort qui l’attend.

- On vous gêne ? Si on vous gêne, on peut vous tuer...

Ruhe, Orden, bitte ! Ne commence pas à faire le grand sot ou le grand blond en avant !

- Nous afons commencé la guerre tout seuls, nous l’afons finie à plus de vingt nationalités, pas vrai ?

- Nations alitées ?

- Mandeville, ce n’est pas le moment.

- Moi, je trouve que Mandeville a raison, sans cet idiot de fou rire, de führer pardon, nous n’aurions jamais détruit l’Europe.

- Skorzeny, vous vous excusez, ou vous redescendez.

Skorzeny regarde placidement autour de lui et il décide de demeurer tranquille pour demeurer vivant, n’ayant ni l’avantage du nombre ni celui des idées.

- C’est bon, je m’excuse. Entschuldigen... Maintenant, qu’est-ce qu’on doit faire ? Libérer le Duce ?

- Non, on va libérer Silvain d’abord.

- Je ne comprends pas bien, amis, il dit libérer le, ou la, douche ?

- Mandeville, il ne parle pas de douche, il parle de Duce, il parle de Mussolini.

- De mousse au blini ?

- Oh ! Mandeville...

Il va être temps de partir. Une partie d’entre nous va rester sur Paris, retournant dans notre immense Ordensburg. Mais l’heure est grande et belle où se saisir à neuf. Le vent se lève, il faut tenter de vivre. L’échelle de Jacote tombe du grand vaisseau sans gaine, nous montons tous, les petits d’abord avec leurs casques à pointes ou de Buzz l’éclair. D’Artagnan me fait une révélation :

- J’ai cru voir Johannes Parvulesco.

- Tu as revu Lascaux ?

- Gerold, un Mandeville nous suffit...

- Mais comment ?

- Il volait comme cela dans les airs. Il y avait un serbe de Beketch aussi.

- Nous sommes entourés d’esprits, alors. C’est intéressant. Cela signifie que notre grand Endkampf s’approche.

- Cela veut dire quoi Endkampf ?

- Le compas final.

- Merci, Mandeville.

Wir ziehen froh: die Götter ebnen uns die Bahn.

- En franchouillard, SVP !

Ya, meine gut Darty. Nous partons heureux : les dieux nous montrent la voie. C’était notre mot de passe.

- Les mots de passe, il y a des maisons pour ça.

L’échelle de Jacote est une merveille de technologie aisée. L’aérostat est à 300 m au-dessus de cet affreux boulevard dont je t’ai parlé, lecteur. Boulevard plein de têtes grises dont une partie seulement se lèvent pour nous voir partir.

Je reçois une missive de Jean des Maudits que j’ai nommé en notre absence administrateur des domaines et de l’Embyrrhe. Tout semble bien se passer, même si j’ai pris l’habitude, lecteur, que quelque chose de mal se passe dans mon dos chaque fois qu’il est tourné, ce dos.

***

Nous commençons le survol du pays nommé Rance, l’enfer vu du ciel, couvert d’autostrades, de centrales nucléaires, de sulfate ou de soufre, de pylônes éclectiques, de champs de maïs sacrificiel ou de voies ferrées.

Je demande à Skorzeny de prendre de l’altitude. Il s’exécute mais ronchonne tout de même.

- Tout de même, lorsque j’étais allé libérer le Duce sur le Gran Sasso, c’était un autre paysage.

- Landschaft !

- La montagne magique...

- Zauberberg !

- Ivan, c’est très bien d’apprendre le tudesque, mais laisse parler le colonel et arrête de tendre tout le bras, s’il te plaît.

Ivan s’éloigne en bougonnant. Heureusement il y a à bord du vaisseau une splendide salle de jeux du pas de l’oie. Je remarque aussi certains logos ou symboles qui ont été effacés sur les parois du dirigeable.

- Horbiger ! Efface ces croix !

- Mais je l’ai fait ! Ce sont des croix gommées maintenant.

- Très drôle, très drôle... Vous disiez, colonel ?

- Que la région où le Duce était retenu prisonnier était d’une toute autre beauté que celle de cette vallée du Rhône (personnellement je préfère aussi la vallée du rhum). Elle s’appelait même Campo Imperator.

Mein führer !

- Ivan ! Tu seras privé de désert et de caresses au renard maréchal Grommelle.

- Gerold, non, Gerold !

- Et puis il s’agissait de libérer le Duce, pas de combattre une ravissante et richissime petite idiote.

- Skorzeny, je vous promets un beau voyage vert-de-gris si vous vous tenez bien. Il y aura plein de mètres carrés pour tout le monde, et des plus chers.

- SS... ?

- Oui ?

- SS ?

- Oui, Mandeville ?

- Est-ce, est-ce la Confédération helvétique que nous survolons ?

- Oh, Mandeville...

Tout repose sur l’idée de la lutte perpétuelle, dans les espaces infinis, entre la glace et le feu, et entre la force de répulsion et la force d’attraction.

D’Artagnan avait raison. Depuis que nous nous sommes élevés, outre les beaux brouillards, les rayons de soleil, les fouets du zéphyr et les feux Saint-Elme, nous voyons des esprits. C’est l’extension du potterisme qui est à l’oeuvre. Et nos amis arrivent sur des oies d’acier, que nous saluons. Maître Parvulesco me fait mander, il sait que je peux aussi voler dans les airs, mais en ce matin froid, je ne peux risquer de troubler l’ordre de mon vaisseau.

- Bonjour mon cherr...

- Cherr maître, comment va ? Vous êtes avec les filles de l’air ?

- Si l’on peut dire. Je vous félicite de votre coup, en tout cas. Vous avez suprêmement manoeuvré.

- J’ai eu de la chance.

- Vous êtes trop modeste.

- Tout s’est mis en place miraculeusement.

- Il est temps que vous deveniez Gauleiter des...

- Maître, ne commencez pas vous aussi... Vous donnez des conférences ?

Nous devisons quelques instants encore, puis Fräulein me fait signe que nous allons survoler, à la demande de Horbiger, une région condor. Les monts fiers et sublimes nous appellent, les lacs suspendus, les pics acérés, les vallées enchantées et l’aurore azurée. Horbiger a même composé un poème acéré sur ces sommets éclairés qui évoquent pour lui les enfers bleus de la Patagonie.

Péninsule acérée, île Stuttenkammer,
Dans la glace et le feu du canal et du fjord,
Règne la loi d’airain : ne survit que le fort.
C’est le dédale froid de ces glaciers panzers.

- Mais Horbiger, on n’est pas au Chili ! ne décris pas la jeunesse de l’amiral Canaris !

- Laisse-moi tranquille ! Nous sommes en région condor, la région où l’on ne met pas un con dehors, eine Kleine Bürger, eine démocrate, eine touriste, un...

- Bon, on te laisse versifier.

- Persifler ?

- Mandeville !

Au milieu des pétrels et des skuas tueurs,
J’ai fondé en forêt tout un ordre majeur,
Chevalier teutonique au songe de fureur,
Pendant qu’un condor grand célèbre en haut les choeurs.

Mein führer! I can fly!

- Ivan, perestan !

- Mais on l’a déjà lu ce poème, non ?

- Il est tellement beau ?

- Les lecteurs vont se plaindre ! Bis repetita non placent, surtout quand elles sont déplacées.

Nos refuges guerriers, ivres d’un siècle pur,
Combattant l’inertie, élèveront l’humain
Vers les ponts infinis de gel et d’air serein
Qui feront de l’enfant un soldat du futur.

Ivan s’était effectivement mis à voler, un vrai miracle. Imagine ces vers accompagnés de crème de whiskey et d’une musique straussienne, lecteur, et tu comprendras que la plupart d’entre nous arrivèrent sur la côte d’usure avec une bonne crampe au bras droit. Même Skorzeny fut de bonne humeur et s’entendit avec Orden pour l’opération à suivre. Quant à moi, je fus soudain aspiré par une tendre rumeur, un souffle de l’air haut.

Je me retournai, c’était Houri, ma chère Houri, celle qui sans le savoir m’avait envoyé faire le ménage ici très bas, et se trouvait par là, au moment de notre envol. Elle se dit enchantée par les beaux vers d’Horbiger, qui la salua bien bas, même s’il ne la voyait pas. Elle avait malheureusement des commissions et des avertissements plus graves à me transmettre.

- Dis-donc, mon beau, on n’est pas trop content en haut lieu de tes prestations ici, ici très bas comme tu dis...

- Ah bon...

- Tu contestes le système, tu remets en cause le marché, tu critiques les autorités, tu n’es pas très chrétien, tu te compromets avec certains...

- Continue, houri, continue...

- Tu descends aux Enfers, tu en découvres deux, tu choisis le mauvais, tu t’amuses avec la bête immonde, dis-donc, ce n’est pas très bien...

Orden arrivait. Il écoutait la crise, il semblait s’en amuser. La houri s’empourpra, à supposer que ce soit elle, lecteur, car une houri qui s’empourpre, cela ne se voit pas souvent. Il sortit son bâton de dynamique et s’empourpra à son tour. Deux crachements de feu, il sembla faire au ciel. Quel seigneur !

- Vous prenez trop d’initiatives tous les deux... les poètes romantiques, ce n’était déjà pas très bien... mais combattre les forces du marché social, de l’économie sociale de marché, de la société libérale avancée, de l’humanisme mondialisé, de la démocratie planétaire, de l’intégration commerciale, de la hausse des métaux, de l’économie chrétienne de marché, vraiment, c’est immonde...

- Sibylle, fous le camp.

- Comment ? Vous allez le payer, on va vous juger, vous dégrader, vous envoyer à l’île du diable, tu vas voir, moricaud, tu vas payer, mon trognon de pommes, oh, comme je t’aime, je vais te bousiller mon...

- Fous le khan.

J’effectuai et dis le signe. Orden faisait flamboyer la stratosphère. Elle partit non sans m’avoir menacé des pires remontrances, des pires vengeances, châtiments, condamnations et damnations, revanches à venir. Sans oublier les répressions, les expiations, les punitions et les sanctions votées par le conseil de sécurité et le ciel et des affaires. Orden était détendu mais restait sérieux.

- Ils sont en train d’envahir le ciel ; souviens-toi de ses vers...

In this unhappy Manſsion, or once more
With rallied Arms to try what may be yet
Regained in Heav’n, or what more loſst in Hell?

- Je sais. Quand j’ai vu que même d’Artagnan pouvait nous voir dans les éthers, je me suis rendu compte du problème. Ils sont sortis de l’enfer, ils sont remontés sur la terre, ils ont chassé les humains, ils veulent gagner le ciel, les places vont y être plus chères, pauvre ciel.

- Ce sont les maîtres carrés. L’aire du vide, en d’autres termes.

- Ce qui m’inquiète, c’est ce qu’on va trouver en haut en rentrant, si on rentre.

- Ils peuvent y reprendre le pouvoir.

- Pas partout, mais...

- Gerold, on descend ?

C’était Ivan et Superscemo qui, revêtus de leurs plus beaux atours, et de leurs casques de Varègues, de samouraï et de templiers, demandaient que l’on descendît au plus tôt pour envahir la principauté. Siméon lui s’essayait à aspirer des goélands avec son Staubsauger. Mais ces sales bêtes sont très fortes.

Nous descendîmes enfin par l’échelle de Jacote, toujours aussi attrayante, après avoir divisé nos troupes d’assaut en deux groupes : ceux qui allaient nettoyer les mètres carrés ici très bas, quoiqu’on en pensât là-haut, et ceux qui allaient assister à la conférence d’Asinella, la fillette la plus riche et la plus idiote du monde. Personne ne savait qui allait le plus s’amuser ; car nettoyer les immeubles c’est une chose ; mais nettoyer des immeubles et vides, possédés par le démon du fric, car c’est un bon démon, crois-moi, lecteur. Orden et Darty furent ravis de diriger avec Fräulein et les lieutenants Gavnuks l’opération immobilière très mobile au demeurant. Je regardais le ciel gris et lourd recouvert des démons qui l’avaient envahi en saisissant la bonne opération immobilière.

For who can yet believe, though after loſss,
That all theſse puiſsſsant Legions, whoſse exile
Hath emptied Heav’n, ſshall fail to re-aſscend
Self-raised, and repoſsſseſss their native ſseat.

***

Nous arrivâmes dans une maison qui servait de maison de cours particuliers. Des élèves en entraient et en sortaient par tous les pores, à un point tel que Mandeville se demanda s’ils n’y logeaient pas. Après tout, c’était bien l’histoire d’Hansel et Gretel, contraints à se planquer chez la sorcière pour éviter de passer la nuit dehors, par intempérie forestière. La maison était pleine de gâteaux aussi, de Pepito et de fudges fourrés à la crème, de petit bruns, d’eaux gazeuses, sucrées et d’autres gâteries. C’est là, près d’un bureau énorme, couvert de feuilles de calcul, que nous trouvâmes enfin notre Silvain très concentré par les éclairs d’Asinella.

La jeune Asinella était jolie, en effet, quoique quelconque. Elle ne cessait de tapoter son ipod et d’envoyer des SMS à la terre tout entière. Et puis elle répétait les bêtises du jour, en italien dans le texte, auxquelles sobrement Silvain répondait :

Sono la piu bella. Sono la piu ricca.

Benissimo, Asinella.

La mia nonna ha speso tanti soldi per me. E la piu ricca delle nonne.

Benissimo, Asinella.

Sono anche la piu Bella della classe. Quest’inverno, ci andiamo a Megeve dove la mia nonna ha comprato un palazzo nuovo. Abbiamo quindici palazzi in Monte Carlo e dodici in Londra.

Benissimo, Asinella.

Sono la piu bella, sono la piu ricca. Quest’anno ho lasciato tutti i miei fidanzati. Troppo poveri, troppo brutti, troppo cattivi.

- Bon, au travail, bourrique.

- Ooooh, Silvain, t’es pas gentil.

Après cette ouverture que n’eût pas reniée Rameau, dont comme toi, lecteur, je n’ai plus de nouvelles depuis longtemps, ce dont je me repens, après cette ouverture dis-je, la leçon commença. Nous nous faisions le plus discrets possibles, quoique notre présence ne parût pas gêner la bougresse. Et ce fut un plaisir, prélude et non plus ouverture cette fois à la conférence grande.

- Deux et deux, Asinella ?

- ???

- Des deux et des deux ?

Un jury de blondes l’assistait par visioconférence. Le suspense régnait dans l’atmosphère, une harmonie sphérique comme n’en n’eût pas rêvé Pythagore. Nous restions pantois.

- C’est le crépuscule des deux.

- Asinella, combien de sous a ta nonna ?

- Je ne sais pas. Sono la piu ricca.

- Si elle avait deux milliards d’horions, combien cela ferait avec deux milliards d’horions de plus ?

- Quatre. Je ne sais compter qu’en millions. Sono la piu ricca.

Tout le monde acclama la réponse de la petite bergère de l’ultralibéralisme finissant qui savait compter en milliards, et pas en unités, comme tout cerveau sensé. Seules les blondes, avec bien évidemment à leur tête Kitzer, présidente de leur Blonde Academy, ne furent pas d’accord et demandèrent que Silvain lui laissât une autre chance.

Silvain aussi était content. Il nous salua et continua son interrogation orale, pendant qu’un énorme lapin nain dévorait les fleurs du jardinet.

Ho fatto bene ? Sono la piu ricca. La mia nonna ha tanti soldi.

- Conjugue-moi maintenant le verbe trembler au passé simple.

La petite transpira de nouveau à petites gouttes mais continua de sourire...

- Je tremblus, tu tremblus, il tremblut.

- Non, Asinella.

- Oh ! mais tu m’embêtes, Sylvain... Cela ne sert à rien, le passé simple ! A part écrire des bouquins, mais plus personne ne lit, alors...

- 80-3 ?

- ??

- 80-3, Asinella, combien ça fait ?

- 88 !

- 80 milliards moins trois milliards ?

- C’est impossible. La mia nonna non puo perdere soldi.

Silvain se retourna souriant vers nous. Nous contemplions son sujet d’études aussi émerveillés que lui.

- Asinella, quel est le féminin de frais ?

- ... Fraise !

Maubert tenta sa chance. Il demanda s’il pouvait faire cours à la huitième merveille. Grâce lui fut accordée ; il choisit une brève explication de texte. Des enfants perdus sur une île déserte. Ils avaient besoin de faire du feu. L’un d’eux avait des lunettes. Qu’allaient-ils utiliser pour enflammer les brindilles ?

- Ben... son oeil, non ?

- Remarquable, tout à fait remarquable. Silvain, nous te remercions, d’autant que nos troupes font du bon boulot dehors.

Maubert s’essaya ensuite au résumé. Il résumait le chapitre 6, mais Asinella l’oubliait, et il devait ensuite lui résumer le chapitre 6, mais elle l’avait oublié, et puis ainsi de suite.

- Gerold, c’est l’éternel retour...

- Ou l’éternel détour ?

Sono la piu ricca. Mais je te dis qu’on n’a pas fait le chapitre 6...

***

Nous eûmes des nouvelles de l’extérieur. C’était d’Artagnan qui nous annonçait que l’opération se déroulait mais qu’elle était délicate. Dans cet antre à milliards, les mètres carrés ne se laissaient pas arracher comme cela. Ils étaient tous vides, mais emplis d’esprits feints qui ne voulaient quitter pour rien leurs duplex, penthouse ou terrasse sur port à quatre-vingt-cinq millions. Horbiger se croyait à Stalingrad. Quant à Ivan et Siméon, ils s’occupaient du merde Carrefour local, l’un pour le brûler, l’autre pour déranger le bel ordonnancement des produits exposés.

Deux autres enfants entrèrent dans l’école du savoir, deux petits blonds nommés James et Maggie. Ils furent torturés par une des sorcières locales, pour des histoires de compléments d’objets seconds et d’épithètes détachés, mais James demeura aussi stoïque que le petit soldat de plomb et sa soeur se gava de petits bruns. On voulut nous recruter comme professeurs mais nous n’étions pas prêts. Alors on nous demanda de sortir, et Asinella nous accompagna.

Nous étions mûrs maintenant pour la conférence. Elle avait lieu dehors, sur des terrasses. Il y avait peu de monde. Je reconnus Propolis ou plus exactement Peligro déguisé en Propolis, ou plus précisément encore, Peligro déguisé en Parvulesco se faisant passer pour Propolis. Le maître avait cueilli une bien belle Tiphaine Dufeux. Il commença ainsi, avec la petite assise devant lui, escortée par Silvain et Maubert dont la fibre pédagogique avait été singulièrement et sincèrement secouée.

La conférence de Propolis commença ainsi, interrompue de temps en temps par les remarques d’Asinella et aussi par les explosions déclenchées par nos camarades, presque piégés par ce Stalingrad bourgeois.

- L’asinellisme est un humanisme...

- Qu’est-ce qu’il dit ? Moi je m’en fous, je suis très riche.

- L’existence précède l’essence...

- A un horion cinquante du litre, ce n’est pas rien !

- Sismondi disait...

La mia nonna è la piu ricca. Ha fatto dello sismo fitness.

- Dommage que Mandeville soit sur le champ de bataille, il se perd là des myriades de pépites.

- Moi j’adore le Pepito.

- mais où est Superscemo ? On pourrait lui présenter la petite et les marier. Cela ferait un couple homérique.

- L’âge est un peu bas.

- Le niveau de langue aussi.

- Il est quand même plus malin.

- Comme dit Dosto, Etre russe, ce n’est pas toujours une preuve d’intelligence.

Mais Propolis insista et tout le monde se mit à dormir.

Un élève vient lui demander conseil (son frère est mort lors de l’offensive allemande de 1940, son désir de le venger est renforcé par le contre exemple de son père, séparé de sa mère et collaborateur) : doit-il rejoindre les Forces Libres outre-Atlantique et en conséquence, abandonner sa mère qui n’a plus que lui ou doit-il rester auprès d’elle ?

Io non posso lasciare la mia nonna. E troppo ricca.

Zitta, Asinella.

Les ronflements furent couverts par les hurlements. Car Siméon et les Gavnuks pourchassaient les clients du Merde Carrefour sur les terrasses. Nos chars de guerre Kombat viendraient peut-être à bout des caddies endimanchés de la société de consumation. Il fallut leur signifier un changement d’objectifs. Dans le reste de la riche cité, Darty et Mande, aidés par Drake une nouvelle fois, avaient fait un bon travail. Mais les résultats n’étaient pas à la hauteur. Les esprits crochus s’accrochaient aux immeubles, et pour la première fois nous avions eu du mal à les rouler, ces maîtres carrés.

Les ténèbres venues de l’ouest couvrirent l’énorme ville. Les ponts, les palais furent engloutis. Tout disparut, comme si rien de tout cela n’avait existé sur la terre. Un trait de feu traversa le ciel de part en part. Un coup de tonnerre ébranla la ville. Il se répéta, et ce fut le début de l’orage. Dans l’obscurité, on ne vit plus W...

- Mais c’est quoi, l’asinellisme, en définitive ?

- C’est la réponse à tout du marché.

- Le marché a toujours raison. Le marché a toujours raison.

La mia nonna ha tanti soldi. Sono la piu ricca.

Nos amis revenaient. Ils avaient échoué. Je proposais de monter sur le rocher. Il nous viendrait bien une idée. Que pouvait-il se passer ? Il vint une réflexion lugubre à Maubert.

Le vrai mal est rare. Le matérialisme de notre époque, qui a beaucoup fait pour supprimer la sainteté, a peut-être fait plus encore pour supprimer le mal. Nous trouvons la terre si confortable que nous n’avons plus envie ni de monter ni de descendre.

De rage Horbiger arracha à une fausse blonde son porte-chihuahua en peau d’iguane des Galápagos.

(à suivre)

16 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page