L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
La Bataille des champs patagoniques
II - La conférence Bariloche
par Nicolas Pérégrin

Bariloche est le lieu rêvé pour toute conférence. Le temps a en effet suspendu son vol sur le lac Nahuel Huapi. On loge les sommités dans un des hôtels les mieux gardés du monde, le Llao Llao Resort, qui trône au milieu des montagnes enneigées, tout près du puerto Pañuelo que l’on emprunte pour explorer les bras du lac. Tout près du Llao Llao, autour du lac Moreno, les plus belles maisons de la république argentine, des chalets construits parfois par des Allemands réfugiés en 1945, ou immigrés avant, et depuis mués en objets prisés de la spéculation internationale. La crise financière de 2001, si parfaitement exécutée dans les moindres détails, a accéléré la mondialisation de cette partie riche et andine de la Patagonie.

Les hôtes importants n’ont que l’embarras du choix : on gagne le brazo Blest, le brazo Huemul, le brazo de la Tristeza. Le lac a sept bras, comme une géante pieuvre bleue. Sa profondeur est importante : plus de 500 mètres. Par beau temps, les eaux sont d’un bleu inimitable, qui défie le ciel. Par temps venteux, les eaux deviennent houleuses, dégageant un grand sentiment d’inquiétude. Les plaisanciers peuvent louer un voilier pour longer les 300 milles de côtes, les touristes peuvent se rendre à Puerto Blest ou sur la si belle île Victoria, longue de 20 kilomètres, et située au milieu de ce lac long et fin. Là, une végétation luxuriante, des lagunes vertes et des glaciers noirs attendent le voyageur méditatif qui rêve de transformer le monde.

***

C’est à Bariloche que depuis près d’un siècle se détermine l’avenir du monde.

La porte de la Patagonie est devenue un must du tourisme international, et aussi du tourisme de congrès. Mais de congrès particulier : il ne s’agit pas de vendre des machines-outils, mais des machinations qui vont transformer le monde. Et pour transformer le monde, on préfère la nature indifférente à la précipitation des grandes cités.

Nous assistons à la conférence Esaü : ce n’est pas exactement une conférence sur le droit d’aînesse, mais cela y ressemble. Entre deux conférences, on peut se distraire. Deux participants, qui portent le badge 28A et 45V discutent autour du septième trou du golf du Llao Llao : tout le monde sait que l’ont parle de golf au bureau, et d’affaires au moment du golf. Nos amis évoquent l’achat de terres en Patagonie chilienne et argentine. L’affaire est devenue importante : nous sommes dans un territoire peuplé d’un habitant au km2, facilement expulsable : il vit pour l’essentiel du tourisme. Dans ce territoire, on trouve du pétrole, des glaciers gigantesques, et sans doute des cavernes à l’épreuve des balles et des bombes. On est ici dans un réduit inexpugnable. La Patagonie est stratégique. Bien entendu, une estancia de 2 à 10 000 hectares ou plus a son prix : quelques millions de dollars. Mais qu’est-ce que cela quand on a gagné un milliard de dollars en bourse, que le pétrole texan a triplé de valeur, ou que l’immobilier européen a décuplé en moins de vingt ans ? Et qu’est-ce que cela quand il s’agit de survie ?

Un autre groupe se promène près de l’hosteria de Puerto Blest, dans la superbe selva valdiviana. Un des congressistes a étudié la botanique locale : il évoque les coihues, les lengas, les notophagus ou pseudo-hêtres. Il aime les fuchsias et fustige le genêt, ou retama, qui, introduit ici, liquide le reste de la végétation native. Le congressiste, 57L, dirige une ONG importante de protection de la nature. Il évoque avec H67 et A87 les risques de pénurie d’eau et de terre, la montée des déserts et du niveau des océans, les problèmes liés à la surpopulation. Il prend pour exemple la Patagonie, son vide, sa beauté, ses richesses. Que va-t-on faire de tout ce monde, lorsque 50 ou 60 millions d’être humains feraient l’affaire sur la terre ?

A87 reprend la parole : il est démographe, et se prend à rêver d’un monde non post-démocratique (il est démocrate) mais post-chaotique où l’on recruterait les survivants à l’Apocalypse qui s’annonce en fonction de critères enfin rationnels. Il énumère ces critères et tombe d’accord sur le chiffre de soixante millions cité par son collègue.

***

Sur le beau bras Huemul, ignoré par les touristes, navigue un ketch d’une quarantaine de pieds : on n’a pas besoin de trop grandes dimensions sur un lac similaire. Ici, K89 et G38 discutent de leur jeunesse folle. Ils ont commencé par la délinquance et la violence avant d’être recrutés par la police secrète. Ce n’est pas qu’ils fussent originaires des bas-fonds de la société, bien au contraire : simplement, ils ont découvert le pouvoir et le poids de leur agressivité lorsqu’ils étaient jeunes. Il ont fondé les clubs Pancrace, ont répandu une atmosphère de peur dans les quartiers où ils opéraient et ont finalement été recrutés par l’avant-garde des polices secrètes, en Europe, en Amérique, au Brésil. L’Etat moderne a besoin en effet de cette violence pour effrayer les populations, leur explique leur mentor (qui lui porte un nom : Harold van Buren - aucun rapport avec le président du même nom). Les voyous font le travail d’une police parallèle : ils servent à terroriser et à inhiber les populations. La police classique les couvre : en cas d’agitation permanente, de manifestation violente, on les laisse agir. Ils servent l’immense empire de l’inertie moderne. De l’autre côté, la police pourfend le citoyen lambda avec cruauté pour la moindre effraction : fume-t-il, roule-t-il, blague-t-il qu’il est déjà passible des pires peines. Van Buren évoque même le nécessaire sacrifice d’une tête du troupeau pour se concilier les puissances et s’assurer l’obéissance dudit troupeau.

Au loi, au loin, toujours à Bariloche, on admire le cerro Otto, et le cerro Campanario qui jouissent sans doute de la plus belle vue du monde.

A un niveau plus élevé, on trouve des structures de terreur. Des individus plus évolués que K89 et G38 (mais il faut toujours se concilier les brutes) comme X66 et W55 répandent de fausses menaces, ou réalisent de faux attentats. Ils instaurent une culture de la peur, comme sous la Restauration française, en déclenchant des attentats qu’il faut attribuer à d’autres. L’Etat n’est jamais si bien servi que par lui-même, surtout lorsqu’il ne dépend plus d’élections démocratiques : mais a-t-il jamais, surtout en des temps techno-scientifiques, dépendu de la volonté du peuple ? Le peuple, c’est le public, et le public croit ce qu’on lui montre : il peut même ne pas le croire, mais cela n’importe plus. Un monde avec quelques éléments de fausseté (Dieu, le Roy, la féodalité...) pouvait être renversé, mais un monde uniquement bâti sur du faux ne peut plus l’être.

C’est d’ailleurs le dilemme qui se pose à H. van Buren : les populations sont trop soumises maintenant. Le parc humain est devenu un poulailler, il n’y a même plus de coq hérétique pour défier les autorités. Les contestations sont locales, marginales, incapables de proposer un futur différent. Il faudrait les nourrir, on s’y attèle...

***

Nos amis vont retourner à l’hôtel pour passer une soirée dans le grand salon, d’où une vue panoramique sur le lac les attends. La soirée est privée. L’hôtel Llao Llao a été vendu pour le prix d’une chambre d’un cinq étoiles londonien ou parisien, du temps d’un président néo-libéral qui s’était fait élire sur un programme nationaliste et populiste (il n’y a rien de plus drôle). Il est devenu une résidence surveillée. Avant les touristes nationaux pouvaient y rentrer : ce n’est même plus possible. Mais même le touriste gringo n’y a plus accès, puisqu’il s’agit d’y organiser des conférences. On dit que c’est là que fut décidée la conversion au protestantisme des latino-américains au début des années 70. Les sectes furent lâchées, l’Eglise dépassée.

Le soir tombe, et avec lui le froid. Derrière l’immense baie vitrée, le lac Nahuel Huapi prend un grand air triste et sinistre. Les conifères importés répandent leur ombre sombre. B82 prend la parole : il est médecin, spécialiste des virus. Il explique le bienfait de la propagande virale. Il sait que plusieurs de ces virus peuvent être fabriqués ou transmis maintenant, mais que la décision prendra du temps.

Mais H. van Buren prend la parole ensuite. Quel pasteur a intérêt à sacrifier son troupeau ? S’il peut tondre toutes les bêtes, s’il peut en tuer quelques-uns pour s’en nourrir, s’il peut en sacrifier un pour la peur ou pour le don, il n’a pas besoin d’éliminer la masse du troupeau. Ou alors il ne sera plus berger de rien. Nous sommes donc condamnés à attendre. Un grand silence se répand dans le salon, comme si la conférence terminée avait déçu, n’ayant pas tenu toutes ses promesses.

***

Le lendemain, Harold van Buren se promène dans les bois de la selva valdiviana qu’il aime tant. Le parc municipal de Llao Llao est un monde en soi, avec ses caña colihue - forêts de bambous -, ses plages grises, ses bunkers allemands de l’après-guerre, ses chalets géants, son pont romain, ses lagunes perdues. Il marche sur les feuilles mortes et passe devant les arrayanes, ces arbustes si durs et charmeurs. Il pense à Mahler, au pâle hortensia qui s’unit au myrte vert, quand il voit apparaître trois hommes. Un grand portant un chapeau, deux autres portant des cagoules.

Il est un peu anxieux : comment va-t-il finir ? Il sait que sa conclusion n’a pas plus. Qu’il aurait dû proposer et avancer. Il ne l’a pas fait.

Mais Johansson, le grand à chapeau, un peu plus âgé que lui, ne lui en veut pas ; au contraire : il faut clamer les esprits, clamer les hommes. Le temps n’est pas tout à fait venu d’agir. Il faut attendre un déclencheur, par exemple la crise qui fera s’effondrer le marché financier ou immobilier qui ne reposent que sur des fictions. Toute civilisation est conspiration, tout le monde le sait, et pour l’instant tout le monde marche dedans. Il n’y a pas de dupes, finalement, il n’y a qu’un conglomérat de solitudes sans illusions. Il nous faudra un störungfaktor, un facteur de perturbation pour précipiter tout cela. Jusque-là il faut prendre son mal en patience.

Le jour est magnifique : le mouettes volent sur le lac, près de l’embarcadère, dans l’attente d’être grassement nourries par les touristes. Toute révolution dévorait ses enfants, conclut van Buren. Voici le temps des fonds de pension, où les restaurations nourrissent des vieillards anxieux de toucher leur retraite et leur balle de golf.

15 juin 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page