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L'après Libre Journal
Après l’Apocalypse
Le baroque comme fin de l’histoire
par Nicolas Bonnal

Je suis un homme qui m’occupe, toutes les nuits,
à regarder, avec des lunettes de trente pieds, ces
grands corps qui roulent sur nos têtes ; et quand
je veux me délasser, je prends mes petits
microscopes, et j’observe un ciron ou une mite.

Montesquieu

Dans les excellents films du cinéaste soviétique pour enfants Alexandre Rou, on assiste souvent à une intéressante confrontation : un bon paysan blond venu de son mir bien médiéval rencontre un roi corrompu et bariolé, bien entouré de stupides courtisans, et dont la fille est folle ! Le roi est environné de magiciens maîtres de miroirs brisés, de manipulations mentales et techniques d’asservissement. Il est vraiment baroque, incarnant une corruption intellectuelle moderne et bourgeoise face à la bonne âme russe et populaire.

Cet exemple permet de comprendre l’importance contemporaine de la réflexion sur le baroque, qui même si elle n’est pas éthique et eschatologique (comme la mienne !), se veut historique ou esthétique. Avec le baroque apparaît une rupture irréparable dans l’histoire. Nous rentrons dans l’âge de la modernité, une modernité dont nous ne sommes finalement toujours pas sortis. Présentons sommairement quelques grands traits du baroque :

- C’est l’âge des machines hydrauliques, des deus ex machina et de l’opéra, l’âge aussi du trompe-l’oeil et du costume et de la perruque. Un âge sophistiqué et falsifié qui célèbre "l’Illusion comique", la scène d’opéra et la fausse descente aux enfers. Tout est spectacle et curiosité de badauds et l’on comprend la fascination des "lettres persanes" : l’homme s’ennuie déjà et il lui faut du nouveau !

- Le baroque est bien sûr aussi l’âge de la séduction puisqu’il est l’âge de la cour et du courtisan ; de l’illusion comme on a dit et de la tromperie. C’est le triomphe de "Don Juan", amuseur de femmes, gentilhomme dévoyé et toujours endetté ; car ces gens paraissent (paressent ?) et ne travaillent pas. Car le baroque accompagne d’ailleurs l’explosion de la dette publique. Marx l’a très bien décrit - et ce n’est pas un hasard - au livre VIII du "Capital". La richesse des nations, écrit-il en s’en moquant, c’est leur dette publique. Et « le crédit a remplacé le credo » auquel les sociétés croient de moins en moins, tout comme le chevalier à la triste figure a remplacé Parsifal. « Le monde a changé de base », et la technique du moulin (pensez aux Dark Satanic Mills de Blake) vient à bout de tous les courages, comme l’artillerie vient à bout de 4 des 7 samouraïs du film éponyme. Pensez aussi aux 47 Rônins dans cet esprit : c’est une révolte guerrière et féodale contre l’esprit pourri des courtisans.

- Ere du mouvement, le baroque est aussi l’âge des colonisations, des découvertes et de spectacles amuse-gueule sur les sauvages ou les Incas, comme ceux de notre génial Rameau (le baroque dure jusqu’en 1760). Le baroque annonce complètement le relativisme des Lumières et le déclin du christianisme autocentré de l’Occident. Tout se vaut, tout est curiosité et l’on adore l’exotisme : le mot kiosque vient de cette époque où l’on découvre le sucre, le tabac, les chinoiseries et le théâtre, nouvel opium du peuple ! Il faut aussi se hâter de jouir, car tout est vanité. Comme dit Pascal, l’oeil et l’esprit déformé par l’optique et les télescopes, « le silence éternel des espaces infinis m’effraie ». Le microscope et le télescope auront définitivement distordu notre mentalité, en affolant les uns et distrayant les autres.

- Enfin, contemporain du capitalisme, le baroque s’orne du décor décadent du casino, qui en italien désigne aussi bien la salle de jeux que le bordel. C’est le décor de "Manon Lescaut", d’esprit si moderne ! On est déjà dans la banqueroute de Law, les spéculations hasardeuses, les truquages des banques centrales et même des rois : comme dit Montesquieu, le roi de France est un grand magicien : « s’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils le croient. » (Lettre 24).

- Parlons encore littérature justement. Le grand chef d’oeuvre méconnu (même de Borges !) en est certainement le "Criticon" de Gracian, ce génie méconnu de l’Espagne classique qui annonce toute notre lexique ultérieur ; le démiurge, la machine, le théâtre du monde, la tromperie universelle, l’île, comme celles de Shakespeare et Marivaux. Mais McLuhan avait aussi insisté sur la tromperie dans "le Roi Lear" qui veut refonder son royaume non plus des fonctions, mais sur des rôles. Alors que le tzar Pierre le Grand recycle le baroque italien en mer baltique, les écrivains pastichent : "Roman comique" de Sorel, "Jérusalem libérée" de Tasse et bien sûr l’Arioste, dont certains chapitres sont à se tordre de rire. Toutes les pièces-ballets de Molière sont de purs spectacles baroques, elles n’ont rien du classicisme dont se targue la France de Louis XIV : il aura duré quoi, ce classicisme, dix ou quinze ans ? Voulez-vous un dessin sur les intentions de ce mamamouchi alias le Mammon de la Bible ?

***

Puisque nous parlons beaucoup du pape en ce moment, marquons une pause. Le baroque est bien sûr marqué par la déchristianisation. Pensez à l’expression de Montesquieu : « le pape, vieille idole qu’on encense par habitude ! » (lettre 24). Pensez au fameux livre de Paul Hazard sur "la Pensée européenne" entre 1680 et 1720. On est passé de l’immense Bossuet au gourmand Voltaire et l’on est dans le libertinage régenté si j’ose dire. Swift se demande d’ailleurs comment remplacer le christianisme qui a disparu d’Angleterre (où il reviendra mais sous la forme distordue et conservatrice). Sur ce point mon philosophe moderne préféré, le marxiste et conspirateur Guy Debord, dénonciateur des temps truqueurs et conspirateurs, a superbement décrit le changement de paradigme, comme on écrit aujourd’hui. Je cite sa réflexion sur l’importance cardinale du baroque dans sa "Société du spectacle" (§ 189) :

« Le baroque est l’art d’un monde qui a perdu son centre : le dernier ordre mythique reconnu par le moyen âge, dans le cosmos et le gouvernement terrestre - l’unité de la Chrétienté et le fantôme d’un Empire - est tombé. L’art du changement doit porter en lui le principe éphémère qu’il découvre dans le monde. Il a choisi, dit Eugenio d’Ors, « la vie contre l’éternité ». Le théâtre et la fête, la fête théâtrale, sont les moments dominants de la réalisation baroque, dans laquelle toute expression artistique particulière ne prend son sens que par sa référence au décor d’un lieu construit, à une construction qui doit être pour elle-même le centre d’unification ; et ce centre est le passage, qui est inscrit comme un équilibre menacé dans le désordre dynamique de tout. »

Ce désordre dynamique (formule heureuse qui illustre si bien la trop célèbre "Fable des abeilles" de Mandeville) reflète bien sûr l’émergence énergique du capitalisme global (penser encore à Voltaire et à son poème "le Mondain"). Mais Debord est encore plus pointu quand il décèle dans le baroque la forme première de toutes nos dégénérescences - ou métamorphoses - ultérieures :

« L’importance, parfois excessive, acquise par le concept de baroque dans la discussion esthétique contemporaine, traduit la prise de conscience de l’impossibilité d’un classicisme artistique : les efforts en faveur d’un classicisme ou néo-classicisme normatifs, depuis trois siècles, n’ont été que de brèves constructions factices parlant le langage extérieur de l’Etat, celui de la monarchie absolue ou de la bourgeoisie révolutionnaire habillée à la romaine. Du romantisme au cubisme, c’est finalement un art toujours plus individualisé de la négation, se renouvelant perpétuellement jusqu’à l’émiettement et la négation achevés de la sphère artistique, qui a suivi le cours général du baroque. »

Le cours général du baroque : on ne saurait mieux dire, en évoquant la France progressivement décomposée, de Concini aux hollandais...

13 mars 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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