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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXIX - Richistan, ou le retour de Sibylle
par Nicolas Bonnal

On m’amena au Richistan, et je faillis être bien attrapé une nouvelle fois, ô lecteur. Car nos récentes acquisitions avaient fait grand bruit. Les sous-sols de leur monde mondain grondaient des bruits de mes mètres carrés. Le grand acquisiteur avait fait sa venue !

Les achats de Tétéras devinrent le sujet des entretiens de la ville. Les avis les plus divers, les opinions les plus contraires furent émis sur l’avantage d’acheter des serfs pour les coloniser.

Je n’y pouvais mais. On répétait partout que j’avais, que j’étais devenu la plus grande fortune du monde, avec mes milliers de mètres dans tout le centre-ville !

Sgana me proposa de visiter l’étage philanthropique. En fait cet étage communiquait avec la galerie du Nécropole dont nous avions eu une brève apparition plus tôt. Cette, ce nécropole plutôt est un Mall gigantesque, une énorme istanbulle immobilière, une colossale verrue marchande qui grève tous les budgets, traverse toute la terre. Dix mille milliards de gros liards à dépenser pour dix mille kilomètres de couloirs et d’hôtelleries luxueuses, comme on dit. On va en Chine, en Arabie, dans les Indes, dans les Turkestan, dans tous les horizons, et puis bien sûr en occident.

L’étage philanthropique se rétrécit, s’il a eu son importance : on y adopte des chiens, du chihuahua, du sri-lankais, du haïtien, de l’Angolais, de l’ukrainien mineur, si rien ne rompt. On y fait sa bonne action après ses grandes emplettes ou bien sa grave acquisition.

- Ce n’est plus ce que c’était... Il y a plus de mètres carrés, je veux dire plus de mètres carrés plus cher. Et donc moins d’enfants ou de chiots à adopter. Le monde est ainsi fait.

- Tu veux dire, Sgana, que la cherté du terrain raréfie la marchandise humaine.

- Oui, celle du moins à adopter. De toute manière, regardez, Monsieur Orden, ils vont tous vers la cherté.

Ils vont, ils vont en effet. Aucune ville n’est assez chère. Tu peux nous la refaire, ta chronique, mon cher Sgana ?

- Celle-là ?

- Oui.

- Quoique puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal à l’immobilier : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans immobilier n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme.

- C’est excellent. Merci, Sgana.

Serguei faisait ses courses. Serguei, c’est le père de Superscemo, lecteur, celui-là même que nous avions un jour rencontré sur le boulevard des Germains. Il cherche des vêtements mais les refuse. Pour lui rien n’est assez cher. Il confond les francs et les germains, les gros liards et les horions, il cherche les roublards, pour lui rien ne doit valoir un kopeck. Tout doit y être hors de tout prix, sinon c’est une preuve de pauvreté. Question de vie ou de mort.

Serguei nous salue avec déférence, puis son attention est captée par de nouvelles surprises, de nouvelles acquisitions en perspective, de nouveaux achats. L’attention d’un riche redevenu riche surtout ne doit jamais être mise en attente. Il rencontre Dimitri son voisin.

- Dimitri ?

- Serguei ?

- Mon ami !

- Tu as refait fortune ?

- Comme cela ! J’ai lâché la Chine ! L’avenir est bangladeshi !

- Ou bengali !

- Si tu le dis, Mitri !

- Je vois que tu as le même Arts manies...

- Que moi, oui !

- Et à combien l’as-tu acquis ?

- Dix mille !

- Mais tu t’es fait avoir ! Je l’ai eu pour quinze mille !

- Dimitri, mon ami, tu n’es pas un ami ! payer plus cher que ton ami !

- J’ai été homme du peuple, mais aujourd’hui je suis un homme...

- Un vrai, un vrai, consommateur !

- Tirez du cash sans sommation !

Ce qu’il y a de bien avec les riches, c’est qu’ils font toujours semblant de se connaître ou se reconnaître. Un vrai showbiz, lecteur, que leur carnet d’adresses ou leur name-dropping à n’en plus finir. Serguei dit donc me connaître ; mais Dimitri aussi me connaît, il m’a vu dans les revues.

Dans les revues ? Nous tournons notre tête effarés. Nous sommes en effet filmés, lecteur, et nous sommes fameux. Les nouveaux acquisiteurs. Les murs et les écrans qui les remplacent partout se couvrent de mes représentations. Nous sommes des célébrités, et présentés comme des gloires locales et globales à venir, et même déjà là.

Toute la ville parle de nous. Toute la nécropole.

La ville fut divisée, deux opinions se répandirent : celle des hommes, celle des femmes. Le parti masculin, le plus stupide, ne s’intéressa qu’aux âmes mortes : le parti féminin ne s’occupa que de l’enlèvement de la fille du gouverneur.

Toute la ville parle de moi, dis-je, et de ma dernière conquête qui n’est pas même immobilière, puisqu’elle est humaine. Et j’en vois la photo, dans cette galerie où passent plein de gens, qui y passent si vite qu’ils ne peuvent me voir, et alors je me demande à quoi il sert d’être célèbre. Je demande leur avis à mes compagnons, pendant qu’Orden se tape la tête contre les murs et qu’Horbiger se montre fort jaloux.

- On dirait Fräulein...

- je ne crois pas : Anne-Huberte ?

- Ou bien Tatiana : ils sont si sots...

- Saucisson ?

- Non pas, Mande. Nous cherchons la fiancée présumée de Gerold.

- La fille résumée de Gerald ?

- Peut-être que nous ne la connaissons pas, après tout...

- Au sens biblique, certainement !

- Et si c’était Kitzer ? Avec sa manie de se déguiser tout le temps !

- Elle n’en fait qu’à sa guise, comme le duc !

- Ciel !

- Enfer et damnation ! Kitzer ou bien Sibylle !

- Il faut demander à une lectrice, elles en savant tellement plus long que nous à ce sujet...

- Cherchons. peut-on aussi demander à une lectrice dudit ouvrage si...

Il faut avouer, à l’honneur des femmes qu’elles manifestèrent plus d’ordre et de prudence... Tout prit chez elle une forme claire et précise, tout s’expliqua, se transforma en un roman complet, harmonieux.

***

Nous avons cherché, nous sommes introduits dans un grand salon. Notre bon Sgana nous quitte maintenant. Il n’a pas mieux à faire, mais il n’a pas le droit de mieux faire. Nous aurons droit à d’autres guides plus importants, dont une, nommée Lutetia, qui s’emporte de bonheur rien qu’à me voir comme cela dans le porphyre mâché du condominium planétarisé. Il lui passe le relais, et nous voici comme suit :

- Gerold Ivanovitch ! Ah ! Mon Dieu, Gerold Ivanovitch ! Notre cher Gerold Ivanovitch ! Très honorable Gerold Ivanovitch ! Ma petite âme, Gerold Ivanovitch ! Vous voici donc, Gerold Ivanovitch ! Le voilà donc Gerold Ivanovitch ! Permettez de vous étreindre, Gerold Ivanovitch ! Donnez-le nous, ici, qu’on l’embrasse mieux, mon cher Gerold Ivanovitch !

- Oui...

- Gerold Ivanovitch ! Ah ! Mon Dieu, Gerold Ivanovitch ! Notre cher Gerold Ivanovitch ! Très honorable Gerold Ivanovitch ! Ma petite âme, Gerold Ivanovitch ! Vous voici donc, Gerold Ivanovitch ! Le voilà donc Gerold Ivanovitch ! Permettez de vous étreindre, Gerold Ivanovitch ! Donnez-le nous, ici, qu’on l’embrasse mieux, mon cher Gerold Ivanovitch !

- Chère, très chère Lutetia...

- Gerold Ivanovitch ! Ah ! Mon Dieu, Gerold Ivanovitch ! Notre cher Gerold Ivanovitch ! Très honorable Gerold Ivanovitch ! Ma petite âme, Gerold Ivanovitch ! Vous voici donc, Gerold Ivanovitch ! Le voilà donc Gerold Ivanovitch ! Permettez de vous étreindre, Gerold Ivanovitch ! Donnez-le nous, ici, qu’on l’embrasse mieux, mon cher Gerold Ivanovitch !

Elle parle toute seule, et comme toutes celles, fort nombreuses, qui parlent toutes seules, elle ne cesse de parler. Orden s’irrite, nous nous irritons tous, car une fois de plus nous nous sommes comme laissé piéger, lecteur.

- Orden, je te défends de lui écraser la tête !

- Ce sera toujours que de t’écraser, Gerold Ivanovitch chéri !

- Je n’y peux rien... le système est trop plastique, il est trop mou, il est...

- Les temps sont mous. La mouraille de Chine...

- Chaque fois que nous sommes gentils, on nous le rend bien.

- On nous rend bien parce qu’on est riches. Alors qu’on est voleurs.

- Tous les voleurs sont riches. On est dans les mille et un ennuis.

- Mais alors, la révolution ?

- Quoi, la révolue Sion ?

- Silence, Mandeville !

- Qui a parlé de révolue Sion ? Sion s’agite, Sion continue, Sion s’exécute !

- Oui, mais la Révolution ?

- Messeigneurs, je suis à votre service mandé par la Ville !

- Encore Mandeville ?

Celui qui vient de nous parler ainsi, un petit homme aux oreilles et aux narines frémissantes, avec un haut-de-forme et une tenue carnavalesque, se présente : c’est notre nouveau guide, Reise Führer, comme dirait Orbi.

Lorsqu’il entendait parler d’argent, ses oreilles frémissaient et accomplissaient un quart de cercle. Ses yeux bleus étaient devenus louches à force de regarder sans cesse dans les coins des portefeuilles perdus.

- Bonjour, subtils et vénérés maîtres carrés.

- Maîtres carrés ?

- Vous êtes en effet les maîtres carrés, ne le saviez-vous pas ? Vous, le titre du roman, vous l’auteur, vous l’acteur, vous le best supporting...

- Et vous ?

- Oh ! moi, je me fais de l’argent de proche ou de l’agent de poche, comme dit ton ami. Je suis le surnommé ainsi.

- Mange sous !

- Ou Mange-tout !

- Et l’on m’appelle, entre autres, Longues Dents, Œil de Satan, Lord High Life, Sultan des Tousseurs, Pieds Noirs, Bey des Menteurs, Compliqueur de Procès, Ame de l’Intérêt, Mauvaise Mine, Plein d’Astuce, Dévoreur des Patrimoines, Père de la Crasse, Capitaine des Vents.

- Pourquoi capitaine des vents ?

- Parce que je pète à tous vents ? Je vous montre ?

- Pas tout de suite, attendons le dehors...

- Oh, mais l’air que l’on conditionne est ici bon. Que je vous explique : je suis mandé par la ville pour vous montrer les galeries et vous faire passer du bon temps, ô vous mes grands acquisiteurs...

- Comment ? Nous ne sommes pas poursuivis ?

- Mais par qui ? Vous êtes des célébrités, ici, et c’est honneur pour que de vous avoir dans mon groupe privilégié, très, très.

- Mange...

- Tout.

- Dites-nous...

- Mais quoi, ô mon client ?

- Nous ne sommes mal vus.

- Mais non, messire Darty. Vous y mîtes le prix ! Vous êtes populaires, vous avez emporté quelques surplus immobiliers et le marché repart ! Grâce à vous certains très grands quartiers flambent encore...

- Tel est pris qui croyait prendre...

- Tel est le prix qu’ils croyaient prendre ?

- Mandeville, vous avez toujours plus raison.

Comme on voit, Mangeclous n’aimait pas l’argent mais l’idée de l’argent, et en parler beaucoup, et se rengorger de ses capacités. Son amour de l’argent était poétique, innocent et en quelque sorte désintéressé.

- Deux choses, Mange-tout. Premièrement, on visite vite le Richistan.

- Je sais. L’espace-temps c’est de l’argent. Un nombre de kilomètres par heure.

- Deuxièmement. Comment voulez-vous être payés ? En monnaies du pays, en mètres carrés.

- En pieds.

- En pieds ?

- En pieds carrés ! Tropisme londonien, sans aucun doute.

- Le système impérial fait toujours plus rêver que le système métrique.

- Vous l’avez dit, messire Horbiger.

- On fait un bras de fer ?

- Après la bière !

- Dans mes bras, mon juif errant !

- Mon bon aryen !

Mangeclous gagna pas mal d’argent en se faisant montreur de monnaie américaine. Il acheta un jour un dollar à un touriste et annonça à ses coreligionnaires que, moyennant un sou, il montrerait un écu authentique des Amériques.

Notre bon capitaine des vents parle pétaradant, et il nous fait tout visiter, à la vitesse du grand vent. Même Orden est impressionné par cette célérité. Quel est le grand secret de ta rapidité ? C’est mon ancienneté ! Et Mange-tout de nous parler de son petit Moïse, le plus prometteur de ses garçons, le plus orthodoxe aussi dans la Babel mondialisée.

- Je vais préparer mon petit déjeuner.

- Et qui sera ? interrogea avidement Moïse, âgé de cinq ans, et dont les prénoms supplémentaires étaient Lénine Mussolini. (En cas de révolution triomphante, communiste ou fasciste, Mangeclous se prévaudrait du premier ou du deuxième prénom, selon le cas, pour témoigner de son orthodoxie politique).

Mais Mange-tout me prend un peu à part, et de sa poigne énergique dit :

- Ne croyez pas, mon vénérable, qu’en aucun temps on ait aimé, ou estimé plus un prédateur tel que ta troupe ! Tu es le phénix de ces bois, tu es l’exemple à suivre, voleur, distributeur, tout ce que le monde a attendu !

- Et donc, maître queue...

- S’agitant dans son bocal, je te dis diablotin que tu erras, et justement, en digne fils d’Enoch ! Tu n’as pas d’ancêtres, tu es un ancêtre...

- Tu es un sacré bavard, Mange-tout...

- Va, va, mon ingrat. Horbiger est bien meilleur que toi, je le vois, même si j’eus peur, au commencement, de son fatal patronyme. C’est un philo ses mythes, lui... Tu dois te rendre seul dans cet hôtel très particulier, où t’attend ta promise.

- Ma promise ?

- Ta démise, plutôt. Car tu l’as bien abandonnée...

- Mon dieu ! Les jumeaux !

Je me retourne vers les camarades, mais il est trop tard. Un couloir incliné et glissant me précipite dans les bras de la morue, de Charybde, de Scylla, de Calypso, de Freyja, de Héra, de Junon, de Clytemnestre, de Jocaste, de Marie-Louise, de Ginette, de Juliette, de Jacqueline, de Morphée, de Circé, d’Odyssée, de l’éternelle épouse bafouée, bonne mère.

***

Je rentre dans la chambre géante, lecteur. Elle est là seule et exquise, jouant toujours l’irrésistible, comme si je pouvais succomber à ses charmes, moi simple esprit littéraire et rebelle, incarné malgré moi, en habit de lumière.

Elle se peigne devant sa glace. Un astre en vérité, mais cette tresse tombe... Elle semble plus jeune que jamais. Ô combien de liftings, combien d’injections...

Nue sous un peignoir de bain mais chaussée de souliers de daim noir, Marguetrix était assise devant un trumeau. Une petite montre-bracelet d’or était posée devant elle, près de la boîte que lui avait donnée Azazello, et Marguetrix ne quittait pas le cadran des yeux.

La sibylle, je commence à la connaître, et toi aussi lecteur. Depuis qu’elle essaya de me tromper la première fois, car elle s’était enamourée... Au fait, ne serais-je pas mieux de ne pas l’avoir démasquée ? C’est depuis que je l’ai démasquée qu’elle me joue ses tours en effet. Il ne faut jamais démasquer les êtres qui se jouent de toi, car c’est alors qu’ils deviennent terribles lecteur. Auparavant leur vie n’est qu’un long cri d’humour. Elle continue de s’enduire de crème et de pommade aux encens et aux noix de pécan, venues de son facteur Azazello.

Azazyel enseigna encore aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses et des miroirs ; il leur apprit la fabrication des bracelets et des ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, d’employer les pierres précieuses, et toute espèce de teintures, de sorte que le monde fut corrompu. L’impiété s’accrut ; la fornication se multiplia, les créatures transgressèrent et corrompirent toutes leurs voies.

Je cherche du regard les immenses jumeaux croates (pourquoi croates ? Qui croit quoi ? Dans cette histoire, lecteur, nul ne contrôle rien, je me plaindrai à l’auteur, une de ces fois, ce sera l’auteur en quête de ses personnages et pas l’inverse...). Il y a quelques colonnes, sinon rien d’autre.

- Allume la lumière.

- Quoi.

- Celle-là. Dépêche-toi...

- Mais Sibylle...

- Voilà. Tu va les voir ?

Dans la glace, Marguetrix de trente ans était contemplée par une jeune femme de vingt ans, à la souple chevelure noire naturellement ondulée, qui riait sans retenue en montrant toutes ses dents.

Les quatre colonnes, les quatre pilastres, les quatre piliers, quatre poteaux, quatre pylônes, ce sont eux, lecteur, ce sont eux ! Enfin, leurs pattes. Je relève la tête. Vers où peuvent nicher leurs têtes à présent ?

- Je te présente tes deux fils, mon roudoudou d’amour, mon chou-fleur des îles.

- Mes quoi ?

- Tes enfants, tes grands jumeaux...

- Ah ! Je me souviens... Les grands croates !

- Ecoutez-le, ce bourricot ! Bien sûr qu’il se souvient ! Il me les a faits au fin fond de ce bas monde, quand plus personne ne s’occupait de rien ! J’ai dû les élever toute seule...

Elle est superbe quand elle se met en colère. Mais mes amis ont pu rentrer dans la chambre. Cela vaut mieux pour la discussion, quoiqu’en cas de coup de pieds de l’un de mes grands enfants... Horbiger est là, Nabookov, Maubert, même Jacob, tous les fidèles...

- Cela, pour sûr que vous les avez élevés très haut, meine Sibylle...

- Taisez-vous, Horbiger ! J’ai dû aussi, le saviez-vous, les dresser, les agrandir, les immensifier, les tanner, les aimer, les coucouner, les chérifier, tout ça pour que leur père, ici présent, ne les reconnaisse pas.

- Mais...

- Et il y a leurs deux molosses, je te garantis que cela va te knouter cher dans un monde vachement végétaryen, mon roudoudou infâme... Ils sont là, et je ne les ai pas nommés Bunker et Odin, comme cela eût pu plaire à ta ribambelle d’amis byroniens et d’épaves surhumaines que je ne salue pas d’ailleurs, mais Kabelkanal et Guadalcanal !

- Kabelkanal, nous comprenons Frau Sibylle, mais Guadalcanal... ?

- Taisez-vous, Horbiger !

Les deux molosses apparaissent dans un coin, mais chez nous personne ne semble commode, ni Horbiger, ni Fräulein qui déteste Sibylle (heureuses et jamais fortuites antipathies féminines !), ni surtout Orden qui rêve de pâté par chien avec ses deux bâtons de dynamique en main. Mais les deux toutous sont pris en charge par l’affection des miens.

- Je ne me tairai pas ! Quel rapport ?

- Et maintenant je te présente tes immenses jumeaux, mon roudoudou ! Tu voulais peut-être un nom romantische pour complaire à ta Fräulein, du type Tristan und Frantz, mais je ne te les ai pas ratés, tes immenses jumeaux ?

- ...

- Le premier, le plus grand, se nomme non pas Fafner mais... Übernachtungsmöglichkeit.

- ? Répétez, dit le maître.

- Übernachtungsmöglichkeit.

- Et le deuxième, le plus petit là, mais ne te cache pas mon chéri, viens voir ta maman mon chihuahua d’amour, mon grand bulldog géant, eh bien il se nomme... Überdurchschnittlisch !

Maubert recule comme nous tous éberlués. Les deux jumeaux bougent les pieds, leur tête doit se pencher vers nous, de ce ciel obscur d’où naît cette furie.

- Mais comment, Frau Sibylle, savez-vous que c’est Gerold le bon papa ? Et que ce n’est pas Peter ou Von Lager ?

- Quoi ? Vous osez...

- Et d’ailleurs, Frau, pourriez-vous nous répéter le prénom du deuxième, pour que Gerold soit sûr ?

- Überdurchschnittlisch !

- Nous avons donc Übernachtungsmöglichkeit et Überdurchschnittlich !

- C’est cela même...

- Avec un nom comme cela, on ne risque pas de les perdre !

- Leur patronyme est aussi grand que leur taille est longue. Vous pouvez encore répéter leur nom ?

- Überdurchschnittlisch et Übernachtungsmöglichkeit ! Mais vous commencez à me lasser, et si vous me lassez, je laisserai aller les bras de mes fils !

- De vos vices ?

- Silence, Mandeville !

- L’addition va être salée...

- Le salar de la peur !

Ce fut Nabookov qui entame les négociations ; elles prennent d’abord un tour très concret.

- On pourrait les appeler Hubert 1 et Hubert 2.

- Ou Hubertus et Huberta. Je trouve qu’il y en a un qui fait un peu efféminé, là.

- La grosse Bertha ! Le gros Berthus !

- Très drôle, Ach, Mandeville !

- Tu oses...

Elle commence à bouillir. Il va falloir en finir. Les molosses grondent. Un des géants ricane.

La tour en tremble. Mais mes amis insistent.

- Deux jumeaux...

- Deux tours...

- Deux tours jumelles !

- Nous avons résolu l’énigme du onze démembre !

- Bravo, Mandeville !

- Elles sont toujours là, donc !

- Oui ! Boom Laden ne les a jamais démolies !

- Nous sommes sous hypnose !

- Ou sous hypotypose !

- Bravo, chère loque !

- Alimentaire, mon cher Watson...

- Je vais tous vous tuer, tous... Et toi, tu vas voir ta pension...

- L’élémentaire ?

- Aaargh !

Elle rugit, la sibylle, mais à tel point qu’elle n’en n’est plus belle. Il va falloir trouver une solution. Et elle arrive, lecteur.

- Cela suffit, madame.

- Quoi ?

- Laissez-le aller. Ce ne sont pas ses fils. Je ne sais même pas si ce sont les vôtres. Vous l’avez harcelé. Et mêlez-vous de vos enfers maintenant.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, blonde aux yeux noirs en ses habits anciens, Pollia. Elle n’est pas belle, elle est Cybèle, la déesse terre.

Sibylle veut répondre avec son fard et son rimmel, son rouge à lèvres et ses bigoudis, mais elle n’y peut mais. On dirait qu’on lui a volé son texte, qu’elle n’a plus ses lignes. Pollia l’a mise hors champ, tout simplement, en quelques paroles douces. Pollia ma soeur en livre enfin en liberté.

Sibylle est en sueur, mais elle n’y peut mais. Elle est coincée.

Du ciel ou du toit ouvert de l’édifice immense (je suppose que tu avais supposé qu’il en était ainsi, lecteur, car je ne te l’avais pas spécifié jusque là), descend l’échelle de Jacob. Jacob est là, avec à ses côtés mon cher Lubov. Il possède un bon livre de prières, peut-être même une seringue, il a dû piquer les deux géants, ou leur attention. Ils vont redescendre, me dit-il simplement. Comme les tours des onze décombres.

Et ils rapetissent en effet, rapidement. Pollia regarde gravement Sibylle, qui termine de se maquiller.

Les deux géants redeviennent des grands garçons, tout bêtement. Ils ne me jettent pas même un regard ironique et méchant comme aux enfers. Leurs deux molosses deux chiens pas très beaux. Ils sortent tous ensemble.

Je n’ose pas regarder Pollia, qui elle fixe toujours Sibylle. Je me rends compte qu’il est très nécessaire de toujours la fixer, celle-là, pour éviter ses maléfices.

Elle se chausse comme elle peut, ses ballerines rouges sorties d’un conte démoniaque et, passant devant moi, sans même me regarder, confirme qu’elle me fera condamner en haut lieu. En haut lieu ou en bas lieu, lecteur ?

- Quelle scène ! Quelle scène !

- En effet Mandeville ! Avec Deus ex machina et tout le saint-frusquin !

- Que va-t-elle tenter maintenant ?

- Se retirer dans un couvent ?

- Justement, nous avons de la place...

La sibylle sort et la scène rapetisse. Elle s’est donné bien du mal, tout de même. Sa mise en scène suppose aussi une grande maîtrise des effets spatiaux, que Darty et Mande commencent d’étudier avec Orden. Fräulein est pétrifiée par cette forme d’amour fou, dont la tigresse a fait preuve à mon encontre.

Je voulais vous faire part d’un désir : je veux que quelqu’un me fasse souffrir, qu’il m’épouse, puis me torture, me trompe et s’en aille. Je ne veux pas être heureuse.

Elle arrive à l’entrée majestueuse de cette chambre qui fut jadis la plus grande suite de l’univers ou tout au moins de ton monde connu, lecteur. Des endroits plus impressionnants, il y en a dans la galaxie, je te le promets. Alors elle se retourne, et, bravant Pollia (qui n’est pas venue pour moi, lecteur, j’espère que tu as compris pour qui elle était venue en vérité), elle nous lance :

- Vous manquez d’éthique.

- Tudieu ! Nous manquons de tics ?

- Et vous manquez de tact.

Et toc pour Mandeville !

(à suivre)

6 janvier 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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