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L'après Libre Journal
Mort à la catastrophe
Essai-trompette sur notre post-apocalypse
par Nicolas Pérégrin

Pour Serge de Beketch

La folie du moment est d’arriver
à l’unité des peuples et de ne faire
qu’un seul homme de l’espèce entière.

Monsieur de Chateaubriand

Premier mouvement : Hans Christian Andersen et les habits vieux du libéralisme agonique

Ceux qui avaient prédit que le XXIe siècle « serait spirituel ou ne serait pas » ne se sont pas trompés : il ne sera pas. Entendons qu’il ne se terminera pas comme il a commencé, avec ses mille et un ennuis à Bagdad, ses folies immobilières, son euro tout-puissant, sa mondialisation heureuse, son people pour débiles. Il se sera passé quelques chose avant, comme disait un démographe, et ce quelques chose aura le mérite de mettre un terme au déluge de stupidités environnantes. Ce sera une punition, ce sera une purification salutaire. On aura un nouveau déluge, et sans doute de nouvelles arches. Gageons que nous risquons de voir survivre seuls quelques milliardaires sur de super yachts bien glacés en quête de pétrole. Ils seront des Mad Max de luxe avec des commandos israéliens à leur bord. Mais n’anticipons pas. Laissons aux crétins le plaisir de vivre bien fort et bien serré leur crade apocalypse. On leur aura bien dit...

Pour l’instant je savoure comme un scoop, une information privilégiée, ce qui échappe à tous les Rantanplan de la place, si hâtifs de participer à la prochaine île de la tentation, à la prochaine croisière Paquet ou aux prochaines élections européennes : la prolétarisation de la race blanche. La grande et belle race blanche qui depuis un demi millier d’années avait mis la planète à sac, réduit le monde entier à la portion congrue et divisé le marché planétaire du travail. Celle-là actuellement se coule toute seule, même si les autres pays, continents, et surtout pays continents commencent à l’éliminer peu à peu de l’écran des marchés. Et bien cette race blanche vit mal ; elle consomme moins, elle voyage moins, elle crée moins. Elle est moins active, la voilà enfin plus inactive, alors que la Chine enfin éveillée fait trembler le monde et baisser les prix des textiles ! A la veille de partir à la retraite, la voilà sans ressources, et surtout au point de se retrouver sans budget ou même sans monnaie ! Cent ans après la guerre de 14 ! Une aubaine...

La vieille race blanche se crève. Elle se crève de vieillesse tout d’abord avec ses 45 ans de moyenne d’âge, ses retraites et son obésité de toutes les plages et de toutes les croisières ; elle se crève d’impuissance avec sa morale imbécile, ses guerres humanitaires et son hypocrisie ; elle se crève de son obsession de l’argent, sur écran ou dans la rue. Elle se crève aussi de paresse et d’acédie. Elle est débordée de tous les côtés par des races plus jeunes, plus entreprenantes, plus travailleuses, plus inventives. Elle qui a rêvé de la fin des races, ou qui les a niées, elle qui voulait par-dessus établie la race à prix unique pour mieux remplir ses supermarchés de consommateurs et de caissières au SMIC !

A quelle vitesse tous ces phénomènes vont-ils se produire ? Après tout c’est en 2006-2007 que la crise actuelle a commencé. La nature nous a rappelés que nous arrivions à 60 ans, ce que la médecine avait oublié (c’est même la seule règle scientifique : on ne calcule jamais les conséquences). Et cette fameuse génération du Baby Boom, qui s’est avérée avant les nôtres, la première génération culturellement nulle, devient vieillotte et par ses retraites ruine ou achève de ruiner nos économies mal en point. Elle qui a pourtant profité de tous les booms immobiliers dégénérant en krachs s’avère nue comme le grand-duc d’Andersen.

***

Cette histoire d’Andersen est d’ailleurs fantastique pour son contenu pédagogique, à l’inverse du cinéma d’aujourd’hui, où coule le sang, mais jamais la raison. Le bonhomme de duc non seulement se promène à poil dans l’indifférence de ses sujets abrutis, au milieu de ses conseillers trouillards, et surtout désireux de se garder une place au soleil, mais il a été ruiné par les tisserands type Madoff ou Goldman Sachs, bref par les marchés financiers, par ses "riches tailleurs". Ils lui ont demandé toutes ses richesses, en particulier des tissus précieux, de la soie, de l’or et des perles pour confectionner un invisible habit.

Et si nous reprenons une brève histoire de nos délocalisations : pour satisfaire les écrans d’ordinateur des marchés financiers qu’il ne faut surtout pas énerver, car les investisseurs partiraient ! Nous avons saccagé, les Allemands mis à part, toutes les usines de nos vieilles races blanches. Aujourd’hui nous fabriquons plus rien, et nous sommes content d’être passés au stade de la société post-industrielle, pour complaire au futurologue ahuri de la troisième vague. Il n’y a pas de costume pour le grand-duc, qui s’est surtout fait tailler un short, et il n’y a plus non plus de pognon dans les coffres. Albion, l’Océanie américaine et notre bon Euroland ont les caisses les plus vides du monde depuis qu’ils ne fabriquent rien, depuis qu’ils n’exportent rien. Promenant leur vieux corps à poil aux quatre coins du monde, les blancs croulants ne voient même plus qu’ils traversent des pays en progrès, et non des moribonds.

Le plus fabuleux dans le conte d’Andersen est que le seul à se rendre compte du chaos et de l’escroquerie, le seul aussi à avoir l’innocence de le dire et de le crier même est un enfant. La vérité sort de la bouche des enfants, et nous n’en voulons plus, ou nous les adoptons comme au marché aux puces, ou nous les profanons, moins sexuellement d’ailleurs qu’intellectuellement. On comprend que notre société de vieux qui contrôle si bien une jeunesse qu’elle recycle, abrutit, exploite et puis aliène, ne veuille pas entendre de vérités psychologiques élémentaires, pour reprendre une expression sympa d’un penseur de la IIIe République. Elle traitera d’excessif, extrémiste, outrancier tout propos qui contredira sa folie. L’entropie est ici ancienne : la presse, au nom si mérité, a toujours eu pour fonction d’ahurir. Et Tolstoï remarque au début d’"Anna Karénine" qu’il faut lire les journaux « de cette moyenne où se tient la majorité ». Ainsi le troupeau dort mieux et se laisse-t-il au final mieux mener à la boucherie héroïque ou démocratique, si souvent synonymes depuis bien deux siècles.

Mais j’en reste à Andersen : la vérité sort de la plume des conteurs, si elle accompagne la bouche des enfants. Les conseillers du grand-duc, les courtisans du grand-duc, les sujets du grand-duc, les adultes du grand-duc, les grands couillons du grand-duc, tous croient voir quelques choses : ils croient voir un vêtement, ils croient voir de la merveille, ils croient voir de la valeur ajoutée, du travail, du PNB, de la croissance, de la création de richesse. J’ai connu un crétin de la bourse qui de retour d’Amérique il y a cinq ou six ans s’exclamait sur son email : « - Je reviens d’Amérique. Quelle création de richesse ! L’immobilier a doublé ! »

Et c’est ainsi qu’au fur et à mesure qu’on dépeçait nos industries, nos créations, notre éducation même - car le post-capitalisme a bien besoin de nous abrutir pour nous faire tolérer tout cela, cela ne passe pas comme ça - on nous faisait croire que nous nous enrichissions. Et par quel miracle : un égale deux, un égale dix, un égale cent.

Le roi de France, dit déjà Montesquieu, est le plus grand magicien du monde, puisque lui aussi truque sa monnaie pour faire ses guerres, et qu’il fait croire qu’un égale deux. Et l’image me rappelle une chose : un magicien est là pour subtiliser quelque chose, car comme l’homme prestidigital, il nous distrait et nous retire un lapin, un bijou, une montre. Et après il est censé nous le rendre non sans lui avoir fait subir quelques avanies. Entre-temps, il a fallu acquitter le prix du billet, et il a fallu payer pour être trompés. Quand on parle d’économie casino, on ne se trompe pas. Tout est déjà dans la fascination des auteurs baroques pour l’illusion, les miroirs, leur spéculation, les bordels - synonyme un temps de casino -, les paris boursiers. On est déjà dans le théâtre du monde, dénoncé par quelques grincheux espagnols qui voient leur pays et sa civilisation disparaître trois siècles avant les autres.

Et je repense encore à mon Andersen : bon Dieu, cette peur de faire bête ! C’est pour cela aussi, et par lâcheté, que les idiots du village médiatique du grand duché s’esclaffent et s’émerveillent. On se croirait devant un tableau d’art moderne, une de ces innombrables merdes auxquelles finalement on nous a tous habitués ; car comme le remarque Dostoïevski, toujours lui, que l’on cite à tort et à travers, sans en connaître une seule ligne, l’homme est le seul animal qui s’habitue à tout. D’ailleurs il est le seul à payer pour entrer dans un zoo, ou pour vivre dans des cages de verre hors de prix, non ?

L’art moderne, passé son âge d’innocence, s’il en eut jamais un, s’est avéré une escroquerie digne des tisserands d’Andersen. Mais là aussi, il faut l’apprécier, c’est obligatoire. L’impératif publicitaire est comminatoire : "- Aime cela. Va le voir. Prosterne-toi devant l’oeuvre de génie, l’oeuvre d’escroquerie à cent millions d’euros. Et perds-en le goût. Par ailleurs, sache que tu es un imbécile. De la même manière que tu ne sais pourquoi nous sommes en Irak, tu ne peux comprendre pourquoi Rothko est si génial. C’est Pinault qui l’a dit, en entassant ses cochonneries dans un des plus beaux palais vénitiens. Il faut l’éduquer, le public !"

Et là aussi, que d’argent perdu, que de trésors du grand duché... Il ne s’en remettra pas, de cette transformation de l’art en pur actif mobilier... cela lui apprendra.

***

J’en termine avec Andersen : si j’en informe quelqu’un, du contenu du conte et du reste, il va prendre un air triste ou faire la moue. C’est bien des temps qui coulent : la vérité n’illumine plus les visages, elle les fatigue. On est bien dans des temps d’acédie intellectuelle. Ou bien on me dira que c’est vrai, c’est beau, c’est bien, c’est platonicien, et qu’il faut passer à autre chose. Passer à autre chose ? Mais c’est bien le problème, ma vieille race blanche, vieux troupeaux d’avachis fatigués ! Vous voulez toujours passer à autre chose, comme des gosses mal élevés ! Car le petit vieux et le nouveau-né sont les deux pires âges de l’humanité, n’est-il pas ?

Vous voulez passer à autre chose, et il vous faut 200 distractions par jour, et vous n’apprenez plus rien, et vous n’enregistrez plus rien, et vous ne restituez plus rien, surtout !

Passer constamment d’un programme à un autre, d’une distraction à un autre, c’est le meilleur moyen justement d’en rester au même point ! M’en aura-t-on parlé de la pollution finale depuis que je suis né ou du machin des retraites... pour aussitôt passer au tiercé, au people et au reste. Et puis pour ne rien faire.

Lorsque vos ancêtres ne passaient pas sans cesse d’une inactivité à une autre, ils restaient mariés. Ils restaient jardiniers. Ils restaient humanistes, médecins, et ce de père en fils. Ils restaient aussi militants ou chrétiens, pas des évangélistes d’un quart d’heure. Ils étaient baptisés à vie et pour leur descendance. Ils restaient aussi communistes, socialistes, nationalistes, ils restaient père aussi et leurs enfants leur devaient le respect, c’est même écrit dans les dix commandements que l’on cite comme Dostoïevski, sans y rien reconnaître.

Voilà pourquoi j’en termine à nouveau avec Andersen. C’est une illustration, c’est une métaphore, mais je voudrais qu’on la médite, et qu’elle garde son poids, qu’elle s’enracine dans votre terreau de pensée, et que vous y pensiez bien. On vous a floués, et vous avez tous collaborés, sauf des gamins que l’on aura envoyés dans des centres de correction ou des écoles américaines pour réciter les litanies salopes du politiquement correct.

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Appliqué à notre époque, je vois une bonne illustration pour le conte d’Andersen : Margaret Thatcher. Je suis plutôt réactionnaire, et c’est pourquoi je reconnais mes bons ennemis. Ils sont de mon bord, ils ne sont pas de l’autre Debord... Gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge... Il m’aura fallu du temps pour comprendre cette recommandation, comprendre d’où venait le mal. En tant que Bohemian Tory, expression que je préfère de loin à celle d’anarchiste de droite, je sais maintenant sur qui vider mon chargeur.

Lorsque les conservateurs sont arrivés au pouvoir, on sortait de deux ou trois décennies bien de gauche en Angleterre. Cela avait donné du bon cinéma, les meilleurs programmes de l’histoire de la télévision, deux décennies prodigieuses en matière musicale même classique, et cela avait donné aussi les plus belles voitures du monde, et les roadsters, Austin Healey, Lotus, MG, Aston Martin et j’en passe. L’Angleterre était encore celle de la verte vallée, des mineurs, des limousines, de la poésie celtique et de la créativité originale.

En dix ou vingt ans, Thatcher et ses tisserands ont défait tout cela : culte du fric, spéculation immobilière, immigration à tout crin, guéguerres ridicules, alignement canin sur l’Océanie, règne de la vulgarité et des pouilleux venus de tous les Richistan du monde. A la place des Beatles les Spice Girls, de Burgess "Harry Potter", de Patrick McGoohan les acteurs queers des séries câblées. Cet effondrement est bien sûr le résultat de cette politique d’extermination culturelle et économique. En stalinienne de droite, la dame de fer, ainsi baptisée par la regrettée agence Tass qui s’y connaissait en destruction de koulaks, a liquidé la classe ouvrière, abruti la classe moyenne, et aspiré dans son tourbillon d’imbécillité crasse et vulgaire la classe riche, devenue subitement milliardaire. A la fin des années 80, plus personne n’est capable que de faire des remix. La chute du mur n’est pas la fin de l’histoire, la fin de l’histoire c’est Thatcher, la dame de fer rouillé. Et trente ans après sa "révolution conservatrice", comme disent mes compères crétins de droite, l’Angleterre est ruinée, endettée, tarie, tarée, exsangue. Et elle n’est plus créative. Le plus beau est que comme Reagan son vieux compère, Thatcher finit sous le charme d’Alzheimer, comme si ces deux vieux beaux avaient eu comme châtiment le droit de perdre la mémoire pour ne pas voir l’aboutissement de leurs douze vilains travaux.

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Les débuts des deux vieux compères, Messire Renard et sa Dame, ne furent pourtant pas des fameux, s’ils furent des plus chanceux. Thatcher put conduire sa liste aux élections pour une voix aux communes ; elle dut sa réélection aux pingouins des Malouines, et au fait que Mitterrand avait donné les codes des exocets à la marine anglaise ; ensuite le boom immobilier fit le reste, jusqu’au krach suivant. Reagan lui eut plus de chance avec la balle d’Hinckley, ami des inévitables Bush. C’était l’époque où il était de bon ton de tuer quelqu’un de célèbre : le pape, le président, le chanteur rock, le ministre giscardien ou suédois... Reagan eut encore plus de chances avec la grève des contrôleurs aériens ; il les fit remplacer par des militaires, et il n’y eut pas d’accident. Nostalgique moi-même de la chose et des choses militaires, j’ai pu constater que c’était le seul corps encore sérieux en Amérique, s’il ne l’était plus en France, dépecé par le gaullisme et le giscardisme en mal de septième compagnie.

En 1982, ce fut le coup du siècle. Paul Volcker fit monter les taux d’intérêt à 20 % et nous eûmes une crise sans précédent. Le coup de semonce était destiné à juguler l’inflation pour, nous dit notre maître Hiram, le bon Jo Stieglitz, favoriser les prêteurs. Exit Jésus, restent les marchands du Temple. La même année nous eûmes l’opération Paix éternelle en Galilée dont les Palestiniens et le Moyen-Orient ne se sont toujours pas remis... Et les mêmes qui pesteraient à vie contre le terrorisme pesteraient à l’envi contre le socialisme.

A l’époque d’ailleurs, on pouvait se loger encore en France ; je parle de cette époque antérieure à la désinflation monétariste. Une maison valait 400 000 francs sur la côte d’usure, quand elle en vaut un million d’euros aujourd’hui. Un jeune salarié se logeait convenablement à Paris : pour 2000 francs, on se dégotait un 30 m2. Ensuite nous eûmes l’euro, monnaie monétariste destinée à nous ruiner avant de ne plus rien valoir, et c’en fut fait de nos peu chères vies... Comme disait un autre gars de la bourse de mes amis, conservateur et jouisseur, nous allions enfin avoir des prix de marché : ne plus être payés quand cela n’intéresse pas le marché (salarié), être explosé quand cela intéresse le marché (le foot, les droits télé, les forfaits...)

C’est à cette époque donc, dit du monétarisme que les prix décuplèrent. Tant pis pour ceux qui n’avaient pas eu le temps ou surtout l’âge de prendre le train en marche. Ils venaient trop tard. C’est cela être jeune aujourd’hui, grâce à Reagan et au monétarisme : c’est être venu trop tard sur le marché du travail (génération 1000 euros comme on dit en Italie), de l’immobilier (génération 10 000 euros le mètre carré) ou de la culture (pas de Karajan, pas de Pink Floyd, pas de Jacques Brel, juste des jeux en ligne...). Jusqu’aux années 70 on avait d’ailleurs le culte de la jeunesse, du dynamisme, du progressisme, du jusqu’auboutisme et du reste. Après c’en fut terminé : nos seniors bio et light abonnés à vie aux canards bourgeois postmodernes ou à Côté sud empilent leurs millions et brûlent leurs calories. Les jeunes, euphémisme servant à désigner les voyous maghrébins ou africains des banlieues ne sont pas les bienvenus. Le malthusien de service ne les a pas invité à son banquet de la nature à 800 euros TTC, comme dirait le bon sir Thomas. Cette haine radicale, cette haine panique de l’harpagon, du vieux rapiat de la finance, de l’immobilier ou des bureaucraties postmodernes est sans équivalent dans l’histoire ; il faut remonter à Henry VIII qui faisait pendre tous ses mendiants pour trouver l’équivalent du reaganisme, de ses 25 000 morts annuels, de ses trois millions de prisonniers politiques ou presque, de ses campagnes de terreur planétaire. Et pour trouver aussi un vol semblable de richesses aux classes pauvres et moyennes. Henri VIII avait volé les richesses de l’Eglise pour en pendre les protégés. Avec Ein Reich Ein Volk Ein Volcker, Reagan a ruiné tout son monde. Tout cela pour mener, lui et ses séides clintoniens. Détroit, la capitale de l’automobile américaine où les ouvriers arrivaient au turbin en avion parfois, est à mille dollars du mètre carré. Chapeau l’artiste.

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François Jacob faisait remarquer un jour qu’on en veut toujours aux savants, et d’une manière un peu sotte : il a bien raison. On ne peut en vouloir à Kalachnikov ou à Oppenheimer de leurs grands talents ; ni à Gutenberg d’ailleurs. Ce n’est pas lui qui traduit la Bible en allemand, c’est Luther. Et ce n’est pas lui qui demande aux barons de tuer les paysans révoltés, c’est encore Luther. Il faut plus se méfier des hommes d’idées et des hommes de plumes que des ingénieurs, s’appelassent-ils Ferdinand Porsche. Ce n’est d’ailleurs pas la clientèle Porsche qui s’est montrée la plus rancunière, alors que tout le monde a voulu buter les écrivains collabos. Que d’honneur !

Tout ceci pour dire que les intellos fous du néolibéralisme nous ont fait plus de mal que de bien, et que ces vrais idiots utiles ont abattu l’occident et la race blanche comme personne dans l’histoire, pas même Hitler ou Gengis Khan. Les néocons qui ont ruiné l’Amérique pour ses expéditions à trois dinars, les abatteurs du fisc qui nous expliquaient que trop d’impôt tuaient l’impôt, surtout celui des milliardaires, ou cet Hayek survolté qui demandait vingt ans de thatchérisme de plus (je me souviens avoir lu cette interview dans The Independent, publiée en 1987, et j’y suis encore) pour sauver l’Angleterre. Comment le vieux crapaud pouvait-il faire l’éloge d’un tel pouvoir ? Et tous ces ahuris du libre-échange, qui a fait s’écrouler toutes nos barrières douanières, s’écrouler toutes nos usines, disparaître toutes nos campagnes dans un flot de sang impur, le nôtre, ne se rendent-ils pas compte, ces Amalécites de Prisunic qu’ils ont détruit toute notre Cité ? Le pire est que ces crétins n’ont pas oeuvré par intérêt, bien souvent. Ce sont des escrocs plus habiles, des maffiosi internationaux, des oligarques bien dressés au droit et à la politique qui ont levé les milliards volés partout aux peuples. Mais c’était plus fort qu’eux : comme le sagouin qui félicite Soros de montrer qu’un gouvernement, c’est-à-dire 10 ou 60 millions de personnes, a tort ; et que Soros qui pèse vingt milliards de dollars a raison contre tout le monde parce qu’il est riche et que les autres sont moins riches... Et quand c’est Goldman Sachs qui conseille les Grecs pour leur dette, et Goldman Sachs qui organise la spéculation contre cette dette et contre la monnaie et la survie de 500 millions d’européens, ce sont les dix milliardaires de Goldman qui ont raison et le demi milliard d’européens qui doit crever ! IL faut être un sacré sagouin, ou pour mieux dire un idéaliste sans pareil.

J’étais monté un jour à bord du train d’Aguas calientes pour le Machu Picchu aux côtés d’un individu dont je tairais le nom, un as de la bourse qui n’avait fait fortune qu’au forceps, c’est-à-dire aux stock-options (les bons coups n’existent pas : il n’y a que les « ententes qui décident de tout », comme disait mon Debord si bon et oublié). Nous observions la qualité minable du train privatisé et de sa ligne de chemin de fer, lorsque mon bonhomme de neige dit : « - Moi, je trouve normal que les actionnaires les (il ne se considérait pas comme un passager) traitent comme de la merde. Ils sont là pour s’en mettre plein les poches, et puis basta. »

On comprend là encore l’humanisme des privatisations. On brade les trésors publics que l’on régale aux copains, on coule tout et on se partage les gains qui restent. « L’important me disait le même saligaud à l’époque, ce n’est pas que je sois riche, c’est aussi que tous les autres soient pauvres. » L’Internationale des Nouveaux Riches sera le genre humain. Le même zigoto me parlait deux ans plus tard d’investir dans l’immobilier en Floride ou bien sûr dans le développement durable, vibromasseur des banquiers de la City...

***

Je ne plaisante pas sur la volonté homicide ou génocidaire des néolibéraux et de leurs sicaires. Il y a eu les dix Irlandais tués par Thatcher et la faim dans leur prison de Maze (vous vous rappelez, Bobby Sands ?), il y a eu les 500 000 jeunes américains morts violemment de 1980 à 2010, il y a eu aussi le génocide irakien, sans doute voulu pour mettre au point un programme de dépeuplement qui avait fait ses preuves durant la seconde guerre mondiale. L’Irak, pierre d’angle de la Kaaba, et préposé aux châtiments exemplaires : les peuples allogènes en ont fait dans leur froc, et ils ont cessé, les musulmans de faire des enfants, que ce soit en Algérie ou en Iran, où l’indice de fécondité est inférieur au 2 fatidique, et même inférieur à celui de la France, pays d’on ne sait où. Concernant les jeunes blacks américains, je renverrais aux théories "freakanomics" de Steven Levitt, qui explique que c’est la surabondance gratis des avortements pratiqués sur les jeunes mères noires célibataires qui avait finalement fait baisser la mortalité des jeunes nègres. Ceux-ci, les survivants donc, peu rancuniers du fait, ont élu un Obama trouillard descendu d’un cocotier hawaïen, peu au fait de l’histoire et de la sociologie, et décidé à obéir aussitôt au pouvoir en place, celui des héritiers de Volcker, Greenspan, Geithner, Netannyahoo... et consorts. Il faut sauver le système, il faut manger les enfants du capital pour leur garder un père. Un monde en banque, ne voyez-vous pas cela ? C’est comme la presse Dassault qui nous demande de liquider le RMI, le SMIG ou l’impayable ISF, alors que l’avion Rafale de la famille a coûté soixante milliards de francs (ou d’euros ?) au contribuable. Mais le contribuable, comme disent toujours les Américains, n’est-il pas la seule ressource inépuisable ? Trop d’impôt tue l’impôt, mais trop de libéralisme ne tue-t-il pas le libéralisme, camarades capitalistes, qui trouvez les pauvres toujours trop riches ?

Le comble de la vieille race blanche, des Gollums qui infectent cette planète fut atteint au moment du deuxième génocide slave, pratiqué dans les années 90. Moins vingt millions d’habitants en zone soviétique, surtout en Russie et Ukraine, pour justifier les théories néolibérales, les vols des oligarques proches du pouvoir eltsinien, pour justifier aussi les thérapies de choc et les programmes de privatisation en accéléré. Je me souviens d’un article goguenard des ordures de Newsweek sur le fait qu’il ne fallait pas être un "white male" en CEI ou équivalent. Sans doute valait-il mieux être une femme pour être exportée comme esclave sexuelle à Miami ou Tel-Aviv... Quand il s’agit de ce type de génocide, les journalistes ont toujours pris l’habitude de prendre un ton goguenard. Napoléon avait ses grognards, nous avons nos goguenards... Vingt millions de morts dont on n’entendra pas parler. Mais ne fallait-il pas payer un tel prix pour célébrer la chute du Mur, la naissance du libéralisme et de la démocratie à l’ouest, ne fallait-il pas un petit sacrifice humain, quelques armées de Pharaon englouties pour aider au passage de la mer Rouge ? On y est, de l’autre côté de la mer rouge, on y est avec les conservateurs, avec les libéraux, avec les démocrates, on y est, et on y est en crise. A quand le prochain petit sacrifice humain, à quand le prochain sommeil vert qui évitera d’affoler les ordinateurs des messieurs des marchés, si attentifs à nos dettes folles qu’ils ont eux-mêmes concoctées ?

Le plus fantastique est que tout cela s’est exécuté dans l’indifférence générale. Et là on atteint un deuxième stade, orwellien, dirons les ignares, ou dostoïevskien, dira un journaliste du New York Times. Les gens en occident ne savent pas s’ils sont vivants, remarquait Soljenitsyne au sortir du Goulag, où ils devaient nécessairement plus l’être, car là il faut avoir envie de survivre, alors que dans école de banlieue ou le métro parisien, il faut en être déjà à un stade célinien...

J’ai travaillé brièvement dans une école parisienne privée. Le directeur, un agrégé de philo, pied noir décalé et rigolard, me déclara un jour que le niveau avait baissé à partir de 1980, quand la politisation de la jeunesse avait baissé. Et de me conseiller, l’oeil malicieux, d’arrêter de lire Libé et de me mettre à lire l’Equipe...

J’ai parlé déjà du mitterrandisme. A la même époque on commence à parler de l’ère du vide du dénommé Lipovetsky, autre agrégé de philo. On avait connu Kojève, Koyré, Sartre, Camus, on avait une nouvelle génération de philosophes disons plus consuméristes ; haïssant nation et tradition, comme toujours ; mais aussi les marxistes, mais aussi les soixante-huitards, qui pourtant - je parle des philosophes - se tenaient un peu mieux, tant du point de vue de style que des idées.

A la même époque, et disons-le, d’une manière instantanée, les jeunes sont devenus cons. On avait eu le beauf, on avait eu le vieux con, on connaissait d’un coup alors le senior bio comme un dieu, et le yuppie light et végétarien, et le jeune con, élevé comme une punaise, cultivé comme un pissenlit, fini à la vache qui rit par sa mère liftée et recasée, et bon à rien sur le marché du travail. Par contre doux comme un agneau quand il s’agissait d’idées. Pas sartrien, pas marxien, pas machin... Antilepéniste à ses heures perdues, bien tondu, bien pressuré par le système des vieux néo, mais totalement, mais miraculeusement soumis. Un musulman sans Allah, comme nous l’avait promis Nietzsche quand il nous disait que le désert progressait, et que malheur à qui recèlerait des déserts...

Dans le même temps ces jeunes désintéressés de la politique allaient se désintéresser de la littérature aussi, de la musique classique, de l’histoire de l’art, mais aussi du rock, de la nature, du sport d’équipe, des choses militaires, des bagnoles, de l’aéromodélisme et j’en passe. Le jeune papa était près à torcher son gosse aux ordres de sa femme, à payer dix mille du mètre sans sourciller et à se conformer aux slogans publicitaires. Un jeune comme ça, on en fait tous les mille ans ! De toutes manières il aurait pu plus mal finir. Je me rappelle ces lignes hallucinées du grand Ségur : parlant de son époque de merde, 1800, il écrit : « Toute croyance était ébranlée, toute direction effacée ou devenue incertaine ; et plus les âmes neuves étaient pensives et ardentes, plus elles erraient et se fatiguaient sans soutien dans ce vague infini... » Bref, le mal de vivre, que Napoléon allait exploiter à l’envi sur ses champs de bataille. Ici c’est le capital qui s’est éclaté avec cette chair fraîche, lui, l’Europe et ses bureaucraties putrides qui n’ont plus considéré la jeunesse comme un modèle, comme une statistique ou une menace marginale, à condition qu’elle fût bronzée.

Les années 80, c’est déjà une jeunesse hébétée, mais c’est aussi Apple et son nardinateur à 666 dollars, ses claviers lubriques et sa souris ludique. Les années 2010, c’est encore une jeunesse à l’ipod, plus ignare, moins ambitieuse, moins éclairée au sens des Lumières justement. Une armée d’âmes neuves prêtes à être changées ou dévissées comme des ampoules. Il n’est que de voir cette danse macabre, cette sonate des spectres de la jeunesse avachie déambulant lourdement dans toutes les rues de ce plus petit des mondes possibles à la recherche de son contact Facebook ou de son meilleur game... Le jeu veut dire aussi gibier en anglais, et cette jeunesse, Dieu sait qu’elle s’est fait calculer, y compris pour sa retraite qui n’aura rien à envier à celles de Russie (la française et l’allemande, plus terrible encore). Cette jeunesse qui ne sait rien sur rien ne sait même pas qu’elle doit payer comme les clients de Madoff des retraites qu’elle ne touchera pas. Mais elle s’en fout tant qu’on la laisse jouer en ligne. Pour rester en touche avec les années 80, j’ai un petit peu cru aux hackers à cette époque, on nous présentait l’informatique comme une chose si facile. Mais la jeunesse s’est bien calmée, et son inculture programmée par l’école, l’université, le pouvoir et le capital, l’aura bien conditionnée à ne plus vouloir savoir, ou, à défaut, à s’en foutre aussitôt.

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Ce déclin de la jeunesse aura eu le paradoxal mérite d’être à la fois quantitatif et qualitatif. Jamais il n’y a eu dans l’histoire du monde, en tout cas "occidental", aussi peu de jeunes, et jamais ils n’auront été aussi creux, aussi vides, aussi faibles. On est à un enfant partout, Chine y compris, à moins de deux ailleurs, Amérique du sud et « monde arabo-musulman compris ». Il n’y a que les noirs subsahariens qui tiennent le coup, qui seront bientôt deux milliards et l’on comprend qu’ils méritassent toute l’attention de la cinéaste du führer. Peut-être pas des intellos, mais les jeunes du führer non plus, mais ils sont beaucoup, et quelle santé, ils sont énormes ! Vive l’ordre noir à venir. Tous les salauds de Davos qui ignoraient l’Afrique sur leur carte il y a encore quelques années vont avoir du souci à se faire. Je vois l’avenir pointer comme cela : ce ne sont pas les vieux blancs dégénérés et stériles qui iront comme Madonna faire leur marché aux enfants au Mozambique ou en Angola, pays à 10 % de croissance annuelle, ce sont les Africains pleins de pitié qui viendront adopter un vieux grand-père chez nous, une mamie Nova plein de bonnes intentions, et dont ne voudra plus sa caisse de retraite ou sa maison aux grands soins...

Il n’y aura donc plus de jeunes. Soit. On pouvait penser qu’au moment où la jeunesse de nos petits Poucets rêveurs sur ordinateur ou écran plat allait être dévorée toute crue par le vieil ogre bio, la sorcière aux pains d’épices, elle se révolterait : que nenni. Pour se révolter, il faut avoir lu Lénine, Rousseau, Nietzsche ou Sorel ; ou même Jack London ou James Oliver Curwood, qui ne donnent pas forcément envie de fonder un parti fasciste ou bolchevik mais peut-être de foutre le camp, d’aller se faire voir ailleurs pour ne pas se faire bouffer ici. Quand on n’est bon qu’à jouer, comme maître Pinocchio dans son île aux ânes, on n’est bon qu’à se faire baiser. Et l’on se fera baiser, parce que le système est comme ça. Il a compris depuis trente ans que le salarié a peur de lui, ce n’est plus le système qui a peur du salarié. Le rebelle fait mauvaise impression, le rebelle fait déprimé. Donc le système peut avancer, et sa cour d’abrutis de vingt ans tentés par la Ferme, si bien nommée, ou son île de la tentation l’est bien aussi.

On me dira que je dramatise, que la jeunesse est formidable, que cela a toujours été comme ça. La ferme, j’y reviendrai. Je pense à deux arguments de poids, comme on dit aujourd’hui : l’adoration des crétins. Elle n’a jamais été si grande, elle n’a jamais été si complète, ni même permanente.

Dans les années 80, je me souviens d’une mode, d’ailleurs venue d’Italie, comme la télé porno et Berlusconi, l’Italie machiavélique ayant toujours été le laboratoire du Mal ou de la postmodernité, en tout cas d’une expérience ahurie, imbécile, entre Dolce&Gabbana et Prada, entre Garibaldi et Mussolini, entre le sable et la mer croates : infatigable Italie.

Bref, je me souviens de la mode de la dénonciation du crétin : elle était faite par deux écrivains de roman noir italien, sans doute pédés, et bien à droite, les dénommés (à l’époque) Fruttero&Luccentini, mais attention. Le crétin en question n’était pas un milliardaire abruti qui payait Beyonce ou Jennifer Lopez la demi-heure. Le crétin en question n’était pas non plus un adorateur des feuilletons consuméristes et bellicistes qui passaient sur TV5 ou Canale cinque, pour demander de déclarer la guerre au reste du monde non occidental. Le crétin en question était et reste encore l’intellectuel de gauche, l’universitaire encore lecteur de Marx, Sartre ou Camus.

Je n’ai pas un immense respect pour Camus, Sartre ou le reste, simplement je constate : la culture Thatcher, la culture Reagan, la culture Chirac mode 86-88, au-delà de ses idiosyncrasies, comme disait Nietzsche, ne demandait, comme l’usine de Charlot dans les Temps modernes, que de la nullité : et elle réclame, et elle se réclama puisque le grand métissage voulu par le Capital n’avait pas lieu assez vite, du Michael Jackson. Là, ils avaient assez de place pour se faire une place au sommeil, des yachts de cent mètres, un nègre chanteur et métis blanchi, un Mozart néo, poussif et pédophile, et destiné à rendre enfin tous les enfants heureux du monde dans le grand marché consumériste et grabataire. Le rêve du capital : tout sauf l’intello de gauche, qui lui-même ahuri se prêtait à ce jeu. Il s’en voulait d’avoir défendu le goulag ; il oubliait le reste, les concerts, la jeunesse, le sport, les festivités staliniennes, et puis l’éducation. Car ne pas soumettre la jeunesse à l’avarice des pères patrons, ce serait une définition du communisme. Chaque fois que je suis passé à l’est, j’ai toujours été frappé par cela, cette beauté, cette culture, cette simplicité éclatante de la jeunesse, sans savoir si c’était le mérite de ces races qui expliquait cela, ou bien le mérite même de ce qu’il faut bien appeler, pour irriter Trissotin, le soviétisme. A la jeunesse des concerts classiques et des olympiades correspondait la jeunesse de type rock british, sourde et décalée, punk et nihiliste, ou bien déjà trop vieille adoratrice du fric, de la brutalité africaine ou bien du ballon rond.

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J’ai parlé de crétins : allons droit au but, avec des pièces connues de tout le bas monde. Je pense à OSS 117, crétin recyclé des années 50 et 60, estampillé facho, avec un rien macho et un zeste de racisme. Mais rigolo. C’est lui l’icône pop des années 2000, puisqu’ Astérix est mort et que Lucky Luke à la sauce Dujardin, cela fait aussi démodé. Si l’on veut d’Avatar, il faut encore se contenter des jeux vidéo et de l’inévitable console (j’adore ce mot...). J’avais vu le film de retour en France après un long séjour aux confins de ce monde qui n’en a plus (de confins : il est minuscule, il est réduit à la portion congrue, tout est pareil et désossé). Et j’avais cherché les raison du succès : le retour du refoulé ? Une nostalgie coloniale ? Une petite revanche misogyne ? Une subtile dénonciation des Gaulois de souche toujours prêts à bondir pour le Maréchal ? Une nostalgie (même chez les jeunes !) de la société spectaculaire et consumériste des années 50 ?

Mais non ! Une simple adoration de la connerie. Quand on élit et réélit des Bush, des Gordon Brown, quand on se fie à des Papandréou, à des Trichet, à des Duisenberg, lui-même mystérieusement mort au bord de sa piscine du Luberon (un sacrifice humain ? Encore un ? La démocratie est insatiable depuis 1789), quand on idolâtre les footeux les plus ennuyeux du monde, les Domenech, les Boy’s Bands, les Experts, les je-ne-sais-quoi encore, on ne peut que s’esclaffer et surtout se reconnaître dans le Dujardin national, si représentatif de l’électeur UMP ou néo-socialo... Le stultus post historique est aussi très content de lui, comme la société. On n’est jamais assez premier degré.

De même les Blondes : on pourrait crier au machisme, au racisme antiblondes (les femmes se teignent toutes les cheveux, ce serait plus dur), on pourrait dénoncer le machiavélisme revanchard de la caste masculine, mais que fait Gisèle Halimi (Gisèle qui ? dirait la Blonde...). Que nenni, on s’esclaffe ; et si blonde ne sait pas comme Don Juan (le DJ ?) que deux et deux font quatre et quatre font huit, on dit, comme si on allait réélire le même analphabète (le mot sonne comme un formule de magie noire, par ces temps qui courent), le public des blondes, soit le public tout court demande : - Qu’on lui laisse un autre chance ! Qu’on lui laisse une autre chance ! La stupidité crasse est l’étalon-or de notre société. Moins notre monnaie vaudra d’or, plus la bêtise montera, entre nos faux dollars et nos bons goguenards.

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Certes l’éloge de l’idiotie, non plus de la folie - on n’est pas au siècle des humanistes, je crois que même un partisan de McCain ne me contestera pas ce point -, n’est pas créateur de richesses. Il est plutôt vaporisateur. Une fois qu’il a sélectionné ses ingénieurs financiers, ses footeux et ses gardiens de centres de surveillance, le monde ici-présent n’a besoin de personne, en tout cas de personnel à plus de 1500 euros l’heure. Et cela signifie que la prolétarisation matérielle, désolé messieurs du capital, rejoint la prolétarisation intellectuelle. Le grand progrès des Lumières est derrière nous, les gens étaient cultivés au temps de Voltaire ou de Rousseau, de Tolstoï ou Nabokov, aujourd’hui ils sont plats et creux. Et la montée séculaire du pouvoir d’achat, l’abandon de la vie de moujik pour la vie de spoutnik, les progrès fabuleux des siècles passés sont derrière nous. C’est ainsi.

C’est Bush père qui disait le plus souvent des vérités dans sa vieille et imbécile dynastie : soit qu’il fût le plus honnête, soit qu’il fût aussi le plus sot, un peu comme OSS 117, son contemporain (c’est le cas de le dire) : - Nous avons succombé à l’économie vaudou... Nous ne pouvons avoir pour programme simplement de devenir plus gras... et nous sommes la première génération à ne pas avoir augmenté notre niveau de vie.

Ces réactions désordonnées que j’avais lues dans Le Monde du temps où Bush père avait un cerveau et Le Monde des pages intérieures, ont au moins un fil rouge : la graisse intellectuelle, surtout elle, n’est pas un programme. Comme dit aussi Clint Eastwood, on ne peut passer son temps à se goinfrer d’images. L’économie vaudou est celle de la finance et de "dépecez, détruisez, achetez, ça va monter !" Et le niveau de vie qui a cédé partout en occident, c’est la constatation que je fais avec un demi milliard de Blancs pas bien malins. Bush père fait ce constat il y a déjà un quart de siècle, quand les suffrages semblent se porter sur l’oublié Dukakis. On imagine aujourd’hui, alors que là-bas l’immobilier a explosé, implosé (c’est le même effet), que le pétrole a triplé, et que toute l’économie a une base vampirique. J’ai dit que l’on pouvait bien se loger pour un quart de salaire de prof au début des années 80 à Paris, il faut maintenant un salaire de prof. Et les mêmes sagouins, et les mêmes sirènes de pompiers pyromanes du néolibéralisme de nous assurer que nous avons jugulé l’inflation. Ce qui caractérise l’utopie, la stalinienne comme la libérale, c’est qu’on ne l’atteint jamais, pas vrai ? Alors continuons, comme dans l’Enfer sartrien.

Il tombe bien, ce mot, utopie. William Gibson, l’inventeur du mot Cyberspace, fait un jour remarquer que les USA deviennent une distopie. Il parle sous Clinton, lorsque les prisons se remplissent comme les chéquiers de Goldman. Les USA se couvrent aussi de territoires protocolaires, ils deviennent victimes des dévoreurs d’espace. Le vieux pays d’obèses et de vampires, où la durée de vie diminue enfin, était pourtant la terre de la grande promesse, la Mecque (un attentat ? Ou ça ?) de l’épopée libérale, un free country, comme on disait.

C’était surtout la terre de l’épopée technoscientifique. On dira qu’ils le sont restés jusqu’à Internet. Mais que c’est terminé, et qu’il n’y a pas eu de relève, puisqu’il n’y a pas de relève à prendre. Il n’y aura plus de progrès, et surtout il n’y a plus de progrès depuis longtemps. Le genre même de la science-fiction a disparu, étant devenu ridicule. Il n’y a pas de bagnoles qui volent, de petits femmes vertes, de chihuahuas à casque à oreillette, il n’y pas de conquête spatiale, il n’y a pas de colonies sous-marines, il n’y a rien que des petits vieux sur une planète qui s’appauvrit biologiquement. Point à la ligne. Voyez le Petit Larousse, parcourez-le. Dans une de ces éditions (car les dicos vont disparaître tous, comme le Quid et tous les livres imprimés) : il vous montre les merveilleux rêves futuristes des Verne, Asimov, Kubrick (2001, l’odyssée de l’espace ????), Clarke, Dick, etc. Ils sont tous ridicules. Il ne s’est rien passé, tout s’est même plutôt aggravé, car n’importe quelle ville à tramways de 1900 écrase en santé et en beauté nos colonies de fourmis motorisées, faussement régulées. Un à un les rêves grandioses et misérables de la civilisation technoscientifique et capitaliste, si méprisée par Poe, j’y reviendrai, ont fondu comme une motte de beurre noir dans une petit four micro-ondes.

***

Même les prédictions noires ne sont pas encore accomplies. Encore que je ne vive pas à Lagos, et que je ne conseille à personne d’aller vivre à Détroit, Rio ou dans le 9-3... Mais bon, on n’est pas encore dans Soleil vert ou dans Blade runner, où l’on envoie les bons en maths se faire pendre ailleurs. Chose marrante d’ailleurs, les voitures volent dans ledit film qui prévoyait quand même une "asiatisation" du monde. Il faut dire que la Chine ou l’Inde avant la révolution industrielle et la destruction de leur économie par l’inévitable Angleterre, représentaient les deux tiers du PNB mondial, comme l’avait montré l’historien Paul Bairoch.

Mais enfin... 150 ans après le moteur à explosion, on y est encore. 50 ans après le Boeing 747, on y est encore. 50 ans après l’ordinateur, on est encore entassés dans les bus, les bagnoles et les embouteillages. De plus en plus de bus d’ailleurs, puisque l’essence coûte trop cher par tête ; et que comme on n’acquitte pas le prix du sang... Le seul progrès technique aura été celui des gadgets, et cela se comprend : c’était le plus économique pour un système qui crachait sur la science, crachait sur la culture, crachait sur la recherche, crachait sur tout ce qui ne rapportait pas immédiatement vingt fois sa mise. Le capitalisme d’Harpagon marié à celui de Don Juan n’est pas celui du progrès. Et l’on comprend pourquoi tout le monde se réfugie dans le cyberspace de Gibson : si autour de nous, tout tourne à la distopie, à l’exception mettons des parcs nationaux, il faut se réfugier dans son jeu vidéo ou se faire absorber avec toute sa graisse, son vide et son souffle creux dans les entrailles électroniques de son téléphone portable. On aura eu de la science-fiction grâce au capitalisme de catastrophe, mais de la science-fiction invisible, comme celle des tisserands de notre cher grand-duc.

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Je suis intarissable sur Andersen. Je le mettrai à toutes les sauces, en plus c’est un conte pour enfants, donc je me mets à la portée de mon lecteur. Nietzsche, le grand penseur de la technique, voulait aussi que l’on se réveillât comme un enfant. Il faut les frapper maintenant, comme dans la Grande Lessive, pour les arracher à leurs jouets si absorbants, jouets qui les privent de monde réel, ce monde que l’on a pour l’essentiel fait disparaître.

Les tisserands font donc disparaître toute la richesse visible au profit d’une richesse invisible. Il faudrait en savoir plus sur la notion magique d’invisibilité, et une fois de plus d’ailleurs Odin ou Gygès nous en apprendront plus que Superman, Spider Man et toute leur clique... Actuellement nos tisserands donc font aussi disparaître matériellement la culture.

Un de mes éditeurs me l’annonçait, d’ailleurs sans être lugubre (il allait prendre sa retraite !) : les producteurs de biens culturels allaient disparaître, autre dommage collatéral, effet pervers, comment on dit déjà, de la Nouvelle voie initiatique.

Entrez dans une Fnac : il n’y a plus de rayon de littérature générale, plus de littérature anglo-saxonne, slave, italienne, allemande bien sûr... Nabokov surnage à côté de Musso, Stendhal côtoie l’honorable Danièle Steel. On voit par contre des pans entiers de littérature policière et noire (c’est le genre littéraire de l’Apocalypse, et ce depuis Balzac, Poe ou Dickens, je m’en expliquerai), de littérature de vampirisme, si caractéristique du système financier actuel - et des tisserands d’Andersen -, et bien sûr de littérature canine ou de développement personnel. Comment aller mieux, se sentir mieux, quand on a perdu son job, son mec, que les gamins sont partis, absents mentalement, qu’il ne reste que quinze mètres carrés pour vivre, une place de parking à 300 mètres, et qu’il ne faut surtout pas faire la révolution, parce que cela ferait passéiste, vieux ringard ébréché ?

Voyage au bout de la FNAC. Après les rares Folio à deux euros, on se dirige vers le rayon cinéma DVD. Et là, il n’y a plus rien, ou presque. Tout le monde pirate ou télécharge, sauf les produits bien protégés (et encore...), et là commence la grande braderie, comme à la fin d’Apocalypse now, quand dans la débandade yankee, on régale tout le monde, y compris l’indigène. Dans les bacs poubelles de la foire à Pinault, on achète par gousses de cinq ou dix des produits prestigieux, passéistes ou des opus moyens, pour vingt euros l’ensemble.

La musique, elle a virtuellement disparu. Certes il n’y a plus rien à écouter depuis belle lurette, mais tout de même on croyait au patrimoine : exit le classique, le jazz, les sixties. Ne reste que la poubelle aux bonnes affaires et, comme des clochards des temps post historiques, on fait notre marché. Pour le reste, on ira rêvasser sur Youtube, en achetant des actions Google, boîte destinée à remplacer le monde. C’est d’ailleurs sur Google books que l’on trouvera ses vieux classiques. Mais qui lira Stendhal en ligne ?

Ce n’est pas cela le plus grave. Qui va vivre en vendant des livres ? Sans support matériel, dans tous les sens du terme, peut-il y avoir des écrivains, des musiciens ? Un cyber crétin qui exhale son ego aigri sur le web ne sera jamais un créateur. C’est un typographe qui déblogue. Plus personne ne joue d’un instrument de musique, ou une petite élite destinée à disparaître. Chaque fois que je me rends au concert, je vois mon pianiste intermittent du spectacle vendre à la pièce ses enregistrements devenus introuvables. Vingt euros la pièce. Nous avons connu les temps plus glorieux de Gieseking, Rubinstein, Samson François... Ici tout disparaît, comme dans une apocalypse grise. Et qu’on ne me fasse pas dire que cette destruction de matière est un changement de forme. C’est un début de mort, comme dans le conte de la cervelle d’or. Pas de cervelle, pas de vie, c’est compris ?

***

On a dématérialisé le monde, la monnaie, la culture, tout le reste. Là, pour le coup, je me rappellerai la fable de la cigale. Il fallait un toit, il fallait une bibliothèque à l’heure la plus silencieuse où le capital rend l’obtention de l’une et de l’autre impossibles. Les vierges folles, celles qui n’ont pas d’huile pour leurs cierges, restent à la porte du paradis. Il est gentil, Jésus, il est cool, Jésus, pour la société actuelle, mais il exige quand même parfois quelque chose. D’ailleurs quand il voit les marchands du Temple, il s’approche tranquillement, calcule son coup, tresse sa corde, et leur tape dessus jusqu’à tous les chasser. Si nous avions eu quelques combattants à temps...

***

Je conclurai le présent mouvement par mon éternel Andersen, et un peu aussi par la vérité si je testamens : My tisserand est riche, mon tailleur aussi. Mais moi je suis pauvre comme Job ; d’ailleurs des Jobs on n’en a plus. Ils sont partis en Chine où l’immobilier a centuplé en trente ans. La terre promise, ça n’est pas pour les pauvres, et l’arche à cent millions non plus.

(à suivre)

31 octobre 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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