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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Léon Bloy et le christianisme face à la menace antisémite
par Nicolas Bonnal

Léon Bloy publie après Drumont son fameux "Salut par les Juifs" où il espère traiter la grandeur du mystère d’Israël. Mal lu, son bouquin est souvent mal compris.

Le début toutefois, qui traite de Drumont et de l’exercice antisémite est d’une grande drôlerie. Comme souvent chez Bloy la grandiloquence épique est religieuse débouche sur une veine comique. L’auteur de "l’Exégèse des Lieux communs" règle son compte à l’armée des écrivains antisémites qui convertissent un sujet en genre littéraire. Chesterton, un autre grand chrétien, disait que le monde moderne croyait plus en Dieu mais qu’il était prêt à croire en n’importe quoi (anything), comme la suite des événements le montrera bien dans les deux parties de l’Europe.

Pour Bloy l’antisémitisme est en fait un job, un juteux exercice littéraire (lui-même va déborder d’outrances dans ce livre) mais aussi une manifestation d’avarice. Le goy avare en veut au juif d’une fortune putative qu’il lui aurait ôtée ; en d’autres termes il se croit, il se veut ruiné et il pense ou bien affirme l’être par les Juifs. Cela lui permet deux occupations à temps complet : la haine des Juifs qui remplace sa Foi chrétienne ; et la conviction qu’il n’est pas un petit-bourgeois, mais un riche dérobé par mégarde. Les cousins Rothschild font le reste !

***

Et cela donne ces lignes géniales, digne du Dictateur de Chaplin, et inspirées bien sûr par la Genèse et l’épisode de Pharaon (qui mériterait d’être traité comiquement au moins une fois, avec ou sans le sosie de Yul Brynner) :

« Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire du pourrissoir des désespérés : - Ces perfides Hébreux, qui t’éclaboussent, t’ont volé tout ton argent ; reprends-le donc, ô Egyptien ! crève leur la peau, si tu as du coeur, et poursuis-les dans la mer Rouge. »

Bloy sait donc que penser des grands esprits soudain éveillés à la question de l’argent et à celle de l’antisémitisme à l’époque du capitalisme financier :

« Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques actuels, leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances financières et le détachement céleste qu’ils arborent. »

Bloy rajoute dans son classique (son chef d’oeuvre stylistique sans doute, avec son époustouflant "Napoléon", qui fascina Borges) que la base de l’antisémitisme consiste dans le rabâchage. On est à l’ère des foules de Gustave le Bon qui parle de l’effet de la répétition, on est cinquante ans avant Goebbels qui ne fera qu’une même chose. Car l’antisémitisme est une mine moderne, un peu comme la dépense publique (comparaison est ici raison) :

« Ah ! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et des fleuves ! mais surtout, oh ! surtout, ne jamais parler d’autre chose - voilà la recette et l’arcane, le médium et le retenfum de la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon Dieu ! résisterait à cela ? »

***

Bloy évoque (sans doute avec quelque envie, car lui fut toujours à deux doigts de mourir de faim) les tirages fantastiques de la littérature antisémite de gare :

« Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se multipliaient et les droits d’auteur s’encaissaient avec une précision rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse populace d’écrituriers du même acabit qui n’avaient pas eu cette plantureuse idée et qui résolurent aussitôt de s’acharner aux mêmes exploits. »

Et on retourne en Egypte, pays consacré par l’Ecriture sainte à la jalousie et à la haine des Juifs ; avec son emphase inégalable, Bloy poursuit sa chasse :

« Tous les livides mangeurs d’oignons chrétiens de la Haute et Basse Egypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être, - à la fin des fins, - un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou ravigoter maint négoce valétudinaire. »

On sait comment les nazis se chargeront de voler les juifs, bijou par bijou, maison par maison, chevelure par chevelure. Ils illustreront ce faisant l’intuition de Léon Bloy : que l’antisémitisme est essentiellement une religion d’argent.

« Mais, quoi ! ne fallait-il pas suivre jusqu’au bout le cupide saltimbanque, organisateur et prédicateur de cette croisade pour le boursicaut, qui ne cesse de prêchailler "à la petite semaine" sur le petit nombre des élus du Coffre-fort Tout Puissant ? »

***

L’auteur de "l’Exégèse des Lieux communs" en vient à son point principal : l’antisémitisme (dont Lénine disait qu’il était le socialisme des imbéciles) en vient à être une réflexion théologique à hauteur de cerveaux imbéciles.

« Mais comment ne pas le nommer au moment d’aborder cette incomparable question d’Israël qu’il se glorifie sottement d’avoir abaissée jusqu’au niveau cérébral des bourgeois les plus imbéciles ? »

Le fond du problème gît bien sûr non dans les Juifs ou leur supposée puissance dans le monde moderne (Péguy, autre grand chrétien, fera aussi justice de cette iniquité) mais dans le comportement déréglé du penseur -sic- postchrétien. On ne me fera pas l’injure de comparer l’antisémitisme de l’Ancien régime royal et chrétien à celui de la modernité de tout de même ?

« Aujourd’hui que le christianisme a l’air de râler sous le talon de ses propres croyants et que l’Eglise a perdu tout crédit on s’indigne bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs enragés de la Tradition apostolique sont les premiers à s’en étonner. »

***

J’en viens plus brièvement à la question de l’antisémitisme de Bloy - car je déteste accuser un grand esprit d’antisémitisme, surtout à une époque où la chasse à l’antisémite (et non plus au Juif) devient le prétexte, le justificatif de toute les aberrations d’un système égaré (théorie de la conspiration !). Tout à son paupérisme ultra, Bloy reproche aux juifs d’avoir détesté le pauvre :

« Ils ont détesté le Pauvre, d’une détestation infinie. »

Or on sait que le nazisme et l’antisémitisme moderne reprocheront aux Juifs non seulement la puissance financière mais aussi le communisme (voir le célèbre texte de Churchill à cet effet). De ce point de vue le sort des Juifs est théoriquement identique à celui de l’Eglise telle que la voit Chesterton dans "Orthodoxie" : on lui reproche tout et son contraire, et ce quoi qu’Elle ou qu’Ils fassent. L’Eglise est coupable d’être assise à la table des puissants en même temps que d’être la défenderesse de la Pauvreté. Quand on est un esprit fort, on lui reproche aussi son intelligence et sa science, sa durée et enfin son "fanatisme".

« Et d’une manière nullement curieuse, ce sont les classes moyennes de la modernité qui fourniront leurs bataillons de choix aux antisémites et aux anticléricaux. »

30 mai 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

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François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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