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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLV - Traité de la Libre circulation dans l’espace vital - Chapitre fou (un de plus, au point où nous en somme de ce somme théologique ou bien comique...)
par Nicolas Bonnal

Les vassaux accourent au centre de la patrie : pour la sauver, pour reconstituer, dans son intégrité, l’Espace détraqué, ils se groupent et forment le carré. Ils réussissent à écarter le danger si chacun d’eux se présente avec les insignes qui expriment, si je puis dire, sa nature spatiale et celle de son fief. Ce sera, pour ceux de l’Orient, qui s’alignent à l’Est, une arbalète, des vêtements et un fanion verts. L’Espace se trouve restauré dans toutes ses dimensions, par la seule force des emblèmes correctement disposés dans le lieu-saint des réunions fédérales.

Horbiger tient son conseil d’après-guerre. Il y a là toute la troupe des amis et bien sûr la basse-cour. Les Gavnuks, Ravi Jacob, maréchal Grommelle, Darty, Nabookov, Maubert, Sylvain, Pierre, l’ara Petacci, notre cher Mange-tout (il coûte cher à entretenir), Fräulein discrète, Orden tout triste (la guerre est terminée), Dr Mendele, tortionnaire à se tordre de rire, ils sont tous là, sauf Mandeville, ou presque ; ou ceux que l’on a oubliés. Horbiger distribue les titres à tous en faisant le pitre. C’est avec des hochets que l’on mène les surhommes.

- Que faisons-nous ?

- Un somme théologique ?

- Un discours sur l’origine de l’inégalité des races ?

- Un commentaire de la guerre des goals ?

- La courte échelle de ?

- Ou un tour de shopping ?

- Merde Carrefour !

- Siméon, nous vous remercions de votre contribution !

May I work with you?

- Nous retournons au monastère de Montmartre très bien gardé par notre ami Jean des maudits. Là, nous aurons une vie pure et monastique sous l’égide des principes sacrés de notre ordre profond. Il y aura une salle de jeux. Et une grande salle d’initiation, avec plein de rites sadiques et teutoniques.

- Nous, nous nous rendons en Patagonie. Les îles, les fjords, et les canaux, les troupeaux d’orques et de phoques, et les pingouins...

- Nous, nous nous rendons à Iquitos. Les aras et les oratorios, les otaries, les loteries...

- Les otaries ?

- Les chutes d’eaux, les belles Indiennes, les paradis verts, les colibris, les beaux coatis, et les dandys...

- Nous, nous retournons dans l’Empire de Horbiger. On y est bien, on y est seul. On voit la cité permise, la grue Variniki et le pélican Vârânasî.

- Horbiger est le vrai maître carré, le clarificateur du monde, le rectificateur du calendrier.

- Oui, monsieur Je Sé Tu...

On voit que l’idée d’une Terre carrée, d’un Espace carré apparaît liée à un ensemble de règles sociales.

- Qu’on l’ajoute au dictionnaire !

- Sire, serez-vous de la partie ?

- Quelle partie ?

- De l’empire ?

Ich weiss nicht. Je me ferais bien un petit Spaziergang du côté de mon club allemand. Nous pourrions partir dans le dirigeable à croix gommée avec Skorzeny.

- Moi, je voudrais, meine Freund...

- Oui, meine Liebe ?

- Aller au Machu Pichu ?

- Oui, à Aguas calientes, tesoro mio...

Interdits, nous faillîmes troublés les laisser. Fräulein s’en prenant une nouvelle fois à la virginité glacée de notre fou rire, c’est trop pour nous, lecteur. Mais, le coup parti, le poisson mordit, si j’ose entrecroiser deux mets pas forts, pardon, deux métaphores, à l’hameçon.

Et Horbiger comprit tout de suite l’allusion.

- Aux eaux chaudes, la petite station touristique en bas du site ?

- Au zoo, chaude ?

- Qui fait le sourd cette fois ?

- Mais laissez-les parler, c’est une question de vie ou d’amour pour le docteur Folamour !

- Oui, Dr Mendele, et comme c’est vous le maire du palais, c’est vous qui les marierez !

- Et vous leur racontez la fable de la Sieg Heil et des fourmis !

- Très chinoise en effet. Mais laissez-les parler !

- Oui ! Ecoutons-les s’exprimer...

- Et se tirer les vers du nez pour prendre notre pied !

- Je veux avec vous me rendre à la montagne sacrée.

- Le Zaubergerg ?

Ya, meine Liebe. Et puis je veux te voir le torse nu au sommet de la puissante roche, couvert de forêt vierge...

- Comme un géant Mimir ?

- Je veux faire de vous le purusa du monde !

- Tu seras Prakriti ?

Si señor.

- Un macho man, en somme ?

- Macho et pêchu, meine Liebe.

Horbiger s’éloigne, il s’étrangle ; il remue sa barbe, il titube ; il reprend une gorgée de bière, il tremblote ; il hèle les glaçons, il s’endort ; il dévore un grand coeur, il s’émeut.

Puis il se retourne vers ses Gavnuks chéris, futurs enfants de choeur et garde rapprochée, vers ses chers russes blonds, et il dit :

Machu, Machu man, I wanna be a macho man!
Machu, Machu man, I wanna be a macho!

Les Gavnuks continuent de danser autour de la table ronde et carre, on ne sait plus. Ils ont bien mérité de la patrie, de la partie et de l’empire. Si le maître du Haut Château comme on dit n’est pas le maître d’un château de cartes, c’est aussi, c’est beaucoup grâce à eux. Et ces enfants joyeux, ces enfants valeureux, ces Siméon, ces Ivan, ces Micha, ces Superscemo, sont les seigneurs de l’Orbi guerre.

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

- Et les Gavnuks ? N’ont-ils pas gagné la partie ? Quelles récompenses alors ?

- Qu’en pensez-vous, Siméon ? Des sucreries ?

- Merde Carrefour !

- Une petite chasse aux enfers, alors, avec de nouvelles armes secrètes du front de l’est ?

Chto ?

Kto ?

Vaina y Tchest !

Svoboda y Imperator !

- Vous voulez un grand parc d’attractions ?

- Ils veulent un grand parc d’effractions, d’infractions, et surtout pas d’inaction et d’inanition...

- Qu’en pensez-vous, Superscemo ?

Ma, je vas...

- Vous voyez ?

- Et, vous Ivan Mudri ?

Evil side... Vous, vous êtes vraiment Evil Side...

- Bon, donc c’est la jungle pour tout le monde.

***

Après avoir envoyé les Gavnuks blonds en stage survie et surtout extermination dans l’enfer vert, Horbiger se retourna vers nous, lecteur, vers Orden et vers moi, comme si nous étions ses Hobbits et lui notre Aragorn !

- Et vous, mes chers grands anges ? Vous, qui m’avez délivré de l’ennui, des enfers, de l’acédie, de la thrombose pulmonaire, vous qui m’avez donné la victoire, l’empire, la maîtrise carrée du monde, que décidez-vous pour vous ?

- Nous, nous avons encore quelques missions à exécuter, mein fou rire. Nous avons nettoyé la terre, et pour combien de temps encore. Mais nous avons à purifier le ciel, et à redescendre aux enfers encore une fois.

Noch ! Et pour quoi faire ?

- T’as rien d’autre à faire que de descendre aux Enfers ?

- Encore un petit stage Extermination ?

- Silence, Dr Chedid et Mr Heil ! Mais c’est vrai, pourquoi descendez-vous encore ?

- Le vieux Sé Tu a dit...

- Quoi ? le j’en sais rien ?

- Le marquis maquillé ?

- Le marquis Valla ?

- Il n’a pas pris le maquis ?

- C’est bien du marquis maussade dont vous parlassiez ?

Les experts dans la défense doivent s’enfoncer jusqu’au centre de la terre. Ceux, au contraire, qui veulent briller dans l’attaque doivent s’élever jusqu’au neuvième ciel.

- Et alors, tu descends ? Eh bien dis-donc !

- Encore aux Enfers !

- Ils n’ont rien d’autre à faire ?

- A votre bunker, messieurs-dames !

- Mais pourquoi descendre dans les cavernes ?

- Il a cherché Parvu, il trouvera Lascaux !

- Il y a du bon vin ? Il y a des devins ? C’est l’esprit des tavernes !

- L’ami angélique de l’abominable homme des glaces serait-il donc l’homme des tavernes ?

- Ce qui ne me tue me rend plus dur. On dit en effet qu’il y a moins d’air dans les glaciers.

- Non, amis. Je dois descendre pour une dernière mission. Comme dit le proverbe, Visita Interiora Terrae, Rectificando invenies occultum lapidem.

- Lapider l’occulte ? Pourquoi donc, diantre ?

- Silence, pseudo-Mande. La pierre cachée ? Laquelle ?

- Petit Pierre ?

- Je suis ici ! Mais je retourne à Montmartre, on y est plus serein. Et près du ciel aussi.

- Tu pars aussi, polémique Victor ?

- Ouais, j’ai un concert de rock jeudi prochain.

- Et ça s’appelle ?

- Le septième ciel.

- Est-ce suffisant ? Salut, Victor.

Ceux qui combattent doivent s’élever jusqu’au neuvième ciel ; c’est-à-dire, il faut qu’ils combattent de telle sorte que l’Univers entier retentisse du bruit de leur gloire.

- Bon, je répète, je dois descendre aux affaires. Et, avec Orden, faire un détour au ciel où nos ennemis ont répandu la mauvaise parole.

- Bagatelles ! et si nous passions aux mariages ?

- Aux mariages ?

- ???

- Bonne question !

C’est en raison de cette autorité que le couple Yin-Yang se voit attribuer cette union harmonique, cette action concertante (tiao ho) que l’on imagine saisir au fond de toute antithèse et qui paraît présider à la totalité des contrastes qui constituent l’Univers.

Tu marierais qui, toi, lecteur ? Car nous parvenons au terme, ou à l’avant-poste du premier terme de notre histoire, et il nous faut marier certains héros, ou pour mieux dire, certaines héroïnes avec certains héros.

On a dit que nous ne pouvions nous marier, nous... Il est vrai que les anges de jadis, bons cosmonautes, laissèrent un triste souvenir derrière eux avec leurs géants, auxquels mon Horbiger croyait si ferme. Moi-même n’ai-je pas commis quelque impair en permettant à la Sibylle de m’attribuer la paternité des deux géants des affaires Übernachtungsmöglichkeit et Überdurchschnittlich ? Quant à Orden, sa sauvagerie, sa cruauté même, et sa mobilité excluent toute union même symbolique...

Mais nous devons plutôt évoquer la hiérogamie, les noces sacrées du ciel et de la terre.

Et les noces sacrées du ciel et de la terre
De la pure Fräulein et du grand Horbiger
Alerteront un jour la cité des pipoles,
Du grand Nord au grand Sud, tout près des quatre pôles.

Nous avons aussi vu que la pauvre Fräulein, si heureuse en industrie et savoir-faire, avait connu bien des malheurs avec ses amours de princesse en mal de Grosse Liebe... Avec qui pourrions-nous donc l’unir ? Tu la connus guillerette, lecteur, lorsque, flanquée de Mande et Darty, elle pensait trouver le mousquetaire caché comme l’imam... Puis effrontée, courant après les anges, puis germanique, recherchant l’âme soeur aux confins de la terre creuse. Mais finalement, ne mérite-t-elle pas, plus que toute autre, le titre d’impératrice ?

Et cette noble blonde, chevalière tonique,
Inventrice d’effets plus ou moins teutoniques,
Mirifique facteur de forces bien motrices,
Sera, pour un éon, la grande impératrice !

Cette fois, il semble que notre baron fou, que notre marrant fou, pardon, vert-de-gris, yeux bleu acier et à la barbe blanche cède. Après tout, Horbiger est aussi inventeur, n’est-ce pas ? Lui est empereur, et doit veiller aux bons labours ; Fräulein est tisserande, concentré de savoirs tectoniques. A eux deux, ils peuvent prendre pied sur l’Atlantide, garder la terre creuse, bâtir les chapiteaux de la cité d’Hercule. C’est un mariage de raison et aussi de déraison, mariage d’humour et puis d’amour. En Allemagne éternelle, le sentiment passe après les machines. Stimmt ?

Les Chefs, qui portèrent d’abord le titre de Grands Entremetteurs, avaient pour première fonction de présider à des fêtes sexuelles. Ces fêtes revenaient, réglées à temps, établir le bon accord de deux groupements antagonistes.

La grande noce se célèbre et dure quelques jours ? Guillerette, un peu timide ce jour-là, a reconnu son grand amour. On éduquera Horbiger à l’amour, lecteur. Un peu de Novalis, un peu de romantiques... Le singe capucin Philippe à tics et l’ara Petacci, oiseau symbole des amours, lui enseigneront la doctrine secrète à l’aide de laquelle ils ré-enneigeront le monde. Car notre abominable homme des glaces a pour mission secrète de refroidir l’atmosphère.

Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.

Une grande danse cosmique et solaire réunit ensuite tout son monde. On joue avec les quartiles et les solstices, avec le livre des mutations, et la doctrine des fidèles d’amour. Les enfants de choeur sont les petits russes blonds en l’honneur de qui Rameau compose bourrées et ritournelles. En l’honneur des mariés, un oratorio aryen en Reich majeur.

Mais la hiérogamie n’est pas tout. Il faut marier les autres pour clore notre ouvrage, ouvrage au sens métaphysique, lecteur. Werner filme tout cela à l’aide de sa caméra invisible fabriquée aux usines si minces sous licence Fräulein. Si son outil a des réflexes, lui se montre bien peu discret. Ce cinéaste ne sera jamais un manieur d’armes secrètes ; tout juste un artisan de la mauvaise volonté de puissance.

Messieurs, en cette circonstance, montrez votre esprit comme moi ; Aujourd’hui la reine et le roi contractent nouvelle alliance.

Notre union vraiment est rare, qu’on prenne exemple sur nous deux ! Quand bien long-tems on les sépare, les époux s’aiment beaucoup mieux.

Nous pensâmes aussi marier ou tout au moins fiancer Superscemo et Asinella. On m’objectera leur âge. Certes ; mais d’une part on ne peut conjuguer deux talents aussi similaires comme cela, d’autre part, ils avaient atteint l’âge canonique de Roméo et de Juliette. Le plus dur serait de leur faire comprendre les questions de l’officiant ; mais bon... Homéopathie, Juliette pas contente, on la connaît déjà...

Anne-Huberte finalement se contenta de Maubert, et, comme dit le poète « j’expire » d’Asinella, il faudra prendre en compte l’abondance des cornes, après celle de connes, cette année-là. Vrai, j’eus comme un pincement de coeur en pensant à ce pauvre Maubert, éconduit maintes fois, souffre-douleur soumis au bon vouloir de la princesse des pince-fesses.

Le père Milinko maria religieusement Nabookov et Tatiana, avec Orden et Fräulein comme témoins, et l’on récompensa Tatiana de ses bons plats et bons conseils en la nommant grande mandarine impériale, titre qu’elle absorbe à toute heure d’ailleurs. Nabookov devint historiographe impérial, et il prit le parti de terminer la présente chronique si je ne le fais. Son titre officiel est historiographe Von Zeppelin.

On fiança épistémologiquement Darty avec une femme automate à bon prix : le rêve cybernétique des moscoutaires est devenu réalité, lecteur. Ces fiançailles électroniques me donnèrent à penser, lecteur, car qui peut croire que j’ai une fois encore oublié ma Pollia ? Pollia m’édite, d’ailleurs.

***

Mais Mandeville ? L’homme benêt de la tectonique des claques n’est pas là, comme tu sais, lecteur...

Les animaux pipoles, comme les perruches Dr Chedid et Mr Heil, voudraient que Mandeville épouse Manie Vella. Manie Vella est une riche héritière ritale au long cours ; elle est très sotte aussi, ne comprend pas un mot de français, il n’y aurait donc pas de problème de compréhension entre les deux pies violeuses.

Nous cherchâmes Mande, pour le marier, de force ou de faiblesse. Mais ce n’était pas simple : nous fouillâmes l’empire ; nous envoyâmes des chevaliers au mont à lompes ; des moscoutaires au Qui va là, des ambassadeurs à la mouraille des cygnes, des roturiers noircir les cimes du mont blanc ; et d’autres aventuriers sur la tour était-elle ? Toujours rien...

Nous commencions à désespérer, Darty et moi et les pipoles, lorsque nous apprîmes les nouvelles suivantes de Vârânasî, le pali khan, qui venait d’effectuer 1933 fois le Tour du Monde en deux jours.

Il en ressortit ceci : Mandeville n’avait pas fui pour éviter le mariage avec la riche ritale, nièce polonaise et niaise de la comtesse Fripouille. Rêvant d’un train de vie d’enfer et d’un enterrement de première classe de vie de vieux garçon, le celtibère hilarant, comme l’appelle d’Artagnan, avait préféré... Kitzer. Le traître marrant avait donc fui, au meilleur des combats, pour retrouver sa vieille maîtresse dégénérée au fond des puits de l’enfer noir. Douloureusement frappé par la finale et nouvelle trahison de son meilleur ami, d’Artagnan échangea ces vaillants propos avec nos amis à plumes qui se poilaient d’ailleurs, c’est le cas de le dire, lecteur...

- Le traître, le traître, j’enrage !

- On l’aura mal traité, finalement.

- Le traître a traité avec l’ennemi !

- Il a voulu faire une meilleure affaire !

- Qui a dit qu’il n’entendait cure au mariage ?

- Décidément, Kitzer : comme disait le vieux maître, meilleure est la méchante, meilleur est le film !

- C’est le maître-chanteur et la méchante mère !

- Quoi, Kitzer est donc sa mère ?

- Non pas, c’était sa copine d’enfance !

- A la mère, bien sûr !

- La pilule est amère !

- Œdipe en reste coi ! que pourrait-on lui faire ?

- Nous l’insultâmes bien, nous l’épargnâmes trop !

- La punition vaut mieux que de l’enguirlander !

- Où se sont-ils mariés ?

- Dans la cité cachée, et je suis fort marri !

- C’est le cas de le dire, arrêtez, c’est assez !

- Envoyons Cyrano, armé d’un commando
Pour punir cet objet qui faisait tant le beau,
Un béta à souhait, maître contradicteur
Qui ne comprenait rien, et péchait à toute heure !

Nous nous fiâmes au nez de Cyrano pour aller chercher le coupable. J’avoue que je suivis le mouvement vindicatif de notre peuple de preux pour voir où en était Kitzer Von Panzani, la plus constante sinon la plus virulente de tous nos ennemis.

Evidemment, nous ne le trouvâmes pas. Ni Orden ni moi n’avions pour l’heure envie de descendre aux Enfers, et il fallait bien descendre pour trouver l’immonde inextricable couple confondu. C’est du moins ce que nous crûmes, et nous crûmes fort mal.

Car pendant que les Nôtres, pour reprendre Parvu, fouillaient de fond en comble les enfers, dépeuplaient les trous noirs, aspiraient les scories, faisaient chier les démons, et inondaient les puits, l’Ennemi attaqua ; il nous prit à revers, envoyant l’héritier futur de ce monde bien las, qui celui de la technique sans chamanes, du socialisme sans magie, du capital sans idéal.

Nos agents nous parlèrent d’un monstre curieux, nommé Kong-kong. Il détruisait ce qu’il pouvait, il déféquait, il polluait, il arrosait de bruit, il pillait nos montagnes, nos forêts, nos villages. Je restai seul à en discuter avec amis à poil et à plumes qui, à l’exception du renard du dessert, n’étaient pas descendus chasser aux Enfers, interdits d’animaux de ce genre et espèce.

- Mais c’est qui ce Kong-kong ?

- Un peu con cette histoire ! Les nôtres sont en bas, et Kong-kong est ici !

- Il est né à Hong-Kong ?

- Qui, Kong-kong ?

- Est-ce un cousin de King-Kong ?

- Est-ce qu’il joue au pingpong ?

- Il faut l’enfermer à Sing-Sing !

- Qui va s’en occuper ?

- Où est Orden ? En bas, aussi ?

- C’est à Gerold, alors !

Il faut lutter contre Kong-kong. L’empire Kong attaque. Je le sais, lecteur. Mais le combat n’est pas mon fort, et je dirais même mieux : le combat physique, matériel n’est pas mon rôle, n’est pas de mon ressort. Lie Tseu développe longuement la thèse que les actions les plus réelles sont des actions sans contact et sans déperdition d’énergie. Agir, c’est influencer. Il faut donc armer de grande science le capucin Philippe à tics, le pingouin Steven Spitzberg et l’ara Petacci, qui doivent trouver comment, avec leurs dons divers et leurs quatre talents ils peuvent venir à bout du monstre. Mais ils ne me croient pas.

- Manque de peau, Gerold, cette bête est trop laide.

- Seul King-Kong peut terrasser Kong-kong, et encore à Hong-Kong !

- Tu ne manques pas d’onoma-toupet, toi !

- C’est vous le surpuissant, Gerold, mettez la main à la patte.

- Nous c’est bons mots, vous c’est Formule !

- Qui donc s’y colle, sans protocoles ? Sus à Kong-kong !

Pour l’heure les nouvelles ne sont pas bonnes. Ce monstre est climatique, sinon climatérique. Les nouvelles inondations succèdent aux nouvelles disparitions. Les débordements de Kong-kong ne cessent pas encore. On pense qu’il ressemble à un énorme rapace carnassier, un vautour plein de tours ; mais qu’il a un corps de porc énorme. Pour nous qui rêvions de région condor...

On raconte d’une autre manière les méfaits de Kong-kong : c’est lui, dit-on, ou bien Tch’e-yeou, autre génie du Vent, autre Monstre cornu, qui déchaîna le débordement des Eaux, en attaquant K’ong-sang.

D’autres dépêches surviennent, qui nous incitent à nous dépêcher, bien sûr.

Depuis que les méfaits de Kong-kong et la rupture, au Nord-Ouest du Monde, du mont Pou-tcheou ont fait basculer en sens inverse le Ciel et la Terre, le Ciel, affaissé vers le Couchant, n’est entièrement plein qu’à gauche (Est), là où, précisément, la Terre effondrée laisse un grand vide.

Mais bientôt dans l’azur survient un sourd ronronnement, un bruit noir et sournois. C’est le monstre serein, c’est le monstre d’airain. Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Il a une foie à bousculer les montagnes, ce machin animal, prurit zootechnique dirigé par un abominable homme des bois, abominable homme d’émoi. Il a détruit le fameux dirigeable à croix gommée, le sans foi. Je plonge, je songe, je suis le prince idiot...

Je sentais malgré tout que je le tenais. L’homme doutait de sa fonction, de sa mission, de sa condition. De cela on m’avait prévenu : l’ère n’est plus aux fortes convictions. Et je suis là pour ramener l’ordre des anciens jours, n’est-ce pas ?

Homme d’émoi, ai-je dit ? Homme de loi ? Tout de suite, je pense à Morcom, à cet énorme homoncule autour de moi. Je concentre alors ma volonté, devant les ennemis terrifiés, mes animaux abrités. Je lutte quelque temps contre l’énorme création de ce Morcom longtemps surestimé, que je dois affronter maintenant psychiquement, puisque tout est virtuel dans ce monde où tu es, dans ce monde niais, de mort-vivant.

L’énorme tas fait des ronds de cuir dans l’azur gris du vide sidéral et coréen.

Mais je tiens bien, et je décide de maîtriser sa taille, de maîtriser ses mètres cubes. Le bâton de dynamique bis chargé de Vril me seconde aussi bien. Je cherche un mot de Diogène, la lumière à la main, je cherche un homme aussi, pour vaincre le démon, son sac à main.

Et je déplie l’espace, et je replie la peau du sac pour enfermer le monde, pour enfermer l’espoir, je dois liquider le pod, la gousse, la cosse, je dois libérer l’Ecosse subversive, la conquérir, la mener à Victoire.

Tout n’est que représentation mentale, lecteur. Habitue-toi à diminuer l’ennemi. Mais habitue-toi aussi à le connaître comme toi-même, cette baudruche et toi l’autruche, ne le fuis pas, liquide-le, diminue-le, lance tes Geis, fais-le donc taire, ce vil hurleur.

Ceux qui combattent doivent s’élever jusqu’au neuvième ciel ; c’est-à-dire, il faut qu’ils combattent de telle sorte que l’Univers entier retentisse du bruit de leur gloire.

La plainte de Diogène, l’homme qui défie Alexandre, culte solaire, et qui cherche un vrai homme, et qui cyniquement, siniquement, on dit, brise son écuelle pour mieux boire à la main, conduit mon geste, guide mes bras. Je m’élève à mon tour, je monte dans l’espace, j’agrandis mon aura. Et le monstre moqueur soubresautant s’inquiète.

Pour la première fois, lecteur, j’entrevois l’autre acteur, le bon pilote, Morcom, à bord du monstre ; Morcom le destructeur aux oreilles qui pointent en triangle violet ; je ne crois même pas qu’il ne soit pas un homme.

Je perce le gros bissac une autre fois, pensant à un orchestre, une attaque de cordes. Je n’en reste pas là, le monstre indifférencié abolit sa bobine et défait sa pelote ; il est enfin fini comme un ouvrage de moquette.

Morcom s’agite, puisque son histoire devient personnelle. Il s’attend à mourir, il ne prétexte plus les affaires, et il s’enferre enfin. Dégonflée la besace en forme d’araignée, je lui brûle ses fils tissés de non avec mon court bâton ; et le cramoisi brûle. Il a voulu me tuer, lecteur, me tuer, moi, ton instructeur.

A terre le mauvais professeur, manipulateur des symboles sournois. Les animaux le guettent, lui font sa fête, un pour venger son cuir, l’autre ses plumes, l’autre sa peau. Ils n’auront plus droit à l’horreur, c’est ainsi fait. On l’achève au grand bâton, on le bastonne à coups de trique, un coup d’état mondial lui coûte cher. Pourquoi ce fou est sorti lutter dans ce havresac ? Il est vrai qu’on lui a pris ses mètres, et qu’on enferme l’esprit dans un sac, esprit du chat botté, le mauvais.

***

J’ai vaincu. J’ai déplié l’espace, quelle bataille, un cas d’espèces ! Les bestiaux et les oiseaux me paient en épices et complies. C’est notre Auerstedt, me dit confiant Ravi Jacob. Mais on annonce une autre fête : le retour de la troupe aux enfers purifiés.

Est-ce que des révoltés peuvent être heureux ?

Tout le monde a l’air content. Maréchal Grommelle, promu renard des enfers après avoir été le renard du désert et du dessert, demande un peu de tarte aux pommes. Je vois Horbiger légèrement blessé, petite alerte ! On conte mes exploits, que je viens de narrer. On me célèbre enfin, (c’est vrai, lecteur, j’étais un peu ignoré, un peu méprisé, un peu standardisé...) et on découvre que la terre est enfin nette et propre. Pour le ciel, j’ai besoin du coup de main encore.

Horbiger me salue et repart avec Fräulein qui s’affaire ; elle pleure son enfant chu, le dirigeable à croix gommée. Mais elle a une autre idée. On part en dirigeable Braun Hemd, (chemise prune) pour une nouvelle équipée aux ateliers des usines Si minces. Mais j’ai assez du ciel pour la journée. Je reste donc au sol à savourer une gorgée de vin divin du Chili, quel plaisir de ne plus émarger à la carte dorée !

Nous festoyons. Qui va me raconter l’infernale épopée ? Le maréchal grommelle, avec Darty, qui essuie ses larmes et ses armes (car je ne revois pas Mandeville), les vers suivants :

- Nous sommes descendus. Un couloir de la mort
Nous mène au moribond salon du sycomore.
Les amants y étaient : répugnante Circé,
Kitzer la dénudée bondit sur son balai,
Entame un pas de deux, falsifie nos données
Et crache son venin sur toute humanité.

Mais soudain notre Orden la caresse vraiment
Et veille à sa souffrance, alors que son amant
Effaré, abruti, remonte doucement
Comme un vague serpent à la porte du temps.
Et là, mordu par le renard, toiletté par Ivan,
Il plonge dans le vide et l’antre du néant.

Kitzer, nous l’avalons, nue dans l’aspirateur,
Et la gueuse maudit un peu tard, la bonne heure
Où nous sommes tous nés. Tous nos guerriers armés,
Adultes, Russes blonds, nettoient l’impureté.
Et nous voyons enfin, lors de ta remontée,
Que tu es bien le maître, O Gerold bien-aimé.

La geste épique de nos amis est bien traduite dans ces mots de Grommelle ; je me prends à rêver de la fin infecte de Mandeville, et j’espère qu’un avatar de la folle Kitzer est impossible maintenant. J’attends le pire aussi - j’attends l’empire pour tout dire ! - de la fausse Sibylle à l’avenir, qui ici bas, toujours est proche. La suite est un plus brouillonne, lecteur, tous s’étant remis à s’interrompre et discuter dans la chambrée cosmique. Dans ce contexte, il t’appartient, comme d’habitude, de redonner à chacun sa tirade ou son trait ; ou de ne pas le faire. En t’aidant, je dirai : je commence. Et pas de somnolence !

- Merci, mon cher Grommelle ; tu es poète épique.

- On ne saurait mieux dire : qui s’y frotte s’y pique !

- Vive Orden ! Vive Gerold ! Un hourra pour Grommelle !

- Et pour finir : longue vie au Kaiser !

- Mais où est-il passé ?

- En voyage de noces !

- Au Pérou ? En Ecosse ?

- Tu connais l’Allemand : le moyen de transport est plus important que le but !

- Quelle marque, meine Freund ? Porche, maire SEDES, bohême, Audi profanum vulgus et...

- Non, non. Une arme top secret.

- Son cadeau de mariage !

- Quel bunker, cette Fräulein !

C’est le soir. Je suis là, ici, bas, pour la première fois. On cherche à se loger dans une des immenses haciendas du nouveau si beau monde. Les animaux se poilent dans un patio spacieux de l’espace-temps tournoyant. C’est la fin du bourgeois de Beau Flair ; et c’est fait bien.

Les humains se divisent en deux classes : les propriétaires et les locataires.

(à suivre)

27 janvier 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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