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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLVII - Le rétablissement de la civilisation médiévale - Restaurator temporis acti, ou la cité des dieux
par Nicolas Bonnal

Nous revoilà au boulevard des Germains, lecteur. Le ciel est gris. J’envoie mes chasseurs de nuages, et il redevient bleu. Mais nous tempérons le soleil. Pas question d’amoindrir la race.

Nous ne sommes pas loin de notre grande bibliothèque. Il y a des cafés philosophes, des petites universités alchimiques, des demeures philosophales et des collections de grandes tentes. Car Pierre et Baptiste ont bien travaillé céans. C’est la civilisation en ré mineur, la société en Numinor.

Nabookov et moi prenons le thé métaphysique. Il faut que je lui explique mes combats de là-haut, qui ont pris plus de temps que la normale. Comment j’ai démasqué la sibylle, vaincu les psychismes défaillants, remis en cause le nouveau désordre du ciel compromis par l’intrusion de nos maîtres tarés ; comment j’ai chassé les démons de ce ciel, remis en cause l’ordre des anciens jours ; altéré la bonne marche des mauvaises volontés de puissance, incité à la construction d’armes discrètes et non secrètes.

Or once more
with rallied Arms to try what may be yet
Regained in Heav’n, or what more lost in Hell?

- Tu ne veux pas t’en aller dans l’espace, tel un cowboy bien solitaire et bien solaire ?

- Non, je laisse le silence éternel aux hommes...

- Ou plutôt au surhomme.

- Elle me semble bizarrement engagée son affaire...

- On dit bizarre quand on ne veut pas dire pire... Strani. Bad stuff, mala ropa. Bah ! Peut-être que tout se passera bien là-haut.

- Peut-être...

- Viens voir ton monde.

- Je n’y ai pour rien contribué. J’étais tout le temps là-haut.

- Justement ! Un vrai héros fondateur, un Gerold fondateur, héraut fondateur ! On a tout fait sans toi, en souvenir de toi...

- Pas de blasphème, STP...

- Telle n’est pas mon intention... Mais viens donc voir.

- Après tu me montreras la sibylle, la vraie... Je suis ici très bas pour elle.

- TB. Maintenant je te montre notre monde.

- Le nouveau ?

- Le vrai.

L’humanité est rarement heureuse de son sort. Mais les rues d’ici ne trompaient pas ; la cité fourmillait d’activités intelligentes, délivrée du diktat des maîtres carrés, des pétroliers ou du capital.

On avait multiplié les jardins, notamment potagers ; mais aussi d’art, jardins d’intention, jardins de l’art, jardins de renard. Nous avions de grandes universités d’hiver, et surtout pas d’été, car l’été n’est-ce pas, ajouta un Nabookov plus sûr et pédagogue que jamais, il s’agit de travailler et de moissonner, quand l’automne se passe à vendanger. L’hiver se passe donc à méditer, composer de la musique et étudier. Si te ad studium revocaris... Nous sommes bien d’accord, lecteur.

On avait reconstruit en pierres taillées, et bien des temples, jadis gaulois. Bizarre, surtout sur le boulevard des Germains. Mais n’était-ce pas de chevaliers francs, jadis cousins des Germains, qui avaient neuf siècles durant, taillé en pièces, et inlassablement, tout la sotte barbarie de l’Europe.

La circulation, le déplacement long plutôt, se faisait à cheval, en charrette. Il ne prenait pas de temps, peu d’espace ; et l’on avait autant à ce transport qu’à celui de l’automobile le mauvais sens de jadis.

Le ciel était plus clair, et l’air semblait plus vif, le peuple plus heureux. Je me retournais et demandais à Nabookov ce qui était plus neuf pour lui, ici ; car enfin, si l’on parlait de révolution médiévale, et de retour au temps jadis, c’est bien que...

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo
iam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna,
Iam nova progenies demittitur alto.

- Nul ne le sait en fait, ce que rapporte un retour aux temps anciens ; nul ne le tente. Quelques grands sots le veulent, qui sont les seuls. les autres suivent le mouvement : pour le troupeau, c’est plus sûr.

- Je sens pourtant quelque chose de neuf, de pur, de dynamique dans ce que vous avez fait. Vois ces filles, vois ces garçons, vois cette pêche... au bonheur. Qu’y a-t-il donc de neuf pour toi dans la Grande Révolution ?

- On n’est pas retourné aux temps anciens, mais aux temps jeunes. Nova progenies ne désigne pas des bébés en landau dans les rues, poussés par des parents poussifs ahuris, mais des êtres qui se meuvent, énergiques et vaillants.

Je voyais cette vaillance, je voyais cette énergie circuler dans la rue, mais je dois dire aussi lecteur que je n’en vois pas trop. Il y avait aussi bien des jeunes filles avec des tresses longues, à qui Tania avait enseigné à tresser. Quelles blondeurs ! Quelles brunes rugissantes, lectrice !

Les tresses de la chevelure, hiéroglyphes du rayonnement solaire, indiquent que l’oeuvre, soumis à l’influence des astres, ne peut s’exécuter sans la collaboration dynamique du soleil.

On n’est pas tout le temps à bouger dans le monde que nous avons fait et réglé. Télègue, britchka, troïka, me dit Nabookov, il faut multiplier les chances de se déplacer économiquement, harmonieusement, en accord avec l’écoumène. Pour le reste, la devise de ce pauvre farci val, ou perce val, « qui ne se meut devient songeur », nous a laissés de marbre. Nous le laissons chercher ailleurs ses mètres carrés et son château du Graal et oublier ses femmes. Perceval peut ne pas se mouvoir et apprendre à jouer du luth, du psaltérion, à composer une oeuvre, à cultiver son jardinet. La gent inquiète des normands, vikings en tête, ne détruira pas mon moyen âge, que je n’appelle pas non plus le moyen âge.

***

On avait écorné les maisons, rabaissé leur caquet, et démonté les tours ; elles sont bonnes pour l’enfer, sauf si l’on y glisse quelques princesses en la hauteur ; ou des dragons...

Rien ne saurait mieux convenir à l’expression figurée de la pierre des philosophes, dragon éclos en sa forteresse, dont l’extraction est toujours tenue pour un véritable tour de force.

On a laissé quelques tours, comme cela, au loin. On n’y laisse surtout pas de livres.

Toute science de la télécommunication a disparu. On rêve ensemble, on vit ensemble, alors ? Ou on voyage. D’ailleurs on est moins nombreux. Qui vit heureux vit moins nombreux. Les gens se sont éparpillés, comme au grand âge d’or, et les campagnes sonnent, campanas suenan.

Revenir à la chasse, mais une chasse sans souffrance, dit Nabookov ; à une société vaillante et sans goût de la viande ou chair bien fraîche. Et aux pèlerinages. Zi nous allions à Montségur, meine Liebe ? Nous éclatons de rire.

La société plus dense. La société qui danse. Et les quadrilles, les bourrées, les auvergnates, toutes les soirées. Rameau compose toute la journée. En mon honneur il a composé un ballet intitulé Gerold, ou les hommes aux tomates, qui sera joué, et dansé, et puis représenté au sommet de Montmartre, devant le parvis de notre monastère.

Nous arrivons sur une petite place du Trône, anciennement Mabillon, et désertée par les touristes qui ont tout déserté d’ailleurs, vu que la ville est revenue à la vie. La vraie ville est présente, la vraie vie n’est pas ailleurs. Quelle surprise, ô lecteur ! Nous revoyons le Grand Monarque, alias Jean Arduin, un homme des jardins. Il semble épanoui, depuis qu’en jour d’épiphanie on lui posa une couronne sur son crâne hérissé de cheveux rayonnants. Il a gardé un tarantass DS, par permission divine.

Le 6 janvier, ce qui mettait en émotion tout le populaire de Paris, comme dit Jehan de Troyes, c’était la double solennité, réunie depuis un temps immémorial, du jour des Rois et de la Fête des Fous.

Il me prend à part, et surtout la parole :

- Ecoute mon frère, tu vas bien ?

- Oui, en effet...

- Je t’avais dit que quand je serais à ma place tout irait bien. Tu vois, j’ai agité mes réseaux, et on a agi.

- Et bien, je vois !

- Tu parles. On les a liquidés en cinq-secs. Je leur ai mis leurs couilles dans la bouche, et le sort était réglé, alea jacta est, même si je n’aime pas César, un enculé, qui s’est réincarné d’ailleurs en Napoléon.

- Tu n’aimes pas Napoléon ?

- Non, non, c’est la réincarnation de César.

- Tu devrais aller prendre un bain, grand monarque. Tu te sens sur la douche ?

- La touche ? La multiplication des petits bains, cela suffit comme cela ! Horbiger a dépassé les borgnes ! Il faut mettre un therme à cette folie d’épuration éthique !

Le grand monarque aimerait bien qu’on le festoie un peu plus, je le sens. Mais il amuse, et cela suffit. De toute manière, il faut comprendre qu’un corps de citoyens autonomes n’a plus besoin de monarques. Je suis républicain, lecteur. Je n’y peux rien. Rien ne vaut en effet le patriotisme municipal, le communisme médiéval, le monde où l’homme se donne à lui-même ses propres lois, venues d’en haut bien sûr.

Nabookov m’explique avec Novalis ramené des Enfers par Horbiger comme tu le sais, lecteur, les règles de fonctionnement de l’économie organique, qualitative, humaine et méliorative ; puisque son but est à la fois d’améliorer les êtres et les choses. Quel programme ! Fonctionner comme une partition de musique ou un poème, et le tout sans argent ! Je vois la foule bien vêtue, quoiqu’excentriquement (pour tes critères, lectrice), et ce économiquement. Je vois l’auberge bien nantie, les tables bien garnies, et ce économiquement. Je vois le tout repeint, ou décoré, ou bien boisé, et faucillé, et martelé, et ce économiquement. Cher Nabookov, il a fallu qu’il me mette la touche de socialisme, après celle magique d’Orbi et de Fräulein...

- Reviendront-ils ?

- Possible que non. Ils s’ennuyaient... Tu les connais, des Wandervogel.

Spaziergänger!

- J’ai peur qu’ils n’écument quelques planètes là-haut, nos bons Spaziergangsters !

- Oui mais avant qu’ils n’écument quelques civilisations... Ecoute, Gerold, je les préfère en haut qu’ici. Ils devenaient voyants, violents, avec leur soucoupe...

- Violente...

- C’est cela, et ils ne tenaient, en bons vikings, plus en place. J’avais beau dire à Orbi : « Wotan suspends to vol ! », il fallait qu’ils se bougent, qu’ils achètent, qu’ils déplacent... on aurait dû le garder chez les Chinois.

- Tu n’as pas tort. Je trouve aussi qu’il se tenait mieux chez les Chinois. Il lui manque un Granet...

- Un gras nez ?

- Il est parti avec Ivan, lui aussi intenable. Il voulait être Gauleiter de Londres.

- Il fallait l’y laisser !

- Il n’y a plus de l’ombre. Il l’a détruite. Oh, pardon !

- Et Fräulein, comment va-t-elle ?

Ach, comme il dirait... Nous commencions avec les Volkswanderung, nous finissons avec le people.

- La pipolade.

- La piperade, eût dit notre regretté mande fiel. Mais n’est-ce pas normal ?

- S’amuse. Il lui reste un peu de dignité toutefois. La cuisine... Elle ne se pardonnera jamais de ne pas être ukrainienne... pauvre Fräulein...

Ce qui saute aux yeux, c’est l’état de santé des femmes qui, jusqu’à l’âge moyen, éclatent tout simplement de force spontanée et naturelle, qui ont des poitrines comme Diane d’Ephèse, et chez lesquelles les accouchements ne produisent aucun effet... C’est en nous rapprochant des frontières du Reich que nous nous sommes rendus à quel point l’état de santé des femmes allemandes était, par comparaison, inférieur : le visage pâle, des corps creux, la marque d’une alimentation insuffisante sur le visage.

- Mais pourquoi avoir mis au monde, si j’ose dire, ces deux petits monstres... les petits aux tomates, les cousins des Olga Moskovskaïa ?

Dummkopf und Totenkopf ? Ich weiß nicht. Je suppose que c’est par besoin de compensation. Entschädigung. Stimmt ? Horbiger ne connaît pas les borgnes...

- A moins que ce ne soit par galéjade. Humour. Défi. Provocation. Tu as bien vérifié qu’ils n’avaient pas laissé de petits aux tomates derrière eux ? Il ne manquerait plus que nous ayons à liquider les robots d’Orbi...

- Tu vérifies tout le temps, maintenant... Mais je suis comme toi. Non, pas de robots d’Orbi à l’horizon. Tiens, je vais te montrer un de nos animateurs universitaires.

Nous étions sur le parvis d’une belle cathédrale, et mon ami Superscemo, par un bel après-midi d’outre-saison, donnait un cours d’école buissonnière ; car les enfants, dans la république patriotique municipale de Nabookov, avaient le droit de faire l’école buissonnière, pourvu que, pourvu qu’ils s’adonnassent à une leçon d’intérêt supérieur, qui n’allât ni vers l’enseignement de la finance ni dans celui des biotechnologies ni dans celui de la communication, c’est-à-dire des matières postmodernes qui avaient détruit l’humanité, la vieillissant, la gâtant, la corrompant, la gâteuse ... Cette règle risquait déjà de nous poser des problèmes, lecteur, d’autant qu’elle ne valait pas pour interdiction, et qu’elle proposait la triste alternative de la tour des miracles, dont j’aurais tôt à parler. En attendant le tour des miracles, Superscemo s’exprimait librement dans un latin rétabli qui réunifie enfin toute l’Europe. Nabookov se retire en me saluant ; il a à faire. Je le regarde s’éloigner : c’est le patron finalement, le père de la cité, le maire du palais.

Et d’abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux. Au-dessus de nos têtes une double voûte en ogive, lambrissée en sculptures de bois, fleurdelisée en or ; sous nos pieds, un pavé alternatif de marbre blanc et noir. A quelques pas de nous, un énorme pilier, puis un autre, puis un autre ; en tout sept piliers dans la longueur de la salle, soutenant au milieu de sa largeur les retombées de la double voûte.

***

Je me demande comment tu t’y prendrais, lecteur, si tu devais imaginer un vrai changement de société ; un vrai changement. Une société sans argent, mais sans indigence ; sans voiture ou portable, mais sans technophobie ; sans études de business, mais sans ignorance. Une société sans classes, mais avec des hiérarchies ; une société sans contraintes, mais avec des devoirs. Et je te souhaite bien du plaisir.

Je te souhaite bien du plaisir pour obtenir bien du bonheur ; car je me remémore ce texte s’un sage du moyen âge qui, débarquant à la ville, dans la barque d’Isis, voit les échoppes, les artisans, le bon peuple et les chevaliers, et les églises pleines, et la très grande construction des nobles cathédrales ; et il se dit alors qu’il est au paradis. C’est pour cela que je me flatte secrètement de tout l’oeuvre et de la discrétion rassurante de Nabookov, ce maître d’oeuvre, avec d’autres comme Pierre ou Baptiste.

Nous, députés du Collège principal des Frères de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible dans cette ville, par la grâce du Très-Haut vers lequel se tourne le coeur des Justes, afin de tirer les hommes, nos semblables, d’erreur de mort.

Je reconnais en effet avoir eu de la chance, lecteur, en arrivant ici pile atomique sur Baptiste et ses grandes tentes. Il avait déjà le secret des magiciens, il possédait l’aube dorée. Vois bien plus haut. Et Pierre aussi, qui rendait à l’affreuse société des maîtres carrés la monnaie de sa pièce ; et notre Jacob qui avait gardé aussi, inexplicablement, ses très grands secrets venus du fond des âges de la Foi ; et mon si cher Lubov, sa légendaire fille papillonnante, mi-livre, mi-rose, et qui volète entre toutes les riches histoires. Tous avaient des pouvoirs magiciens, conservés de jadis, et n’en ont jamais mésusés. Seul d’Artagnan s’amusait à pirater, mais tout bon mousquetaire n’est-il pas un pique-assiette ? Je reste admiratif aussi de Nabookov, devant Tania, professeur modèle de tresses alchimiques ici bas, non plus très bas. Je regrette simplement qu’Horbiger soit parti, emporté par les jouets névrotiques de notre chère Fräulein, et qu’il ait emporté à sa suite Silvain et ses grands secrets d’électron.

Les alchimistes d’aujourd’hui doivent se rappeler les statuts de leurs prédécesseurs du Moyen Age, statuts conservés dans une bibliothèque parisienne, et qui proclament que ne peuvent se consacrer à l’alchimie que les hommes au coeur pur et aux intentions élevées.

Le ciel resplendit purement, comme s’il reflétait non seulement l’amélioration qualitative d’une société véritablement postindustrielle, mais aussi la beauté de la race et du peuple que nous avons fait naître. Il resplendit parce qu’il éclaire un château de pureté.

Je suis d’une oreille distraite le cours de Superscemo, qui reste bien jeune a priori pour une telle prestation. Son auditoire, plus ou moins attentif, est composé de jeunes enfants, tous bien vifs, des cousins de Gavnuks, des teutoniques pacifiques, des romains bien toniques et des celtes oniriques aux yeux auburn. Ils bâillent un petit peu. Le latin, à leur âge... Mais il tient bon, ou croit le faire.

Soudain, il change de sujet et leur parle dans la langue commune, et il traite des maîtres carrés. Et le maître carré, c’est moi. Le comble. Quoi, je suis le maître carré ? Je fulmine, je tressaute, je le coupe, cet abruti.

- Quoi, Superscemo, je suis le maître carré ?

Ma, Gerold...

Superscemo, sei davvero un pazzo ! Dov’è la tua fidanzata ? Dov’è la piu ricca ?

- Gerold, je vous jure, pardonnez-moi. Vous êtes le maître carré, mais vous êtes le bon !

- Superscemo, tu as trahi l’histoire ! C’était la lutte contre les maîtres carrés qu’il fallait l’intituler. Quel super Gloupi tu fais !

Traduttore tradittore, te l’ho detto, Superscemo.

- Quoi encore ? oh, c’est toi Asinella ?

Sissignore. Come stai ?

- Très bien, Asinella. E la tua nonna ?

Non è qui. Non ha piu soldi.

- Bon, Asinella, parlons un peu la langue commune de la barque d’Isis.

- Du bar quoi ?

Tout le monde tend l’oreille. Tout le monde m’a reconnu, il faut que je le dise modestement, lecteur, on parle de moi comme du persan dans cette grande ville. Donc on se presse auprès du grand ancêtre. C’est moi le héros civilisateur, lecteur. Mais je ne signe pas d’autographes ; je m’enveloppe d’un air sévère, les yeux bandés comme Zorro, et je me prépare à interroger la fille la plus bête de l’ouest. Mon pauvre Superscemo ne sait plus où se tenir : lui qui a pourtant eu six années pour s’entretenir avec sa bonne aryenne, pardon lecteur, avec sa bonne à rien... Et qui joue au pédagogue maintenant ! Qui joue au pédagogue ! Le public tout euphorique m’accompagne dans cette étude approfondie du cerveau trop humain.

- Bon, Asinella, raconte-moi... Comment dénonce-t-on les maîtres carrés ?

- Avec un décimètre ?

- Très bien ! Combien y a-t-il de centimètres dans un mètre ?

- Un gentil maître ?

- Très bien Asinella ! Campionessa del mondo !

- Montre-moi le parvis de la cathédrale !

- Euh... J’ai pas revi le Graal... C’est grave ?

Benissimo. Maintenant, de quoi tu parles avec Superscemo ?

- On ne se parle pas... Faut dire...

- Et maintenant qui sont les maîtres carrés ?

- Le maître taré, ben, c’est toi, non ?

- Oh ! Zitta, Asinella.

- Oh ! Asinella, sois gentille ou je t’envoie fouiller les poubelles de l’histoire !

- Ah ça je sais ! La piu belle de l’histoire c’est Lollobrigida et elle est dans Notre-Dame de Paris !

- Hourra pour Asinella !

- Euh... Conjugue-moi se marier au futur...

- Je sais aussi, gai rôle : je divorce, tu divorces, nous divorçons...

- Super Asinella, tu es la reine des fous !

- Des folles, ignorante !

- On va te faire la cour des miracles...

- Ou même la basse cour !

Ce sont les animaux, tu l’auras deviné, lecteur. Les animaux à plumes et à fourrure qui se poilent tout le temps m’ont fait la peau. Avec l’appoint non négligeable des forces je dois dire sous-estimées de mon Asinella que j’ai moi-même fiancée à Superscemo, je ne vais donc pas me plaindre, pas vrai ? Je vis encore une journée incomplète, une journée compromise ; qui avait commencé dans toute sa pureté, dans toute sa splendeur ; et que j’ai cette fois annihilée moi-même. Ne pas dramatiser.

Asinella racontait pendant ce temps à ses copines sa vie avec son éternel fidanzato.

N’est-ce pas une chance d’avoir un pareil époux ? Un million et demi, un prince, qui par-dessus le marché, passe pour idiot, que peut-on demander de mieux ? C’est seulement maintenant que je vais commencer à vivre.

J’ai eu ce que je méritais, lecteur. Cela m’apprendra à vouloir humilier mon cher ami Superscemo. Je passe pour le maître taré, et notre jeune idiote, dostoïevskienne à souhait, passe pour la victime et la grande ressuscitée de l’interrogatoire. Té, cela m’apprendre moi aussi à jouer au grand inquisiteur...

***

La foule égayée vient m’entourer. On me demande quand même un « Otto Graf, comme dirait Horbiger ». Je me détourne et fixe l’auteur de ce bon mot. C’est un gamin, un bon gaulois, avec sa tête ébouriffée, sa coiffure de punk, ses mauvaises manières et son gros air espiègle. Il est entouré d’une bande de drôles.

- On voudrait un Otto Graf d’Horbiger. Et aussi l’interviewer.

- Ce n’est pas moi, Horbiger.

- On sait. On dit que vous pouvez le voir à volonté. Vous avez le power.

- Le power ?

- L’échelle de Jacote...

- Tu as fini de m’embêter ? Je ne suis ni son boy, ni le tien. Si tu continues, je vais te montrer qui je suis...

- Moi je suis Théo. J’écris des contes.

- Les contes de Théo !

- Oh, t’es trop cool, tu vas m’aider, dis ?

- Dépêchez vous ! C’est le Magicien M. !

- Magicien M., moi je suis Henry de Manfred, mini-super-héros !

- Tu sais ce que je faisais, moi, à ton âge ?

- Non...

- Je tétais ma mère !

- Tu étais amer ?

- Poil à Horbiger !

- J’aurais mieux fait de me taire !

- Poil à l’enfer !

- Me taire !

Les enfants les plus chahuteurs, petits maîtres chanteurs de Horbiger, m’entourent maintenant. Je suis cousin par sainte alliance d’Horbiger, je suis le tortionnaire d’Asinella, je suis le possesseur de l’échelle, et je deviens le Magicien M. Que suis-je venu faire dans cette galère, pardon, dans cette barque d’Isis ? Superscemo, désolé à son tour, et plus que de coutume encore, me fait signe.

Mais je vois mon Baptiste, et je vois mon cher Pierre. Je dois quitter la clique de mes petits adorateurs, m’en retourner sur les berges pour les progrès accomplis de la civilisation médiévale et de la république patriotique municipale. Mais ils s’accrochent. On s’en défait en leur jetant quelques liards. Ces sequins sont toujours mieux que les gros, requins. Ah, laisser venir les petits enfants, mais pas trop.

- C’est les enfants de la cour des miracles...

- Quels miracles ? Six ans après la révolution, parler de Power et de leur semer des liards...

- Tu le sauras. En temps et espaces voulus.

- Où est Victor ?

- Il donne un concert de rock médiéval ce soir, pour la Saint-Jean. Avec sa fiancée Lorena. Viens, on va faire un tour en gondole. Fluctuat nec mergitur...

- Comme toujours, pas vrai ? Tu es content ?

- C’est très sympa, la société qu’on a créé. Plein de spectacles et pas besoin d’argent. les enfants sont heureux. Les gens sont dynamiques et ne posent plus de lapins...

- De quartier lapin ?

- On va sur l’île.

Pierre a conçu une barque pour se rendre sur l’île : l’île a droit de cité, me dit-il doctement. Il a gardé le souvenir de son Transit métropolitain, c’est une barque sur lequel on peut dormir. Il a conçu une barque elfique, semblable à une longue fusée de bois précieux horbigérienne, qu’il a gentiment nommée Lady Fräulein. Lady Fräulein ? Il veut me mener sur le paisible fleuve gaulois (la Gaule a retrouvé droit de cité, "parisis" la sortie, messieurs les romains) sur l’île des deux tours. Je vois en effet deux tours à distance, qui me semblent étrangement vivantes, ou même humaines. Drôle d’île, tout de même. Est-ce l’île qui est humaine, ou sont-ce les tours ?

Pierre me remet une lettre, au pied des tours. Je reconnais Sibylle et ses feux redoutables. Je reconnais aussi ses jumeaux redoutables : ce sont les tours. Et cette fois encore, c’est Horbiger qui m’a joué un tour : la tour Fafner, la tour Fasolt.

« Mon trognon de chou,

Après tout ce que tu m’as fait subir, cher ange, je suis partie mais je t’aime toujours. Tes deux enfants aussi, tu sais, ceux dont on ne doit pas prononcer le nom par ta faute. Et bien je te l’écris, leur nom, dût-il t’en coûter de les lire, et dût-il m’en coûter du papier, car depuis que tu as rétabli le communisme, mon reblochon, on ne trouve plus rien, et c’est pourquoi toutes les élites s’en vont. Übernachtungsmöglichkeit et Überdurchschnittlich. Voilà.

Mais je pensais te faire plaisir, mon trognon de pou. Je pensais que tu serais enchanté de leur avoir donné un prénom horbigérien. Mais ton affreux copain, pendant que tu étais en virée je ne sais où d’ailleurs, les a persécutés, et affreusement en plus, un vrai garde rouge. Quant à sa Fräulein, une vraie garce : j’ai tout de suite vu qu’elle était prête à me voler mon roudoudou. Tu as tous les défauts, mais pas celui-là, heureusement, ce qui est compréhensible vu comme tu t’habilles. Je sais même que tu as rembarré l’épouvantable petite bibliothécaire de la porte d’à côté, heureusement que je voulais la fermer, celle-là ; et que je l’ai envoyée se faire voir chez le marquis Maussade.

Je tiens à te dire que je tiens toujours à toi, mon abricot. Je vais donc te chercher dans l’espace qui te tient tant à coeur, je suis ta sécottine pleine de bécots. De toute manière je ne supporte plus ici, c’est plein de commissaires du pope et de misère, on m’a même pris mon portable, alors tu penses, moi, rester là au milieu des péquenots alors que je suis une techno !

Tout de même je demande à ton pote petit Pierre que je trouve très bien d’ailleurs (mais je crois aussi que l’immonde Fräulein, oh je la déteste encore plus que toi et que ma mère celle-là) de te remettre cette lettre qui te dit que je t’aime toujours, mon plat rococo, même si tu m’abomines toujours et que tu es un insupportable macho odieux.

Sache que ton affreux copain a débaptisé mes mistons et qu’il les a nommés Fafner et Fasolt comme dans l’opéra de Wegener, celui où les dieux dégénèrent (tu vois ce qui risque de t’arriver à toi et ton imbécile de copain Orden, j’en parlais la dernière fois à Cléopâtre en salle 6 aux enfers à la récré, elle était d’accord), et qu’après il m’a joué un bon tour en en faisant des tours. Puis il a appelé le terroriste Boom Laden et il les a transformés en deux tours invisibles, ce qui fait que tout le monde se moque de tes fils en croyant voir des enfants alors que ce sont deux tours. Si tu ne comprends demande à Nabookov.

Je pars, j’ai ma navette spéciale à prendre, la moins motorisée de la flotte de ton idiot de kaiser. Je te laisse, bourrichon, j’ai des courses à faire. A bientôt, ta maman friponne qui t’aime, chou-fleur des îles. »

***

- C’est cela qui se prétend ma femme ? On dirait du « madame Ouille » !

- Tu l’as revue là-haut ?

- Oui, je l’ai expédiée dans un autre éon ! Y aurais-je été trop dur ?

- Oui ! On peut dire que tu es dur avec les femmes ! Remarque que je sais que c’est une démone grimée en sibylle, mais elle me fait presque de la peine.

- A moi aussi... Il faudra aller voir la vraie Sibylle.

- Celle à qui l’on demande de n’envoyer de messages aux feuilles même blanches ?

Foliis tantum ne carmina manda, ne turbata volent rapidis ludibria ventis ; ipsa canas oro.

- Oui, khâgneux !

- On monte sur les tours ?

Nous escaladons sur l’île sacrée les deux tours des miracles installées par Horbiger. Effectivement elles sont humaines et je parviens assez vite au sommet, pressé que je suis par l’étendue de la science secrète que, tel un héros de Virgile, je me dois d’apprendre à leur contact. Elles sont murmurantes ces tours et me parlent sur un ton acerbe vu que comme tu le sais, lecteur, elles sont croates. Elles me font des reproches indignes, ces tours, à moins que ce ne soit les jumeaux, auquel cas j’aurais dû commencer cette phrase par un pronom personnel masculin pluriel. Mais j’en ai pris mon parti : le père indigne, une paire de jumeaux, un trio infernal, un quatuor comique.

- Est-ce qu’ils gardent des trésors ?

- Comment ?

- Si Orbi les a nommés Fafner et Fasolt, c’est qu’il les reliait, nos deux géants, à un symbolisme constructif.

- Ne sois pas si hâtif !

- Logique, puisqu’ils bâtissent la résidence des dieux, le Walhalla.

- Comment cela s’écrit ?

- Avec un W.

- Merci.

- Ensuite, l’un des géants devient dragon.

- Et ?

- Les dragons conservent les trésors dans une chambre froide.

- Ce n’est pas une chambre à Geist ?

- Non.

- Tu me rassures ! Dans ma famille, les chambres à Geist...

- Horbiger ne t’a pas expliqué que les chambres à Geist sont les lieux infernaux où l’on éteint l’esprit des peuples ?

- Non.

- Donc maintenant trouvons le trésor. Avec des gens sûrs. Maubert est par là ?

- Il doit boire avec le dragon, rue de Bièvre.

Rien ne saurait mieux convenir à l’expression figurée de la pierre des philosophes, dragon éclos en sa forteresse, dont l’extraction est toujours tenue pour un véritable tour de force.

On retrouva Maubert, bourré comme de coutume, mais captivé par l’enjeu de la recherche. On lui promit un an de bière s’il trouvait quelque clé d’accès à notre trésor. Puis Lubov arriva, qui me salua chaleureusement au sommet de la tour ; nous étions dans l’oeil droit du plus grand des jumeaux.

- Où peut-il être, ce trésor ?

- En quoi consiste-t-il ?

- S’il est trop important, ne réveillera-t-il pas des convoitises ?

- Est-ce le trésor des vits zigotos, des mères vosgiennes, des temps pliés en quatre ou des nazis timbrés...

- Je veux dégobiller.

- J’ai trouvé !

- Déjà !

- Comment est-ce possible ?

- Avec Orbi, tout est cabale phonétique... langue des oiseaux. Il est donc là où se posent les oiseaux.

- C’est un peu oiseux, non ?

- Et alors ! Si c’est le trésor de Rennes le chapeau !

De fait le trésor fut facile à dénicher, en un lieu correspondant au foie, celui de Prométhée, comme on le sait, étant rongé par un aigle au sommet du Caucase. Je retirai le trésor caché que je gardais invisible, redoutant quelque tour de farce et non de force du vieil Orbi. Voyant la belle ville assoupie sur des milles à la ronde, sous un ciel bleuté et chatoyant, devant ce fleuve si royal, j’eus droit à ces paroles peu amènes du jumeau concerné :

- Et toi aussi mon ver...

- Tel père tel vice. Comment fera-t-on taire la tour ?

- Je ne sais pas, Gerold. Une tour qui parle, c’est une bonne attraction pour les enfants de la barque d’Isis, non ?

- Imagine que les géants évoquent la vie sentimentale de leur père ! Quel exemple pour la genèse !

- Maubert, tu nous déçois ! Tu cherches l’époux dans la tête.

- Il n’y a pas de fumée sans pieu.

- Tu enfonce le clown, Maubert.

- Maudit Dick !

- Pourquoi te harcèle-t-elle tellement, Gerold ? Les lecteurs vont se poser des questions !

- Des questions laissées sans Raiponce.

- Elle a pu... Elle a pu... me voler quelques rêves. Des Inania regna, et puis les communiquer...

- Il faut redescendre aux Enfers, alors.

- J’y comptais, mais pas pour cette raison.

Nous redescendîmes des deux tours que nous rouvrîmes au public après les avoir bâillonnées. Maubert décida d’y rester, voyeur de nuit, et de m’avertir si quelque confession des jumeaux mués en pierres venait à être. Il semblait plus heureux là-haut, loin d’Anne-Huberte et près des cieux. Encore un couple que j’avais mal uni, comme celui de Superscemo, et peut-être même d’Orbi... Je m’irrite, lecteur. Et j’ai si peur de ces géants, car quoi le livre des nuques à la vie dure parmi nous. Surtout pas de terrestres... Même si la sibylle ne l’est pas vraiment, terrestre...

Et maintenant les géants, qui sont le prix du commerce de l’esprit et de la chair, seront appelés sur la terre de mauvais esprits, et leur demeure sera sur la terre. Ils procréeront à leur tour de mauvais esprits, parce qu’ils tiennent au ciel par un côté de leur être, parce que c’est des saints vigilants qu’ils tirent leur origine. Ils seront donc de mauvais esprits sur la terre, et on les appellera esprits du mal. La demeure des esprits célestes est le ciel ; mais c’est la terre qui doit être la demeure des esprits terrestres qui sont nés sur la terre.

Dans la belle nuit isiaque, nous voguions en silence. On n’entendait au loin sur l’onde et sous les cieux, que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence, ces flots harmonieux.

Lubov me montra les grandes lumières bleues de la nuit, Pierre ses barques d’hôtes, de style très cachemiri, Nabookov ses observatoires du savoir nocturne, et Superscemo le bureau des conteurs de Théo. C’était l’ancienne bibliothèque où j’avais passé les heures plus délicieuses de ma vie terrestre, en compagnie de Pollia. Je repris la conversation après un coup de coude de Nabookov.

- Tu parles de Théo, celui des contes de Théo ?

- Oui, Gerold, celui que vous avez rencontré cet après-midi...

- Et là, que font-ils ?

- Ils vous attendent ! Ils veulent réécrire les contes de Perrault ou des autres, à la mode de chez nous.

- Mais pourquoi moi ?

- Parce que... Parce que...

- Parce que quoi ?

- Le premier, on leur a dit qu’il voyagerait avec Horbiger.

- Bravo !

- Le second qu’il descendrait aux Enfers avec vous, et le troisième...

- Mais vous êtes fous ! Quoi, alors, Superscemo...

- Qu’il ferait une affaire.

J’étais pantois. Liquider le capitalisme magique pour proposer à l’issue d’un jeu idiot une « bonne affaire » ! J’étais pantois. Je descendis de la barque rue du bac. Je marchais hagard sur le quai des brumes lorsque j’entendis une voix timide demander.

- Gerold, tu ne veux pas nous dire ce qu’il y a dans le paquet du trésor ?

- Une croix gommée. Bonsoir.

(à suivre)

3 février 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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