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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
L - Avant-dernier plaisir : la dernière gorgée de pierre - Ma favela au centre-ville
par Nicolas Bonnal

Quocumque me verti, argumenta senectutis meae video. Veneram in suburbanum meum et querebar de impensis aedificii dilabentis. Ait vilicus mihi non esse neglegentiae suae vitium, omnia se facere, sed villam veterem esse. Haec villa inter manus meas crevit: quid mihi futurum est, si tam putria sunt aetatis meae saxa?

Je suis le dernier templier ; mais le temps ne m’a pas oublié, si l’espace ne s’est pas déplié : car pour le parcourir en effet, il faut du souffle ou bien de la machine - et celle-ci sur de brèves distances. Je crèverai dans une thurne, dans une piaule comme vous dites, et sans cothurne. Depuis que le maire du palais s’en est allé, nous sommes ainsi, adonnés à un culte cruel et ridicule, celui de nos maîtres carrés. En tant qu’ultime conseiller du nouveau grand acquisiteur Superscemus, je ne peux que me résoudre à cette absence d’allées.

***

Il y a bien des années, du temps de ma genèse folle, et non de ma jeunesse molle - paronomase dans le goût de l’époque, lorsque nous étions jeunes, nous tous fils indivis de la révolution médiévale, et tous les animaux vifs et sereins -, lorsque je m’appelais encore Henry de Manfred, je l’ai connu, Gerold, le Grand Initié, l’ange suprême, je lui composais des poèmes, ou des contes plutôt, qu’il apprécia diversement. Mais il symbolisait le verbe fort, celui qui ne rompt pas devant la faiblesse des hommes et notre apesanteur lourde, celle d’immobilier.

Entre-temps, outre-espace, il s’en est allé loin, rejoindre l’Horbiger, le conquérant des espaces marrants, avec son mobilier animal, son armée de fourrures et de plumes qui couvrait le ciel de noire gloire et n’arrêtait jamais de se bien poiler.

Le maire du palais aussi se nommait Nabookov. Et c’est surprise. Il est parti aussi, il n’a pas même cherché à établir sa dynastie. Il a préféré son présent à son futur (le dynastique), comme il a préféré son présent, son éternel présent bienheureux, à son passé. Et c’est ainsi qu’il m’a laissé à moi, le conseiller de Superscemus, le dénommé Manfred, le soin de gérer le court therme.

***

La révolution médiévale fut un nouveau dernier âge d’or pour notre chère humanité. Il y faut être jeune, et puis il faut durer : comment est-ce possible ? Disparus donc le Kaiser, et sa grande Fräulein, et envolés le cher Gerold, évanoui le Nabookov, que resta-t-il ? Mais moi, le bon Manfred, et avant moi Superscemus. Un âge c’est la durée, et c’est du temps, et après c’est l’idée que tout le monde s’en fait, rien d’autre. J’avais de bonnes idées sur l’odyssée, et sur Ulysse, ou bien l’espace, en cette époque : mais on n’écouta pas. Ce n’est pas important : l’important c’est que l’on dure vieux, mais pas pour longtemps, puisqu’aussi bien la représentation d’espace s’est évanouie bien sagement.

Enfin, je dois gérer, et pas philosopher : le Gerold, avant de s’en aller, a décidé d’être un bon grand seigneur, de ne pas édicter trop de règles si difficiles à appliquer, et puis si dures à contourner. Il connaissait Dosto, un autre russe, crois-je, qui lui a dit de ne pas se fier à l’être humain, qui ne peut et ne veut que faire souffrir ou ennuyer autour de lui. Nonobstant, il décida de ne pas édifier un bon mur de contraintes autour de nous (j’étais encore enfant), autour de lui. Je suis ici pour rendre compte de sa décision rentrée, pardon ratée.

***

Au commencement, Superscemus avait comme devoir de bâtir un mur, sa favela. C’était un russe blond héritier des russes rouges. Pour lui, la favela avait pour mission de remonter l’espace, je m’explique : d’être une machine à remonter l’espace. Car comment remonter l’espace ? Il est facile de remonter le temps, car comme on dit toujours : mais remonter l’espace ?

Il est vrai qu’il est encore plus démonté que le temps, l’espace. Il n’y en a plus, ou il n’y en a pas. Quand il n’y en a plus, c’est qu’il est jugé par l’économique Surface Agricole Utile. Quand il n’y en a pas, c’est qu’il est survolé. Il est même, alors, très laid, on voudrait le nier, l’ignorer, c’est l’espace survolé en avion. Mais la favela replie l’espace, et c’est pourquoi moi je suis Jacques du Bon Mot, l’homme de l’espace déplié.

The time is out of joint. But the space is too.

Donc Superscemus avait décidé de construire sa favela. Comme l’avait déclaré Gerold peu avant sa fuite, ou sa disparition, ou sa remontée, sa favela aurait été utile à l’époque des Trente, ou des mètres carrés, lorsqu’il était nécessaire, et même indispensable de lutter contre la grande dictature.

Après, c’était bien moins utile. Mais on le laissa faire, parce qu’il voulait faire, et que Gerold était parti.

La favela surgit alors au beau milieu de notre ville médiévale. Aux premiers temps, elle amusa tout le monde. On se serait cru dans ce que jadis on appelait tiers-monde, lecteur. Il y avait des tentes subtiles, ce qui faisait bondir de joie le vieux Baptiste, alors tout prêt de disparaître. Il y avait de la provocation, et de la vocation aussi, de la sauvagerie, et de la poésie. Toujours pareil. Après les comptes arrivent.

***

Superscemo avait écrit ainsi son mot d’ordre, mot de désordre : interdit aux riches et aux idiots, aux chiens-chiens et aux sots. Par Superscemo.

C’était à l’entrée de Favela, c’était bien dit.

Après il y avait des spectacles réels : des petits plats pas chers, bien ukrainiens, que Lady Tatiana avait derrière elle laissées. Petit Pierre et son fils Victor, les dominants de l’histoire des fins, que d’énergies ! Et des machines dingues, à remonter l’espace, car Superscemus se souvenait que jeune il avait vécu avec 9 m² dans 650 horions, à moins que ce ne fût le contraire.

Patrick C4 avait breveté avant sa mort des explosifs à faire sauter tout espace solide. Et c’est cela, la favela : de l’espace liquide. Nous en avions voulu, nous l’avions, de la liquidité spatiale, de l’attente bienheureuse, de la plasticité, du caoutchouc bien mou. C’est selon.

***

Je l’ai dit, je suis le dernier templier (à moins que je ne l’aie déjà dit) : c’est ainsi du moins que l’on me baptisa. J’ai vu Jean des Maudits, l’homme couvert de femmes : il a laissé les bêtes sauvages reconquérir l’espace, et après ? Il s’est attaché les services des femmes les plus subtiles de la cité invisible, et moi je me suis attaché ses services. Je suis l’anti-Jacques de Molay, je suis celui qui voit et qui décrit les après-temps d’Apocalypse, plus terribles de tous, mais c’est selon. C’est qu’on s’y connaissait pourtant, en héros fondateurs. Ils s’en sont tous allés à leur tour, les nôtres, les vôtres, les leurs et même les chers autres.

Et rien ne m’a jamais surpris dans mon récit, lecteur ; car j’avais tout prévu.

Omnia praecepi atque animo mecum ante peregi.

J’ai assisté jadis la brève renaissance humaine, qui accompagna et qui suivit la venue du Gerold, l’autorité de Nabookov, de sainte Tatiana. Mais tout s’en va. On aime tous rester enfants, on aime tous enfant.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.

Une des grandes choses imposées par Nabookov et par sa femme Tatiana fut le devoir de Dvor : le jardin potager, le jardin ménager, le jardin méninger, jardin subtil, belle sapience, savoir secret, travail concret. Cela nous maintint bien, et quelque temps durant. Mais il y a la favela.

Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo
Iam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna,
Iam nova progenies demittitur alto.

Nous avons Miss Peeping, surnommée Rosbeef blond. Elle a acquis bien du pouvoir, et transformé notre révolution médiévale en réaction vieille féminine. C’est un comble, pour une révolution instaurée par des petits russes blonds. Et miss Peeping est rousse.

Miss Peeping gère notre communauté equal-y-terre. Elle promulgue des lois, on se met à tricher. Cela n’empêche pas la favela de s’accroître.

Superscemus, emporté un beau soir sur le char Ezechiel, un tarantass volant, a laissé faire.

Je regardai, et voici, il vint du septentrion un vent impétueux, une grosse nuée, et une gerbe de feu, qui répandait de tous côtés une lumière éclatante, au centre de laquelle brillait comme de l’airain poli, sortant du milieu du feu. Au centre encore, apparaissaient quatre animaux, dont l’aspect avait une ressemblance humaine.

Miss Peeping, surnommée la furieuse, voulut alors imposer taxe sur spatiaux vols (tu m’excuses, lecteur, parfois ne sais-je plus comment écrire langue commune). La taxe Juste Fiel, destinée à punir Horbiger et ses héritiers furtifs, fut appliquée sévèrement.

Juste fiel, taxation des voyages spatiaux ! Profitez avant des promotions !

La favela se développe, la favela, elle avala l’espace d’ici bas. Toute anarchie, et puis désordre et saleté. Plus les règles abondaient, plus le désordre régnait. Mais c’est ainsi, depuis toujours ! On aurait bien aimé partir comme un élu au paradis, avec Horbi, dans sa soucoupe ! Ou redescendre, aux enfers bas, mais c’est Maubert qui a fermé la porte. Le juge a en effet décidé que plus personne n’était digne de descendre aux enfers ! En quelques ans ! Moi, qui ai connu Gerold ! Comment les âges durent peu...

Une partie par conséquent de la nouvelle génération, de la Nova Progenies, a décidé de s’investir dans le solide. Ils ont tenu à peu près ce discours, avec à leur tête un certain Kamen.

- Nous avons été abandonnés par nos maîtres vénérés. Sans doute, comme disait Serge de Nikitch, avaient-ils mieux à faire ailleurs, nos vénérés maîtres. Et ils l’ont fait, prétendant nous abandonner à nous-mêmes, comme si nous avions su régler notre conduite instinctivement, sous la dictée de l’âge d’or.

- Oui...

- Mais vous savez qu’il n’en est rien. Nous sommes alors tombés, sous la conduite de leurs disciples, à Gerold, à Orbi, à Nabookov - même si sur les capacités de ce dernier j’ai les doutes que vous savez -, nous sommes alors tombés à l’abandon, et nous sommes adonnés à cette variation ludique de la civilisation sous la forme de cette tente gigantesque. Les plus distraits des compagnons, Pierre ou Baptiste, aux noms pourtant bien consacrés, nous ont menés au bord de cette distraction existentielle, éloignée du marché, bien éloignée des règles, où nous sommes finalement maintenus dans l’éternelle enfance, comme dans l’autre société. Et nous sombrâmes dans une neuve sauvagerie, pas oublieux des maîtres venus du ciel, mais distraits de leurs règles.

- Mais Kamen...

- Je termine ! Voilà pourquoi je vous propose un nouveau pacte fraternel. La première gorgée de pierre, si j’ose dire, pour reprendre le cours humoristique de l’histoire, le calembour de Bresse, la première gorgée de pierre qui s’étendra sous nos pieds, à notre vue, et qui ressaisira l’immobilier programme. Nous devons reconstruire.

- Mais maître...

- Remettons-nous donc au travail. Nous avons assez phagocyté le plaisir. Les grands travaux de la dernière gorgée de pierre seront le seul grand oeuvre du décennat. Je veux donc reconstruire le monde : du bon, du bien, du vrai solide.

Il serait plus juste, beaucoup plus juste, de l’assimiler à une énorme machine de construction moderne qui, sourde, et insensible, aurait stupidement happé, broyé et englouti un grand Etre, un Etre sans prix, valant à lui seul toute la nature, toutes les lois qui la régissent, toute la terre, laquelle n’a été peut-être créée que pour l’apparition de cet Être !

Et c’est ainsi qu’on avala la dernière gorgée de pierre, et malgré Pierre, et malgré le Baptiste, qui partirent eux aussi pour le grand ciel, et sans la permission de la fiancée folle de Kamen, la Peeping, en qui certains ont cru revoir...

***
Notes (suite incohérente du chapitre)

Moi de Manfred un peu usé ai vu la réapparition de tout le vieux tintouin.

La dernière gorgée de pierre. La petite France a gagné. La France n’a pas la Gaule. La France n’est pas de Gaulle.

Ai désappris à écrire, déconstruction nécessaire. Symbolismes de la déconstruction.

***

J’ai été un corps jeté par la pénombre. La bonne femme m’empêcha de boire. Va te faire boire ailleurs qu’elle me dit, et c’en fut fait. Nous commençâmes à discuter autour du rond aboli en d’autres ronds, du sens trop précis que rature ta vague littérature, et puis c’était déjà si tard. Elle était bien roulée, ma cigarette (ma Sieg ! Arrête !) , et j’aurais arrêté toute sa belle famille, policier bien félon.

***

Un zeste, peu de chose, et surtout si de bonne volonté. Crever avant durer, telle est l’énigme d’univers, qu’en tant qu’insecte ne consente à ta tour abolie, qu’à tes tours enchanteurs, ma vieille volonté, o ma si chère Irlande. Pour le reste endors toi, il en reste bien assez pour moi plouc.

Prolétarisation de l’espace. La vraie n’est pas la favela. La vraie c’était les maîtres carrés, Nostradamus et l’ère prolétaire. Dans un monde de luxe, on n’est plus très vivant.

Ella est enfermée dans son cercueil de verre glacé et elle parle à l’aide d’un système micro-haut parleur qui amplifie sa très faible voix de semi-vivante. Elle donne des conseils pragmatiques.

Moi de Manfred un peu usé ai vu la réapparition de tout le vieux tintouin.

***

Paris va bien, lecteur. On le tenait à dix mille balles du mètres, puis quinze mille, puis trente mille, enfin cent mille. On est passés aux horions avec la bénédiction des faux dieux et des bons ploutocrates démocrates, aristocrates, mort aux Crates, et nous en sommes à trente mille horions du mètre.

Moi de Manfred un peu usé ai vu la réapparition de tout le vieux tintouin.

Et ce matin j’ai vu que la danse folle, la danse de Saint-Guy ne s’arrêtera jamais. On était à 44 000 horions pour la venue de mon Teigne, comme dit Mandeville, on lui en jette alors des oranges à mon Teigne... Qui paiera, mais le diable bien sûr ! Alors, lecteur, toi dont les parents étaient des sages demeurés, des manants du mètre, tu reprendras bien, dis, tu reprendras bien, dis, lecteur, une gorgée de pierre ?

***

Fort la Latte, site superbe. Y vivre mort, et s’oublier, semi-congelé.

Sans le monastère, les Henrouille dérouillent.

La vocation monastique se développe. Pères du désert : chasteté, pauvreté, obéissance. La règle. La ronde de nuit ou les règles du monastère.

C’est parodique mais vrai : la société très postmoderne a déclaré la guerre aux bons individus. La confession à tout moment. On ne fait plus l’amour, si peu, vraiment : c’est la lobotomie, on est bien chaste, pas en pensée. On est obéissant, car on a peur des règlements et des sanctions. On a peur des sanctions, et l’on n’a pas compris qu’elles ne peuvent pas nous atteindre physiquement. Monde moins redoutable physiquement. Flics fainéants, et soldats couards.

Quant à la pauvreté... On est plus pauvre qu’en l’an mil.

Chasteté, pauvreté, obéissance ; liquidation du moi. La société gnostique avancée, plus rien.

***

Un chapitre bien lent, un chapitre bien long, que peut-être il est trop tard d’écrire, attendu qu’on est ici très bas accoutumés aux Twister, retournements de situation, agoniques combats, mirifiques ébats, agoniques débats, d’où le titre de ce chapitre fort court, qui, si l’on n’y prenait garde, pourrait bien, au final, être plus long que lui (le titre ou le chapitre ?)

Car c’est ici où ce qui est au-dessus du bon n’est pas bon lui-même.

Moi de Manfred un peu usé ai vu la réapparition de tout le vieux tintouin. On ne guérit pas un peuple de son bon goût pour la médiocrité, pour la pizza, les surgelés, l’immobilier. Ce soir je vais rentrer chez les Henrouille.

Entre la rue Ventru et la place Lénine, c’est plus guère que des immeubles locatifs. Les entrepreneurs ont pris là ce qui restait de campagne, les Garennes, comme on les appelait.

En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. Leur pavillon venait de finir d’être payé. Ca leur représentait cinquante bonnes années d’économies.

On a écouté Kamen, on a réinvesti le solide et la pierre. On a remis les digicodes, le tri sélectif et les syndics. On a ré-expulsé les pauvres, et puis on a remis les bagnoles avec de beaux embouteillages et des milliers de gros liards le baril. Mais c’est ainsi le développement durable. Tout le monde s’est connecté, et tout le monde est mort en quelque sorte. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus vieux.

C’est avec leur chair et leur esprit qu’ils avaient acquis leur maison, tel l’escargot. Mais lui fait ça sans s’en douter.

On fait beaucoup de petits calculs, on a beaucoup de petites médiocrités. On a des salles à compter comme salles à manger. On a enlevé les cuisines, personne ne sait plus cuisiner, on fait des surgelés. On s’est remis à payer pour toutes sortes de services et d’objets : société du self-service.

Le capitalisme est mis systématiquement en scène par le biais d’actes quotidiens : tout (tout !) est payant. Dans un appartement (un « conapt »), le contrat de location prévoit qu’il faut payer chaque fois qu’on veut ouvrir une porte, sortir du lait du réfrigérateur ou prendre une douche. Dans cette société il faut avoir les poches pleines de pièces de monnaie.

Mes voisins de palier, on n’est pas liés, on ne les voit jamais. Des fois ils sortent les poubelles. Ils ont des vies de pharaon, ils rêvent d’immobilier, ils s’enterrent dedans avec tous leurs trésors. Le pharaon, modèle indépassable de notre temps. Trente ans de travaux forcés, un beau trésor secret. Et des cambrioleurs bons à toute heure.

Les Henrouille eux, n’en revenaient pas d’avoir passé à travers la vie rien que pour avoir une maison et comme des gens qu’on vient de dés emmurer ça les étonnait.

Kamen est devenu despote, il fait des procès à tout le monde. C’est un grand discoureur argumentatif ; mais plus il nous convainc, plus il nous dissout. Nous sommes vaincus, pas convaincus, mais c’est ainsi, la servitude volontaire, c’est mot de Maubert, il est parti aussi, longtemps.

Il semble que, si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter.

Une génération qui vieillit, qui ne fait plus que vieillir. Une dégénération. Ne pas finir en vieux con, se faire vieux con satisfait. On m’a dit qu’un grand homme avait tout dit déjà, le dernier âge de l’humanité, avec cette mauvaise volonté de s’étaler et de s’étendre en s’entendant.

Il n’y a pas de salle de bains non plus, trop de place, pas de bureaux, pas d’espace, inutiles bouquins, on nous laissera quelques mètres carrés pour s’endormir, et encore, on regardera des écrans bien nés, on encouragera à ne pas jeter de regards de côté.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

J’aime bien télécharger. C’est tellement plus facile que d’écrire. Il ne faut pas censurer, interdire les livres. Il faut en dégoûter les gens, cela se fait facilement. Le ministère de la réglementation a trois millions six-cent mille fonctionnaires. Les hommes sont nés pour se faire souffrir les uns les autres. Les affaires c’est les autres. Ne pas parler des choses, les noyer au milieu d’autres choses. Trop de produits tuent les produits.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, pré voyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

Un homme qui vit cent trente ans c’est bien. Il peut même vivre plus longtemps. Il est interminable. Il se prolonge, il vit comme un râtelier, plus vieille ambition du monde, dépasser le vieillard. Ils se prolongent, ils vont tous bien au restaurant. Pizzaiolo. C’est ça la transe. Il ne faut plus parler de rien, ahurissant et rohmérien. Ils sautillent en disant « je veux dire »...

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

Sa race indestructible. Mais l’heure est grande et belle, où se saisir à neuf. Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps. Moi j’ai été mauvaise conscience de l’espace.

Les temps sont proches où le plus méprisable des hommes ne saura plus se mépriser lui-même.

***

Je suis Maubert. Je me réveille.

Un monde plein de merde. Nous avions tout en main, le plaisir simple de gâcher ; et de jeter son jouet, plus fort que tout, c’est l’humaine nature.

J’essaie d’aller mieux ; c’est que je vais déjà mieux. Je dois me ressaisir. Il doit revenir. Mais que je vais-je lui dire ? Je n’ai pas pu partir ! Un peu la faute d’Horbiger, ce roman en boucle où tout est pire à la fin qu’au commencement. Mais c’est normal.

Je sors dans la rue noire et grouillante, inondée d’eaux et d’infos au botox. Je dois trouver des camarades, de ceux qui sont restés, pas si nombreux en vérité. Ils rêvaient tous d’y aller, dans les espaces, ou dans les enfers verts. On était là pour s’occuper de la vieille maison, on n’a pas su le faire.

Comment vivrais-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le retrouverons sous terre. Et alors nous, les hommes souterrains, nous ferons monter des entrailles de la terre un hymne tragique de la joie.

Jésus crie aux Enfers. On m’a dit que Jésus crie aux Enfers. C’est Charon qui l’a dit. On va descendre voir.

Ils nous en mettent du Niger et du tartare, et de l’ivoire, on nous enserre. Les mailles du filet, quel oiseleur, que Job.

Je vois une grande lumière. C’est lui. C’est le retour : si te ad studia revocaris...

Quod si tantus amor menti, si tanta cupido est,
bis Stygios innare lacus, bis nigra videre Tartara,
et insano iuvat indulgere labori,
accipe, quae peragenda prius.

En télègue, britchka, troïka, on descendra en bas !

En tarantass Boulba !

(à suivre)

14 février 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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