L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLVI - La soucoupe violente et les mondes de la droite parallèle - Petit Traité d’épuration éthique ou bien spatiale - Digression arabo-andalouse
par Nicolas Bonnal

Orden me regarde alors et me dit qu’il fallait y aller : contrôle de routine, pour savoir ce que les forces de l’enfer, de la technoscience barbare du capital et des maîtres carrés avaient projeté ou plutôt déversé dans l’espace. Plus on maltraite ce monde, plus on le pollue, plus on le voit perclus, et plus il a besoin d’être consolé, recyclé, retraité - c’est le cas de le dire. Je reprends un peu le goût de l’altitude, même si la lutte contre le Monster.inc de Morcom m’a un peu donné le mal des airs.

Pour s’aventurer dans les airs, il faut s’en donner des grands. Je convoque donc mon assemblée de génies, lorsque, sortant de l’ionosphère ou nommée telle, nous nous préparons à affronter de méphitiques présences, bien plus inquiétantes que notre Méphisto, car produits bruts de tes fabriques sataniques, ô mon monde moderne.

Mysterious Agency!
Ye spirits of the unbounded Universe,
Whom I have sought in darkness and in light!

C’est ainsi qu’on nous convoque en effet : nous sommes des agents, nous aussi, comme vous ne l’ignorez pas maintenant. Mais je dois à mon tour convoquer l’assemblée des génies ; ils sont distraits et submergés par toutes les déjections spatiales, mais ils répondront.

Ye, who do compass earth about, and dwell
In subtler essence!

Orden s’agite, et son bâton de dynamique. Il chasse les songes vains et scande sur un ton martial des vers latins. Le silence éternel des espaces infinis retentit alors de bruits. On s’y exprime en bon français, de ce ton si spécifique à cette race catastrophique.

Malheur ! Malheur ! Ta voix héroïque, du monde magique a détruit l’erreur ! Que sa chute au loin résonne !... Ici son règne finit : c’est le puissant Faust qui l’ordonne, c’est un Dieu qui l’anéantit ! Tous les débris de sa gloire abattue, dans le chaos nous les précipitons, et nous pleurons sur sa beauté perdue !

Orden chasse le mauvais, je dois attirer le bon.

Spirits of earth and air,
Ye shall not thus elude me: by a power,
Deeper than all yet urged, a tyrant-spell,
Which had its birthplace in a star condemn’d,
The burning wreck of a demolished world,
A wandering hell in the eternal space;

Naufrage humiliant d’un vaisseau admirable,
L’épave identifiée d’un monde épouvantable,
Fille du rien, horreur sibylline et reniée,
Bute contre cet enfer flottant, avarié.

Et je tiens à part moi ces propos, propos sans rime au demeurant :

Le silence éternel de l’espace infini
Résonne du grand son supérieur et bon.
L’harmonie de la sphère allume un feu malin
Qui règle le chaos et détruit le néant.

By the strong curse which is upon my soul,
The thought which is within me and around me,
I do compel ye to my will.

Ils apparaissent enfin. Les esprits convoqués ont vaincu toute peur et toute appréhension. Il était temps, si j’ose dire en plein espace.

Bon. Faisons les présentations. Il y a les timorés, les tristes, les déprimés, les angoissés, les effarouchés, les désenchantés, les dépités, les désappointés, les désillusionnés, les faibles têtes, ceux qui ne croient plus en l’homme ni en la terre. Une épopée. Mais nous ne sommes pas là pour sonder. Nous désirons les tester, les éprouver, les défier, les vérifier, nous effectuons avec Orden un contrôle de qualité. Où en sont le rapport avec là-haut, ce n’est plus même le plus important ; les petites hiérarchies en sont au même point de décadence et de déliquescence que la terre ou plutôt que l’humanité. Le choeur ne chante pas, le choeur est désenchanté.

Mais nous sommes de la vieille école, romantique et guerrière, l’école de l’ivresse, du gai savoir, de la danse de Saint-Guy.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Les déprimés m’ennuient, s’ils ne sont pas dangereux. Un imbécile pessimiste est bien moins dangereux qu’un imbécile optimiste. Nos amis nous entourent pas très rassurés, comme s’ils attendaient quelques châtiment, quelque consolation aussi, comme s’ils attendaient qu’on les réveillât eux aussi, qu’on les sortît tous nus de leur torpeur sacrée. S’ils avaient pu bosser, aider l’humanité à se sauver des maîtres carrés, des horaires et des dividendes pour régner... Mais ils n’ont rien voulu faire. Que faire d’ailleurs ?

Un d’eux plus audacieux, plus vieux, pluvieux aussi, et plus retors, frais esprit de la pluie, nous nargue en ces beaux termes :

- Que venez-vous faire ici même ? Vous n’avez pas droit à remonter dans les éthers. Vous avez détruit la terre. Retournez en enfer, c’est là votre bonne place. Nous avions bien oeuvré : démocratie, capitalisme, maîtres carrés, prospérité, révolution de la richesse. Vous avez tout bien gâché.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

- On le frappe ou on l’écoute ?

- Continue de chercher, Orden, et dis-moi si tu vois la houri.

- Nous avions des règlements, interdit le tabac, les histoires, la violence, la mégalothymie, tous les excès. Il n’y avait plus de rêve autre que connecté, n’était-ce pas cela l’intéressant ? On vivrait plus vieux, plus en sécurité, plus compressé, plus bibelot, moins déjanté. Et vous avez tout brisé !

- Ohé ! J’ai trouvé.

- J’arrive. Quant à vous, je vous laisse à votre triste empire, à votre triste sire.

Et je lui plie le colback au vieux serin de la modernité, l’expédiant dans un tout autre éon. Non mais. Les autres me suivraient bien volontiers. Je leur conseille les animaux, les Gavnuks pour discuter et s’inspirer, et surtout rigoler. Si l’on a plus d’énergie en bas, maintenant... Les esprits fatigués se réchauffent. Ils vont bientôt voir Horbiger...

***

Je parcours quelques secondes-lumières et je retrouve mon Orden, accompagné de deux Houris, dont la mienne. Nous échangeons les signes, un seul clin d’oeil miraculeux. La houri m’apprend que les choses se compliquent dans le ciel. On y parle péage, zones protégées, territoires à épurer, nouvelle hiérarchie, la réorganisation est entamée. Le démiurge a donc repris du poil de la bête. Mais ni elle ni Orden n’ont vu de nos puissants ennemis, que nous avons donc balayés de cette terre. Il doit rester le démon qui habitait la sibylle, mais réduit à petite échéance. Les autres...

Elle nous demande ce que nous comptons faire sur la terre : plus grand-chose ; la visiter, peut-être, à dos d’ara ? Et la laisser aux enfants et aux animaux, mais sans argent ? Réorganiser de vieilles civilisations traditionnelles, bien impériales, bien agricoles, bien hydrauliques, avec des rites et du folklore, des danses sacrées et des hiérogamies, des héros fondateurs et civilisateurs, des géants bien barbus, et des drakkars tout verts ? T’en penses quoi, lecteur, c’est quoi ton opinion, lecteur ? Tu veux reprendre ton métro et regarder ton bel iPod ?

- Oui, nous pourrions créer de nouvelles civilisations primordiales, avec Horbiger comme Chakravarti ou comme Vira côcha.

- Comme quoi ?

- Houri, quand même ? On ne se nourrit plus de belles lettres ?

- Je te trouve... changé, XXX... On parle mal de toi, par là, on parle mal de vous, d’ailleurs...

- Politiquement incorrects ? Si haut !

- Mais où allons-nous ?

Et elle comprend en maître les physionomies, elle est en ma présence elle ne sait comment. Mon masque, là, désigne un esprit caché ; elle sent que je suis à coup sûr un génie, peut-être le diable lui-même.

- Mais tu ne m’a pas dit qui était cette Pollia...

- Comment tu la connais ?

- Jacob, celui que vous nommez en vous moquant Jacote, il est très important. Et ce Lubov aussi. Des magiciens...

- C’est le mutin des magiciens.

- Reliés à la hiérarchie la plus haute... pour l’instant. Mais vous avez bu... Un instant.

Y a-t-il des instants, si haut, lecteur ? A toi de voir. Je me désole du basculement de la houri, et me rassure des bonnes nouvelles de la chère Pollia, à moins que... A moins que... Possession de la lumière d’un ange... Cette Sibylle, tout de même ! Je la trouvais mon houri, moins orientale, moins bayadère.

- Du balai, Sibylle !

- Quoi ? Mais...

- Du ballet ! Va voir ta cohorte de ratés !

- Vae victis ! Change d’éon, pronom indéfini !

Sibylle éructe, s’allume, grogne, mute, éructe encore, crache son suc astral, s’abolit, jaillit immonde, car sous cette forme non humaine, elle est encore pire, lecteur, un truc indestructible, mais résistible heureusement. Orden l’envoie très loin, par-delà les confins des sphères étoilées. On ne la reverra plus, j’espère. Puis il revient bien sagement alors que je contrôle les accès à la terre et que j’achève de détruire les déchets projetés par les hommes pour contrôler l’esprit, qu’en bas ils ont le culot d’appeler paraboles. Nous rugissons de bonheur et nous faisons la course. Pour un peu nous ferions de bons Gavnuks. A nos âges ! Et puis nous méditons.

Notre rôle. Notre mission. Notre succès. Ses conséquences. Il ne faut jamais penser aux conséquences, sinon on pense au grand inquisiteur. Dosto a toujours raison.

Nous retrouvons la houri, qui vient nous rencontrer en s’excusant du retard pris de quelques minutes-lumière. Tout va bien. Je crois qu’elle en pince pour Orden. Elle voudrait bien descendre sur terre, m’affirmant que la confiance du ciel lui a été retrouvée, après cette démonstration de forces et attrapes. Je crois qu’elle en pince pour Orden. Elle me demande même si elle ne pourrait pas faire un petit stage extermination avec les Gavnuks dans l’Enfer vert. Je crois qu’elle en pince pour Orden.

Elle me confirme que Pollia est de notre compagnie, si elle est bien plus jeune, partant généreuse, fragile, pacifiste que nous tous. Mais nous, nous sommes les anges colibris, pas vrai, lecteur ?

On dit qu’au fond des bois une fois une Dame
Transforma ses amants en Anges batailleurs ;
Ils venaient d’outre-tombe et des mondes d’ailleurs,
Réveiller notre esprit assoupi qui se pâme.

Pour nous la bagarre est naturelle ; et je crois que seuls les sots n’entendront pas le message. Vous nous croyez rêveurs, choristes ? Oh, lecteur, oh, lectrice, tu m’écoutes ? Pour sauver ton âme, pour la réveiller, pour l’inciter, la sensibiliser comme on dit chez toi, il en faut du génie, il en faut de la sueur, de l’inspiration et de la transpiration ! Quand tu lisais les grands auteurs, c’était possible encore ! Mais aujourd’hui ! Regarde nos efforts ! Heureusement que le Grand Monarque nous a permis de nous rencontrer un beau jour sur la terre !

Je crois qu’elle en pince pour Orden. C’est céleste, n’est-ce pas ? Alors je crois que je tairai ce qui se passe. Quant à moi, Pollia m’édite, esprit d’élite, Pollia la fée, fille de Lubov, le dieu d’amour, amie du grand Jacob, maître du royal secret.

Je laisse la houri errer un temps avec Orden. Car je sens que mes drôles d’humains, de gosses et de gibier à plumes qui se poilent en ont encore à me montrer. En outre, ma Pollia est toujours sur terre ; elle aime les époques délicates, l’alexandrine, l’antonine, la sicilienne, la florentine, le grenadine, et elle hait les machines, les moteurs et toutes les explosions.

J’entends d’ailleurs... J’entends d’ailleurs... un choeur royal de mécaniques qui célèbrent la terre. Ce que ce bruit ou bien ce son signifie précisément, je l’ignore, il faut que j’aille le voir. Je quitte mes amis, pestant de cette pincée de l’houri pour Orden. Qu’est-ce qu’il a de mieux que moi, non mais ? Heureusement que j’aime Tania, pardon Pollia.

***

Je retourne sur terre. Enfin, pas tout à fait. Je la regarde, elle se mire, la ronde bleue, dans sa nacre lactée, sa lumière si pure, et son nimbe doré. Elle est si pure et si sereine aussi, si mystérieuse vue de là. Qui l’a voulue, pourquoi ? On ne croit pas aux hommes de si haut. On croit au bleu. Il est bien là, bien tranquille, comme une nappe, un arc-en-ciel ; il est un long poème, un beau cheveu, la cataracte. La terre avait son monde, était son monde, avait son Dieu, avant que l’homme ne vînt. Il y avait Atlas, il y avait Maïa.

At Maiam, auditis si quicquam credimus, Atlas, idem Atlas generat, caeli qui sidera tollit.

Après, l’homme est venu, avec sa chasse et ses cueillettes. Il s’intégra sans liquider le paysage. Un bon chasseur avec de beaux dessins, initié dans les grottes et n’en faisant jamais à sa tête. Et puis vinrent les instructeurs, et il pratiqua l’aigrie culture, qui le rendit bien fou. Et puis il construisit et sacrifia pour se concilier les puissances et garantir ses récoltes, et il fit la guerre pour conquérir ses terrains. Et puis... Déjà le bleu de terre devient un gris, métal durci.

On se demande souvent comment ils sont arrivés, ces nôtres. Pour les humains, les vrais humains, ceux de Nazca et de Tiahuanaco, ils étaient arrivés du ciel dans de somptueux vaisseaux, et je crois qu’ils parlaient aussi avec un certain accent tudesque. Il faut leur serrer la vis, à nos anges tudesques, mais ils sont forts en sciences.

Leur tradition, déjà plus ou moins perdue, parle d’une race de maîtres, disparue, géante et blanche, venue d’ailleurs, surgie des espaces, d’une race de Fils du Soleil. Elle régnait et enseignait, voici des millénaires.

J’ai omis de vous dire que le paradis terrestre se trouve en effet sur la terre, et que dans la solitude éternelle de nos espaces infinis, nous sommes effrayés. La terre et ses cataractes, la terre et ses vergers, la terre et ses grands lacs, tout cela était pour nous un sujet de rêve, un projet de séjour, quand nous étions lassés de nos brûlantes glaciations. C’est pour cela d’ailleurs que certains des nôtres s’y firent prendre. Ils tombèrent épris des filles des hommes et y restèrent.

Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent élégantes et belles. Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.

Peut-être qu’à cette époque nous avions plus de moyens et plus de sciences ; c’est possible après tout. Il n’y a qu’à voir ce que vous étiez, ce que vous faisiez, et ce que vous êtes devenus. Il est vrai que cela dépendait de nous. J’ai cru pourtant, Orden aussi, que vous étiez sur de bons rails, au dix-neuvième siècle, la dernière fois. Sur de bons rails, c’est le cas de l’écrire. J’ai inspiré les tudesques et les russes, quelques grands lords, mais ils mouraient bien jeunes. Je n’aurais jamais pensé que chez l’homme l’esprit mourait avant le corps. Mais on dit tant de choses...

On dit que des soucoupes volantes ont été cachées en 1945, après la défaite des techno-chamanes et du socialisme magique. Je ne les ai pas encore vues. Mais là, j’entends un ronronnement spatial. Ils viendront du ciel... Mon Lord Byron, Francisco Bizarre et Edgar Poe tendaient l’esprit.

Je pense alors au grand projet d’Orbi, à sa grande soucoupe, à Fräulein ingénieuse, depuis longtemps absents. Car je suis dans l’espace lecteur, le temps passe plus rapidement. Et j’ai dû ne pas les voir depuis des ans. On entend un ronronnement. C’est le grand oeuvre qui s’approche, l’arme secrète suprême.

Talia per clipeum Volcani, Dona parentis,
Miratur rerumque ignarus imagine gaudet,
Attollens umero famamque et fata nepotum.

Et l’on entend un grondement, comme s’il s’agissait d’un colibri géant. Ce splendide guerrier de plume et vrai airain, un vrai exploit mystique. Une superbe soucoupe jaillit du ciel éclairé par les runes. Il mesure des milles de long, a la forme de l’aigle impérial. Quel vaisseau, lecteur, quel vaisseau... On l’appelle Adler, il est flanqué de deux vaisseaux plus menus, la Variniki et le Vârânasî. C’est le suprême vaisseau, la navette spéciale, l’oeuvre au rouge de la grande Fräulein et de ses beaux ouvriers de la Baltique qui ont fait cela.

A moins que ce ne soit ceux de la Sicile et des îles éoliennes, car je crois me souvenir que Fräulein voulait délocaliser sa production au pays des cyclopes et du Frühstück ensoleillé...

Volcani domus et Volcania nomine tellus.
Hoc tunc ignipotens caelo descendit ab alto,
Ferrum exercebant vasto Cyclopes in antro...

Horbiger est aux commandes de son vaisseau sublime et gigantesque, il a rajeuni et il a deux petits enfants aux noms et aux cheveux très prometteurs, Dummkopf et Totenkopf... Nabookov est à ses côtés, alors que dans l’arrière de la cabine de pilotage on voit Tatiana enseigner la cuisine à Fräulein. C’est le secret des pirojki, l’âme secrète de ceux qui s’aiment ; je reste à voleter autour de ce nid de doudous avant d’entrer.

Le vaisseau s’appelle aussi la croix calmée.

En fait c’est la soucoupe violente.

La soucoupe violente c’est le vaisseau amiral et admirable de la flotte horbigérienne. Il semble que durant mon absence (Nabookov sous peu me confirmera l’inquiétante étrangeté de ce devenir), les choses aient évolué dans un sens, pas des moins bellicistes.

- Mais c’est toi Horbiger !!!

- Alors, vieux lansquenet crochu ! Tu croyais qu’on allait vous laisser tomber. Je suis venu avec Novalis et Von Braun. On est les trois rois mages...

- Horbiger, tu es vraiment un Machu man... Bonne année à tous les lecteurs de Nabookov.

- Tu vois qu’il ne fallait pas désespérer !

- Où va-t-on Horbiger ?

- A un congrès de la soucoupe violente... Tiens, je te présente mes deux petits blonds. Les Gavnuks sont derrière. Devine comment ils s’appellent ?

- Übernachtungsmöglichkeit et Überdurchschnittlich !

Horbiger a nommé ses garçons Gerold et Orden. Je me sens très ému, lecteur. Mais ils partent pour leur voyage au long cours. Ils nous laissent le vaisseau zapotèque, comme il l’appelle pour nous amuser avec les animaux et les Gavnuks qui me font la fête. Fräulein se lève.

Elle m’embrasse d’un air énigmatique. Die Schönheit ist ein Rätsel.

Tum levis ocreas electro auroque recorto,
hastamque et clipei non enarrabile textum.

Horbiger dispose d’une armure mythique, un vrai compendium archéo-futuriste.

Je félicite Fräulein pour ses armes fantastiques, même si je trouve qu’il y a trop d’armes fantastiques. J’espère qu’elles ne cachent pas une nouvelle volonté de Grossraumkonzeption. Elle me promet que non ; et semble un peu nerveuse. Les enfants ne lui obéissent pas ; ils suivent leur père et poussent des petits rires cruels, avec Ivan.

Je retourne voir Horbiger, et je prends mon air important, d’autant que je lui retire une partie de ses troupes, qu’il le sait et y consent. Je capte la lumière de la salle de pilotage de la soucoupe violente, je croîs en taille. On me comprend.

Il garde près de lui Ivan et le Dr Mendele, toujours fidèle au poste.

- Horbiger, tu me promets de ne pas faire la bête immonde ?

- ...

- Ne baisse pas la bête, pardon, la tête comme cela. Tu me promets de ne pas faire d’opération Crimée et châtiment ?

- ...

- Tu me promets de promouvoir l’opération "Horbiger est paix" ?

- Oxymore de Venise !

- De ne pas trop succomber trop à l’opération "Espèce vitale" ? Car je vois que vos jumeaux, qui portent d’ailleurs des noms suspects, ont bien trop crû en mon absence. Ils ne sont pas aux tomates, vos jumeaux, Fräulein ?

- ...

- Sois sage, Horbiger, et tiens-toi plus tranquille.

- Tu réclamais le grand soir, et il vint.

- Ne m’en fais pas un bal tragique.

Ja wohl, mein Engel der Lüft.

- Adieu, Orbi. A très prochainement. Pour changer des Barbares, je m’en vais au Tartare. Quand à vous, Ivan, les Mendele, les Mange-tout, mes autres, je vous préviens aussi : pas de triomphe de la mauvaise volonté ; pas de guerres sans déclaration d’humour et d’amour ; pas de déportation de tchernoziom ; et pas de mésusage de l’arme ou de l’âme secrète. Pas de maîtrise carrée de mon espace sacré. Sinon j’enverrai mon Titan.

- Ooooh.

***

Je change de vaisseau, mais pas d’air, comme tu vas voir, lecteur. Après les congratulations d’usage, nous gagnons avec Superscemo, Nabookov, Tatiana et les principaux animaux le vaisseau commandé par Silvain des Aurès par une mini échelle de Jacote. C’est le vaisseau Kindergarten ; le dernier plus lointain, ésotérique et sauvage, pour ne pas dire barbare, s’appelle le Berchtesgarden.

Silvain plantureux et jovial comme de coutume nous accueille avec chaleur ; il ne se doute pas des écueils qui l’attendent. Le rat d’Ugude est entre-temps bien mort ; il reste la vieille troupe, le maréchal Grommelle, l’ara Petacci aux plumes blanchies, Steven Spitzberg le pingouin de la voie lactée (le roi lacté comme on le surnomme), l’aveugle chinchilla Ravi Jacob, et le sage singe capucin Philippe à tics sont en grande forme. Après un long voyage spatial ils ont décidé que le meilleur espace vital était celui de la Patagonie, de l’Amazonie ou du désert renard de la Talampaya. Mais c’est ainsi. On leur laisse la parole et le beau rôle.

- Salut, les gars, tonton Sylvain des Aurès pour vous servir !

- C’est toi le chef de la soucoupe violente ?

- Eh oui, c’est une soucoupe arabe !

- Si c’est une soucoupe arabe, ce n’est pas une soucoupe volante mais volée !

- C’est la soucoupe ou la sou-soupe volée ?

- T’es sûr qu’elle ne vole pas, ta soucoupe ?

- Il y a des tapis volants à l’intérieur ?

- Des promotions ? Tapis persans ? Des yeux perçants ?

- Très drôle, ton brame... Tenez, je vous présente l’équipage... Il y a Idriss, il y a Ibis, il y a Gamal...

- J’espère qu’on ne va pas se ramasser une gamelle !

- Pardonne-leur, Sylvain.

- Je les connais ces animaux, ces fils de chien !

- Quel aigle de Khéops !

- Un chien vaut mieux que deux bons aras...

- Il y a Pepito, il y a Mexico, il y a Consuelo...

- C’est un vrai vaisseau sanguin, arabo-mexicain.

- Et ici Favela, Aranda, Soledad, hôtesse de l’air supérieur.

Sylvain commença à faire visiter le spacieux vaisseau. Il y avait la salle à manger 2001, la salle de la planète des signes, la salle du tzar Trek (je ne connais pas ce tzar-là, déclara Nabookov), la salle de l’odyssée des espèces (à quoi pouvait-elle servir ? Je te laisse fort juge, lecteur), la salle de la chronique des martiens, où notre Nabookov historiographe Von Zeppelin continuait ses travaux, et la salle de pilotage où officiait un pilote basané et concentré que Sylvain nous présenta souverainement.

- C’est mon pilote.

- Tu n’as pas de pilote automatique ?

- Ce n’est pas systématique, Dr Chedid.

- Mon pilote s’appelle Ahmed.

- Bonjour, Ahmed.

- ...

- Bijour, Ahmed.

- ...

- Salam, Ahmed.

- ...

- Allo, la soucoupe ne répond plus !

- Dis un mot, Ahmed !

- Mohammed ? Mais je t’ai dit qu’il s’appelle Ahmed.

- Il peut s’appeler Ahmed ou Apollo, il ne répond plus.

- Houston, nous avons un problème.

- Mais c’est qu’il est muet, plat de nouilles !

- Mède alors ! Comment je peux savoir qu’il est muet s’il ne me le dit pas ?

- Il va tomber en charade, alors, et nous en rade !

- C’est un génie ?

- Comment ? de l’informatique ? Du pilotage ?

- Non, Sylvain ! Mr Heil vous demande si ce muet Ahmed est un génie de la lampe merveilleuse !

- Oui. Il est très bon techniquement, comme tous les pilotes arabes. C’est un calligraphe du pilotage.

La civilisation arabe de Cordoue et de Grenade invente la science moderne, découvre la recherche expérimentale et ses applications pratiques, étudie la chimie et même la propulsion à réaction. Des manuscrits arabes du XIIe siècle présentent des schémas pour fusées de bombardement. Si l’empire d’Almanzar avait été aussi avancé en biologie que dans les autres techniques, si la peste n’avait pu s’allier aux Espagnols pour le détruire, la révolution industrielle aurait peut-être eu lieu au XVe ou XVIe siècle en Andalousie. Et le XXe eût été alors une ère d’aventuriers interplanétaires arabes colonisant la lune, Mars et Vénus.

- Si vous continuez comme cela, vous allez l’allumer vraiment, votre génie à la lampe merveilleuse, le muet Ahmed.

- L’étendard cinglant est levé !

- Il a un cousin muezzin le muet Ahmed ?

- Cela compenserait... Il vient d’Orient ?

- Oh, tu sais, c’est devenu moyen, l’orient...

Comme on voit, lecteur, les animaux étaient gentiment taquins ce jour-là. Ahmed effectua une acrobatique manoeuvre qui fit s’asseoir ou culbuter tout le monde, et le gibier à plumes arrêta de se poiler, ce qui soulagea Sylvain, qui félicita Ahmed d’avoir ici haut retourné la situation. Mais les animaux reprirent le dessus par un savant verbiage. Ach, ces animaux à fourrure, à fou rire pardon, et qui se poilent...

- Quelle machine, ta soucoupe, Sylvain !

- Quel monde tournoyant !

- Est-ce qu’elle fait la cuisine ?

- Et Ahmed ! Il est croyant, Arabe pratiquant ?

- Dans l’espace personne ne vous entend prier.

- Elle est bonne, Silvain, elle est bonne !

- Il est un tournoyant !

- Quel fétiche tourneur !

- Quand est-ce qu’on mange ?

- On a de la viande ?

- Hallal !

- Hallal Akbar ! Shukr an, Ahmed !

Et tous de se sustenter en apesanteur dans la grande salle de la restauration avec du thé et du vin de Kroumirie. Il y avait une gentille et accorte serveuse qui multipliait les gestes ostentatoires et les contorsions ventrues. On l’appelle Schéhérazade, son nom est difficile à écrire, mais on peut l’orthographier plus simplement - tout en continuant de le calligraphier... - en chère rasade, ce qui rime bien sûr avec les boissons douces comme le thé ou la première gorgée de bière du désert.

- Ce Kroumir, il fait vraiment le maximum !

- Quelle chère rasade ! Qu’elle nous raconte de bonnes histoires !

- C’est contre les mille et un ennuis de la vie quotidienne ! Le grand zoo est loin !

- Le vin, le miel, le lait et l’eau. Comme dit le Prophète...

- Les hommes dorment, et quand ils meurent, ils se réveillent.

- C’est vrai ! Heureusement qu’il y a nous, les animaux.

- Et les enfants bien sûr !

- Les enfants dorment mieux, savent se réveiller.

- Savants en la science du sommeil.

- Oh, Gerold arrive ici !

- Mais que font les enfants ?

Les Gavnuks s’amusaient dans une salle voisine à piloter des vaisseaux spacieux. Ils semblaient prendre plus de plaisir à ces jeux miniaturisés qu’à piloter le vrai vaisseau, aux côtés d’Ahmed. Mais le monde est ainsi fait. Ils ont tous bien grandi, pris des petits airs bien féroces, un peu bêtes parfois.

- C’est un vaisseau spatial ?

- Non. Un vaisseau très spécial !

- Gerold, je peux descendre avec vous sur la terre, après ?

- On verra Superscemo, on verra.

Maubert maugréait devant un écran près de son Anne-Huberte empâtée et fanée, couverte de bigoudis et qui envoyait 240 SMS à l’heure, nouveau record. Lui descend 332 bouteilles d’ouzo à l’an.

Nabookov avait fondé la grande bibliothèque flottante, la Gueule d’Hiver ou Gulliver. C’était pour moi une grande source de profits. Je pensais revoir ce bon Jacob, avoir des nouvelles de Lubov et bien sur de Pollia Mélitte, car ainsi avais-je décidé de l’appeler, lectrice, ce petit miel de la littérature.

***

C’est à ce moment que je revins, bien décidé lecteur, à reprendre les commandes du récit et de la navette, de tout le texte. J’enfermais les bestiaux dans une cage dorée, les assis sur un siège de corne, et nous commençâmes à descendre.

Je venais en effet de reprendre contact avec la terre. Nous pouvions rejoindre le lieu si gris de nos premiers exploits, la métropole des Lumières mal éclairée aux Leds, et le boulevard des Germains.

Mais tout cela, nous l’avions maté. Maintenant, il n’y avait plus que des jardins initiatiques et monastiques.

- Bon ! Et si nous redescendions sur terre !

- C’est toujours mieux que de s’envoyer en l’air !

- Mais moi je peux leur proposer autre chose, aux animaux !

- Quoi donc, Silvain ?

- D’aller voir l’Alhambra d’y résider même ?

- C’est quoi la Lembra ?

- Souviens-toi ! Ne fais pas ton Mande !

- Ou bien ton Anne-Huberte ! Ou ton Asinella !

- Redescendons sur terre...

- En passant par Mesan !

Nous nous séparâmes et puis nous descendîmes par l’échelle de Jacote toujours plus efficace.

(à suivre)

31 janvier 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page