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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Observations humoristiques sur l’ennui à la russe (et à l’ukrainienne)
par Nicolas Bonnal

La maladie dont il a été frappé, le spleen, ce fléau
venu de l’Angleterre, ce khandra, pour faire court...

Eugène Onéguine

Parfois je pense que nous vivons une époque merveilleuse, sans guerre, sans faim, sans beaucoup de contraintes matérielles ! Nous avons accès à toutes les cultures et à tous les climats facilement, alors pourquoi nous plaignons-nous ? C’est que nous sommes victimes de notre malaise intérieur, voilà. Tocqueville explique dans ces années 1830 si fondamentales que la démocratie déplace du corps à l’esprit la tyrannie, et de la même manière la peine physique devient surtout morale et donne le "Werther" de Goethe et tous ses imitateurs.

L’esprit russe traditionnel est souvent pour le lecteur Français proche de la dépression moderne. On se morfond dans le froid russe, on se préoccupe du monde, on se pose de grandes questions, et on tombe dans le coma intellectuel ! On n’a plus rien à faire ou pas grand-chose et c’est la grande tristesse qui s’empare de vous alors, et qui n’est jamais non plus très loin du rire heureusement ! Passons en revue comme à la caserne quelques grands auteurs qui nous en apprendront plus sur l’âme russe : on commence par Gogol, génie ukrainien fondateur de la grande prose impériale russe, pour qui deux éléments se conjuguent pour produire notre tristesse le temps (ou l’histoire), et aussi l’espace !

« Dans les chroniques générales de l’humanité, il y a des siècles entiers qu’on voudrait biffer et faire disparaître comme inutiles. »

Comme si cette fin de l’histoire, racontée plus tard par le russe blanc Alexandre Kojève, ne suffisait pas, on a l’angoisse devant les horreurs de l’espace ! On trouve dans les "Ames mortes" le passage suivant, où l’ennui suinte d’un paysage bien laid :

« Les abords de n’importe quelle cité, fût-ce même d’une capitale d’empire, ont toujours quelque chose de pâle, de grisâtre, d’uniforme, de poudreux, qui est fort peu attrayant ; ce sont des usines, des fabriques, des manufactures noires de fumée, des cimetières, des dépôts de matériaux et la voirie. »

Gogol pense alors à une vieillesse prématurée, qui frappe la trentaine et frappe les grands esprits européens comme Byron, Chateaubriand ou Senancour : on n’a plus envie de faire danser la musique de la vie ! A trente-cinq ans on ne veut plus jouer à l’adolescent curieux de tout, émerveillé !

« Aujourd’hui je traverse avec une profonde indifférence tous les villages inconnus, et j’envisage froidement leur triste et misérable apparence ; mon regard ne s’arrête plus sur de pareils objets, rien de grotesque ne me fait plus sourire ; ce qui autrefois provoquait chez moi instantanément un grand éclat de franc rire, et une heureuse animation dans mes traits et mes mouvements, passe maintenant devant mes regards comme inaperçu, et ma bouche, détenue immobile de froideur, ne trouve plus rien à dire de ce spectacle, qui avait alors le secret de me ravir en extase. O ma jeunesse ! O ma belle ingénuité !... »

***

L’ennui romantique est la marque des militaires aristocrates. Le grand ennuyé de la littérature russe, c’est le personnage de Lermontov, le héros de notre temps. Lui fait très peur, il va au-delà de l’exercice littéraire et annonce les déséquilibrés dans l’oeuvre de Dostoïevski ! Laissons parler Petchorin :

« Ecoutez, Maxime, me répondit-il ; j’ai un mauvais caractère ; est-ce l’éducation qui m’a fait tel ou Dieu qui m’a créé ainsi ? Je l’ignore ; je sais seulement que si je fais le malheur des autres, je ne suis pas plus heureux pour cela. C’est là une triste consolation, sans doute ! »

Eternel blasé et insatisfait, Petchorin se comporte comme un Don Juan des plaisirs. Tout le navre et lasse, et c’est d’ailleurs là un défaut caractéristique de la classe aristocratique et oisive (jeu, chasse, femmes, duel, vodka, que faire pour ne pas s’ennuyer ???).

« Dès ma première jeunesse, au moment où je sortis de la tutelle de mes parents, je me pressai de jouir avec fureur de tous les plaisirs que l’on peut se procurer avec de l’argent ; bientôt ces plaisirs me fatiguèrent. J’allai alors dans le grand monde et le monde m’ennuya aussi ; je m’amourachai de quelques beautés mondaines et fus aimé ; mais dans ces amours mon imagination et mon amour-propre seuls furent en jeu ; le coeur resta vide. »

Même la culture ne rencontre pas grâce aux yeux de notre mécontent de vocation (ou de profession, c’est selon). Petchorin est pire que James Dean !

« Je me mis à lire, à m’instruire, tout cela me parut également ennuyeux ; je voyais que ni la gloire ni le bonheur ne dépendaient de ce travail, parce que les hommes les plus heureux sont souvent les plus ignorants, et quant à la gloire elle n’appartient qu’au succès. Or, pour l’obtenir, il faut être bien habile. »

Après, c’est l’aventure, les guerres indiennes, caucasiennes pardon, le Far East russe avec le beau Caucase... Mais là aussi, on va s’ennuyer !

« Bientôt après on m’envoya au Caucase : c’est le temps le plus heureux de ma vie. J’espérais que l’ennui ne vivrait pas sous les balles circassiennes : vainement ! Au bout d’un mois j’étais tellement habitué à leur sifflement et au voisinage de la mort, que vraiment je ne m’en occupais pas plus que des moucherons, et je m’ennuyai plus qu’auparavant, parce que j’avais, pour ainsi dire, presque perdu ma dernière espérance. »

***

Comme s’il avait lu ou même comme s’il récitait le "René" de Chateaubriand, publié trente ans avant déjà, Petchorin détaille alors philosophiquement et mimétiquement les affres de son esprit ; et là on commence à rire :

« J’ai une âme gâtée par le monde, une imagination sans repos et un coeur insatiable. Tout me paraît petit ; je m’habitue facilement à la souffrance comme au plaisir et mon existence devient plus monotone de jour en jour. Il ne me reste plus qu’une ressource : c’est de voyager. Dès que je le pourrai, je me mettrai en route ; mais pas en Europe, grand Dieu ! J’irai en Amérique, en Arabie ou dans l’Inde ; enfin où que ce soit, je mourrai en voyageant... »

On est près d’éclater de rire, car le malheur devient comme chez Woody Allen un signe de génie, et Lermontov pastiche le "René" de Chateaubriand qui se plaindra des méfaits de son oeuvre dans ses mémoires :

« Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions. »

Car l’humour et le rire sont très proches de l’ennui et de la grande angoisse existentielle ! C’est dans "Oblomov", livre qui annonce encore mieux l’époque actuelle (la moitié des gens ou plus ne font plus rien), que l’on peut le mieux trouver cette proximité entre le rire et l’ennui. Gontcharov écrit de son héros :

« Quelquefois le regard devenait terne et exprimait la fatigue ou l’ennui ; mais ni la fatigue ni l’ennui ne pouvaient, même pour un instant, altérer la douceur de la physionomie, tant cette douceur, qui était l’expression habituelle, non-seulement du visage, mais de l’âme, se peignait clairement dans les regards, le sourire et dans chaque mouvement de la tête et de la main. »

Son personnage est malheureux mais pas assez malheureux pour mettre fin à son malheur ! Il devient donc clown et spectateur de lui-même ! Il en est presque sympathique !

« Si du fond de l’âme s’élevait un nuage de soucis qui l’assombrissait, son front se plissait et on y apercevait la lutte du doute, de la tristesse et de la crainte ; mais rarement cette lutte aboutissait à une idée arrêtée, et plus rarement encore se résumait dans une résolution. Elle s’évaporait en un soupir et s’évanouissait dans l’apathie et la somnolence. »

L’ennui est plus grave qu’à l’époque romantique ou dans l’oeuvre de Lermontov. Du malaise de la jeunesse idéaliste il devient la caractéristique d’une vie ratée qui dure. Gontcharov annonce l’homme moderne, souvent au chômage, trop tôt à la retraite, et qui passe sa vie dans son grand lit et devant la télé. Le péché capital de l’Eglise est bien sûr la paresse, liée à l’acédie, et dont parlent beaucoup les pères de l’Eglise, surtout Grégoire et Cassien :

« Si Oblomoff demeurait au lit, ce n’était point par nécessité, comme quand on est malade, ou qu’on tombe de fatigue et de sommeil, ni par volupté, comme ferait un paresseux : garder le lit était son état normal. Quand il restait chez lui, - et il ne sortait presque jamais - il était toujours au lit, et toujours nécessairement dans la même pièce où nous l’avons trouvé, et qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet et de salon de réception. »

***

Nous arrivons au XXe siècle. Le monde industriel et médiatique nous prépare tous à l’insatisfaction, car tous nous rêvons de richesse et de célébrité, et de tout faire très vite comme si l’univers était un grand magasin (il faudrait écrire à ce sujet, tiens...). Même la diabolique "Marguerite" de Boulgakov trouve ces mots, un siècle plus tard, révélant que peut-être l’ennui a une mission spirituelle encore plus qu’intellectuelle. Il est là, l’ennui russe, pour réveiller notre conscience et nous rapprocher enfin du royaume des cieux :

« Qu’est-ce que je fais là, toute seule au pied de ce mur, comme une chouette ? Pourquoi suis-je exclue de la vie ? »

"Le maître et Marguerite"

23 novembre 2012 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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