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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Tocqueville, la presse et la liquidation de la pensée
par Nicolas Bonnal

Le seul moyen de neutraliser
les effets des journaux est
d’en multiplier le nombre.

Je parle souvent de ce génie, mais je ne peux me résoudre à ne pas le relire, à ne pas le citer. Tout est chez lui. C’est comme ça, désespérant et transparent.

Dans son livre tant cité et jamais lu, si commenté et jamais accepté, Tocqueville règle quelques comptes et fait quelques prophéties : la démocratie, l’Amérique, la presse, tout y passe. Il ne faut pas s’étonner que, presque deux siècles plus tard, nous ne soyons plus nulle part : il ne reste ni peuple, ni race, ni religion, ni projet, ni futur. Concernant la presse, et ses dérivés, télévision, Internet, multimédia, ce qu’on voudra, Tocqueville avait vu, à l’instar des grands génies de son temps (Balzac, Poe, Gogol entre autres), que j’avais recensés dans mon dernier ouvrage, le danger venir. Il le comprend ainsi, le vrai danger de la presse :

« La liberté de la presse ne fait pas seulement sentir son pouvoir sur les opinions politiques, mais encore sur toutes les opinions des hommes. Elle ne modifie pas seulement les lois, mais les moeurs. »

Et c’était avant MTV et les zozos de Yahoo ! Je voyais ce matin un reportage des actualités espagnoles expliquant qu’en Grèce les bordels financent les clubs de foot fauchés ! Sur une chaîne nationale ! L’heure du journal !

Honnêtement notre grand "libéral", mot le plus fourre-tout de la planète, avec celui de socialiste, ne porte pas la presse dans son coeur. Elle n’est pas sa tasse thé, et voici ce qu’il en dit :

« J’avoue que je ne porte point à la liberté de la presse cet amour complet et instantané qu’on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature. Je l’aime par la considération des maux qu’elle empêche bien plus que pour les biens qu’elle fait. »

Il faudra que l’on m’explique pour les biens ! Soyons sérieux : en bref, Tocqueville a compris deux choses : la presse est là pour "défouler" les gens, et elle est là pour liquider les idées qui sont l’apanage des siècles aristocratiques déclinants, autrement nommés dialectiques. Il a compris que l’on va, en Amérique d’abord, et partout ailleurs après, vers la fin de l’Histoire :

« L’Amérique est peut-être en ce moment le pays du monde qui renferme dans son sein le moins de germes de révolution... Ce qu’il faut dire, C’est que la presse a beaucoup moins de pouvoir aux Etats-Unis que parmi nous. »

Comme Marx à la même époque, ou même Hawthorne ou Poe (j’y reviendrai), notre grand esprit s’étonne de l’obsession matérialiste américaine, obsession qui se manifeste dans l’apparence même du journal, faisant fi des idées en un siècle où l’on n’en manque pas :

« En Amérique, les trois quarts de l’immense journal qui est placé sous vos yeux sont remplis par des annonces, le reste est occupé le plus souvent par des nouvelles politiques ou de simples anecdotes ; de loin en loin seulement, on aperçoit dans un coin ignoré l’une de ces discussions brûlantes qui sont parmi nous la pâture journalière des lecteurs. »

***

Cent ans avant Guénon, et comme son contemporain Balzac (« Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce »), Tocqueville voit le risque que nous fera courir le règne de la quantité : tout le monde a son journal là-bas, comme aujourd’hui tout le monde a son blog, transformant tout lecteur en créateur potentiel ! Le journal, facile à créer, est à la portée de tout le monde.

« Il résulte de là que la création d’un journal est une entreprise simple et facile ; peu d’abonnés suffisent pour que le journaliste puisse couvrir ses frais : aussi le nombre des écrits périodiques ou semi-périodiques, aux Etats-Unis, dépasse-t-il toute croyance. »

Les conséquences sont évidentes : si tout le monde a son canard, peut s’exprimer comme on dit, sur la taille des moteurs, la carcasse des cornets, le pouvoir n’a rien à craindre de son opinion publique. Il faut donc multiplier les titres et les pitres ! Et l’on voit poindre ce que le grand penseur a nommé le despotisme moderne. Balzac disait aussi : « A force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. »

« Les Américains les plus éclairés attribuent à cette incroyable dissémination des forces de la presse son peu de puissance : c’est un axiome de la science politique aux Etats-Unis, que le seul moyen de neutraliser les effets des journaux est d’en multiplier le nombre. »

Cette phrase est hégélienne dans sa richesse : la modification quantitative entraîne toujours une modification qualitative ; en général désastreuse... Pour n’écouter personne, faites parler tout le monde !

***

Parlons des journaleux. Mon vieux maître et ami Jean-Edern Hallier aimait à parler à l’Idiot international de la sous-culture journalistique, celle qui se mêle de tout puis oublie tout, se moque de tout et souille tout. Tocqueville ne l’avait pas attendu, et il avait dénoncé la crasse morale et intellectuelle qui sourd sous la presse moderne.

« Les journalistes, aux Etats-Unis, ont donc en général une position peu élevée, leur éducation n’est qu’ébauchée, et la tournure de leurs idées est souvent vulgaire... L’esprit du journaliste, en Amérique, est de s’attaquer grossièrement, sans apprêt et sans art, aux passions de ceux auxquels il s’adresse, de laisser là les principes pour saisir les hommes ; de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices. »

Ces lignes annoncent génialement l’effondrement du débat d’idées dans la démocratie postmoderne. On voit la nullité dudit débat en France comme en Amérique, où tout maintenant tourne autour de la communication, de l’image, de twitter et du reste. La médiocrité des candidats et des débats reflète cette involution eschatologique que personne n’a mieux décrite que Tocqueville dans sa "Démocratie en Amérique".

« Le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance... »

Balzac

25 octobre 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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