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L'après Libre Journal
La Bataille des champs patagoniques
III - L’aviateur
par Nicolas Pérégrin

J’assurais la liaison postale Buenos Aires - Asuncion. Pour cela je survolais la Mésopotamie argentine, les villes de Rosario de Santa Fe, jusqu’à Corrientes. Après j’obliquais vers la zone morte, ainsi avais-je surnommé le Paraguay.

J’aimais la vie nocturne de Buenos Aires, ses innombrables bars à tango, ses confiterias et ses cinémas qui nous permettaient de voir avant l’Europe les dernières productions américaines. J’aimais aussi les filles de la capitale fédérale, les porteñas, peut-être pas les plus belles, mais certainement les mieux faites du monde. Le miracle de la terre avait été ici plus fort que le miracle de la race. Je n’ai jamais été ébloui par les italiennes ni par les espagnoles, mais ici le mélange avait pris. Je pensais aussi à l’origine indienne d’une partie de ces indiennes, indiennes dont la finesse, la chevelure, la peau ocrée et la féminité m’enchantaient au Paraguay. Certains connaisseurs me parlaient des guaranis, d’autres de l’ethnie maka. Toujours est-il qu’il y a même chez les plus blanches des argentines un je-ne-sais-quoi de féminin et d’affriolant que les femmes ont perdu sous nos latitudes. D’un autre côté, je me suis toujours méfié de la femme argentine, que je jugeais - et d’autres avec moi - hystérique, trop passionnée, intéressée et fatigante pour tout dire.

Je volai de longues heures. La saison la plus dure était l’automne quand les précipitations tombaient sur la pampa et l’Entre Rios avec une force redoublée. Il m’était arrivé de survoler des zones inondées du Chaco et de voir les misérables paysans, qui avaient tout perdu, juchés sur le toit de leur bicoque, avec les têtes rescapées de leur maigre troupeau.

Je sais que mon métier comporte des risques, mais il apporte une ivresse mécanique et une impression de liberté incomparables. Un jour par conséquent, le Facteur d’âmes me présenta sa note. Il y avait un fort brouillard. Mes aiguilles cliquèrent, mon moteur toussota.

J’étais au-dessus de la province de Corrientes, je n’aurais su dire où : j’espérais simplement que ce ne serait pas au-dessus d’un pastizal, car dans ce cas je risquais une destruction de l’appareil lors d’un atterrissage forcé. La densité de la végétation dans ces parages, lorsqu’elle n’est pas pâturée par des troupeaux, est imposante. Je baissai en conséquence, j’eus la chance de tomber sur une éclaircie, et je vis un champ assez vaste : je pouvais atterrir.

En touchant terre, je vis une maison, et des petites nattes dans les herbes. C’était sans doute des enfants ; j’espérais qu’ils auraient la sagesse de se tenir à l’écart. L’appareil s’immobilisa enfin et je pus descendre. Je ne m’étais inquiété à aucun moment, ayant inscrit cette mésaventure quelque part dans mon destin.

Je me vis entouré de trois fillettes émerveillées. Je les saluai, leur expliquant ce qu’était un avion, et ce qui pouvait lui arriver. Elles se présentèrent. La petite blonde, qui se nommait Domenika, s’en fut en courant chercher sa mère. Je la suivis de loin avec les deux petites jumelles, rouges de plaisir de servir de guides à un aventurier tombé du ciel. Elles étaient cheveux châtain toutes les deux. Je me rappelai que Corrientes fut une province colonisée par les Allemands de la Volga au début du siècle. Je me figurai comme un demi-dieu tombé du ciel au moment cruel mais si sensuel de la Conquista.

***

Je n’eus pas le temps de rêver plus longtemps. La mère de Domenika apparut : une femme superbe, blonde comme sa fille et fine comme le lys. Elle me salua avec respect, me demanda si j’étais blessé, si j’avais besoin d’aide.

J’aurais certainement besoin d’aide, lorsque je saurais de quoi avait pâti mon appareil. Il me faudrait sans doute l’aide d’un mécanicien, s’il y en avait un dans les parages. Mais je sentis au merveilleux regard de Beatriz - elle me dit de l’appeler Betty, et que oui, elle était d’origine allemande, son père étant arrivé ici en 1911 - que le mécanicien pourrait attendre.

Betty était séparée depuis trois ans et vivait seule avec sa fille, perdue dans les pastizales de Corrientes. Elle put joindre un mécanicien, je pus prévenir la compagnie de l’accident : ils parurent inquiets de mon sort, sans comprendre combien je ne pleurais pas l’heureux accident qui m’était arrivé. Nous fûmes amants le soir même, et le lendemain cette femme de flamme et de feu me présenta à sa famille - ou ce qu’il en restait.

Je restai trois jours merveilleux avec elle. Ce qui me plaisait, c’est que je devais la quitter. C’était une femme perdue dans l’océan de verdure de l’Amérique australe, qui ne me demanderait rien, qui se contenterait de scruter le ciel pour me voir arriver à cheval sur mon dragon mécanique. Betty n’était plus en âge d’attendre grand-chose d’un homme sinon de l’amour. Et moi je la quittai avec plus de reconnaissance que d’amour.

***

On nous recommande toujours de ne pas mêler l’amour et les affaires. Or je travaillais justement pour une entreprise commerciale pour laquelle la vie des employés importait, mais également l’arrivée du courrier. Il m’était donc difficile de venir atterrir dans son champ à volonté, d’autant que parfois les bêtes y venaient paître. Mais au cours de l’année suivante, je vins quatre fois coucher le dragon dans l’herbe de ma belle, et me jeter dans ses bras fougueux. Je n’ai jamais compris quelle froideur l’on reprochait aux filles du Nord. Mais chaque fois j’étais heureux de la quitter pour entretenir mon désir. Il me semblait qu’elle tombait amoureuse comme toutes les femmes de son âge : pour des raisons culturelles plus que naturelles (seule l’adolescence a droit à ce prodige), la femme veut tomber amoureuse de l’homme avec qui elle couche. Alors que jeune elle couche avec l’homme dont elle tombe amoureuse. Je ne veux pas généraliser : comme disait un officier pendant la guerre, toutes les généralisations sont fausse, y compris celle-ci. Je dois reconnaître aussi que Betty vivait dans une des provinces les plus laides de l’Argentine, et que, malgré le gibier qui y abondait, je n’ai jamais eu de goût pour la chasse. Ainsi, après deux jours de vacance amoureuse rendue possible grâce au mécanicien indien Eduardo, dont j’avais fait mon ami, je découvrais subitement que l’absence de Betty me manquait, et qu’il fallait que je prisse mon envol.

J’offris quand même à Betty son baptême de l’air. Elle en fut ravie, tout comme Domenika, qui en ce jour se mit à rêver d’être pilote. J’évitais soigneusement d’inviter toute la région à bord de mon dragon, mais je ne pus refuser une invitation à Eduardo, qui me rendait tant de service. Il me déclara enchanté qu’avec l’avionetta, je pouvais "agarrar" autant de filles que je le voudrais dans la région. Il suffisait de trouver un terrain d’atterrissage, c’est-à-dire d’entente. Je me le tins pour dit en souriant.

***

Le plus étonnant vint après. Nous étions en janvier : il y avait beaucoup d’humidité et des risques d’orage. Je pouvais pour une fois atterrir sans mensonge auprès de la compagnie. Le Chaco était inondé une autre fois, le Paranà débordait à Corrientes Capital. Je préparai mon atterrissage forcé sur mon champ habituel : mais cette fois le brouillard recouvrit toute la région. J’étais las et presque distrait : je m’imaginais dans un bon bain chaud préparé par Betty. Je vis enfin le champ et la maison et j’atterris. Je vis quatre enfants apparaître. Ils étaient tous beaux et bien habillés (nous étions un dimanche après-midi), mais bruns avec des traits indiens. Je m’étais trompé de champ.

Je bredouillais des excuses, alors que les marmots s’approchaient avec extase du dragon. Et je vis apparaître une femme brune et menue, belle et timide, qui me demanda si j’avais besoin d’aide. Je répondis que j’avais en effet besoin d’aide, oubliant mon atterrissage raté et inutile.

Elle s’appelait Nancy ; elle était une veuve courtisée dans le coin. J’ignore si elle avait entendu parler de moi et de mes atterrissages forcés, mais il ne me fallut pas longtemps pour forcer la porte de sa chambre. Je ne me rendis compte que plus tard qu’avec Betty je n’avais pu résister à une pulsion bien naturelle, alors qu’avec Nancy je n’avais pu résister à une tentation bien culturelle : celle de Don Juan des airs.

Cette femme était aussi délicieuse. Et je rêvais toute la nuit d’atterrissages forcés dans des bras et des literies fleuris. Il fallut quand même avoir recours à Eduardo pour décoller, car j’avais eu un problème de train d’atterrissage en arrivant dans l’estancia de Nancy. Il me salua d’un air malicieux, ne dit naturellement rien et repartit avec un généreux pourboire. Il avait l’air aussi heureux de me voir que ces femmes. Je promis à Nancy de bientôt venir la voir, et, en survolant, la province, je rêvais d’autres champs et d’autres atterrissages. Mes mésaventures avaient fait de moi un libertin des champs et des airs.

J’en reparlais à Buenos Aires à mes compagnons de vol. L’histoire les fit bien rire, même si je risquais de mécontenter la hiérarchie de la compagnie.

- Une fille dans chaque champ !

- Une femme dans chaque aéroport !

J’aurais dû me taire. Un de mes collègues se fit un plaisir de me dénoncer : je ne le sus que plus tard. En attendant, je repartis, et je retrouvai Nancy (une fleur fraîche est toujours cueillie avec plus d’insistance) sur ma route d’Asuncíon avec autant de plaisir. Les enfants me fêtaient comme leur nouveau père tombé des airs. On me parla de cadeaux à ramener de la capitale fédérale et d’un futur plus familial. Cela m’effraya un peu. Je redécollai rapidement, promettant de venir au plus vite. Je décidai à Asuncíon de ne pas m’attarder et de repartir au plus vite chez Betty, comme si j’avais eu des scrupules d’une brève trahison.

Lorsque j’atterris dans son estancia, je ne vis ni enfants ni bouquets de fleurs. J’eus droit comme comité d’accueil à Betty, sa mère et ses deux cousins.

- Tu veux voir un traître, un homme méprisable ? Me dit-elle en tendant un miroir.

Eduardo avait du parler, le bruit se répandre. Le moment fut détestable. Je repartis humilié et j’essuyais une terrible tempête. Lorsque j’arrivais à Buenos Aires, on m’apprit froidement que j’avais oublié la moitié du courrier à Asuncíon. Je n’en savais rien. Mais mon patron n’attendait que cette occasion pour me licencier. Tout le monde était au courant de mes aventures sexuelles qui déshonoraient l’entreprise.

***

Ma vie ne fut plus comme avant. Je regagnais la terre et ses contraintes tristes. J’avais été si bien puni de mon innocente luxure (j’avais après tout atterri deux fois par hasard dans des champs dont j’avais séduit par hasard les propriétaires) que je menais une existence monastique. Bien des années plus tard, les vols intérieurs commencèrent en Argentine et je décidai de sacrifier une partie de mes maigres économies pour me rendre à Cordóba. Dans l’avion, je fus frappé par la beauté blonde d’une jeune hôtesse. Elle s’appelait Domenika. Au lieu de me tenir coi, je décidai de me rappeler à son bon souvenir. Elle me regarda d’un air glacial et laissa sa collègue me servir.

22 juin 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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