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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLIII - La promotion de Horbiger : le Khan ou le grand blond en avant. Ou comment Mein Fou Rire devint Mi To
par Nicolas Bonnal

Résumé du prochain (et aussi déjanté que le précédent) épisode :

En général, comme on disait en Gaule, la Chine est un grand pays peuplé de Chinois. Pour l’heure il faut tenir compte de l’impatience du rare lecteur et résumer donc non pas ce qui s’est passé, et dont on s’est lassé, mais ce qui va se passer, dont on ne peut se lasser.

Condamné par le tribunal des maîtres-chanteurs de Camembert, Horbiger est devenu le maître du monde. Il a pris plein d’espace à tout le monde et s’avise de devenir empereur de Chine, du nom de Mi To. Cela se passe moins bien que prévu, comme de bien entendu (surtout par Mandeville).

***

Après l’oubli du résumé des épisodes précédents, rappel d’iceux, audit :

Un esprit céleste nommé Gerold, et non un ange rebelle comme il a été indûment écrit, arrive sur terre, défie les maîtres carrés, descend deux fois aux enfers, s’allie avec des fous, s’entoure de Gavnuks, balaie les oppositions, adore sa mascotte Horbiger, lutte contre la baronne Kitzer, refoule le mauvais Morcom, crée un empire du rire, remet sur le métier son ouvrage, s’amourache d’une ingénieuse teutonne, redoute une aimante Sibylle, retrouve un super-héros bien rebelle nommé Orden, défile dans les galeries, dépeuple les zones à risque luxueux, s’envoie sous terre avec ses potes qui rient, trouve une ménagerie alias jungle en folie, s’évertue à demeurer mobile en dépit de tout.

Sans se calmer, puisque le calme c’est la mort, que demeurer me rend songeur, Gerold, tel est son nom, poursuit son oeuvre claire, et, tel un Duran dal, s’éveille au clair de la lune. Hune.

Tous les libraires, libres hier, que j’ai connus, sont donc mourants, ou retraités, en quelque zone. Et c’est ainsi, lecteur, l’insupportable cruauté du monde auquel j’appartiens, et donc, tôt ou tard, tu feras, de qualche modo, al brodo cosi, ainsi partie.

***

Eine Kleine petite et belle digression philosophique.

L’allongement de la durée de vie, comme il a été dit ailleurs, lecteur, et donc dans ce texte encyclopédique malgré tout, suppose un nécessaire allongement du temps, et, pourquoi pas ? élongation. L’élongation du temps suppose alors une distorsion de notre rapport au temps, et donc une modification de notre définition d’icelui.

Qui dit temps dit espace... Les philosophes à cet égard sont ainsi faits, insupportables. Si une modification quantitative entraîne, comme dit non pas Marx, mais, dit-on, Hegel, plus grand génie philosophique de ce cycle, ou de ce siècle, une modification qualitative, si donc la modification quantitative entraîne une modification qualitative, n’est-il donc pas normal, ô lecteur, que le prix du foncier intègre ainsi la burlesque modification ?

C’est ainsi, mon ami, que ton rapport à l’espace va se modifier sincèrement. Le grand sot, qui pleure à seaux, déclare que son temps c’est de l’argent. En réalité, son temps d’adulescent, son temps d’étudiant, son temps de grand enfant, ne vaut rien. Il augmente, son temps de vie, pas de travail, et il vaut toujours plus, toujours moins. Sur dix ou bien vingt ans, la bourse n’a rien rapporté, mon lecteur préféré. C’est donc l’espace qui va devoir payer. Et là, ma quinua, c’est le grand goy, ou bel aryen, qui va en décider du prix, avec ses longues jambes.

With his long strides... All space in a nutshell.

L’espace va coûter cher, ô lecteur. Ce n’est pas toi qui en décidera, mais le marché ; mais l’énergie ; mais le tueur. Je te tuerai à chaque pas, puisque chaque pas vaut ta fortune, mon abruti. Un pas vaudra dix ans de vie.

Ici ce n’est pas le plus patient, mais bien le plus costaud, qui en décidera. D’ailleurs, c’est comme pour les places de concert, les places de ton espace : personne ne s’y risquera un seul instant.

Sous peu d’années, tous les Gaulois seraient chassés de Gaule, et tous les Germains passeraient le Rhin, car le sol de la Gaule et celui de la Germanie n’étaient pas à comparer, non plus que la façon dont on vivait dans l’un et l’autre pays.

Mais revenons à Horbiger, face de lune, ô mon lecteur. Mon Horbiger a été condamné par le tribunal de Camembert et par erreur. Il a été condamné momentanément, je te le dis, mon bon lecteur, par les puissances de l’espace.

Horbiger doit tout d’abord prouver ses origines impériales. Il prétend à la fois descendre des fils du ciel et remonter de l’enfer, et se console avec de la dialectique. La dialectique de la glace du feu, lecteur, que de la classe. Mais le palais impérial, la cité interdite, entre nous soit dit, suppose certaines règles auxquelles échappe mon aristocratique empereur, celui par qui le pire et l’empire arrivent...

Les origines fabuleuses de la race aryenne, descendue des montagnes habitées par les surhommes dans notre âge, destinées à commander à la planète et aux étoiles, étaient établies. La doctrine d’Horbiger s’associait étroitement à la pensée du socialisme magique, aux démarches mystiques du groupe de Gerold. Elle venait nourrir fortement ce Jung devait appeler plus tard la « libido du déraisonnable ». Elle comportait quelques-unes de ces vitamines de l’âme continues dans les mythes.

Horbiger prend la sage décision de devenir empereur de Chine, seul pays à même, avec sa longue tradition de prospérité, de tranquillité et de culte des traditions célestes et impériales, de lui fournir un trône raisonnable.

Fort de ses innombrables mètres carrés volés aux riches de tous les pays, il se fait construire un palais aux mille portes et aux mille étoiles de la voix lactée dans la Cité Interdite autrement nommée Reichistan, mais pour les initiés seulement.

La salle du trône mesure dix mille milles. Elle est immense, grande comme un cosmos, on dit qu’il faut le Yi King pour s’y guider, s’y repérer. Elle est peut-être un peu grande, assurément taillée pour des races de géants. Il faut dix ans pour y former un guide ou un huissier, de ceux chargés d’accompagner le visiteur auprès de notre Empereur. Les autres se perdent donc en route. Il s’ennuie. On décide un audit. Un quoi ? Lorsque l’on veut s’adresser à sa Majesté Mi To, on ne peut pas s’approcher de lui à moins de dix mille pas. Cela cause des problèmes d’écoute de l’être suprême.

Quiconque s’adressait à l’Empereur devait utiliser des termes tels que Bixia, correspondant à « Votre Majesté Impériale », Huang Shang, « Empereur d’En Haut », ou Tian Zi, « Altesse Impériale », ou Sheng Shang, « Divinité d’En Haut » ou « Altesse sainte ».

Elle est bien plate, la grande salle, qui rappelle celle du tribunal, mais en plus grand, puisque tel est notre dessein. Elle est immense et nettoyée régulièrement par les aspirateurs, par les inspirateurs, par tous les Staubsauger de notre chère Fräulein, notre femme allemande, la soldate inconnue, l’ingénieuse connue. Et elle s’est étendue pour prouver la puissance de notre empireur, un roi de l’emporium de nos mètres carrés réunis. Cela m’apprendra à les apprécier, tous ces dons répandus.

La cité compte 9999 pièces (et non 6666, comme le voudraient les ennemis d’Horbiger)... La cour extérieure, où le souverain recevait ses ministres et présidait les grandes cérémonies officielles, abrite notamment : la « salle de l’harmonie suprême », la « salle de l’harmonie parfaite » et « la salle de l’harmonie préservée », ainsi que les bâtiments latéraux dont « la salle de la gloire littéraire » et « la salle de la prouesse militaire ». Le Kaiser semble avoir dix mille ans lui-même ; il a retrouvé sa barbe finement taillée par un automate de Fräulein ; il effectue dix mille pas et dix mille méditations transcendantales par jour, et nous devrons prier au Reich de dix mille millions d’années. Na Boo Kov, promu grand initié littéraire, ronchonne après les devoirs de sa charge, lecteur. Mais tout de même, une salle de la gloire littéraire, cela n’est pas donnée à tous les empires. Tu es plume, et sur cette plume je bâtirai mon empire des lettres et de l’être.

La Capitale, où l’on s’assemble, doit être choisie (après une inspection de l’étendue) dans un site qui s’atteste voisin de « la résidence céleste », dans un site qui, par la convergence des rivières et la confluence des climats, s’avère comme le centre du monde.

Dans la salle géante, gênante presque, Horbiger effectue dans le ciel serein de la cité cynique un plat de vols à satiété. Il a une grue géante, avec laquelle il effectue des voyages sidéraux dans l’astral, des voyages qui durent des mois, tant la salle est si grande, lecteur. Et c’est Tohol Kien, un autre fils du ciel, vieux magicien saxon, qui lui trouva cette cousine de Thorondor, l’aigle magique des temps anciens. La grue cosmique se nomme Variniki, comme les raviolis d’Ukraine, électeur ; chacun de ses vols couvre mille ans de ton âge, chacune de ses ailes couvre dix millions de tes milles carrés. On en crierait ces vers :

Une plume, un oiseau. C’est l’aile du condor.
Elle frôle, l’ellipse, un versant majuscule,
Dominant de son vol l’humain si ridicule,
Et monte rechercher dans l’azur un ciel d’or.

Il plane énigmatique entre masse et puissance,
Maître de la Vallée, héraut de toute faune,
Négligeant, ce mutant, tous les possibles trônes,
Empereur des hauteurs et messire des sens.

Lorsqu’il se lasse, Orbi pense à la région Condor. Mais il est privé de condor, du fait de son procès, d’Amérique précolombienne, et il doit se contenter d’un pélican, qu’il a orthographié rituellement, avec ses Ken Ji savants, le pali khan. Il l’a nommé Vârânâsi, et quand on l’embête sur son aile droite, il le surnomme Ben Arès. Il se voit déjà sur le toit du monde, ô mon Himalaya, ô mon île à mayas...

Quand on le tance sur son varan nazi, il s’en prend à Mange-tout, son canard laquais, et il joue au Yi King avec le petit ami des Gavnuks, Kind Arthur. Il parle de sa genèse folle quand il jouait lui-même avec Berlin l’enchanteur, et il tire les traits suivants :

- Les traits mutants sont...

- Le Yin, le Yang, avant l’accomplissement, Votre Majesté.

- Oui, Kind Arthur. Rejouez encore, jetez les pièces sans leurs mètres.

- Oh ! Le deux à la cinquième place ?

- Hexagramme Kien, le créateur, car vous êtes le créateur...

- C’est Gerold, le créateur ? Ou Nabookov ? Où sont-ils ?

- Je vois le puits, et le chaudron... La situation est grande et belle, où se saisir à neuf : il ne s’agit rien de moins que de ramener l’ordre dans le monde.

Ach ! Le désordre nouveau, c’est ma spécialité, ça et la maladie de la bière.

- Monseigneur, regardez ! Si le renard a trempé sa queue dans l’eau, rien n’est heureux...

- Maréchal Grommelle, wo bist du ?

- Il s’est cramé la queue, Monseigneur.

- Quel gaillard d’avant !

***

Le Tao est comme un vase que l’usage ne remplit jamais...On façonne l’argile pour en faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

D’une certaine matière, d’une certaine manière pardon, le temps c’est de l’argent. Ou plutôt c’est le temple. C’est cela, mon lecteur, le temple c’est de l’argent. Le temple c’est pour prier le bon Dieu. Mais c’est si vide, le bon dieu. Car Dieu, c’est de l’argent.

Une maison percée de portes et de fenêtres, c’est encore le vide qui permet l’habitat.

Alors on erre, on erre, avec tous les lapins, et dans leur cage ; et on ne sait jamais comment les faire payer, tous ces lapins, comment leur faire payer, tout cet espace. Et l’on fera comme l’Australie : on les tuera, tous, tous, pour n’avoir pas de quoi payer. 99 % d’animaux vertébrés sont de culture humaine, au niveau des espèces. Ils seront bientôt 100 %. Et c’est ainsi.

Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude.

Moi, la quiétude, je n’y atteins pas, au grand jamais. Il y la Genèse, il y a la soi-disant Genèse, et la cruelle Bible, qui nous saignera tous. On est là pour payer. Mais où sont les banquiers ? Mais même ton sans-logis, où a-t-il le culot de se croire d’errer ? Et sait-il où errer, et sait-il combien coûte de gaspiller ainsi l’espace, ahuri ? Il le paiera, sournoisement, il le paiera, chinoisement.

Moi seul j’erre sans but précis comme un sans-logis.

Horbiger est pour un temps l’empereur de la Chine, précisément. L’empire du Milieu, où tout vaut poids et mesure, où tout vaut boire et démesure.

Quand on a bien mérité de l’embyrrhe, on peut s’approcher de lui à mille pas, comme dans un film de cape et d’épée chinois ou un bon livre de Granet. La salle est si grande que l’on peut être parfois à dix mille pieds de l’empireur. Dès lors personne ne peut plus s’entendre, d’autant qu’Orbi ne veut plus entendre parler de technologie, lui qui a eu tant recours pour arriver à la place où il est. Il est ingrat.

Il faut donc crier très fort, ce qui n’est pas si évident quand il y a tellement de monde à la porte, et même dans la place, pour se faire entendre de sa grâce impériale. Horbiger n’entend bien presque rien, mais il fait mine d’écouter. Lui-même se tord un peu, et il se presse pour se redresser, pour ne pas compromettre sa grâce impériale et son dos droit. Mandeville et d’Artagnan sont ministres de l’Armée, Maubert grand mandarin (il demande quand il aura droit à sa mandarine) et Sylvain grand chambellan. Rameau ? Il compose une ritournelle impériale et une Entrée des habitants de la cité permise. D’Artagnan dirige le ministère des arts martiaux. Quant à Fräulein, toujours embarrassée et embrasée, elle s’occupe des armes secrètes, de la calligraphie et du métal de guerre. Elle regrette toujours de ne pas connaître le secret des âmes.

Finalement, tu l’as compris, lecteur, il n’y a que les Gavnuks qui ne s’ennuient pas, comme toujours. Ils ne savent pas s’ils s’ennuient, et c’est là le bonheur. C’est normal, puisque c’est l’an I de l’Empire...

Pour eux, l’histoire du Monde ne commence pas avant celle de la Civilisation. Elle ne débute pas par le récit d’une création ou par des spéculations cosmologiques. Elle se confond, dès l’origine, avec la biographie des Souverains.

Dans la grande salle initiatique de l’empereur nommé Mi To, pas un bateau ne bouge. On s’ennuie fort, il y fait jour toute la journée. De temps en temps un courrier de l’empereur part pour une province reculée de l’empire, comme la plate agonie. Et il s’écroule assoiffé avant d’avoir gagné le premier bout de salle. Dans l’espace personne ne vous tends crier, lecteurs. Maubert souligne que dans ce monde sans pitié, fantastique et rigoureusement vrai, on fait Kafka partout.

De temps en temps, dans cet espace, on entend un grand Heil retentir. C’est Orbi ou quelque ministre qui s’est cogné contre un chapiteau, comme Œdipe à Colonne. Le désert croît, malheur à qui en recèle.

Evidemment dans de si grands ensembles, on a du mal à tout garder. Parfois les banlieues brûlent, l’islam de l’ouest s’agite dans le Xi Jiang, et Horbiger veut aller leur régler leur conte des mille et une nuits. C’est qu’on rend compte, pardon qu’on ne raconte pas sur Musulman, le super-héros antipathique de ce cycle, lecteur ; mais pour combien de temps encore ?

Ce sont les Turcs qui torturent les enfants avec une jouissance sadique, arrachent les bébés du ventre maternel, les lancent en l’air pour les recevoir sur les baïonnettes, sous les yeux des mères, dont la présence constitue le principal plaisir... Soudain, l’artiste presse la détente du pistolet et casse la tête du bébé. Les Turcs adorent ce genre de douceur.

Malheureusement, Orbi a nommé Mandeville ministre de la communication. Il n’est plus seulement ministre de la bière, pardon, de la guerre. Il serait bien plutôt ministre de naguère, pauvre Mande.

- Mande, komm hier, j’ai des ordres à donner.

- Oui, cire, vos désirs font désordre.

- Enfoie la cinquième armée invisible dans le Turkestan...

- Dans le Truc, est-ce temps ?

- Turc, est-ce temps !

- Ah, merci !

- Avec la cavalerie...

- La cabale rit ? C’est vrai, sire, on se moque. Sa Haute Autorité est défiée à chaque instant. Autant en emporte le temps que l’espace n’avale pas...

- ???

- L’artillerie...

- Darty, il rit aussi, je propose de l’exclure du haut-commandement. L’OTAN...

- L’eau quoi ?

- L’organisation du traité de l’Afghanistan Nord, majesté, celle qui ne suspend jamais ses vols.

- OTAN, suspends tes vols ! Et vous, bombes propices, suspendez votre cours !

Mais Mandeville est si loin, la salle est si grande, il ne peut s’approcher à moins de mille pas, tout cela rend délicat une mutuelle compréhension entre l’empereur et ses serviteurs ; si l’argent est le nerf de la guerre, l’entregent en est son muscle lecteur.

Après, Orbi a faim et il s’énerve. Son conseiller Mange-tout aussi ne pense qu’à manger :

Son appétit était célèbre à Céphalonie, non moins que son éloquence. Il se promenait parfois en traînant derrière lui une brouette qui contenait des provisions nommées « victuailles de renfort » et destinées à apaiser quelque faim subite.

- J’ai faim.

- La fin ?

Ach ! mais che n’ai pas demandé un connard laquais !

- Sa Majesté désirait un canard laqué !

- Et une gorgée de bière...

- Pas de pierre...

- Pourquoi avoir fait sauter ces nouilles ? Je les voulais sautées... pas explosées !

- On ne peut même plus se nourrir ! On va bientôt mourir ! Ils sont tous sourds !

- Ces nouilles sautées nous gazent les couilles !

Ce qui manque à Orbi, c’est un conseiller en méditation transcendantale comme Johannes P., qui avait des cousins dans l’empire du milieu, qui n’avaient rien de mafieux. Lui, lui apprendrait à se concentrer sur la philosophie des sphères et pas sur le schnaps. C’est le destin de l’accident après tout - de l’occident ? - que ne de savoir se concentrer sur l’essentiel. Le vide, le vide, et toujours le vide. Un maître disait : je ne sais rien, je ne veux rien, et surtout je n’ai rien. C’est un vieux maître d’Orbi, précisément ; un mystique rhénan qui règne en or sur nos cerveaux lents (ou cerfs-volants, jeu de mots relevant de la chinoiserie métaphysique).

La cour intérieure comprend le « palais de la Pureté Céleste », la « salle de l’Union », et le « palais de la tranquillité Terrestre ».

***

Quand il s’ennuie, notre empereur va voir le radieux logue Ku Ki, un vieil ami. Il en ressort tout heureux, de cette imagerie célébrale. Le radieux logue le rend heureux en sortant des blagues de son tabac.

Horbiger joue alors aux échecs, des cases noires et blanches bien géantes, avec le prisonnier John Drake, le seul Anglais fidèle, sans doute parce qu’il est irlandais, qu’il a l’ire landaise ou la lyre irlandaise plutôt. Le monde est une prison, nous le savons, Milord, et l’on ne fait pas d’Hamlet sans casser des hommes. Mais Horbiger est bon et redoutable, et dans l’espace, quand il perd face à un fantôme chinois, personne ne l’entend crier, et surtout pas Ulysse.

Mandeville reprend ses beaux atours de Beau Souhait pour convertir l’empereur à la philosophie du vide (il prononce bide) parfait.

Vous avez besoin d’une maison comme d’une défense nécessaire contre les injures de l’air : c’est une faiblesse.

Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment ; autre faiblesse.

Vous avez besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison : autre faiblesse déplorable.

A cet instant, le maître de Beau Souhait, aigle des mots, demande à son seigneur, fils du ciel, prince des maîtres carrés, si son texte lui plut. Ce fut hélas un bide.

- J’en ai marre de mon p’tit rôle...

- Oui, sire...

- Je veux revoir mon Tyrol !

Ein Tyrol !

- Aguirre ! Combien d’âmes ai-je à charge ?

- Beaucoup, meine Kaiser ! Beaucoup !

- Ici, on ne compte pas en mètres, mais en âmes... On est dans la littérature !

On ne peut ni acheter ni hypothéquer les paysans sans terre... Mais j’achète des hommes pour coloniser, coloniser ! Les terres se donnent pour rien dans les gouvernements de Kherson et de Tauride... on n’a qu’à les peupler ! On voudra se rendre compte de la réalité des paysans !

Ach, scheisse... Nous n’avons jamais trop cherché à croître et multiplier !

Ja, Meine Freund, et voilà où nous en sommes !

- L’Allemagne se dépeuple !

- Le monde vieillit !

- L’âge d’or décrépit... Mais assez de pessimismes ! Dis-moi comment progresse la colonisation de nos nouvelles terres ?

- ???

- L’Eldorado du futur, là, à l’ouest de cette salle.

- Je... je suis rentré hier.

- Justement, c’est tout frais.

- Pas exactement, nous sommes partis il y a huit ans pour arriver là hier.

Und ?

- Et alors... peut-être qu’il n’y a plus rien maintenant. Nous n’étions que deux...

- Et...

- Et nous sommes rentrés tous les deux hier.

- Misérable ! Et tu viens me le dire maintenant ? Tu es rétrogradé, rétro-camé, dégradé, déconsidéré, dé... Que vais-je devenir tout seul dans cette grande sale ?

- Cette grande salle, mein Kaiser ?

- La possession engendre en moi l’ennui.

- ???

Besitz erzeugt mir leere. Stimmt ? Ainsi je passe avec transport du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je soupire après le désir.

- Goth ou Leno ?

- Lenau.

- Merci, Nabookov !

- Atteindre son idéal, c’est le dépasser du même coup !

- On ne sait plus quoi dire. Tu t’es condamné aux grands maîtres carrés.

- Peut-être lui faudrait-il un millier de femmes et quelques concubines ?

- Et pourquoi pas l’inverse ?

- Quelques femmes et un millier de concubines ? Mais réfléchis, enfin.

- C’est fait. Défaite est consommée.

- Horbiger j’ai pour toi une chanteuse cochinchinoise. Elle vient de Saigon.

- Tudieu, non ! Une cochon chinoise qui aime les saillies ? Non !

- Mandeville, un peu de bons caractères je vous prie !

- En Arial black, Copperplate Gothic Bold, ou Lucinda Handwriting ?

- Mettons le Lucinda. Et maintenant écoutez la jeune cochinchinoise pour notre bon Kaiser. Sinon il nous faudra une loi anticasseurs.

On nous amena, on lui amena plutôt à notre causeur Kaiser chinois une cochinchinoise chanteuse donc, née sous le crachin à Cochin aux Indes, collectionneuse aussi de cochons d’Indes, éprise du désert des barbares et de steppes tartares, arriviste Evariste et chanteuse ambitieuse.

La lutine mutine aguicheuse joueuse s’y mit du mieux qu’elle put : Mais je ne pourrais/ jamais vivre/sans toi, et toutes les rimes. Horbiger pleura tellement qu’il nous fallut ouvrir tous les parapluies, de Brest à Vladivostok et de Canton jusqu’à Cherbourg.

A mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut, et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis.

Ensuite Maubert arrive sur le tapis rouge avec ses dents jaunes et sa mine violette, avec des vers de bleu bien vert-de-gris : il a fait le poète pour se faire bien voir, mais il risque d’aller se faire voir, du côté de la côte même, d’ivoire, celle où l’on ne voit rien.

Terrasse surhumaine ; le nid d’aigle d’Orbi

Au seuil du temps, surplomb, terrasse noire
Sur l’Effarant jetée, vestige de mutant,
Un bois rongé de vers inspiré par l’étant
Ronronne sur l’Azur en attendant le soir.

Orbi, espace, suspendu, terrassant toute tôle,
Rétablissant le monde, évanoui le songe,
Et dédiant l’ardoise au diable qui le ronge,
Et ruminant l’Ether qui par là joue son rôle.

Terrasse mur du temps. On sublime le sens
Dans l’abyme ronflant de la rivière aryenne
Qui lutte en contrebas, entre les fées et naines,
Et remonte mutante ô noise toute aisance.

La rude métaphore ou Vallée enchantée
Rayonnante d’espace et de vertigineux
Tout ce roc rigoureux ce rivage noueux
Défie l’axe du temps, exhale Vérité.

On est près du bonheur, on est près de l’axial,
Sur la terrasse, Fräulein, un axe sidéral.

Horbiger m’apprécie pas, il bougonne toujours, et se plaint à Darty, moins sourd.

- Qu’on m’appelle la cour !

- La vraie ou la basse ?

- La basse-cour, ouïghour ! Et ne te goure pas !

- Qu’on appelle les animaux !

- Ils sont partis visiter un grand parc de tractions !

- Ce sera long ?

- Quelques années, mais pour vous, une seconde seulement ! Car l’empereur, messires, a dilaté l’espace...

- Et contracté le temps.

- S’il pouvait se décontracter un peu et se dilater les zygomatiques !

- Silence dans la salle ! On tourne ! le cinéaste Werner est venu avec une caméra invisible !

- Sire, les animaux arrivent. Ils chassaient le vide cosmique.

- L’avide comique ?

- Oui, maître Mande.

Mais les animaux sont demeurés fidèles à l’empereur, ils n’ont pas voulu voter la loi anti-kaiser. L’ara Petacci, le maréchal Grommelle, le sage capucin Philippe à tics, le chinchilla Ravi Jacob, notre pingouin Steven Spitzberg, et le beau rat Alfa Romeo di Carpaccio, arrivent avec quelque retard, et en silence, puisque dans l’espace personne ne vous entend crier.

- Pardonnez-nous, messire, nous chassions le mètre carré...

- Un vrai classique, un vide parfait.

- Sire, vous devriez vous marier.

Aber, Ich habe...

- En français SVP, majesté mal embouchée.

- Trois fiancées ou concubines aux tomates...

- Automates, vous voulez rire ?

- Toutes des Olga Moskovskaïa... Du sur démesure, pour le Kaiser.

Mais pourquoi pas Fräulein elle-même, lecteur ? Mais non, elle boude notre Orbi, préférant lui envoyer ses derniers modèles, sa belle âme secrète. Mandeville s’agite, notre maître d’hôtel un peu carré.

Il faut serrer la vis aux Allemands ; bien qu’ils soient forts en sciences, il faut leur serrer la vis.

***

Une Olga entre, un automate impérial. Elle est superbe et tendre, mais laisse de marbre notre homme de glace et son convive de pierre.

- Superbe merci, au suivant !

- Voyons, votre excellence, ne soyez pas bougon...

- C’est la guerre des bougons !

- J’ai besoin d’un bouffon, ou je vais faire tomber quelques milliers de têtes, à défaut de pouvoir envahir quelques millions de km² !

- Ce sera les nouvelles grandes vacances...

- On va faire une nouvelle opération barba te rossera... le 22 juin, mein fou rire !

- Oh, ce n’est pas drôle... Transformer le monde en grand boulevard vert-de-gris...

- En boulevard des Germains...

Sous peu d’années, tous les Gaulois seraient chassés de Gaule, et tous les Germains passeraient le Rhin, car le sol de la Gaule et celui de la Germanie n’étaient pas à comparer, non plus que la façon dont on vivait dans l’un et l’autre pays.

- Nous pouvons alors vous présenter, sire...

- Tenez-fous plus loin, Mandeville, à deux mille pas du fils du ciel.

- Vous êtes plutôt le fils du fiel, fire, pardon, sire...

- Je vais vous faire torturer, cyniquement et teutoniquement. Soyons si nique, pour une fois...

- Horbiger, cela suffit avec tes chinoiseries.

Ya wohl, je me tais.

- Mais laissons l’empereur seul avec ses méninges et sa ménagerie.

- A ce propos, sire, il y a deux nouveaux ?

- Ah oui, Darty, et lesquels ?

- Un couple de perruches...

- Un couple de tes ruches ?

- Vire-moi cet idiot. Mande fiel, Mandel vil.

- Mais, Monseigneur...

- Monseigneur va te saigner, rat des vils.

Mandeville bougon à son tour tombe en disgrâce et il est envoyé à un bout de la grande salle impériale, salle du fils du fiel, qu’aussi Orbi nomme fort légitimement la salle Embyrrhe. Mange-tout pense récupérer un maroquin de plus. Les perruches arrivent dans leur cage dorée.

- Montrez-moi ces perruches.

- Les voici, sire.

- Comme elles sont belles ! Elles sont en cire ?

- Elles ne sont pas en cire, sire ! Elles sont en plumes !

- En plume ? Qu’on les plume !

Soudain l’on entendit cette voix aigrelette et douçâtre :

- O mon messire Orbi, vous n’êtes guère gai !

- A quatre pas d’ici, on vous le fait savoir !

- Nous sommes de ta ruche, ô ma vilaine abeille...

- Et si tu nous plumes toutes, on ne dira plus Heil !

Après cette entrée en matière non dénuée de quelque distinction ou même provocation, je dois dire, lecteur, l’empereur n’est pas resté de marbre.

- Que signifie, perruche, cette contrefaçon ?
Auriez-vous, ma foi, perdu votre raison ?
Ne savez-vous, obscures, qu’on ne défie mon rang,
Car sinon très, très vite on vous plume à l’encan ?

- On ne veut pas déplaire à votre Majesté ;
Simplement signifier, et en toute équité
Que nous sommes ici pour vous conter fleurette,
Vous faire perdre l’ire, et caresser la Bête.

- C’est très bien mes perruches : et quel est votre nom ?

- Nous voudrions les taire ; car dire notre nom...

- Je suis docteur Chedid ; et voici master Heil !

- Ai-je bien ouï : docteur Jekyll et mister Hyde ?

- Je suis docteur Chedid : et voici Mister Heil !

- Nous sommes des perruches, ou des drôles d’oiseaux...
Avec nous tout le monde doit rire à très grands seaux...
Avec nous tout le monde aura droit au chapitre,
Tout oiseau, toute bête contrefera le pitre,
Et nous ne cesserons, sire, d’égayer votre ruche
A la cire d’humour, nous les bonnes perruches !
Un couple ashkénazi, un peu invraisemblable,
Mais qui apprécie bien les plaisirs de la table !

- C’est très bien, volatile ; on se sent mieux céans
Depuis qu’ici entra ce beau couple d’aimants.
Car amant vous serez, foi de grand Horbiger,
Modèles de Fräulein, et d’amour, et de guerre.
Qu’on laisse mes amis s’asseoir à mes côtés,
Siroter un espace, et méditer le thé.

C’est ainsi que ces lovebirds, ces plumages d’amour, ces parangons d’humour, entrèrent dans la vie de notre grand Kaiser ; et qu’il se réveilla toujours le sourire à la main, et le fusil aux lèvres. L’empereur reprena, pardon Asinella, l’empereur reprit goût à l’envie, ou goût à la vie, c’est selon. Le babil volatile eut raison de l’acédie.

Horbiger prit même des colibris, qu’on fit venir à grand prix de Formule de l’Equateur, car ces petits oiseaux furent jadis fêtés par le poète. Les bestioles rentrèrent. On ne les chasse pas de leur grande Amérique indienne. On en tira ces vers, du petit oiseau vert, défendu de transport pékinois :

Ecoute : il vient comme l’audace dans une âme,
Le colibri qui vibre, vole et puis vrombit,
Immobile inventeur messire d’énergie,
Règne d’apesanteur, d’insoutenable flamme.

Le roi surnaturel de la selva sauvage,
Guerrier vert et nerveux de plumes recouvert,
Vénère chaque fleur en amant bien sévère :
Pour lui chaque moment est déjà un autre âge.

Horbiger, bon seigneur, se remit à la chasse au vide ; il célébra les dames, écouta les poètes, et les chrétiens de Troyes, il décora ses volatiles, s’en fit des conseillers, moins sourds que Mandeville. Plus serein que Klingsor, il caressa les déserts, peigna les cheveux de dunes, encensa les montagnes, et parcourut le flanc des plaines. A la fin il expira de plaisir.

Grand amateur d’oiseaux, il revit avec plaisir le colonel Vogel, dont il faisait son capitaine de la garde prétorienne.

Et le pali khan revient enfin ; il faut que je t’en parle, lecteur de ce varan nazi, pardon, de ce Vârânasî. Ce pélican qui veut un jour veiller au grain avale. Il survole l’empire, les régions hostiles, et il revient avec sa proie tout avalée. Le pélican au plus grand ventre du monde, au long bec élastique, avale un univers. Il avale et il le distribue à volonté.

Le pélican Vârânasî s’entend très bien avec Fräulein. C’est une espèce de Staubsauger, d’aspirateur lui aussi. Et il s’entend avec Orden qu’il accompagne au cours de ses voyages au long cours.

Car Orden erre longtemps dans le palais, lecteur, accompagné du pélican. Il entre dans des grottes et en ressort, à volonté.

Ce roman décrit des hommes dont le psychisme est beaucoup plus évolué que le nôtre. Ils ont acquis des pouvoirs sur eux-mêmes et sur les choses, qui les font pareils à des dieux. Pour l’instant, ils se cachent encore. Ils habitent des cavernes au centre de la terre. Ils en sortiront bientôt pour régner sur nous.

Et les nouvelles ne sont pas bonnes ; ils sortent en effet de la terre, et ils viennent défier Horbiger l’empereur et sa garde rapprochée. Orden a pu s’échapper et rapporter, lui et son bâton de dynamique ; mais les furieux poursuivent et notre paisible empire, notre tranquille salle savante va bientôt être dépossédée d’elle-même ; et possédée des démons venus de l’Enfer, démons que j’avais à peine croisés, lecteur.

Mais sans doute attendaient-ils que nous eussions fait place nette pour venir nous dérober nos mètres.

- Mais pourquoi, Orden ?

- Ils pensent que la plus grande gloire d’une nation, c’est d’avoir au-delà de ses frontières un désert aussi vaste que possible. Cela signifie qu’un grand nombre de cités n’ont pu soutenir la puissance de ses armes.

- Horbiger, nous allons combattre les barbares et les tartares !

- Où est mon renard ?

- Ici, Sire.

- Maréchal Grommelle, vous reprendrez bien un peu de désert ?

- Pour vous servir, sire.

Et c’est ainsi qu’on entama le chapitre suivant et très involontaire : les bataille des champs patagoniques. Nous abandonnâmes de facto la cité permise. D’un autre point de vue, lecteur, on n’y avait rien construit que de l’espace pur, céleste, en somme, et tu sauras pourquoi.

La construction de la cité interdite a duré quatorze années et plus d’un million d’ouvriers réduits en esclavage y auraient travaillé.

(à suivre)

20 janvier 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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