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L'après Libre Journal
Derrière l’écran
Kubrick et le génie de la musique
par Nicolas Bonnal

L’oeuvre de Kubrick continue de nous hanter et de nous inspirer à travers le monde, par l’unicité de ses sujets, l’efficacité de sa mise en scène, la perversité de ses acteurs (Nicholson, McDowell, Sellers), et aussi, et surtout, l’utilisation diabolique de la musique.

Cette utilisation intervient tardivement dans l’oeuvre de Kubrick, entre Docteur Folamour et 2001 l’Odyssée de l’espace. Kubrick utilise alors des musiciens classiques et modernes dans l’esprit de réaliser des clips extraordinaires, les sons devenant le souffle de l’enveloppe charnelle ou pellicule. L’imbrication des deux est comme celle de l’âme et du corps, et c’est celle qui va donner à quatre grandes oeuvres leur aura et leur force de frappe. 2001, Orange mécanique, Barry Lyndon et Shining sont des oeuvres obsessives et présentes grâce à cette implication absolue de la musique. La maestria technologique de Kubrick lui permet chaque fois de trouver les objectifs et les éclairages nécessaires pour adapter son image au souffle musical. Ensuite l’exploit décroît ; Full métal Jacket est décalé sous ce rapport, Eyes Wide Shut poignant mais moins rigoureux (manque de temps ?).

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- Dans 2001, Kubrick soulève le monde en pratiquant l’osmose du beau Danube bleu et du vol spatial, qui évoque la roue du Prater de Vienne dont sa famille est originaire (cf. Eyes Wide Shut adapté de Schnitzler). Richard Strauss avec son Zarathoustra donne la touche surhumaine quant à lui au beau foetus astral, cet enfant-lune aujourd’hui si présent dans les recherches en programmation mentale. Mais c’est Ligeti qui pour moi emporte la palme de platine avec son bouleversant Requiem - et son aérienne Lux aeterna - qui sont chantés par les choeurs d’Ernst Bour à chaque apparition du mythique monolithe. 2001 est un film transporteur et un film musicien. C’est la sorcellerie évocatoire dont parle Mallarmé et l’espace infini métaphorise notre rapport au grand écran.

Orange mécanique : si 2001 d’après John Baxter incarne le monde que nous devions gagner, Orange mécanique incarne celui où nous méritions de vivre. Le film se veut satire et parodie, et la musique aussi. On recycle et torture Beethoven et Rossini, on ouvre le film avec les funérailles de la reine Mary de Purcell, génialement travesties au synthétiseur Moog par Walter Carlos (qui deviendra plus tard Wendy pour travestir Berlioz). La puissance du conditionnement médiatique, musical et médical (c’est la même chose) du personnage est rendue par un morceau original, Timesteps de Carlos, inquiétant, presque inaudible au profane. Orange mécanique est le film sur la folie mélomane : on voit d’ailleurs les défilés hitlériens pendant une projection. Rousseau l’avait bien dit : « nos âmes se sont corrompues à mesure que nos Sciences et nos Arts se sont avancés à la perfection. »

Barry Lyndon est bien sûr le film tout-venant qui a fait comprendre aux gens le lien entre musique classique et picturale image. Kubrick distord dix fois avec l’aide du musicien de western Léonard Rosenmann la Sarabande de Haendel pour accompagner le destin de son héros picaresque, plus pleurnichard que l’original décomplexé de Thackeray ; il transporte dans le temps un trio de Schubert, estimant (il le dit à Ciment) qu’il n’y a pas une musique sentimentale au siècle des Lumières et des bons philosophes ! Et il fait perturber un splendide concerto de Bach pour laisser exploser une haine familiale (Lord Bullingdon contre son beau-père). La famille recomposée décompose la musique.

Shining ; c’est mon préféré. Kubrick a bien sûr pris plus de risques qu’avec Mozart, Bach ou Beethoven ! On a à nouveau Ligeti (le très beau Lontano, vraie musique de la puszta et des grandes plaines), l’inouïe musique pour cordes, percussion et célesta de Bartok, et Penderecki et sa musique de cauchemar (Kubrick filme alors le sommeil de Nicholson et les chaudières de l’hôtel...). En ouverture on a le reformatage de Berlioz (et son Dies Irae) par le synthétiseur fou de Carlos et l’excellent (encore inaudible) Rocky Mountains qui annonce, tandis que Nicholson conduit sa famille en coccinelle dans les anciennes sierras, la catastrophe qui va se produire. Aucune musique américaine pour illustrer cette métaphore des démons étasuniens (les pauvres noirs et indiens, la télévision, l’alcoolisme, la pornographie, la destruction de la famille, etc.).

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J’ai dit que les deux derniers films illustrent moins bien ce génie musical du cinéma de Kubrick. Il a laissé à sa fille le soin de composer sous un pseudo la bande sonore angoissante mais farfelue de Full Metal Jacket, entrecoupée de tubes des années 60, puis a jonglé avec des sources diverses pour inspirer l’inachevé Eyes Wide Shut. Ici encore Ligeti, ici encore un musicien soviétique, Chostakovitch et sa géniale suite de jazz (l’autre était Khatchaturian dont l’adagio restituait l’ennui de la vie des cosmonautes qui est devenu le nôtre, conditionnement inclus).

Je tiens à recommander quelques pures musiques de film dans l’oeuvre de Kubrick. Revoyez le tonitruant générique de Spartacus, composé par Alex North (qui travaillera aussi sur Folamour) et illustré par le designer et styliste de James Bond Saul Bass.

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La puissance imprégnatrice de l’art de Kubrick vient bien de la musique, et il l’a mieux exprimée qu’aucun autre. On ne sait pas vraiment d’où lui est venue cette intuition ni ce "craft", ce savoir-faire qui n’est pas présent dans ses premiers opus : quel déclic s’est produit ? L’art de Kubrick est inspiré de l’hypnose et la magie, comme celui du grand Wagner.

Personne n’a d’ailleurs mieux parlé de la musique ni expliqué son pouvoir magicien que Schopenhauer dans "le Monde comme volonté" :

« C’est pourquoi l’influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle des autres arts : ceux-ci n’expriment que l’ombre, tandis qu’elle parle de l’être. (...) Le compositeur nous révèle l’essence intime du monde, il se fait l’interprète de la sagesse la plus profonde, et dans une langue que sa raison ne comprend pas : de même la somnambule dévoile, sous l’influence du magnétiseur, des choses dont elle n’a aucune notion, lorsqu’elle est éveillée. »

24 janvier 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

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Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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