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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Antoine-Augustin Cournot, le génie Français découvreur de la posthistoire
par Nicolas Bonnal

Henri de Man évoqué ici souligne l’importance du mathématicien, épistémologue et philosophe français Augustin Cournot, un génie méconnu qui a inventé au milieu du XIXe siècle la notion de posthistoire. Je suis allé voir ses oeuvres sur <archive.org> et y ai trouvé par exemple les remarques suivantes écrites vers 1850. Cournot a été un grand mathématicien, un historien des sciences, un économiste chevronné, un philosophe et un modeste inspecteur de l’instruction publique ! Il fait penser à Kojève qui a fini fonctionnaire européen à Bruxelles... Il incarne parfaitement ce génie médiocre, petit-bourgeois à la française, qui depuis Descartes ou Pascal jusqu’aux intellectuels du siècle écoulé, rêve de sa petite place dans la fonction publique. On peut dire aussi qu’il liquide à la française toute notion d’héroïsme ou de grandeur, constatant par ses instruments de mesure que cette dépense d’énergie (penser à l’entropie de Carnot) est déjà dépassée. La science française - penser surtout à Poincaré qui n’est pas allé jusqu’au bout - n’est pas seulement rationnelle : elle est raisonnable. Elle reflète d’ailleurs le déclin démographique et le vieillissement de notre population à cette époque, le dix-neuvième donc, qui contraste avec le dynamisme européen. Cela ne retire bien sûr à la puissance conceptuelle de nos savants et de nos mathématiciens.

***

Cournot s’intéresse à tous les sujets avec la méthode et l’étroitesse d’un penseur de son siècle. C’est qu’il évolue dans le monde petit-bourgeois de "Madame Bovary". Il parle déjà de la révolution terminée, 120 ans avant François Furet dans un très bon livre inspiré par Tocqueville et Cochin :

« Alors l’histoire de la Révolution française sera close, son mouvement initial sera épuisé, aussi bien en ce qui concerne à l’intérieur la rénovation du régime civil, qu’en ce qui regarde les entreprises extérieures et l’action sur le système européen... Dès les premières années du siècle on pouvait dire avec fondement que la révolution était finie, en ce sens que tout un ensemble d’institutions ecclésiastiques et civiles, que l’on appelle chez nous l’ancien régime, avait disparu pour ne plus reparaître... »

Le renversement de la féodalité a été finalement la grande affaire de la Fin de l’Histoire, ce que confirment aussi bien les autres grands esprits français. Après la Révolution apparaît le rond-de-cuir (Cochin) ou bien sûr le bureaucrate soviétique, qui ne demandent qu’à conserver les acquis de leur pitance révolutionnaire. Celle-ci devient d’ailleurs de plus en plus un spectacle : on s’habille à la romaine, comme disait Debord du temps de Robespierre, et on défile au pays de Staline.

Cournot voir poindre aussi une humanité plus tiède, une humanité ni, ni, comme diraient Barthes ou Mitterrand. L’humanité bien tempérée par la médecine et les machines :

« Après toutes les explications dans lesquelles nous sommes entrés jusqu’ici, est-il besoin d’ajouter qu’autant nous croyons impossible d’extirper du coeur humain le sentiment religieux et le sentiment de la liberté, autant nous sommes peu disposés à admettre que les futures sociétés humaines reconnaîtront pour guides les prêtres d’une religion ou les apôtres de la liberté? »

Ni prêtres ni missionnaires libertaires ! Il voit plus loin que Bakounine.

On devrait se rassurer, puisque Cournot voit arriver une modération universelle avec un échec des idéologies, comme on disait encore. Avant Nietzsche il voit la modération arriver, modération qui on le sait sera un temps rejetée par les Allemands, et avec quelle force ; mais d’un point de vue historique, Cournot a plus d’avance que Nietzsche, et il fonde ses considérations sur son observation mathématique et astronomique de l’Histoire :

« Tous les systèmes se réprimeront ainsi à la longue, quoique non sans de déplorables dommages, dans ce qu’ils ont de faux ou d’excessif. »

Il invente l’expression de posthistoire, qui va succéder à la révolution Française :

« On ne saurait entendre par posthistoire la léthargie d’une civilisation dont la force vitale est éteinte, mais l’entrée dans une phase du destin du monde qui ne s’insère plus dans le cadre de l’histoire, parce que les rapports que l’on peut ailleurs historiquement établir entre les causes et les effets font défaut. »

Cournot voir un avènement de la fin de l’histoire qui est plutôt une mise en marge de l’Histoire, comme une porte qui sort de ses gonds, une bicyclette qui sort de la piste et dont la roue semble tourner, mais pour rien (c’est bien la vision que cette société me donne, avec son éternel retour d’événements creux et tarés) ; qu’il date bien sûr de l’ère baroque que la révolution vient sanctionner. Depuis nous nous répétons :

« L’histoire est un produit de l’esprit humain élaboré pour que les événements puissent être mesurés à l’échelle des buts et des forces humaines. A des événements comme ceux que nous vivons aujourd’hui il semble que cela ne s’applique plus ; et ce sentiment est à la base de l’impression que nous avons que "les temps sont révolus", que nous sommes entrés dans une époque en marge de l’histoire. Ce monde en marge de l’histoire qu’un instant Hamlet a entrevu dans le miroir de son âme égarée : un monde disloqué. »

Debord aussi consacrera deux excellentes pages au baroque dans l’Histoire.

En prétendant progresser alors qu’il ne fait que du surplace, le monde moderne, tel que décrit par Tocqueville, Cournot, De Man et d’autres, ne fait que nous tromper. Seul un pessimisme radical, presque révolutionnaire, pourrait nous préserver. L’optimisme moderne reste celui de la dévastation par la dette et les infrastructures. Voyez où en sont les Chinois à se ruiner pour un énième plan d’infrastructures destiné à truquer leurs statistiques déjà truquées, voyez où en sont les Européens à Chypre ou ailleurs avec leurs beaux projets.

Kojève, le fameux contemporain hégélien de De Man, disait que pour supporter la fin de l’histoire il fallait apprendre le grec (par exemple !). Je dirais plus sobrement qu’il faut surtout y apprendre à supporter sa journée et à la réussir. L’homme masse allume sa télé, va au concert ou au stade parce qu’il ne vit que de mimétisme et d’aliénation, l’homme de bien au sens d’honnête homme ou d’homme de bien du Yi King apprend par exemple à jouer. Le reste n’est même plus littérature. Le reste c’est l’actualité.


Antoine-Augustin Cournot, "Considérations sur la marche des idées", sur <archive.org>.
5 avril 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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