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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
LI - Bref retour de Gerold au affaires
par Nicolas Bonnal

Comment Maubert et de Manfred, comment Charon m’ont retrouvé aux Enfers, c’est ce que j’ignore, lecteur. Mais je reprends les rênes du récit avant que tout ne s’achève ; il n’y en a du reste plus que pour quelques courtes pages.

Ce qui m’amène ici ? On m’a dit qu’à nouveau les choses se passaient mal sur terre ; dans son infinie furie, dans sa sottise à front taurin, l’humanité s’est à nouveau choisi les pires maîtres et la vilaine vie. Elle préfère vivre morte que vivante, et c’est ainsi.

Orbi était partisan d’une expédition punitive, Ivan aussi. Un petit stage extermination dans les banlieues nouvelles. Je trouvais que le pire châtiment était de laisser faire : la vie de l’athée est un enfer, comme celle du sot.

J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel ; car je me repens de les avoir faits.

Mais je suis là bien sûr pour de bien autres raisons. D’abord nous sûmes bien, lecteur, que cet endroit était le meilleur ; le plus intéressant ; et pas le pire. Ensuite la surface infectée de cette terre est devenue insupportable, et elle est intenable. C’est du gnosticisme, qu’en dira-t-on ? Ensuite j’ai appris que le Christ était redescendu aux Enfers.

Tu as bien lu, lecteur, c’est une prophétie : Jésus-Christ reste aux Enfers (et je sais pourquoi, moi), et Jésus même y crie. Alors je voulais voir. Car les hommes l’ont chassé de la terre, en lui reprochant, à la télé sur les réseaux, je ne sais quoi.

Comment vivrais-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le retrouverons sous terre. Et alors nous, les hommes souterrains, nous ferons monter des entrailles de la terre un hymne tragique de la joie.

Et je redescendais, et je redescendais, lecteur, maintenant bien conscient de mes insuffisances, et puis aussi des tiennes. Plus l’on descend, plus l’on devrait être content, conscient de cet aspect privilégié de notre destinée, de votre destinée, terriens. Et je ne connaissais pas ces terrains, ces salles, vides, ces emporiums, ces hexagones, ces malls, ces complexes, ces métastases de parkings, ces vulnérables labyrinthes, insignifiants enfers. Qu’étais-je venu faire encore, ici très bas ?

Que foutais-je ici bas ?

La terre, comme dirait Orbi, ça creuse !

Il faut croire que j’y prends goût, lecteur, à l’infâme voyage... Qui faut-il fuir ? Qui faut-il fuir pour être ?

Ma Pollia ! Mais je ne vois ni elle ni Tatiana, et mes amis sont loin derrière, on approche de la fin, la propre fin.

Et il y a Dieter, le bien puni mais qui contrôle ses affaires d’ici-bas, comme un grandiose docteur Mabuse. Il est assis sur un sofa, très oriental, déguisé lui aussi en empereur de Chine, et il médite.

***

Dieter m’explique :

- Je comprends votre réaction, et votre esprit réactionnaire : car après tout, c’est bien la réaction qui permet de faire marcher les fusées. Mais comprenez-moi aussi : les gens ne demandent qu’une vie de mort. On parle des zombies, qui vivent de la mort des autres, ou de nécrose. Ils ne demandant pas plus. Ils prennent leur survie de la mort de l’esprit. Pourquoi croyez-vous qu’avec Karl Von Läger, qu’avec Karl Von Blagueur, comme dirait votre Von Grommelle...

- Mon Grommelle.

- Pourquoi croyez-vous qu’ils se contentaient de l’extinction du sexe ? De cette petitesse ? C’est qu’ils préfèrent vivre morts que vivre debout, ou vivre simplement. C’est-à-dire noblement.

- Pourquoi me dis-tu cela ? Pour te sentir mieux d’avoir été vaincu, et de précipiter les atrocités sur la terre ?

- Mais moi je suis un démocrate !

- C’est-à-dire...

- Celui qui impose un vrai pouvoir au nom du peuple, et pour le peuple ! Je suis à ma vraie place, ici très bas...

- Tu l’as dit...

- Et grâce à toi. Laisse-moi quelque temps. Et je remonterai, et mes consommateurs seront tout bien content... de moi.

- Tu me rappelles cette parole...

- Laquelle ?

Malle esse se mortuum quam uiuere.

- Oui, je vois ce que tu dis : ce n’est pas, comme l’autre, je suis vivant et vous êtes morts. c’est : nous sommes tous morts.

Vt opinor, Curius Dentatus aiebat malle esse se mortuum quam uiuere: ultimum malorum est e uiuorum numero exire antequam moriaris.

- Non, c’est...

- Laisse-moi terminer. Un être humain, c’est un consommateur. C’est un mort avec de l’argent, ce mouvement autonome du non-vivant, comme disait Hegel, notre voisin. Consumer, c’est mourir. Après tu peuples ton esprit, ou bien ta peuplade mentale de quelque bon augure : à toi de voir. Il vaut mieux vivre mort que vivre vivant. C’est cela la devise de bons contemporains, et depuis deux bons siècles, remarque bien. On se sait mort, alors on laisse flotter son esprit. Sauf si on aime vraiment l’argent, l’absence vraie de distraction.

- Tu es...

- Tu veux savoir pourquoi ils sont si mous ? A toi de devenir dur, mon bel ami... Il faut le supporter, ça... Alors on met le pilote automatique. Et c’est là que j’interviens : la distraction, divertissement, Entertainment, consommation... Vous m’avez à la botte pour supporter le temps mort. Et aujourd’hui, tout temps est mort. On dort dans le jardin, on dort au parc d’attractions.

- Mais...

- Mais hier aussi ! Tu veux vraiment un bilan de l’histoire ?

Le dégel continuait : un vent triste, tiède et malsain, soufflait dans les rues ; les équipages pataugeaient dans la boue ; les fers des chevaux résonnaient bruyamment sur le pavé.

- Tu connais ?

- Cela me dit quelque chose...

- Ce bon Dosto, que ces bons amerloques, toujours aussi sûrs de leurs croûtes, aiment d’abondance à citer. Cela, c’est l’ordinaire, celui d’avant la bagnole, d’avant l’embouteillage, d’avant l’essence à deux horions le litre. Mais l’ordinaire du grand alors, mon Laudator Temporis acti, mais goûte-le donc !

La foule morne et transie des piétons déambulait sur les trottoirs. Cà et là on heurtait des ivrognes.

- Comme cela que leur vie est... Tractions avant, pousser chariots, tirer marmots, pousser landaus, poireauter le p’tit vieux... Elle défie l’espace-temps !

- Dis, tueur, tu es...

- Le meilleur... Et à ma juste place, non ? Certes tu peux, grâce à ta propre aigreur et à ton tueur Orden (apparemment, il ne l’avait pas digéré celui-là), rétablir une civilisation médiévale, instaurer l’âge d’or, inaugurer du marbre ; mais il y a un toujours un moment de faiblesse, dans ta cuirasse fleurie, mon cher. C’est pour cela que je suis là, guettant comme de l’eau, guettant comme un mousse, un champignon, un bon moustique, ton bref instant de distraction. Je suis le mauvais ver dans le bon fruit. La destruction créatrice. Le chaos organisateur. Ton cauchemar dans le sommeil.

Or once more
with rallied Arms to try what may be yet
Regained in Heav’n, or what more lost in Hell?

Tout en disant cela, il s’agrandissait. Il sortit de son corps de ces bras, de ces morves d’usure, de ces magiques tentacules, obscures tentations, qui toujours s’empareront du monde. Il couvrit tout le toit, puis les réseaux, les labyrinthes, les codes d’accès, les univers à recycler, à retraiter, à renouveler, et tout cela disait : - Donne moi, donne-moi. Il me sembla alors que l’enfer ne pourrait pas le contenir.

Je le remis d’équerre. Pas question qu’il quittât son assiette.

Azazyel enseigna encore aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses et des miroirs ; il leur apprit la fabrication des bracelets et des ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, d’employer les pierres précieuses, et toute espèce de teintures, de sorte que le monde fut corrompu. L’impiété s’accrut ; la fornication se multiplia, les créatures transgressèrent et corrompirent toutes leurs voies. Amazarak enseigna tous les sortilèges, tous les enchantements et les propriétés de racines. Armers enseigna l’art de résoudre les sortilèges. Barkayal enseigna l’art d’observer les étoiles. Akibeel enseigna les signes. Tamiel enseigna l’astronomie. Et Asaradel enseigna les mouvements de la lune. Et les hommes sur le point de périr élevèrent leurs voix, et leurs voix montèrent jusqu’au ciel.

- Mon cher nazi mondialisé ; mon cher libéral-libertaire ; mon cher capitaliste magique ; mon cher sadique recyclé ; mon cher collaborateur épuré...

- Mon métèque au nazi ? Mon nazi métèque ! Nazimetek !

- Si tu préfères, Nazim tek. Calme-toi. je dois y aller maintenant. Ta séduction a fait son temps, les trois vingt, tu sais ?

- Vingt de visage, vingt mots, vingt premières secondes... Et donc vous me ré appartiendrez toujours, toujours...

Il s’évanouit. Je décidais toutefois de le rattraper, je le fis, et d’un maître coup de matraque ou de bâton de dynamique, je lui ouvris le crâne. Il s’en dégagea une boue verte et légère, au fumet méphitique. Quelques chiens errants se jetèrent sur elle. Car il n’était pas dit que je renoncerai au côté obscur de la force. Ni d’ailleurs au côté obscur de la farce : chien perdu sent qu’on y est ! Je balayais les ombres des Inania Regna.

Ibam obscurus solus sub nocte.

Le dégel continuait, c’est le cas de le dire. Je l’aurais bien exterminé, pour parler comme les Gavnuks, aux brefs moments de son allocution, mais c’était bien trop dur. L’enfer, lieu de l’irréalité, lieu donc de l’inefficience. Car comment taper dans du non-solide ? Ainsi que dit précédemment...

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram,
perque domos Ditis uacuas et inania regna

Cela ne m’empêchait pas de trembler comme un homme aux enfers : mais si bis nigra videre tartara :

Quod si tantus amor menti, si tanta cupido est,
Bis Stygios innare lacus, bis nigra videre Tartara,
Et insano iuvat indulgere labori,
Accipe, quae peragenda prius.

Je rencontrais quelques athées philosophes, qui voulurent prouver ici-bas, aux enfers, pour quoi le Dieu n’existe pas. Je les écartais doucement de ma route.

Cependant une chose me frappa : en discutant ce sujet, il avait toujours l’air d’être à côté de la question. Et cette impression, je l’avais éprouvée toutes les fois que j’avais rencontré des incrédules ou que j’avais lu leurs livres ; ils m’avaient toujours semblé esquiver le problème qu’ils affectaient de traiter.

Et puis il y avait un bon prophète, un Féodor, un Léon B., un Frédéric, un Nicolas, que toujours on châtie ici bas ; et pourtant la puissance destructrice de ces réseaux ferrés, cette éprouvante modernité, ils l’avaient bien éprouvée dans son irréalité !

Je dis dans notre siècle de vices et de chemins de fer - parce que je suis ivre mais véridique.

Osez dire que les sources de vie n’ont pas été affaiblies, troublées, sous cette étoile, sous ce réseau dans lequel les hommes se sont empêtrés. Les richesses sont plus abondantes, mais les forces déclinent ; il n’y a plus de pensée qui crée un lien entre les hommes ; tout s’est ramolli, tout a cuit et tous sont cuits !

L’enfer devient un choeur de bons, une succursale du paradis, le paradis des gens lucides.

Je précipite mes pas. Les salles se succèdent, je les dissous mentalement, je veux le voir enfin dans l’immense hall du bas, et préoccupé par le salut des âmes de ceux qui sont moins pires que ceux du haut !

J’arrive enfin près du sacré parvis.

Lève-toi et mesure le temple de Dieu, l’autel et ceux qui y adorent. Mais le parvis extérieur du temple, laisse-le en dehors et ne le mesure pas, car il a été abandonné aux Nations, et elles fouleront aux pieds la ville sainte pendant quarante deux mois.

On y est presque, en vérité, c’est grande joie. Je vois Maubert et puis mes compagnons mais comme soulevés par sa force irradiante. On s’approche de lui pour lui en retirer.

Elle s’approcha par derrière, et toucha le bord du vêtement de Jésus. Au même instant la perte de sang s’arrêta. Mais Jésus répondit : Quelqu’un m’a touché, car j’ai connu qu’une force était sortie de moi.

Drôle de population, comme celle de la favela, précipitée en bas, qui a besoin de lui. Là-haut sont les bourgeois. Si Horbiger pouvait voir ça, les animaux...

Mais la puissance est grande. Elle se détache sans effort et sans sueur. On redevient enfant, un porte-plume redevient oiseau.

Il y a comme une chanson qui s’élève des profondeurs de la terre, à croire que cette terre est vraiment creuse. C’est la chanson des misérables, de ceux qui n’ont plus respecté le contrat social et puis son antithèse où chacun devenait destiné à faire suer tous ses prochains, tous ces prochains, les ignorer.

Je suis revenu sur terre, lecteur, chose plus amusante encore, je suis revenu sous terre pour voir mes vieux amis, venus échapper aux nouvelles générations de maîtres carrés et de traîtres tarés.

J’entends cet hymne drôle, je reconnais des voix, nos chers oiseaux, les Lovebirds, et puis l’ara, et Tatiana, mon jeu de l’oie. La chorale s’agite pour faire trembler les morts, réveiller les vivants. Ne dit-on pas que l’homme dort, que quand il meurt il se réveille ?

L’hymne tragique de la joie s’élève donc d’en bas ?

Nous y sommes. Il est là. Et personne ne va lui demander l’heure. Tout le monde sait donc son heure, l’heure des guérisons. Et peut importe l’espace, finalement.

Comment vivrais-je sous terre sans Dieu ? Il ment, Rakitine ; si l’on chasse Dieu de la terre, nous le retrouverons sous terre. Et alors nous, les hommes souterrains, nous ferons monter des entrailles de la terre un hymne tragique de la joie.

***

Voilà, lecteur. Un voyage aux enfers de ce siècle, mais à rebours. Avec Orbi, tu as pris l’habitude des perles à rebours, pas vrai ? Ici, quand nous montons, c’est que nous descendons ; quand nous allons au ciel, c’est que nous sommes sous la terre ; et quand nous nous marrons, c’est que nous combattons. Un monde renversement pour renverser les cours des bourses et les quarante voleurs.

Personne alors ne va me dire que j’ai mal fait de rentrer. J’avais mal fait de partir, mais je n’étais pas seul. Je dois revoir l’ami, je dois revoir l’hôte des hôtes.

Jésus lui répondit : Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids : mais le Fils de l’homme n’a pas un lieu où il puisse reposer sa tête.

Lui n’a pas de demeure ; et c’est pourquoi il ne meurt pas. Pourquoi ne comprennent-ils pas cela ?

Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

Je te laisse, lecteur. On m’appelle. Il semble que de bonnes vieilles voix bien familières veuillent entrer en contact avec moi. Je ne me referai pas. Nous avons vaincu toutes sortes de démons, et tous très énergiques, prêts à combattre les galériens maîtres carrés. Mais nous n’avons pas perdu en cours de route un moindre éclat de rire.

Sois prêt à rire. Et à danser.

Comment vivrais-je sous terre sans Dieu ? Si l’on chasse Dieu de la terre, nous le retrouverons sous terre.

- FIN -

17 février 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

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François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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