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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLIV - La bataille des champs patagoniques
par Nicolas Bonnal

Le grand palais d’Orbi était un beau rêve chinois. Comme tous les beaux rêves, il ne dura pas trop. Nous étions sous la lumière blanche d’un grand monde, couronnés par la grue Variniki et le pélican Vârânasî. L’espace n’était pas compté, s’il était bien conté, et disposé en toute éternité. Après quelques années, nous pouvions en jouer, comme d’un grand et sublime instrument de musique. Et nos cartes les dimensions mêmes du monde, a dit notre poète.

Et il allait de soi que cet espace, que ce palais, les forces marchandes ou bien nomades, toujours là, l’allaient nous contester. Mais elles ne vinrent pas d’où on pourrait le croire.

Cette bataille était imprévisible : nous avions vaincu les maîtres carrés sur terre. Nous avions créé un bel empire pour Horbiger, un peu vide je le reconnais.

Mais, en épurant la terre de toute présence humaine trop humaine et capitalistique, nous avions facilité un compromis, ou mieux l’émergence d’une conspiration qui nous prenait de cours : la venue de ceux d’en bas, la fameuse race qui nous - toi, lecteur - supplanterait. Nous avions préparé le terrain un peu sottement, je l’avoue, sans calculer que des enfers il y en avait à revendre, que nous ne les avions pas tous vus, et parcourus ; et que des êtres protéiformes et menaçants pouvaient en surgir pour nous défier et récupérer cette surface terrestre tant convoitée.

A la tête de cette armée détestable, je ne doutais pas que l’on trouverait des Kitzer, des Sibylle et des Dieter en pagaille. Eux avaient juré que les mauvais anges et les créatures infernales devraient venir sur terre, et t’en chasser, lecteur. Je l’entendais d’ici, notre bon maître de l’immobilier d’en-bas, celui qui vide les âmes, emplit les ventres, nourrit les aigrefins, liquide l’habitat, maîtrise les tuyaux, et te sape par câbles.

Farewell happy Fields
Where Joy for ever dwells: Hail horrors, hail
infernal world, and thou profoundest Hell
Receive thy new Possessor: One who brings
a mind not to be changed by Place or Time.

Il faut se réveiller, lecteur, savoir comment faire du monde un seul Enfer : l’information, pour faire de ton âme, sous le regard vigilant de l’oeil corrompu, une torture éternelle ; et la spéculation, pour faire de ton foyer aussi le siège jaillissant d’une malade combinaison.

The mind is its own place, and in it self
can make a Heav’n of Hell, a Hell of Heav’n.
Better to reign in Hell, than serve in Heav’n.

Satan a ses amis, ses serviteurs ; mieux, mon lecteur, ses partenaires et associés pour diriger son affaire et ses affaires. Il n’est pas réactionnaire, Satan, il est très actionnaire, au grand contraire. Et il adore partager ses bonnes actions avec ses partenaires.

Je me mets à chantonner, pendant que nous rangeons l’armée en ordre de bataille.

De notre enfer le capital est bien monté.
Il a voulu, tout ce lexique partager,
Pour te montrer, mon sot, que son bon partenaire
Est prêt de toute terre en faire bonne affaire.

Our faithful friends
The associates and co-partners of our loss
... And call them not to share with us their part
In this unhappy Mansion.

Orden est là, bon vigilant, bien ramené d’éternité pour nous sauver.

- Je crois qu’ils s’attaquent à notre territoire...

Mein...

- Notre territoire ? Unser Gebiet ?

- Pardon, Horbiger, ton empire...

Mein Reich ist nicht von dieser Welt.

- Oui, mais il va bientôt être de cette Weltkrieg. Je disais donc que l’on s’attaque au Reich du Kaiser pour en faire une piste de lancement.

Was ? Chto ? Kto ?

- Quoi ? Qui ? Comment ?

- Les troupes infernales veulent installer des bases de lancement pour regarder le ciel. D’ailleurs avec Gerold nous avons vu que de faux esprits et de faux anges se glissent dans l’atmosphère terrestre. Ils doivent tenter des interceptions, ce qui fait que pour nous...

- Il sera difficile de remonter, je le sais Orden.

- Le diable est donc sur terre comme au ciel. Bonne nouvelle !

- Bien dit, Maubert !

Or once more
with rallied Arms to try what may be yet
Regained in Heav’n, or what more lost in Hell?

C’est pourquoi ils avaient préparé le grand vide interstellaire de tes cités, leur coût exorbitant, leurs programmes immobiliers si monstrueux : pour préparer la venue des Grands Anciens venus des souterrains de notre terre. Et nous, en liquidant le vieil ordre, au nom de notre gentil désordre nouveau, nous avions préparé la venue de leur implacable ordre nouveau, que ni nos Staubsauger, ni notre pélican sacré n’avaient pu repousser auprès d’Orden, très récemment. Il me le confirma :

- Ils sont assez nombreux, pas trop. Ils sont sortis de Mongolie, d’Asie Mineure et de la corne de l’Afrique.

- Les portes de corne...

- Ils vont se répandre et liquider rapidement. Notre révolution a liquidé le marché, les gens ne se battront plus comme ils auraient pu. De toute manière, nous ne sommes responsables de rien.

- Je suis d’accord, Orden. Nous n’avons fait qu’accélérer le processus de ces bandits des ténèbres. De toute manière, ils allaient monter, et de toute manière, ils n’ont que nous face à eux pour les affronter.

Sous peu d’années, tous les Gaulois seraient chassés de Gaule, et tous les Germains passeraient le Rhin, car le sol de la Gaule et celui de la Germanie n’étaient pas à comparer, non plus que la façon dont on vivait dans l’un et l’autre pays.

Mais Orden m’apprit que je devrais compter sur de tout autres ennemis, lecteurs. Il en est un, très lié à Morcom, qui se nomme William Dubya, un reître de cauchemar, et, venu des ténèbres, se propose d’y établir ses sections d’assaut.

Arioviste, roi des Germains, s’était établi dans leur pays et s’était emparé d’un tiers de leurs terres, qui sont les meilleures de toute la Gaule ; et à présent il leur intimait l’ordre d’en évacuer un autre tiers, pour la raison que peu de mois auparavant d’autres Germains étaient venus le trouver, et qu’il leur fallait une place et les établir.

C’est un homme grossier, irascible, capricieux ; il est impossible de souffrir plus longtemps sa tyrannie.

On envoya Orden. Il traversa les lignes ennemies en tarantass Kombat, et tandis que Superscemo arrosait l’ennemi de ses chasses d’eau en Bavière, il surprit son gibier, le poursuivit, l’arrêta, le décapita et jeta son crâne chauve dans un puits infernal.

Orden s’amusait alors à défier les personnes alitées de l’entourage de Morcom. On lui fit part d’un autre général ennemi, dont les propos ne lui plurent pas.

L’avis d’Inguiomer, plus violent et plus goûté des barbares, était de donner l’assaut. "La victoire serait prompte, les prisonniers plus nombreux, et l’on sauverait tout le butin."

Cette fois il se déguisa, s’arma de l’anneau d’invisibilité, s’approcha de la caravane ennemie à l’occident de l’empire horbigérien.

- C’est toi qui veux poursuivre la guerre ?

Il l’électrocuta de son bâton de dynamique, tandis qu’Ivan Mudri et Siméon Gloupi essayaient leurs nouvelles armes sur le parterre de généraux infernaux. Ivan était content, convaincu de devenir sous peu un super-héros. Il nous faudra un jour lui expliquer la différence avec un ange protecteur et guerrier.

Le résultat des incursions répétées et brutales d’Orden fut le suivant : l’ennemi se tint à distance ; ses troupes s’effrayèrent ; ses généraux redoutèrent l’assassinat et s’enfermèrent dans des tours souterraines ; Horbiger se moqua d’eux : « A votre bunker, messieurs dames » ; la construction des centrales de lancement fut retardées ; les plans de l’ennemi furent modifiés. Cela, c’était ce que je redoutais mais qu’Orden prévoyait. On enverrait les Gavnuks ou les perruches. C’est cela la russe de l’histoire, lecteur.

***

Ceci dit, hélas pour toi, lecteur, la bataille des champs patagoniques dégénéra très vite du fait de la surreprésentation animale et volatile et de la mobilisation générale et verbale. Les psittacidés mirent fin à l’espoir d’un grand Endkampf cosmique et eschatologique tel qu’il avait été prédit et décrit par Johannes Parvulesco, le grand maître de mon cher narrateur Nabookov.

On se renseigna auprès d’un grand conseiller en guerres zoologiques et patagoniques. Les animaux furent très studieux pendant leur stage extermination, dit d’entreprise managériale et belliqueuse. Le grand conseiller Sé Tu nous dit, au terme d’un maquillage serein qui dura douze mois et d’une méditation qui dura mille sept ans :

- Un Y surpasse un Tchou, ping-pong. Dans les plateaux d’une balance, le Y emporte le Tchou. Soyez à vos ennemis ce que le Y est au Tchou. Ping-pong !

- ???

- C’est du chinois !

- Un vrai classique du bide parfait !

- C’est de la pensée pour bout de chou !

- Merde carrefour !

- le Tchou pèse un gramme. Le Y pèse plus.

- Mais je croyais qu’on célébrait le Vide ! Qu’en pensez-vous, vieil hibou ?

- Silence, bébête immonde !

- Dans le gouvernement des armées il y a sept maux, ping-pong !

1- Imposer des désordres pris en basse-cour selon le bon plaisir du prince ouïghour.

2- Rendre les animaux perplexes en dépêchant des messires ignorant les affaires culinaires.

3- Partager l’irresponsabilité aux armées délirantes.

4- Attendre les ordres en toute circonstance exténuante, car on ne peut mettre un terme à un éclat de rire gouffre de l’esprit.

- Je ne comprends pas...

- Oui, maréchal grommelle ?

- Pourquoi dit-on qu’il y a sept grands mots...

- C’est un bon mot...

- Alors qu’il n’en cite, ton vieux sage, que quatre.

- Eh alors, il n’y a que trois mousquetaires alors qu’on en voit bien quatre !

- C’est vrai, la suite, s’il vous plaît, monsieur Sé Tu.

- Il faut combattre par le feu.

- Excusez du peu !

- La ferme, la basse cour ! Continue de jouer le jeu, Sé Tu ?

- Mais il ne sait rien du tout, c’est tout !

- Tu sais rien Sé Tu !

- Moi, Sé Tu, affirme : les différentes manières de combattre par le feu se réduisent à cinq, ping-pong. La première consiste à brûler les hommes ; la deuxième, à brûler les provisions ; la troisième, à brûler les bagages ; la quatrième, à brûler les arsenaux ; et la cinquième...

- Ca suffit !

- Qu’on le brûle ! Qu’on l’allume !

- Je n’y vois que du feu...

- ... des artifices !

- Moi, Sé Tu, affirme encore, pour la dernière fois, indignes volatiles, ping-pong : le vol des oiseaux ou les cris de ceux-ci peuvent vous indiquer la présence d’embuscades invisibles.

- Sé Tu nous fait le coup de l’oiseau invisible, de l’armée invisible, de la ruse invisible, de la russe invisible...

- Mais pas de l’homme risible !

- Dehors, le j’en sais rien !

Nous renvoyâmes Sé Tu, jugé incompétent par l’armée. Il fallait de nouveaux réservoirs d’idées. Ce fut Mange-tout, l’avocat marrant d’Horbiger - qui n’était plus empereur, qu’on se le dise, en tout cas empereur chinois - qui lança les hostilités.

- Sire ?

- Mmmh ?

- J’ai toujours rêvé de formuler à Votre Grâce une requête graalique.

- Mmmh ?

- Je voudrais, sans vous outrager, sire, diriger une division blindée.

- Une division blindée ? Tu veux des panzers ?

- Non, sire...

- Des Black panzers ? Pour toi, auguste conseiller aulique, je peux aller jusqu’à une division de Black panzers.

- Non, sire.

- Mais alors ?

- Je veux une division blindée.

- Que veux-tu dire ?

- Bourrée de thunes.

- Ah !

- Richissime, débordante d’argent, ruisselante de sesterces, remplie de feuilles d’or, pavée de gros liards et d’horions grandeur nature.

- Silence, sot à la science non infuse ! Il pense au pognon au moment où nous allons recevoir de beaux gnons !

- Ne soyez pas grognon !

On comprend comment les animaux, s’inspirant du désastreux modèle du conseiller, entamèrent leurs négociations et exprimèrent leur conception très personnelle de la Weltkrieg et de l’Endkampf. Ce fut le rat d’Ugude qui entama les négociations.

- Déjà il nous faut baptiser cette bataille.

- Il faut la désigner du nom auguste de... de...

- La bataille des champs ploutocratiques !

- Mais cela fait un peu anachronique !

- Si la bataille dénie à l’argent le droit de dominer le monde, c’est qu’elle n’est pas...

- Très catholique !

- Mais non !

- Ou cathodique ?

- Moi j’écrirai, pour Horbiger, une nouvelle : Les chants impériaux-vampiriques !

- Retenez donc la bataille des allusions ludiques... Sinon cela finira à la fourrière ou chez le fourreur.

- Chez le führer ?

Nein ! C’est le fourreur.

- Chez le fourreur ? Quelle horreur !

Les animaux se tiennent sur leurs gardes. L’humeur d’Orbi est exécrable. Le fou rire est une chose, le fourreur une autre.

- Il veut faire des manteaux de nos peaux !

- Manque de pot !

- Il ne nous restera que la peau et les os...

- Et encore...

- Très bon ! Nous écoutons Orden !

- Que faut-il faire, Douche ?

- Oui, qui faut-il griffer ?

- Mordre ou becqueter ?

- Assez ! J’ai assez de la bataille des alités chroniques ou de celle des champs sémantiques !

- Il faut confier les animaux à un général de division...

- De multiplication...

- De soustraction...

- ... et compétent ! Aussi fou qu’eux !

- Il faudrait peut-être être plus pédagogique !

- Oh ! Pas de polémique, Victor ! (Victor étant le fils de l’ami petit Pierre, lecteur, venu ici prêter main forte en cas de coup dur.)

Finalement nous décidâmes de confier les animaux à Superscemo et Asinella. Eux sauraient qu’en faire, rois de la source phonique.

Pendant ce temps, pendant ce temps, l’ennemi progresse, lecteur, plus implacable que César.

Ils doivent se rassembler sur les bords du Rhône.

César, à la nouvelle qu’ils prétendaient faire route à travers notre province, se hâte de quitter Rome, gagne à marches forcées la Gaule transalpine et arrive devant Genève. Il ordonne de lever dans toute la province le plus de soldats possible et fait couper le pont de Genève.

- Pas le pont de Genève ! Pas le pont de Genève !

- Et pourquoi donc, mange-tout ?

- La seule monnaie autorisée le jour du...

- Saba, Saba, on a compris, Mange-tout...

Il faut tenir un conseil de guerre avec Horbiger. Car chacun des animaux a son idée sur ces guerres philosophiques : on lui propose divers titres, et, sans contrefaire le pitre, on en dira ceci :

- On en plaisante trop... des champs patagoniques.

- Que voulez-vous donc dire ? Car tout n’est pas ludique ?

- Vous voulez dire quoi : serions-nous trop comiques ?

- Non pas mais, toutefois, les champs catalauniques
Sont la grande bataille, un peu ésotérique,
De la fin des vieux temps, un rien catholiques...

- Ne vous fatiguons plus : anonyme alcoolique,
Tu sauras que ton sort, un rien cathodique,
Nécessite une humeur vraiment métaphysique,
Et que cette bataille aux chants anachroniques
Viendra à bout, bientôt, de l’engeance du fric.

- Mais pourrons-nous, alors, électro-galactiques,
Nous réfugier dans l’or des lyrico-tragiques,
Dédaigner l’air impur des plaques tectoniques
Et revenir enfin dans l’air pur si lyrique
De nos amours Fräulein, belles tragi-comiques ?

- Je vous dirai enfin, qu’il nous faudra nous taire.

- Nous devons, ce soir même, combattre un bel Enfer !

- Laissons ce chant bizarre, obtus et platonique !

***

Face à cette amplitude de la décontraction, les nôtres ne désarment pas. Ils cherchent à progresser en armes secrètes, en jouets enfantins pour Gavnuks et en héroïsme hyperboréen très efficace. Et c’est ainsi qu’Orden, promu le chef de guerre, déclenche les hilarités, pardon, les hostilités. Il essaie de montrer son bâton de dynamique à nos croupes, pardon à nos troupes pleine de tomates, comme dit Mandeville, ou d’automates.

Le Vril, c’est l’énorme énergie dont nous n’utilisons qu’une infime partie dans la vie ordinaire, le nerf de notre divinité possible. Celui qui devient maître du Vril devient maître de lui-même, des autres et du monde.

- Tu entends, Mande Vril ?

- J’entends quoi ? Ce n’est pas l’amer à voir.

- Nous y sommes ! Piquons un roupillon.

- Mais Horbiger, arrête de boire !

- Quel abominable homme des glaçons ! C’est Martini on the rocks!

- C’est l’âge des tavernes, plus l’âge des cavernes !

- Il enterre la hache de guerre !

- L’âge de naguère ?

- Non, au combat !

- Je n’en peux plus, je démissionne.

- Mais pourquoi donc, Orden ?

- Voila pourquoi :

La guerre est d’une importance vitale pour l’Etat. C’est le domaine de la vie et de la mort : la conservation ou la perte de l’empire en dépendent ; il est impérieux de le bien régler.

- Et nous faisons les ânes pendant que l’ennemi progresse !

- Pas du tout, donnons le change ! Je cite les mêmes sources :

Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance.

- Compris, Orden ? Ok, les animaux ?

- A la bonne heure !

- Au bon leurre !

- Ok, Orden ?

- Si tu le dis, qu’en faisant le jean-foutre...

- Mais point du tout, bon maître Orden !

- Je contrefais la pétrie, mais ne cesserai point de vous mander au paradis !

- Vous parlez, vous parlez, mais pendant ce temps-là, certains agissements...

Pendant que l’on vagit, lecteur, ici, on agit, là-bas ; mais c’est tout près. On nous fit état en effet des constructions, à l’occident de notre empire, lieu d’éternels désastres, de ces plateformes, bunkers, bases, rampes, abjectes édifications destinées à envoyer de vagues fusées pour polluer le ciel ; habitations à lancer modéré. Puis d’ambassadeurs venus nous consulter.

Nous reconnûmes là certains de nos vieux employés des démons. Suce-Kopek, notamment, qui plaidait comme jamais la cause de ses nouveaux maîtres. Je refusais de le voir, envoyant pour nous représenter le couple des perruches. Revenu à ses chères études, Horbiger restait avec Fräulein pour concevoir de nouvelles armes secrètes.

- Vous ne comprenez jamais rien aux affaires. On veut juste faire des emplettes, on veut ranimer ce désert que vous avez esquinté. On veut lancer des fusées, redynamiser la région, et tout faire, quoi. Times Square, c’est la folie. Et j’y étais, à Noël, avec mon poupon, l’Ascagne numéro trois. Tu verrais comme il chie...

- Tu verrais comme il skie...

- Ou comme il nous fait skier ?

- On est en 2011, bonshommes ! Facebook vaut un million de milliards de gros liards, on n’en sortira pas, ma pouponne est maîtresse d’un demi-millier d’âmes, elle est conne à souhait, vous n’en reviendrez pas !

- Il n’y a rien à faire...

- Oui, Dr Chedid. L’art de remuer le fer dans la plaie.

- On veut aussi nettoyer. Plus de crétins, plus d’animaux, rien que des bons clients de jeux vidéo. Les enfants sont une preuve de richesse, les enfants sont une preuve de richesse.

- Délégué, parlez-nous de vos maîtres.

- Le Dr Morcom ? Il est poli, technicien, il va envoyer son vice...

- Son fils ?

- Non, oui, quoi... Son vice-président. Euh, c’est son fils en effet. Mais d’ici peu, vous serez tous noyés dans des lacs de sang impur. On ne vous pardonnera jamais vos profanations anti-monétaristes.

- Monsieur Suce-Kopek, le petit roux qui voit l’avenir en rose...

- Mais dont l’âme est si noire...

- Et la chemise prune...

- Qui nous fait rire jaune...

- Qui me laisse blanc comme neige...

- Et qui me prend pour un bleu !

- Je vois rouge !

- Encore une gousse d’Heil ?

Et ils commencèrent de chasser l’intrus ambassadeur à coups de becs et de gousses d’Heil. Pendant ce temps, les plus techniciens des nôtres travaillaient. Car les Allemands sont bons en sciences, pas vrai lecteur ?

Il répondit aux envoyés qu’il se réservait quelque temps pour réfléchir ; en attendant, il employa la légion qu’il avait et les soldats qui étaient venus de la province à construire, sur une longueur de dix-neuf milles, un mur haut de seize pieds et précédé d’un fossé.

- Construire un mur ? c’est fatigant...

- C’est excitant ! On pourrait faire venir Danièle Boom.

- Mais quel type de mur ?

- Une muraille de signes !

- Bonne idée ! Un mur de Berlin ?

- Mais non, grand sot ! Un mur de Merlin !

- La muraille de signes est une idée intéressante.

La muraille de signes est une construction ésotérique importante de l’ère horbigérienne. On pourrait dire qu’elle consiste en un rassemblement, une concentration, sans jeux de mots, de beautés d’âmes et de gestes, milices des poings d’harmonie et de justice. On en fera un édifice magnifique, comme l’Eglise de Son Fils, qui vaincra la sottise et le lâche abandon de ce monde, seul possédé par l’atonie du cerveau animal qui se prétend humain.

- Fräulein ?

Ja wohl, mein liebe freund Orden?

- Il faut tromper l’ennemi. Donc construisons ce mur.

- L’ennemi est mûr pour tomber dans nos trappes.

Delenda est Carthago, comme je dis toujours.

- Monsieur Suce-Kopek veut la ramener, sire.

- Qu’on l’enduise de cire d’abeilles...

- Les pauvres...

- Et qu’on le donne en pâture aux bougies !

- Ce sera indigné aux chandelles !

- Car en effet, comme dirait Gerold...

Quant à l’insolent orgueil que leur inspirait leur victoire, et à leur étonnement d’être restés si longtemps impunis, la résolution de César s’en fortifiait. Car les dieux immortels, pour faire sentir plus durement les revers de la fortune aux hommes, dont ils veulent punir les crimes, aiment à leur accorder des moments de chance et un certain délai d’impunité.

- Danke, Gerold !

- Et maintenant une lettre, pardon un discours de motivation !

- Pendant que les ingénieux teutons bossent fort, parle, exprime-toi, avive la flamme sacrée de nos troupes !

Et je m’élançais, lecteur, paraphrasant un peu, je dois le dire, un révolutionnaire gaulois, que j’avais jadis assisté en vain.

- Mais les Romains...

- Les Roumains ?

- Mande fiel, cela suffit ! Quel vain courroux !

- Qu’on l’envoie, à Kourou, ramasser des m² !

Mais les Romains, que cherchent-ils ? Que veulent-ils ? C’est l’envie qui les inspire lorsqu’ils savent qu’une nation est glorieuse et ses armes puissantes. Ils rêvent de s’installer dans ses campagnes et au coeur de ses cités, de lui imposer pour toujours le joug de l’esclavage.

- Magnifique, Gerold ! Nous pensons donc nous suivons !

- Nous savons qui sont ces Romains.

- Oui, petit Pierre.

- Et nous ne bâtirons pas notre église sur eux...

Si vous ignorez ce qui se passe pour les nations lointaines, regardez, tout près de vous, cette partie de la Gaule qui, réduite en province, ayant reçu des lois, des institutions nouvelles, soumise aux haches des licteurs, ploie sous une servitude éternelle.

- Très bien, Gerold ! La liberté et l’empereur !

Freiheit und Kaiser !

Svoboda y Imperator !

- Liberté pour la région condor !

- Tudieu, je n’ai pas compris cette allusion au « H » des lecteurs.

- Mandeville ! La hache des licteurs !

- Lâche électeur ? Et d’ailleurs pourquoi défendre cette serve attitude à tonnelles ?

- Qu’on l’enferme !

- Non, qu’on l’envoie sur le champ de bataille ! Il y pourra parle mentir jusqu’au fou rire !

- Oh, voici le pélican Vârânasî.

***

Le pélican volait, infiniment grand, infiniment petit. Pourtant, qu’est-ce qu’il en avait avalé, lecteur ! Vârânasî se posa et nous montra ce qu’il avait avalé.

Oh, certes, comme un banal Mandeville, notre pâli khan nous recracha, lecteur, quelques mètres carrés ; et puis quelques légions ; et puis quelques armées ; et puis quelques années ; ou bien quelques éons. Mais mieux que tout, il avalait des signes, en tant qu’espèce consacrée à la célébration du monde. Et il restitua ces précieuses logorrhées.

Cependant Arminius s’enfonçait dans des lieux impraticables. Germanicus l’y suivit, et, dès qu’il put le joindre, il détacha sa cavalerie avec ordre d’enlever aux barbares une plaine qu’ils occupaient. Arminius se replie d’abord et se rapproche des forêts ; puis il fait tout à coup volte-face, et ordonne à ceux qu’il avait cachés dans les bois de s’élancer en avant.

Et là, nous fûmes grands, lecteurs. Quelques coups de Gavnuks, bienheureux invaincus (car qui vaincra Siméon ? Car qui vaincra Ivan ?), aux têtes blondes et polémiques, finirent par achever les méchants cousins non pas chinois mais germains d’Horbiger. Les dernières armes secrètes, Geheime Waffen, eurent raison des résistances, électriques ou pas, d’ailleurs. Et les lampes en LED, de nos chers ennemis, achevèrent de ridiculiser l’enfer, et tous les plans foireux du grand Patrick C4, agent d’icelui, comme le prouva Drake, de notre Intelligence sévice. Car elles n’éclairent rien, et n’ont pour mission claire, ami, en cette Apocalypse, que d’obscurcir ta mort, celle du réveillon.

Cette nouvelle armée jette le trouble parmi les cavaliers ; des cohortes envoyées pour les soutenir sont entraînées dans leur fuite et augmentent le désordre. Elles allaient être poussées dans un marais connu du vainqueur, dangereux pour des étrangers, si Germanicus n’eût fait avancer ses légions en bataille. Ce mouvement porta la terreur chez l’ennemi, la confiance chez les nôtres, et l’on se sépara sans avantage décidé.

Ils s’agitent, ils bataillent, ils menacent en face, mais ne sont guère vaillants. On maîtrise le monde par un écran, si ce monde accepte en fin de tout d’être maîtrisé par cet écran, lecteur. Mais si ce n’est le cas ?

Car qui t’empêchera de les défier, serein, de les couvrir de peur ? A la septième foi, la mou raille tombera.

Clairons, trompettes, tout sonne à la fois ; bientôt un cri part, on s’élance et l’on enveloppe les Germains par derrière, en leur demandant où sont à présent leurs marais et leurs bois : "Ici tout est égal, le terrain et les dieux."

Ici tout est égal, le terrain et les dieux. Il nous reste à écrabouiller, lecteur, ou bien licteur, quelques immondes à recycler (ne te méprends pas sur ma grand-mère, elle est bien volontaire...). Ce sont les rescapés de l’enfer, les agités du grand Stan, les audacieux du grand Plan ; une bonne tribu d’ineptes, tiens donc. Des non-réactifs, toutefois toujours prêts, comme un vieux légionnaire, à se faire tuer, ou à exterminer. Le peuple qui soulève les Enfers, si fletere supera nequeo Acheronta movebo, le peuple qui sue Eve...

Les Suèves sont le peuple le plus grand et le plus belliqueux de toute la Germanie... Ils vivent du lait et de la chair des troupeaux, et ils sont grands chasseurs. Ils sont entraînés à ne faire que ce qui leur plaît, et cela les fortifie et fait d’eux des hommes d’une taille extraordinaire.

Face à cette mauvaise tribu rouge, qui rêve chair humaine, anthropophagie, entrepôt et magie, comme on dira chez nous, je ne sais plus que faire... Ou plutôt si je sais ? Pensant à la région infernale, la septième je crois, où je m’en fus chercher Orbi naguère, je me remémore les marmoréens moments de mon ludique après-midi romain.

Et je leur montre les femmes, l’armée des femmes aux tomates de notre chère Fräulein. Et ils succombent tous, à nos Olga Moskovskaia ...

Mais non, je rêve, ou plutôt je te faisais rêver, cher lecteur. Ils veulent de la viande bien fraîche ? Ils veulent chaire humaine ? Ils veulent nous goûter ? Ils veulent graisse bien sacrée tout exaucer ? Je les ai !

- Sans être de gauche, lecteurs, pardon, guerriers d’ailleurs, je propose une guerre argentine !

- Que veux-tu dire, auteur ?

- De gaucho !

- Une guerre gauchesque ?

- N’est-ce pas maladroit ?

- Silence, écoutez le chant du poète !

Es guerra cruel la del indio
Porque viene como fiera;
Atropella donde quiera
Y de asolar no se cansa;
De su pingo y de su lanza
Toda salvacion espera.

Un débat a cours parmi les Gavnuks. Nous sommes les Indiens, les Germains, les cowboys ou les Romains ? Nous sommes les Gaulois !

Mais nous, nous sommes les Indiens ; comme qui dirait une catastrophe naturelle. Une barbarie naturelle au coeur libre et aux nombreux enfants, ceux qui permettent de ne pas économiser sa vie, mais de la bien donner, au contraire, et de la sacrifier. On est là pour mourir en héros, et non pour vivre en lâches. Des petites sommes avant ton grand somme, lecteur ; je te propose une vraie vie, plus héroïque. Espère ton salut de ta lance allumée !

Es tenaz en su barbarie:
No esperan verlo cambiar;
El deseo de mejorarse
En su cabeza no cabe:
El barbaro solo sabe
Emborracharse y peliar

La guerre gauchesque remporte un franc succès chez nous, lecteur. Car tous les animaux rêvent de barbarie ; et tous mes chers Gavnuks rêvent férocité. On agresse, on mord, on aspire, on culbute. C’est l’ivresse carnée de Mendoza, Argentine, qui frappe. Les animaux terrestres dévorèrent les démons, du moins les rares vertébrés que les humains avaient laissés tranquilles.

Les animaux sont réveillés partout sur cette terre, et si les homoncules ne veulent plus se protéger, défendre leur terrain, qu’on leur a pris déjà d’ailleurs, les animaux, les survivants le font. Ils sont résidents sur la terre, et ils n’ont pas besoin de carte d’identité, eux.

Se cruzan en el desierto
Como un animal feroz;
Dan cada alarido atroz
Que hace erizar los cabellos;
Parece que a todos ellos
Los ha maldecido Dios.

Quand on aime Pigué, paradis vert de la Pampa, on est un bonhomme, seigneur. Nicolas Nabookov y séjourna maintes fois à l’orée de la saison des quatre moissons. Et il fit provision de blé et d’ivresses carnées. Les bêtes, des pumas, y abondaient jadis.

Nos animaux triomphent avec à leur tête le prophète Ravi Jacob, le maréchal Grommelle, et l’orateur ara Petacci. Rameau écrira bientôt un oratorio pour l’orateur ara. Quant au pingouin Steven Spitzberg, cousin du manchot empereur de l’Antarctide cousine d’Atlantide, il a très bien battu des ailes tout le temps. Le pélican Vârânasî a avalé des tonnes d’ennemis, la grue Variniki a effrayé les ptérosaures montés des enfers.

Mais les Gavnuks, lecteur, mais les Gavnuks...

Mais les trois champions, pleins de vin et d’audace,
Du Palais cependant passent la grande place ;
Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés,
De l’auguste chapelle ils montent les degrés.

Franchement, mon lecteur, je ne saurai jamais te dire ou t’exprimer ce que ce vaillant bataillon de russes polyglottes, enfants, et si blonds, et brouillons, a apporté à nos armées, à nos humeurs. L’armée des russes blonds a balayé les hordes brunes, vertes et grises. Les bons repas et l’ordre ménager de Tatiana, grande intendante de l’empire aussi.

Avant que votre campagne soit commencée, soyez comme une jeune fille qui ne sort pas de la maison ; elle s’occupe des affaires du ménage, elle a soin de tout préparer, elle voit tout, elle entend tout, elle fait tout, et elle ne se mêle d’aucune affaire en apparence.

Nous laissâmes en conséquence les gamins russes blonds, un peu rouges, un peu bruns, et pas blancs (surtout pas...) emporter ; en guise de cadeau, ou de trophée, la rampe de lancement de la guerre des étoiles que brûlait livrer là-haut Satan.

L’escadron raffermi
Rit du honteux départ d’un si faible ennemi.
Aussitôt dans le choeur la machine emportée...

Et puis nous retournâmes quelque temps dans les paradis vert-de-gris de notre Amazonie et de Patagonie. Ce fut crevant, mais nous gagnâmes...

La victoire est une suite naturelle de leur savoir...

(à suivre)

24 janvier 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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