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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXVII - Actes 72 de la société des galactiques, ou : suite des guerres horbigériennes
par Nicolas Bonnal

Résumé des instants précédents, ou Podvig des Gavnuks :

Un ange venu d’en haut, comme on le sait, essaie d’aider l’humanité à se libérer de la dictature des maîtres carrés. Mais comme on le sait, l’humanité aime les dictatures et la servitude volontaire, donc on passe à la croisade des enfants, c’est-à-dire au plus important : les combats des Gavnuks sur un territoire donné et fort machiavélien. Ceci sera le dernier résumé, ces derniers - les résumés - devenant impossibles à faire, même pour l’auteur qui ne s’y retrouve plus...

***

Les Gavnuks organisèrent et armèrent leur première bataille navale. Ils lancèrent les monstrueux triops dans le mer ; ceux-ci crûrent, absorbèrent les innombrables immondices des monstres marins et des sociétés industrielles, puis ils attaquèrent : ils partirent à l’abordage des gros yachts de croisière et dévorèrent la clientèle snob et huppée, et même la pauvre, celle des gros monstres des croisières Cheap, à l’exception de leurs enfants - mais il n’y en avait guère à bord -, ne laissant en vie que les bijoux et les sacs Vuitton qu’ils jugèrent immangeables ; puis ils se précipitèrent dans les canalisations, se glissèrent dans les appartements vides, absorbèrent les pauvres milliardaires, gonflèrent et explosèrent, nous permettant ainsi de remporter une importante victoire sur la côte d’usure. Enfin ils regagnèrent la mer ; mais les Gavnuks, sans éprouver une seule fois de la reconnaissance pour les petits monstres devenus gros, sous la direction de Superscemo devenu leur Gospodin Amiral, les exterminèrent à coups de Magic Toilets, de fusils à fleurs carnivores et de Staubsauger. Ainsi ils demeurèrent vainqueurs et le vieux Karl Jetlag, en catogan et cravate Chanel, leur reconnut ce mérite. Et il leur conta ce conte :

***

Nous sommes dans un monde vernaculaire qui n’a plus rien d’hauturier.

Le musée des automates est certainement l’une des merveilles de la principauté, d’autant qu’il est également considéré comme le musée national. Imaginons un musée du Louvre ou des Invalides qui serait peuplé d’automates ! Imaginons un monde même qui serait peuplé d’automates ! L’automate est aussi vieux que la divinité même, et je me souviens de ces prêtres qui manipulaient des poupées magiques pour éblouir leurs fidèles dans je ne sais plus quelles civilisation reculée... ou bien de cette légende hindoue qui révèle qu’une cité idéale est composée d’un peuple d’automates dirigées par un cerveau invisible. Il y a plein de ressources chez les automates, et à notre époque fascinée de technologie ou de robotique, héritière de Pinocchio, du Golem et de Norbert Wiener, nous ne pouvons qu’être éblouis par la vieille collection de la principauté, donnée en son temps par madame de Galéa aux princes de X.

Mais - il y a un mais. Les automates s’empilent par centaines dans des boîtes depuis un certain temps déjà, et l’on dit que dans la belle maison Sauber, inspirée de Charles Garnier, l’architecte du fantôme de l’opéra, et si stylée belle époque, les murs demeureront longtemps encore sans leurs habitants. Nos automates ont été démontés comme de vulgaires momies et entreposés quelque part. Mais c’est là que chez ces petits êtres apparemment mécaniques la révolte gronde. Car, et je vous l’apprendrai aussi, les automates ont quelque chose d’humain, de vivant et de conscient comme une oeuvre d’art, un animal ou un objet très cher. On ne les manipule pas ainsi, comme on le sait depuis Gepetto. Ils échappent à leur démiurge, surtout quand ce dernier est un habile ouvrier du siècle des Lumières. Et comme ils correspondent tous à une idée, un concept comme on dit aujourd’hui, au siècle du tout technologique et tout effet de serre, ils sont susceptibles un beau jour, un beau soir de se réveiller. Voilà pourquoi un de leurs démiurges, André S., vrai Monsieur Seguin de ces individus étranges, me raconta un jour l’histoire suivante...

Les automates s’ennuyaient beaucoup. On se lasse toujours de ne plus être une attraction : c’est pourquoi les vieux chanteurs, si fameux à X ou ailleurs, ou les pilotes de Formule 1, ou les affairistes oisifs ne se lassent jamais de célébrer leur retour sur scène. La durée de vie augmente pour les hommes, même pour les petits animaux domestiques, alors vous imaginez pour des machines (pardon, des automates) conçues par des mains savantes depuis des siècles. Et puis ils se révoltaient un peu aussi : n’incarnaient-ils pas le musée national, donc la nation vernaculaire. Ne s’agissait-il pas par ce mouvement d’humeur, dont nous verrons bientôt les détails, de manifester un peu de cette identité discrète enfouie sous les yachts, le strass et les paillettes, et qui si bravement, comme ces quelques autres petites principautés et républiques européennes, défient les temps modernes et maintiennent les temps héroïques et médiévaux des libertés locales et des patriotismes municipaux ?

Comme dans toute révolution, il fallait un orateur. On dit que ce soir-là, ce fut le clown au diabolo, pièce sublime s’il en fut, qui parla, et harangua les automates pour les convaincre d’agir, c’est-à-dire surtout, par les temps qui courent, de réagir. Le clown parla longtemps : c’est qu’il y en avait des automates à réveiller, plus que de momies dans tous les musées de l’Egypte ! Le clown eut bientôt comme fidèles seconds les membres de l’orchestre de singes, et même le binôme des singes peintre et sculpteur. Certes une révolte conduite par un clown et des singes peut prêter à sourire : mais d’abord il ne faut mépriser personne dans le grand cirque du monde, et ensuite d’autres personnages plus nobles a priori comme le pianiste-harpiste suivirent nos guides.

Comment se libérer ? Comme nous l’avons dit, tous les automates rêvaient de s’éveiller, et avaient les moyens de le faire. Et de rassembler leurs petites pièces, et de les réanimer, et de pousser les couvercles de leurs petites boîtes, et de se réunir au grand jour devant la superbe villa, comme pour marquer le début de leur tracé de territoire.

- Nous y sommes, fit le clown. Nous sommes ici pour marquer le début d’une ère nouvelle : celle des objets intelligents, qui comme dans le fameux film Terminator (comment le clown avait-il pu avoir vent de cette histoire ?) ont gardé plus de mémoire que les humains, plus prompts à s’assoupir sous l’effet du feu croisé du pain et du jeu qu’à s’animer au feu régénéré de la mémoire et de l’idéal ! (Tout le monde battit des bras.)

- Je suis bien d’accord, d’accord nous sommes tous bien d’accord, dit une petite lingère. Mais qu’allons-nous faire dehors de notre liberté retrouvée et de nos idéaux transcendés ?

- Travailler ! s’écrièrent certains.

- Jouer ! firent les deux tricheurs, qui avaient eu leur heure de gloire dans le musée et espéraient bien la retrouver dans le monde au dehors.

- Célébrer la naissance de Notre Seigneur, s’exclamèrent avec ferveur les pèlerins automates de la Crèche napolitaine...

On le voit, cette révolution n’avait rien du caractère très profanateur de certaines. Après tout, tout le monde voulait retrouver sa véritable nature, sa véritable essence. Et rien ne vaut une bonne mécanique intellectuelle pour cela.

Enfin l’automate peintre, qui voyait la principauté moderne et toutes ses fabuleuses constructions s’allonger autour de lui proposa de le peindre, le monde, et non de le changer...

- Tu as raison, des changements, il y en a eu assez comme cela, fit la dame au miroir, qui en avait assez vu, comme cela.

Et tous de se répandre dans la nature, au nom donc de la principauté et de la liberté, et de recouvrer ses automatismes et son bonheur sans partage.

Ce fut bien sûr les tricheurs qui se firent les premiers connaître. Ils montèrent à bord du bus numéro six et gagnèrent le casino où ils prétendaient gagner une petite fortune grâce au nombre record de leurs tricheries. On les expulsa bien sûr mais ils ne cessèrent de fasciner les différents spectateurs humains qui avaient contemplé leurs exploits.

Puis les clowns se précipitèrent vers le quartier de Fontvieille : ils avaient entendu parler du fameux Festival du Cirque qui depuis près de quarante ans, et ils comptaient bien s’y illustrer à leur tour, en ayant des tours, justement, de réserve. Il y avait les clowns équilibristes, l’Hercule, le Pierrot au chien, le clown au parapluie, l’équilibriste à l’échelle, et bien sûr le clown au diabolo, qui obtint son franc succès, bien que ce ne fût pas la saison. Mais que ne ferait-on pas pour applaudir des clowns automates et libres ?

Après quoi, il y avait les singes : on sait qu’à X, toujours à Fontvieille, il y a un jardin animalier, et que c’est là que l’on y trouve ces animaux qu’on appelle des bêtes. Et comme ce zoo se trouve fort dépourvu en ce moment, le singe prestidigitateur, le singe violoniste, le singe cuisinier et même le singe fumeur y trouvèrent refuge. Nombre de cages plus ou moins vides leur servirent d’abri.

On n’est jamais au bout de ses peines : vint le tour des femmes et des poupées. Comme on l’a dit, il y avait une lingère. Avec elle, il y avait des lavandières, des marchandes, des cuisinières et des couturières, autant de petits métiers aujourd’hui plus ou moins disparus. Eh bien elles trouvèrent qui au pied du musée qui à la Condamine, qui sur les hauteurs de Monte-Carlo des lieux où exercer leurs talents : tant il est vrai que c’est l’automate qui crée la fonction, et pas l’inverse. Ce phénomène introduisit dans la si moderne principauté un caractère paléotechnique, ou tout au moins rétrotechnique. Pendant ce temps, des poupées bien élégantes, comme la jeune fille se poudrant, ou la poupée Rochard 1875, ou même la poupée Mannequin envahirent les boutiques de luxe dans la galerie du métropole ou de l’avenue d’Ostende, comme si elles avaient espéré trouver des tenues plus élégantes qu’à leur époque. Et, tandis que les petites filles modèles cherchaient le chemin de l’école, les poupées de la Plage cherchaient à gagner le Larvotto ou la fameuse plage du Beach.

***

La principauté était vraiment sens dessus dessous. D’autant que plus personne ne respectait son calendrier chrétien, les clowns se croyant au temps du festival du cirque, les santons et les automates de crèche à ceux de la Nativité, les poupées élégantes aux temps heureux des bains de mer (il n’y avait que les tricheurs qui ne se trompaient pas). Or, comme on le sait, la principauté est très bien gardée. Mais ce fut là la source de la plus grande surprise. Les carabiniers veillaient, mais nos automates sur-veillaient.

Il y avait en effet parmi eux un clairon français, un clairon écossais, une sentinelle à l’ours, et même un groupe de silhouette de soldats, qui tous rêvaient, depuis qu’on leur en parlait, et depuis qu’ils en rêvaient, de la relève de la garde sur le Rocher, objet de l’adoration de millions et de millions de touristes depuis plus d’un de nos siècles (les siècles des automates sont différents des nôtres).

Alors, par un beau midi, ou presque, nos petits guerriers arrivèrent et défièrent gentiment l’autorité locale pour défiler avec nos si populaires carabiniers. Ils eurent un succès immense, mérité, et bien sûr attendu.

Il fallut dès lors en haut lieu réfléchir et prendre d’honorables décisions : que faire de nos bien-aimés, populaires, serviables et bons chrétiens automates ?... Car les santons et les automates de la crèche napolitaine se tenaient merveilleusement à l’église, que ce fût à la cathédrale ou à Sainte Dévote. Les carabiniers faisaient très bien leur devoir, et les poupées portaient merveilleusement les toilettes. Bref, personne, ne pouvait se plaindre des automates lâchés en pleine nature.

C’est ainsi que le prince régnant (mais était-ce vraiment le prince régnant ? Car ces diables d’automates...) eut une merveilleuse idée : voyant l’excellence de ces sujets artificiels mais non artificieux, il décida de les laisser en liberté, et d’en faire un musée vivant et mobile (peut-être pensait-il aussi que l’un de ces phénomènes pourrait prendre sa place et figurer en bonne place quand il partirait en vacances !). Il y a bien le Câble Car à San Francisco : pourquoi n’y aurait-il pas le musée de l’automate vivant et bien conscient à X ? Surtout quand l’automate se rend serviable et se veut patriotique... Mais l’histoire ne dit pas lesquels de nos automates s’imposent le plus à l’air libre, les originaux ou leurs sosies, dessinés et conçus par notre ami...

***

- Voilà, vous avez écouté Gerold ?

- Oui, j’ai même lu sur ton iPod, Ivan.

- Que faisons-nous, alors ?

- Recrutons-les dans nos armées, tous tes amis les automates. Et nous vaincrons.

Da, Gerold ! Ce seront les partisans. Plus humain que l’humain, telle est notre devise.

- Ici, ce n’est pas dur. Ils sont moins humains que l’animal.

- Gerold, vous êtes vraiment Evil Side, vous...

Et il me lançait de sacrés éclairs de ses petits yeux bleu acier.

Il fallait légiférer. Organiser. Fédérer cette alliance entre les Russische et les Nimitz. Tout un travail, lecteur, les sauveurs de l’Europe.

Tout d’abord, savoir d’où nous pourrions übergeben, vomir toute cette mitraille de la terre dans le sale ventre porcin de nos mètres carrés. Et nous trouvâmes.

En bas s’amusaient les Gavnuks à liquider, c’était le cas de le dire, le champ de bataille de la bataille navale. Il ne restait plus un bateau debout, sauf les vaisseaux fantômes de nos Hollandais, ou même fins landais. Tout était cramoisi, carbonisé, et brûlé. Nous en avions fini. Et l’intestin triops prit la place du tube du bateau.

En haut, du grand Zeppelin aux croix gommées (pourquoi gommées, demanda Ivan ? - Est-ce que je sais, moi ???), débarquèrent via l’échelle de Jacote de grandes imprimantes de Fräulein, qui achevèrent de répandre sur la terre dite ferme l’impression très nette que leur argent ne valait rien. Et des billets partout, et puis dégobiller, comme dit Mandeville.

***

Après nous retrouvâmes Patrick C4. Patrick C4, tu t’en souviens lecteur, c’est cet architecte que nous avions croisé aux Enfers, un spécialiste en explosions lentes, quoique lui n’explosât jamais, et pour cause. Lui avait toujours autant de problèmes avec ses épouses, parce qu’il n’explosait jamais (telle était la théorie de Maubert).

- Elles t’obligent toujours à descendre aussi bas ?

- Oui, en ce moment j’en ai une qui s’appelle Anne...

- Ton droit d’ânesse, en quelque sorte ?

- Mais j’ai une solution pour vous.

- Chimique ou physique ?

- Nous pouvons remonter, via votre échelle de Jacote, les excréments de la terre, comme dit le lion d’une fontaine, pour les entreposer dans les mètres carrés locaux, puisque tel est votre désir.

- Et pourquoi trahir les vôtres, comme dirait le maître ?

- Parce que je ne suis plus propriétaire.

- Vous êtes donc pauvre ?

- Pas vraiment. On peut être pauvre en étant propriétaire, et riche en étant locataire, le saviez-vous ? Plus pour longtemps assurément, mais n’insistons plus...

Que voulait-il dire ? Il repartit creusant comme une taupe, la digne image de son monde où comme dit Tatiana, on ne la voit jamais, jamais la terre.

Les choses, les solutions plutôt, s’accéléraient cependant. Via les cavernes qu’avait creusées ou découvertes Patrick C4, nous disposions de nombre de couloirs par où acheminer les terres et les roches dont nous avions besoin pour leur boucher le coin, à ces maîtres carrés.

Fräulein arriva alors avec la machine suprême, un mixte de Staubsauger et de Ausatmen, qu’elle dénomma Kinde Arthur, et je ne sais pourquoi. La somptueuse machine Si Mince, comme eût dit Mandeville, pouvait donc à la fois absorber et recracher les innombrables roches du centre de la terre, comme un bon écolier l’eût fait des leçons de son bon professeur.

Nous pouvions donc commencer à bloquer les bons gros appartements à cinquante millions d’horions, puisque telle était notre décision. Notre chère Fräulein projetait quelques centaines de mètres cubiques de magma venus du fond des terres, et le tour était joué. Evidemment, il fallait trouver l’énergie pour jouer ce mauvais tour à cette part si chère du monde. Nous la pompâmes où nous pûmes, et ce fut un exploit, lecteur. Un accomplissement.

C’est là qu’ils arrivèrent, Orden et ses deux compagnons, dont j’avais eu vent par ses missives discrètes, celles que nous accomplissons par ces signes si spécifiques. Orden venait avec le convive de pierre et celui de béton. Celui de béton avait la banalité de tes temps modernes lecteur, alors que l’autre, sournois, sévère, nobliau hispanique, avait un je-ne-sais-quoi d’aristocratique antipathique contre lequel je me serais bien révolté ; et je le fis à cette époque. Je pris garde de m’assurer qu’en aucun lieu il n’y aurait de confusion avec petit Pierre, dût-on sur cette pierre bâtir notre drôle d’église. Une fois que j’en fus assuré, je demandai à Orden de quoi il en retournait.

- Je suis descendu, comme tu le sais, par l’échelle de Jacote aux Enfers.

- En effet, je le sais.

- Comme tu le sais, et j’espère nos lecteurs, cette terre est bien creuse. Mais elle est pleine aussi. Au fond d’elle, dans le Village, certains jouent aux échecs.

- Je m’en souviens en effet. Vous, invité de pierre, à moins que ce ne soit le repas...

- C’était le repas...

- Vous jouiez aux échecs avec Don Juan, mon vieil ami, si plein de défauts mais de charmes aussi, évidemment. Mais c’était le repas ?

- En effet.

- Vous dites donc, vénérable, que c’était le repas de pierre ?

- Oui.

- Donc qu’il s’agissait de se bouffer de la pierre, du mètre carré ?

- C’est vous qui le dites.

- Don Juan, être mobile, fantaisiste, théâtral, génial, créatif, face à la maîtrise carrée, à la dureté matérielle, à la sournoiserie immobilière ?

- C’est cela même.

- Donc c’était vous le mal ?

- Vous l’avez dit. C’est pour cela que ce fut lui - certes un être exécrable en bien des points - qui fut enlevé aux enfers. Et votre auteur génial fut lui censuré le lendemain.

- Par la compagnie des maîtres carrés ?

- Exactement. Il est des autels auxquels on ne touchera pas. Et ce ne seront pas ceux de notre Seigneur.

- Vous êtes des nôtres ?

On envoya promptement le convive de pierre aider nos valeureux moscoutaires, baroques comme lui ; ils pouvaient se reconnaître à certain signes comme nous. Quant au convive de béton, Orden m’avait prévenu. Il semblait gris, sot, gros et assez mauvais. Nous n’étions plus au siècle du sel et de l’esprit : et toi, lecteur ? De quel temps fétide es-tu donc fait ?

- Vous avez des réserves ?

- Beaucoup. Enfin, ça peut aller.

- Que voulez-vous en échange ?

- De l’or.

- On ira vous le chercher dans les banques. Il nous faut un million de mètres cubiques, peut-être moins.

- Pourquoi ?

- Je pense que la dissuasion jouera. Les mètres carrés, ces cochonneries qui ont une âme à elle maintenant, comme la Bible ou Borges l’avaient prévu, auront peur avant. Ils préfèreront être roulés que bourrés.

- ???

- Etre roulés, être emportés si vous préférez, par D’Artagnan, Mandeville ou bien Drake, que purement emplis, remplis, saturés, truffés par notre béton.

- Mais...

- Vous aurez le même stock d’or. Celui des banques qui leur restent. Ne vous méprenez pas. Cela ne vaudra bientôt plus rien, en surface du moins.

- Cela m’est égal : c’est pour jouer aux pokers aux enfers.

- Vous n’avez plus de mines ?

- Ils auront tout raclé.

- Vous commandez à qui ?

- A d’étranges gobelins, des lutins, des nains ou des elfes de plomb. Ils ne sont pas très beaux, mais ils travaillent bien.

- Nous verrons bien.

Orden semblait de bonne humeur, comme si sa solitaire descente aux Enfers (Ibant obscuri sola sub nocte, souviens-toi, lectrice...), qui l’avait confronté au quotidien des Enfers, l’eût renforcé dans ses convictions préalables : le diable est mort, comme le reste. Il ne l’avait pas vu, dans cette chambre un peu verte, un peu souffreteuse, un peu sulfureuse, un beau jour au boulevard du saint Patron.

***

Nous commençâmes notre projet ; une fois de plus il y avait de la résistance. On ne sait qui tient le marché immobilier sur la côte d’usure, lecteur. Même sans vente, les prix n’y baissent pas. Même sans âme qui vive, les maîtres règnent.

Il fallait donc une autre idée, un autre angle d’attaque. Nous tînmes conseil.

- Tudieu, ils sont terribles ici. Ils ne veulent rien savoir, mais rien. Nous ne pouvons les rouler.

- Et petit Pierre ?

- Ils lui ont rendu la monnaie de sa pièce, si j’ose dire.

- Chaque appartement est ici protégé d’une force mystérieuse. Chaque logement est une île mystérieuse.

- Nous ne pouvons gagner qu’au bluff.

- Que veux-tu dire, Gerold ?

- Nous n’allons pas passer le réveillon ici... Donc, il faut nous faire passer pour des acheteurs.

- Des acheteurs ?

Même Fräulein, même Orden je crois, furent surpris. Nous, les pillards, les pirates, les contrebandiers, les dérobeurs, les recycleurs, les Tartarins, nous abaisser à nous faire passer pour des acheteurs, pour du client tout-venant ?

Aussitôt évoqué, aussitôt fait. On m’écouta. Nous déléguâmes quelques brigades d’acheteurs dans la principauté bien martyre, munis de Staubsauger et surtout d’Ausatmen. Ils entrèrent - les Gavnuks adorèrent jouer à cela -, aspirèrent, expirèrent tout ce qu’ils purent. Au bout de quelques heures, l’ennemi rendit l’âme. L’ennemi, ou ce qui en tient lieu, lecteur.

C’est que nous faisions chuter les prix du marché. On ne pouvait plus rien vendre ni acheter et, dût-on fouiller tout le monde, on n’osait plus entreprendre.

Dès lors les mètres se firent accommodants. Ils se laissèrent prendre et surprendre, et cela fut bon, puisque ramenés dans la grande capitale ils valèrent, pardon lecteur, je m’exprime comme Asinella, ils valurent beaucoup et nous permirent de beaucoup, de bien construire. Horbiger réussit à inventer sa prodigieuse machine à inonder les appartements d’eau, la faire geler (l’eau), pour les faire exploser. Ainsi il gelait à pierre fendre, ce qui avait tout lieu de mécontenter mon bohême ami, une fois de plus. Je parle de Pierre, bien sûr.

Mais je reçus à l’instant du Zeppelin une missive de Jean des Maudits à ce propos. Lorsque je dis missive, je parle d’une lettre dont les écrits s’expriment verbalement, et c’est pourquoi un grand penseur a dit qu’il faut être à l’écoute de lettres.

- Cher maître, nous avons quelques problèmes ici.

- Nous y sommes, encore et toujours. Mais je suis là pour les résoudre tel un bon manager, un bon général américain. Ne sommes-nous pas des problem-solvers ?

- D’abord le grand monarque...

- Enferme-le, JDM.

- Pardon ?

- Enferme-le. Nous avons de la place. Donne-lui une salle du trône, où tous les damnés de la cour des miracles de la négropole viendront lui rendre hommage. Il n’y verra que du peu.

- Ensuite, le quartier...

- Oui, je sais, pas de quartier. Il faut le rafler, il n’y faut pas rester. Retournons au parc des monceaux et aussi au mont des Martyrs. Je vais vous envoyer de l’aide, JDM. Mandeville, d’Artagnan et même Fräulein partiront avec vous. Vous déménagez, vous installez l’Ordensburg sur la plus belle colline du monde, le lieu artiste et pictural, le locus amoenus lumineux, la quintessence du ciel, le pèlerinage de la dive bouteille, la rue Cortot et tuttaquo...

- Comme c’est bien dit, maître, comme c’est bien dit...

- Et puis cessez de m’appeler maître, je vais vous prendre pour Tiphaine Dufeux. Où en êtes-vous avec les vôtres ?

- Oh, très bien comme d’habitude. Tout va très bien, madame la marquise...

- Marquise qui sortit à cinq heures, comme d’habitude. A bientôt, bossez bien.

- J’ai la bosse du condor.

Nous nous quittâmes ; je laissais Jean des Maudits tout entier à sa solitude altière et ses grandes responsabilités d’intendant. Mandeville venait d’arriver, radieux, glorieux, couvert de poussière et de sa ration de mètres carrés. Je lui annonçai mes décisions : le retour sur la métropole grise, la colline aux martyrs, le château des brouillards...

- Le château des braillards ? Tudieu, je ne m’y ferai jamais !

- Des brouillards, Mandeville, des brouillards.

- Comme si ici je n’avais pas eu assez à subir de vos Gavnuks, Gerold ! J’irai où n’iront pas vos Gavnuks, nul, part et ailleurs !

- Ce que vous demandez est vil. Mais, après tout, je n’ai pas demandé aux enfants où ils désiraient se rendre.

- Se rendre ! Ils veulent se rendre maintenant ! Voilà où nous en sommes ! Eh bien j’en ferai un, moi, de somme !

- Darty ?

- Oui, Gerold ?

- Pourriez-vous traduire mes paroles à Mande...

- Il veut me traduire en haute cour, maintenant ! Voilà où nous en sommes !

Cool, Mande, cool, on doit juste rentrer en négropole (vous faites allusion à quoi, Gerold ?), et jucher notre Ordensburg dans une région plus condor, si j’ose dire. Une région où il ne fera pas bon mettre un con...

- ... un Mandeville...

- ... dehors !

- Et voilà où nous en sommes ! Ils veulent me mettre dehors, maintenant !

- A propos de somme, si nous le faisions dormir ?

Sopor fessos complectitur artus

Et Siméon, qui passait par là, lui aspergea un peu de somnifères grâce à son pistolet à fleur carnivore équipé d’un projecteur de Geist. Mandeville s’endormit enfin, et nous le menâmes vite au Zeppelin qui, si j’ose dire, n’était pas si plein. Ivan réussit à emmener sa troupe d’admirateurs locaux avec ou sans permission des parents, expliquant que la région Condor c’était beaucoup plus cool que le parc Disney. Et Superscemo, un peu timide, invita Asinella. Il faut que je retranscrive certains de ces propos. Cet épisode émut beaucoup Horbiger qui venait de conclure sa prodigieuse invention. Ah, ce vert-de-gris paradis des amours enfantines !

Vuoi andare a Parigi con me ?

Che cos’è Parigi ?

Ma, je vas te dire. C’est oune città...

Pero non posso. La mia nonna è troppo ricca.

Mi trovi troppo povero ? Pero abbiamo rubato molti appartamenti... E tu, purtroppo, che hai ?

Asinella se mit à pleurer. Il avait raison, ce bougre de Superscemo. Maubert faillit ajouter qu’en outre on ne meurt plus et que donc on n’hérite plus, mais je le retins.

Je vis au milieu de l’éclat de l’éclat de la fortune, et je ne peux disposer d’un sou. Au sein des richesses, je suis bien plus pauvre que je ne l’étais auprès de vous ; car je n’ai rien à donner.

- Ma Asinella, c’est les vacances, tu peux venir avec moi...

- Oui, Asinella, venez avec nous, je parlerai à votre grand-mère.

Grazie, Gerold.

- De rien, Superscemo. Nous lui dirons que vous effectuez un voyage d’apprentissage, des années de voyage...

- D’apprenti sage ?

- Euh... Tu es sûr que tu veux la ramener, Superscemo ? Tu parles six langues, elle ne comprend pas la sienne. Asinella, combien y a-t-il d’étoiles dans le ciel ?

- Ben... Je ne sais pas, je ne les ai pas comptées !

- Mais tu n’as pas compté aussi les milliards de ta grand-mère ?

Elle se remit à pleurer. Nous nous regardâmes désolés, d’autant que la grand-mère avait dû perdre un certain nombre de mètres carrés dans notre opération Barba te rossera. Qui sait ce qu’il adviendrait de la petite maintenant ? Après un bref sanglot, son bon fond reprit toutefois le dessus. Ses mouillés de larmes en brillaient d’autant plus, et ses gentils cheveux frisaient.

- C’est vrai... Que dois-je faire alors ?

- Monte sur le dirigeable d’Edwin. Je vais voir ta grand-mère.

- Oh, c’est chouette !

Et c’est ainsi que tout ce petit monde partit pour le Nord, après avoir laissé quelques ruines sur la place. Nous nous arrangerions plus tard avec la nonna la piu ricca del mondo. Il est clair que notre puissance révélée au monde prévenait ad ogni modo toute velléité de résistance. Menée sans complaisance, la bataille navale du Rocher fut le Trafalgar de la navigation de plaisance. Je restais sur la place avec Silvain, Maubert, Horbiger et Orden pour d’autres grandes missions à accomplir dont j’espère tu apprécieras la teneur et densité, lecteur. Et je t’en donne un avant-goût avant le prochain chapitre : car Siméon, s’approchant de moi, après avoir endormi Mandeville et son huitième bull-dog français me dit, mais en anglais :

- Merde Carrefour !

- Oui, Siméon ?

- I want to stay here!

- Ok, et pourquoi donc désirez-vous demeurer là ?

Because I know a secret!

- Un numéro de compte bancaire ?

No, no.

- De conte de fées, alors ?

No, no.

- De compte à rebours ?

- Merde Carrefour ! There is a fucking invisible tower in this fucking little kingdom!

- Une tour invisible !

- Mais où peut-on la voir ?

(à suivre)

23 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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