L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XLVIII - La chambre au musée, le tableau au musée, les amours... - La trop grande bibliothèque
par Nicolas Bonnal

J’étais de mauvaise humeur, on l’aura compris, lecteur, mauvaise idée si près de la fin de ce roman quantitatif et de la trop grande bibliothèque désertée par Pollia. Je demandais assez durement à Lubov, tandis que nous cheminions rue du Dragon où se trouvait Pollia, maintenant ; et à Nabookov où l’on avait pu rouvrir un vrai grand temple du savoir. Le premier me répondit, assez sèchement je l’avoue, que sa fille était assez grande si j’ose dire pour vivre sa vie - Pensez-vous ! Un ange de lumière ! Un petit être spirituel ! Une fée des livres et délivrée vivante... - ; le deuxième, assez froidement aussi, que l’on avait rétabli les collèges druidiques des temps jadis, et que l’on apprenait tout par coeur ; par conséquent, que les livres n’étaient plus d’aucun usage ; que la mémoire y suppléerait ; que les enfants la développeraient, ainsi que des pouvoirs parallèles ; qu’enfin cette mémoire vive régénérerait même le ciel. Moi je pensais à Pollia.

Les rues vivaient la nuit, n’étant plus demeurées des cimetières de voitures. Les groupes d’artistes chantaient, les artisans de la nuit s’affairaient. Nous déambulions entre deux échoppes. Nous trouvâmes un Victor en train de répéter avec ses bateleurs son spectacle lunaire.

Tout le monde peignait, et on entrait dans les toiles, et on les visitait.

Je décidai de modeler mon humeur, de battre le tambour, et d’agiter les troupes. J’adressai de nouveau la parole à Nabookov, me référant à cette curieuse idée du druidisme, qui certes chez lui n’avait rien de païen. Il eût tout aussi pu se référer au monachisme irlandais. Mais tout de même, on était en Gaule, et l’on avait mis fin à la civilisation des thermes et des loisirs, à la civilisation qui empire, des avocats et des licteurs. Et qui sait si les messages secrets ne se transmettraient bientôt pas par ce canal discret que mon ami avait choisi ? Il n’y avait qu’à relire ce qu’en avait écrit le grand exterminateur des Gaules ; en fait on ne relit jamais, lecteur, on ne fait que répéter, et compliments.

Illi rebus divinis intersunt, sacrificia publica ac privata procurant, religiones interpretantur: ad hos magnus adulescentium numerus disciplinae causa concurrit, magnoque hi sunt apud eos honore.

C’est le vieux choix platonicien de Thot et de Thamous. Le Doctus cum libro efface le temps, efface l’espace, efface le savant, efface la grandeur. En outre, je redoutais que le libre exercice de la mémoire ne générât à terme de nouvelles inégalités, ne dégénérât en fait. En termes platoniciens, on en revient toujours à une triple enceinte, comme chez les Gaulois : le peuple, les chevaliers, et puis les druides au sommet. L’inégalité des savoirs et des aptitudes au combat, encore non nécessaires dans notre cité, est certes légitime : mais l’humanité ne vivait-elle pas depuis des siècles sous la domination de la ploutocratie et des incompétences. Pourrait-elle s’accoutumer à une plus raisonnable élite ?

Voilà pourquoi je demeurai fort sombre, me refusant à programmer, comme on dit, une nouvelle société plus ionienne, si j’ose dire. Pour l’heure, il fallait être rousseauiste, et promouvoir de la petite échelle, du patriotisme de quartier, un choeur Picadilly en quelque sorte.

Magnum ibi numerum versuum ediscere dicuntur. Itaque annos nonnulli vicenos in disciplina permanent. Neque fas esse existimant ea litteris mandare, cum in reliquis fere rebus, publicis privatisque rationibus Graecis litteris utantur.

Nous, nous utiliserions le cyrillique. C’est tout de même plus beau et plus complet que ton phonétique, pas vrai, latin ?

Mes amis se désolaient de me voir me pourfendre l’esprit, de me saccager le plaisir de vivre des heures si grandes et belles, ou se saisir à neuf, comme disait un sot. Il faut toujours vivre dans deux ans, mais ne pas se tromper surtout. Mais je m’énerve aussi, lecteur, parce que ce feuilleton tend vers sa fin, et qu’il ne dépendra que de toi et de quelques autres qu’il ait une suite, qu’on intitulerait « Horbiger dépasse les borgnes » ou « Les Voyages de Horbiger dans la soucoupe violente », ou « Les mémoires d’un bon aryen explorateur ».

***

J’entendis caqueter à l’orée d’un grand édicule. C’était la basse cour de mes bêtes à plumes et à fourrures qui se poilent. Ils riaient de la douce soirée en bonne compagnie avec les gamins post-punks Théo et Henry de Manfred. Les enfants venus du cours des miracles et donc non pas de nos préparatoires druidiques se précipitèrent vers moi, ce qui fait toujours plaisir. Il fallait maintenant entamer d’abruptes négociations pour écrire ces contes de Théo dont on me Rebatet les oreilles...

- Tu te nommes comment ?

- Théo, Gerold.

- Mais encore ?

- Théophile de...

- On t’appellera Théophile psautier. Maintenant au travail. What do you mean to destroy now, o culture distorters?

- Ulysse...

- Ah, cela tu peux ! Car j’ai toujours honni Ulysse.

Thessandrus Sthenelusque duces, et dirus Vlixes, demissum lapsi per funem

Nous nous trouvâmes facilement une arène près du chemin des philosophes. Et là, nous commençâmes à réécrire l’histoire des contes de Théo, non sans avoir préalablement réglé son compte au cher Ulysse. Ce furent Théo, Maréchal Grommelle et le chinchilla Ravi Jacob qui animèrent le plus cette fameuse demi-soirée qui restera dans les annales tacites de la nation libérée. Je ne remarquai qu’imperceptiblement l’absence pourtant remarquée, quoiqu’imperceptible pourtant, de Steven Spitzberg et de l’ara Petacci. Et je soulignerai que le lecteur peut s’il le veut sauter la page pour des raisons de puritanisme.

- Il faut bien se moquer du passé ; mais de leur passé, pas du nôtre. Je rappelle qu’ils avaient déjà commencé de le faire avec Shrek ou Raiponce. C’est donc facile, mais après il faudra réenchanter le monde.

- Tu veux dire faire des trucs niais ?

- Non pas, mais pas des trucs vicieux. Sinon, tu es bon pour les enfers.

- On descendra ?

- Si vous êtes sages, on descendra aux enfers. Mais les bons, pas les leurs. Vous demanderez à Ivan ce qui est le plus drôle en bas, il sera votre guide.

- Et pour Horbiger ?

- La soucoupe violente ? Pour les meilleurs élèves des druides. Mais ce sera dans une autre vie, pardon, dans un autre livre. Bon, on commence avec Ulysse ?

- Ho hisse !

- Quelques idées, SVP...

- Ulysse est chez Circé, elle transforme ses copains en cochons, et il les mange !

- Il donne kascher de leur peau !

- Maréchal Grommelle !

- J’écoute encore...

- Ulysse va chez les sirènes, elles ont créé un groupe de rock, elles chantent aussi mal qu’Anne-Huberte et Asinella réunies... Il met ses boules quiès et leur demande de la fermer contre ta carte d’or.

- C’est cela, ta promotion, et ta provocation ? Toujours le pognon, bande de petits hommes de Cro-Magnon !

- Ulysse retourne chez sa femme, elle demande le divorce, la pension élémentaire, et il la laisse aux prétendants !

- A poli flemme !

- Polyphème.

- A possède dondon !

- Poséidon.

- Il part avec la bonne philippine ! Elle lui fait des massages Prada et envoie 250 SMS à l’heure !

- Quelle Audi suée... mais où va-t-on ? Votre cour des miracles, elle n’en fait pas...

- Des quoi ?

- Ben, des miracles...

- Il a la nausée. On fait Ulysse et Nauséca ? Elle est fascinée par ce héros poilu et musculeux lorsqu’il émane du buisson...

- C’est le buisson ardent. Le face à fesse avec les Phéaciens.

- Maréchal Grommelle, vous serez privé de désert. Vous, les enfants, vous serez descendus, non aux enfers, mais au sous-sol, et sans Dosto.

- Ulysse joue au loto chez les mangeurs de...

Et ainsi de suite, lecteur. Oh, je jure que je vais rétablir les ordres druidiques et religieux, et de féroces hiérarchies. Pour célébrer son paradis perdu l’humanité cynique adore célébrer sa parodie retrouvée. Même les enfants rêvent de règlements de contes au lieu de liens mystiques avec la vie et le céleste. Je me demandais s’il ne valait pas mieux les envoyer tous en cours des miracles ou bien chez Pinocchio pour qu’ils cessent de fantasmer sur l’interdit, la désobéissance, la transgression... Ils en reviendraient bien après. Mais s’ils continuaient ainsi, c’est à la cave, pas aux Enfers que je les descendrais, ces petits illuminés.

Le petit Henry de Manfred eut toutefois une meilleure idée, contiguë à Ulysse, et qu’il intitula savamment : le choix de poli flemme.

- De Polyphème, Manfred, pas de poli flemme. Continue.

- Eh bien, le cyclope dévore les premiers compagnons de société en saucissons, et après il s’en va. Ulysse reste tremblant avec tous ses amis, sans savoir quand il reviendra.

- Et ?

- Et il décide, puisqu’il est si malin...

- Poly-orcète, qu’on dit.

- De choisir les compagnons qu’il laissera à Polyphème, au retour d’icelui.

- Très très bien ! Continue, mon petit !

- Il faut donc donner les plus faibles à l’ogre.

- ???

Tout le monde se mit à écouter ce tendancieux petit, dont la crête de mini-punk archéofuturiste évoquait celle d’un nouveau-né de la région Condor. Je n’étais pas au bout de nos peines...

- On organise donc des olympiades, des spartakiades. En l’absence de l’ogre, on doit trouver, sélectionner les plus faibles.

- Les plus quoi ?

- Les moins aptes. Les plus bêtes. Les plus mous. Les moins digne de survivre...

- Elle est belle, la génération Mythe errant !

- Qui est Mythe errant ?

- C’est Horbiger, dans la soucoupe violente.

- Je poursuis !

- Oui, petit Manfred tétanise nous encore.

- Jusqu’à ce que le rusé Ulysse ait trouvé ma solution finale au problème poli flemme.

- Extraordinaire !

- Surprenant !

- Mais c’est qui ton papa ?

- On pourrait dès maintenant l’envoyer en stage extermination dans l’enfer vert-de-gris. Comme cela, il serait à sa place... Roi de la jungle...

- Ou civet pour fourmi !

- Elle n’est pas bien mon histoire, Gerold ?

- Tu mérites, je le reconnais, mon cher Manfred, une bonne petite descente aux enfers...

***

Ah, les enfants... Nous passâmes aux contes de Théo, qui avait décidé, pour commencer l’année, de régler son conte à la Belle au Bois dormant. Il était donc une fois une princesse très laide et tout cela, qui dormait trop et attendit si bien longtemps son prince que le prix du terrain baissa bien trop.

L’histoire se terminait ainsi, à la gloire du comte de Théo :

Il faut dire que la princesse ce n’était pas un bonheur à voir. D’ailleurs on ne la décrira pas pour soulager la lecture de ce conte est bon. Le prince voulait se barrer, mais il pensa à la spéculation de son pater, même s’il faudrait tout partager avec les fées et les maffiosi. Alors, à la une, à la deux, à la trois il se lança.

A la trois donc, il embrassa la princesse ronflante jusque sur le nez. La narine et la verrue avaient pris tellement de place qu’il n’y avait plus de place ailleurs. Aussitôt l’enchantement cessa, tout le monde se réveilla, les épines crevèrent, aussitôt aussi le roi son père envoya ses meilleurs agents secrets et immobiliers pour racheter à bas prix le terrain et le château, et toutes les favelas d’où il fallait expulser les pauvres, ce qui est toujours facile.

Je repensais à cette idée de favela, qu’avait jadis eue notre Superscemo international.

- Elle tient toujours, ton idée de favela ?

- Oui, Gerold, mais où ? Ici...

- Ou ailleurs. Là où elle est nécessaire. Filer un mauvais coton sur la mauvaise tente, cela ne vous tente pas les garçons ?

Ils étaient tous d’accord, bien sûr. On se promit de construire une belle favela en centre-ville, quelque part. Mais il est un peu tard, peut-être. L’idée de Superscemo est bonne comme projet révolutionnaire avant les grands événements, mais après ? On en reparlerait.

Les comtes n’étaient pas soldés. On avait faim de nouveautés. Une petite vicelarde nommée Hermine de Monteferrand proposa deux idées : Bébelle et Bébête, Barbe bleue et carte bleue. Barbe bleue était une allusion vache à ma carte dorée, lecteur, qui avait fait couler de l’encre et même je crois un peu de sang. Tu te souviens aussi qu’elle sanguinolait, un peu comme les femmes de Barbe bleue. Cette Hermine !

Ma main aussi était glacée. Ma carte avait fondu dans un premier temps, transpiré, puis elle s’était collée et comme agglutinée à ma peau. Je voyais des chiffres sur ma chair, et du plastique ou quelque autre impure matière pénétrée de signes et de plomb durci. Le 666... Allais-je perdre l’usage de ma main ?

- Bebelle est vraiment potiche, tu vois. Mais la bête est terrible, elle est encore plus nase. Elle adore se faire plumer.

- Nous, sincèrement, Hermine, et je te le dis sincèrement, nous préférons nous faire poiler que nous faire plumer.

- Je veux dire qu’il y aurait plusieurs Belles dans l’histoire, mais une seule Bête.

- Et donc ?

- Elle se fait plumer mais elle se met en rogne et elle mange.

- Vous êtes terribles, les enfants ! De véritables bêtes immondes.

- Génération Horbiger pour vous servir !

- Ce serait plutôt la génération des sévices secrets !

- Alors le père envoie ses autres soeurs...

- Atroce...

- Encore ! Encore !

- Laissez sévir à moi les petits enfants... On va les envoyer en camp de redressement, qu’en penses-tu, Nabookov ?

- Un petit stage de survie en enfer vert-de-gris tempérera leurs ardeurs grises acier.

- Vous avez compris, les enfants ?

- On préfère descendre en enfer...

- On n’en sortira pas. Qui a une autre histoire ?

Ivan en avait une, qu’il nous avait laissée. Elle se nommait Pygmalionne. Ce fut Tanya qui nous lut ce comte en dépliant ses tresses que Nabookov nous traduisit.

Pygmalionne est une femme géniale qui s’y connaît en automates. Elle en fabrique pour le roi, et un jour pour la reine. La reine ne veut plus du roi. Pygmalionne est alors enfermée dans une tour mais elle réussit à réunir suffisamment d’outils en circonvenant un gardien. Elle conçoit alors un automate supérieur qui la libère et puis détrône le roi. Pygmalionne est alors reine et veut de son surhomme, qui bien sûr l’abandonne. Quelle malice, cet Ivan ! Elle épouse son gardien.

Nous fûmes tous charmés, les adultes surtout, les enfants un peu moins. Etait-ce un récit sur les relations délicates de Fräulein et notre impérial ami ? Sans doute ; mais alors... qui serait le gardien ? Nous échangeâmes quelques regards furtifs. Etre gardien tout de même...

Nabookov se désolait de ce monde infidèle ; nous pensions à Maubert, prisonnier dans sa tour, et victime d’avoir aimé l’épouvantable Anne-Huberte et ses mots qui collaient. Cependant, il fallait reconnaître que notre cher Ivan avait mérité le premier prix.

Le problème est que bien sûr il avait déjà obtenu sa récompense : il était descendu aux enfers, et peut-être plus que moi, lecteur, et il était parti dans l’espace avec la soucoupe violente et le Kaiser en personne... Nous décidâmes alors d’organiser un autre concours de contes dont le thème serait Ivan.

La violente Hermine et le mauvais De Manfred conçurent donc un Petit Poucet aux enfers, dont Ivan était le héros ; il semait sur sa route, le long de la nécropole, des billets de 500 horions pour retrouver plus tard son chemin. Puis il arrivait dans le penthouse de l’ogre doté de sept terribles chambres à Geist... la suite au prochain numéro.

***

J’étais rassasié ou mieux saturé de contes et surtout de conteurs. Je sentais que nous n’avions rien gagné à lâcher la bride aux petits monstres ; Nabookov aussi. Il savait que cette cour des miracles, ou ce tour des miracles, ou ce cours des miracles, nous jouerait bientôt quelque tour pendable ; et les tours, les tours de force surtout, dans cette ville, ce n’était pas ce qui manquait, lecteur.

Je retrouvais petit Pierre sur les berges de la rivière gauloise. C’était une chance, après tout. Pouvoir franchir la rivière sur une barque d’Isis... Nous évoquâmes les symbolismes du franchissement : monter vers la source, descendre vers la mer, traverser le brouillard bleu des flots grisonnants dans la nuit noire et dorée. Des flocons de térébinthe et de jasmin, mystérieusement crû en cette époque et en ce lieu (mais étions-nous seulement en cette époque, et en ce lieu ? N’avions-nous pas, comme prévu, basculé vers l’autre rive, et vers l’ailleurs entrevu de toujours par les plus sages philosophes ?), venaient se poser sur nos têtes et s’envolaient doucement de nouveau.

Nous pensions être en Arcadie, et je repense à l’âge d’or, que je ne connais d’ailleurs que par ouï-dire. Il régnait une plus douce atmosphère, l’eau était douce sans se tiédir, et le ciel dévoilait, on eût pu dire, des monceaux de connaissance. On aurait dit que l’on voyait mieux les étoiles ; que se découvraient mieux les arcanes qui ont présidé à l’orchestration de l’harmonie des sphères.

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo
iam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna,
Iam nova progenies demittitur alto.

Nous entendions du reste une musique sacrée, presque silencieuse, et qui venait de la cour d’un palais se répandre comme une nuée. De qui pouvait-elle être ? C’est la question restée sans réponse, me dit en souriant mon compagnon d’âme, alors que nous nous voyions couverts de notes, environnés d’elles comme par des papillons de grande nuit. Je voyais des enfants qui promenaient leur mère sur les bords de la rive par ces ténèbres claires.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.

Retrouver Grande Paix, retrouver Shekinah, et se lier au flux philharmonique du monde ; se remettre à l’aimer, le monde et son humanité valeureuse ; c’était le point d’orgue de cette composition qui laissait place aux déchiffrements des grands mystères. Le soir des rois : car nous étions dans les limbes des feuilles les plus sonores, les plus vibrantes et les plus ronflantes de cette épopée enchantée. Le bateau maintenant flottait sur la musique ; et je pensais que nous volerions tantôt jusqu’à la porte d’Horbiger.

Aurea prima sata est aetas, quae uindice nullo,
sponte sua, sine lege fidem rectumque colebat.
poena metusque aberant, nec uerba minantia fixo
aere legebantur, nec supplex turba timebat
iudicis ora sui, sed erant sine uindice tuti.

Nous nous vîmes alors entourés d’une nuée d’oiseaux. Ils venaient et volaient de là-haut, perchés sur un nuage d’or. Par grappes immenses, ils erraient, haletaient dans l’espace qu’ils faisaient tous respirer. On parle du filet de l’oiseleur, mais les oiseaux eux-mêmes ne se déplacent-ils pas dans l’air comme un filet, un filet vif-argent qui s’étend et reprend, qui captive et libère, qui se plie et qui danse, s’étire et puis respire ?

On aurait dit une de ses bandes folles d’étourneaux qui se meuvent à la vitesse de la pensée ou de ce que vous nommez la lumière, mais c’était plus : une multitude volatile, dont chacun était la part, et qui était infiniment plus le poids de son nombre. Il venait dans la nuée bien des espèces.

L’aspect de ces animaux ressemblait à des charbons de feu ardents, c’était comme l’aspect des flambeaux, et ce feu circulait entre les animaux ; il jetait une lumière éclatante, et il en sortait des éclairs. Et les animaux couraient et revenaient comme la foudre.

Je crus voir des dauphins dans le fleuve ; c’en était. Il y a des moments, lecteur, où l’on est heureux de quitter la terre battue et débattue pour se consacrer aux royaumes de l’eau et des grands airs. Se laisser caresser par de l’immatériel, du plus liquide, ou plus fluidique, du mercuriel.

D’autres habitants des mers avaient remonté le fleuve, cherchant aussi l’initiation, participant au grand mouvement des âges ; des saumons, des cétacés et des bancs de morues et de poissons itinérants, les chevaliers sauvages de la mer éternelle. Et nous vîmes aussi des manchots, des pingouins...

Des pingouins ? Derechef je me mis à chercher mon cher Spitzberg, disparu et agile, emporté par les vents, les courants et des rêves depuis peu, comme l’ara d’ailleurs. Ils s’étaient joints à ce grand pèlerinage cosmique, qui risquait dès lors de dégénérer en pèlerinage comique ; mais telle est la loi de ce récit, non ? Et je vis deux pingouins fort lutins, dont un de ma connaissance, qui s’approchaient rapidement de la barque d’Isis.

- Ne cherche pas, ne cherche pas, c’est moi le grand pingouin magellanique, agile et noble, avec ma jambe de statue...

- Steven Spitzberg, c’est merveilleux ! D’où viennent tes amis ?

- Mais de Patagonie ! Je vous présente, chers hôtes, le musicien cousin Guillaume de Manchot !

- Guillaume de Manchot ! Il est musicien ! Et qu’a-t-il composé, du fond des mers si abyssales ?

- La cathédrale engloutie, et l’Atlantide enfouie, pour vous servir messeigneurs ! Ce sont des opérettes ! Et je prépare aussi une oeuvre intitulée Le Chapeau tournoyant...

- Quel génie, quel aplomb ! Nous vous félicitons, pingouin !

Les deux molosses de l’océan s’éloignèrent. Il régnait une sage pagaille dans ce flot de gens sans frontières. Il fallait comprendre, et je le fis, que la libération des océans par le commerce et les machines, les courants électriques et les diableries magnétiques, avaient libéré ces êtres vivants, animaux animés donc démunis d’une âme, et qui venaient, et qui allaient, recherchant les routes que leurs ancêtres les plus explorateurs avaient une fois remontées.

Je reconnus dans les airs irradiés l’ara Petacci qui avait retrouvé sa famille venue d’Amazonie pour ce grand pèlerinage estival et cosmique. Elle semblait très éprise d’un de ses compagnons de voyage et d’âme ; pour souffler, car l’ara avait perdu l’habitude de ces vols hauturiers, il vint se poser près de moi.

- Je suis amoureuse...

- Oui, Clara.

- D’un perroquet... Le perroquet, c’est l’oiseau de l’amour, tu sais ?

- Et l’ara c’est l’oiseau de l’humour... Tu le fais rire aux larmes, au moins ?

- Bas les larmes ! Je sonne l’alarme. Non, je suis bien avec ce perroquet indien.

- Venu des Indes ?

- Oui, comme toute cette volière. Mais j’ai du mal à le trouver dans toute cette foule. Il s’appelle Kama.

- Kama le perroquet ? Mais c’est l’oiseau de l’amour, alors !

- De toute manière, le perroquet est le vâhana de Kama.

- Oui, Nabookov ?

- Chaque dieu du panthéon a son animal, son véhicule, son tarantass si tu préfères. Le véhicule de Kama, c’est le perroquet, que l’on retrouve aussi dans la littérature courtoise. Par exemple il souffle les mots d’amour au roi Arthur dans le Chevalier au papegau.

- A Kind Arthur ? Il faut que Fräulein en fabrique.

- Un plaisir... mais je vous laisse en vérité, je dois le retrouver.

Clara se lissa les plumes qu’elle avait fort belles et multicolores, et elle partit retrouver son meilleur des amants. J’espérais qu’il lui serait fidèle ; ne dit-on pas que le perroquet est le plus fidèle des animaux ? En attendant notre douce amie était moins drôle, plus transie.

Pierre se remit à ramer, mais sa barque glissait doucement sur l’eau, passage de la mer rouge. Là-haut les vols se poursuivaient. Nous vîmes passer Tatiana qui s’est métamorphosée en oiseau le temps de la fête. Nabookov observa philosophe :

- J’ai toujours opiné que ma femme en était.

- De quoi ? De cette confrérie ?

- Qu’elle pouvait se transformer à volonté en papegau, en alouette. Et puis monter aux cieux...

- Tu veux la rejoindre ?

- Ta Tatiana, elle est quoi dans les cieux ?

- Elle est un signe. Elle est une oie aussi.

Notre mercure philosophique est l’oiseau d’Hermès, à qui l’on donne d’Oie ou de Cygne, et quelquefois celui de Faisan.

- Non, je n’irai pas la rejoindre ; je n’aime pas prendre les airs, je prends des notes. Je dois d’ailleurs écrire le livret du prochain ballet de Rameau, Où passent les cigognes. Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas revoir Pollia ?

- Revoir Pollia ? Elle est là-haut ?

- Ne vois-tu pas ? Tu as même l’échelle...

Et je m’en fus au septième ciel voir ma Pollia. Pour ne pas effrayer les volatiles, je revêtis la forme d’un oiseau, le bel Horus. Autour de moi des paons faisaient la roue.

Le paon, le vâhana de Karttikeya, dieu de la guerre, des défilés, des armements brillants et somptuaires. Il est sublime en vérité, martial silencieux, j’en enverrai à Horbiger. Sur son vaisseau ils seront bien, au pas de lois...

***

Plus haut, plus haut est la Pollia...

Well, nous commençâmes à danser. Ainsi fut fait. Pollia volait entre les lettres, entre les voiles. Et je compris que ces bruissements d’ailes, que ces bruissements d’elles, que ces ronflements d’elle signifiaient les livres ivres de chair et de pureté que nous pourrions atteindre.

Face à la cathédrale, et c’est-à-dire face à la demeure philosophale que nous étions en droit d’atteindre et d’attendre, ces vrombissements plumitifs qui se manifestaient nous révélaient l’étendue silencieuse et plane de la vraie vie.

Ma Pollia vrombissait, voltigeait, et pour cela je l’eus cru non pas baille, ni même papillon, mais pure essence d’elle-même. Et je compris enfin que la si fameuse bibliothèque s’était faite, par sa grâce, et par celle-même de Nabookov, une ornithothèque, une oenothèque magique où par la grâce des lieux on atteignait la puissance des mots par la magnificence des battements d’ailes : telle est Tsipor, telle est la langue des oiseaux, qui ne donne pas sa langue au chat, au mal félin. La princesse circassienne sera logée dans la tour d’or.

Je te paraîtrai lyrique, ô lecteur, mais pendant que tout le monde autour de moi s’endort, la fée Pollia, comme si j’étais le dieu Pan, s’éveille... Et elle volette, tout légère, toute virevoltante, et lyrique, et puis slave avec ça, petiote pile d’énergie. Et elle distribue, la bougresse, et ses lettres, et ses chiffres, et ses notes, comme s’il se fût agi d’une maîtresse grammairienne bien énergique, épistémologiquement bien noire, avec ses gammes, oubliant toutes les lettres oubliées, les lettres décomposées, de ces traités huguenots, et de haute tenue, et dont je fus l’administrateur, mais qui jamais ne se taisent dans cette ombre argentine ensoleillée où nous sommes et ne sommes et ne sommes pas, énergies d’éveils abolis, appelés, renvoyés, comme ces beaux ballons en quoi seront réduits en cette Fin des Temps que tu n’oublieras, mon adorée lectrice.

Des nuées d’oiseaux nous survolaient et puis nous entouraient ; dans ce battement de lettres nous ne savions où donner du mot, ou de l’intuition ; c’était exquis. S’élever en quelques secondes au septième ciel, où l’on dure quelques années, et se laisser chuter, dans la vibration de l’air et de la puissance volatile alchimique, c’était, si j’ose dire lecteur, mais toute une ode. Tel est l’Esprit.

Arundhat : f. myth. Découverte, épouse de Vasistha ; aux cérémonies de mariage le marié l’invoque comme exemple de fidélité conjugale et le prêtre montre à la future épouse l’étoile Alcor qui la symbolise ; on l’associe aussi à Kundalini et aux plantes médicinales.

J’énumérais les heures ; nous étions ainsi,
Voletant, haletant, entre des ombres d’êtres,
Accumulant les tours, la puissance et paraître,
Et oubliant le mors où s’arrête le psi.

Avec Pollia, j’eusse dû le comprendre, il n’était pas question de livre, mais seulement de vivre, virevolter, tournoyer, se noyer, remonter, s’élever, magnifier, et finalement se rêver, dans une heure sublime. Et nous volions, par bandes d’oiseaux, et par notes de portées à fond illuminées. Hiatus.

Nous répétions ces strophes si simplement rythmées avec les hiatus et les assonances du temps ; amoureuses et fleuries comme le cantique de l’Ecclésiaste ; - nous étions l’époux et l’épouse pour tout un beau matin d’été.

La volière : car on m’avait parlé de leur fidélité, de leurs nobles demeures, au temps du moyen âge, quand les souveraines célébraient leurs onctions par les couples magiques de nos perruches folles, ou des colombes du temps.

En même temps, la langue des oiseaux régénérait cela, et puis le ranimait. En conséquence j’entendais tous les génies du monde. Et ils me murmuraient, et ils virevoltaient. Nous étions comme ailleurs.

J’allais capuche en tête, cherchant dans l’Alhambra comme une sombre huche. Et j’y étais, je la trouvais. Je m’y plongeai.

Le faucon est un animal initiatique, dont le type symbolique est toujours solaire, ouranien, mâle, diurne, ascensionnel... le noble rapace est un signe d’ésotérisme. Les imprimeurs choisirent pour emblème un faucon encapuchonné dont la devise était : post tenebras spero lucem.

Le mot d’ivresse est le plus fou, il est lié au temps, à l’espace serein. C’est l’espace ludique, la grandeur enchantée et le bonheur rogné.

Finalement, je crois, par la concentration d’âme, nous atteignîmes l’état. Mais l’énergie vitale de ton chat, lecteur, étudie-la, ou celle des oiseaux. Tu comprendras la force et la célérité, la vibration et la forte addiction à la vie, la belle dedicacion. Tu comprendras aussi combien il manque à l’homme cette puissance, cette beauté, cette paresseuse explosion de l’être. L’homme n’est qu’entropie, un italien.

***

Qui pouvait nous marier si nous devions être mariés, en cette heure tardive, quasi hispaniole ?

Le père Milinko attendait là, qui nous maria, et nous n’eûmes plus de comptes à rendre. Je ne serais jamais le géniteur géant. Ouf.

A la tombée de l’aube, je plongeai dans la Seine. Plouf. Et je rêvai de l’aigle, dont le nom est parole.

Le mot Garuda vient de la racine grî qui signifie parole. Garuda représente les paroles hermétiques du Veda, les mots magiques sur les ailes desquels l’homme peut être transporté d’un monde dans un autre avec une force égale à celle de l’éclair, à une vitesse égale à celle de la lumière.

(à suivre)

7 février 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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