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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Les écrivains russes et l’inquiétante étrangeté allemande
par Nicolas Bonnal

- Et avez-vous remarqué, Rodion Romanovitch,
que tous ces étrangers qui habitent Pétersbourg,
c’est-à-dire surtout des Allemands, qui nous
arrivent Dieu sait d’où, sont plus bêtes que nous !

Les horribles guerres allemandes contre la Russie ont reposé sur une volonté de conquête territoriale et de pillage ainsi que sur un venimeux complexe de supériorité raciale fabriqué par les pangermanistes et par les... Anglais (H.S. Chamberlain) ; complexe d’autant plus étonnant qu’il suffit de lire l’écrivain et guerrier fasciste belge Léon Degrelle pour voir sur le terrain les découvertes ethniques que firent les soldats nazis. Je cite le passage surprenant extrait de son livre maudit "Hitler pour mille ans".

« On imagine la surprise des Allemands, dévalant à travers la Russie, à ne rencontrer que des blonds aux yeux bleus, types exacts des Aryens parfaits qu’on leur avait fait admirer en exclusivité ! Des blonds ! Et des blondes ! Et quelles blondes ! De grandes filles des champs, splendides, fortes, l’oeil bleu clair, plus naturelles et plus saines que tout ce qu’avait rassemblé l’Hitler-Jugend. On ne pouvait imaginer race plus typiquement aryenne, si l’on s’en tenait aux canons sacro-saints de l’hitlérisme ! »

La beauté légendaire des femmes russes et ukrainiennes allait être un leitmotiv de cette guerre. Un an après le déclenchement de l’opération Barbarossa, un million d’enfants germano-russes étaient nés, sans doute fruit du viol des femmes russes et ukrainiennes par les guerriers de la race supérieure.

Cela n’empêcha pas l’éleveur de poulets Himmler de se vanter (avant de proposer sa paix séparée aux Anglais) de faire mourir dix mille femmes russes pour creuser une tranchée.

***

Mais ce qui m’intéresse ici, c’est la vision que les Russes ont des Allemands, qui constituaient une espèce d’élite professionnelle et technique dans l’empire des tzars, fruit d’une immigration jamais intégrée elle non plus depuis la grande Catherine. Les grands écrivains comme Gogol, Dostoïevski, Tolstoï, pressentent-ils cette « inquiétante étrangeté » (je reprends l’expression célèbre de Freud) des colons et des techniciens allemands dans l’empire ? On va voir que oui.

Je commence par le père fondateur de la littérature russe moderne, l’ukrainien - ou petit-russe ! - Gogol qui décrit avec sa verve et son humour habituel un petit artisan allemand nommé Schiller, et qui risque le cocuage (on est dans la "Perspective Nevski" !) :

« Schiller était un parfait Allemand, dans le sens le plus complet de ce terme. Dès l’âge de vingt ans, dès ce temps heureux où le Russe mène une existence instable et facile, Schiller avait fixé les moindres détails de sa vie, et jamais il n’admit, sous aucun prétexte, la moindre dérogation à l’ordre qu’il avait établi. Il avait résolu de se lever à sept heures, de dîner à deux heures, d’être exact en son travail et de s’enivrer tous les dimanches. »

Le sérieux, l’organisation, la discipline des Allemands appelés par la tzarine (elle-même allemande, elle n’avait pas prévu l’usage impérial et dément que feraient les pangermanistes de cet appel : car là où quelqu’un parle allemand, déclarera Hitler, on est en territoire allemand !), sont bien sûr soulignés. Cela n’empêchera pas d’ailleurs les Allemands de toujours mal parler le russe et les écrivains russes de le souligner. Gogol souligne aussi le rapport à la pingrerie, à l’argent, et à l’ordre.

« Il s’était également promis d’amasser en dix ans cinquante mille roubles, et cette décision était tout aussi irrévocable qu’un arrêt du destin, car il arriverait plutôt à un fonctionnaire d’oublier de saluer son chef qu’à un Allemand de ne pas exécuter sa parole. Il ne variait jamais ses dépenses, et si le prix des pommes de terre montait, il ne dépensait pas un kopek de plus, mais réduisait simplement ses achats ; son estomac ne s’en montrait pas toujours satisfait, mais il s’y habituait vite. L’ordre qui réglait son existence était si sévère qu’il avait décidé de ne pas embrasser sa femme plus de deux fois par jour, et afin de ne pas être tenté de l’embrasser plus souvent, il ne mettait jamais qu’une petite cuillerée de poivre dans sa soupe. »

On appréciera l’appel au destin, si caractéristique de l’Allemagne classique et éternelle. Après Gogol souligne évidemment le rôle de l’alcool et de la bière dans la construction de l’âme allemande (15 000 distilleries, soit plus de 50 % des distilleries dans le monde, sont allemandes !).

« Non ! En bon Allemand, il s’enivrait avec passion, pourrait-on dire, en compagnie du cordonnier Hofmann ou du menuisier Kuntz, allemand lui aussi, et grand ivrogne de surcroît. »

***

Autre génie de la littérature russe, Léon Tolstoï, qui s’amuse avec les exploits militaires cette fois des Allemands pendant les guerres napoléoniennes. Un des généraux allemands s’écrie prophétiquement et sinistrement :

« Il faut que la guerre s’étende, c’est la seule manière de faire ! »

Ensuite le comte Tolstoï qui était lui-même militaire règle son compte aux grands génies de la science militaire allemande :

« Et les Allemands eux-mêmes font sonner bien haut son génie, ne pouvant expliquer autrement pourquoi tant de forteresses se sont rendues sans coup férir, et pourquoi des corps entiers ont été faits prisonniers sans livrer bataille. »

Sans doute parce beaucoup de généraux autrichiens et allemands étaient francs-maçons et sympathisants - au moins au début - de la cause française et napoléonienne. Mais je n’insiste pas.

Tolstoï constate en tout cas l’étonnante faiblesse allemande et prussienne pendant les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, alors que le grand Frédéric, future idole du Führer, n’était mort que trois ans avant la révolution Française :

« Quant aux prisonniers, on ne prend que ceux qui le veulent bien, comme l’hirondelle qui ne se laisse attraper que lorsqu’elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de la tactique. »

Tolstoï se moque enfin très bien d’un militaire nommé Pfuhl, un maniaque des cartes comme Hitler :

« Pfuhl avait l’air inquiet et fâché, comme s’il eût redouté tout ce qui se trouvait sur son chemin... On voyait qu’il avait hâte d’en finir au plus tôt avec les saluts d’usage, et de s’asseoir devant les cartes étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. »

Tolstoï voit ensuite un principe fanatique dans le caractère de Pfuhl : c’est l’esprit systématique des Allemands qui peut donner le meilleur, mais a surtout donné le pire dans l’histoire européenne des deux derniers siècles. Le Reich wilhelmien, Hitler, l’euro (qu’on me démontre que j’exagère, et qu’on attende la fin de l’euro) :

« Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières, qui poussent jusqu’au martyre l’assurance que leur donne la foi dans l’infaillibilité d’un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que chez les Allemands, seuls capables d’une confiance aussi absolue dans une idée abstraite, telle que la science, c’est-à-dire la connaissance présumée d’une vérité certaine. »

Pfuhl n’a jamais tort. Le ministre de Merkel Schauble l’a rappelé récemment dans un journal espagnol : l’Europe allemande est une merveille, un chef d’oeuvre qui marche merveilleusement. Pfuhl non plus ne recule jamais :

« Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui avait abouti à Iéna et à Auerstedt, sans que l’insuccès lui eût démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à répéter, avec une ironie satisfaite : "Je disais bien que cela irait à la diable !" Pfuhl poussait si loin l’amour de la théorie, qu’il arrivait à en perdre de vue le but pratique : l’application lui inspirait une profonde aversion, et il refusait de s’en occuper ! »

Pfuhl annonce les campagnes cruelles et inefficaces des maréchaux allemands des deux guerres mondiales. Ensuite Tolstoï passe à un autre sujet : le progrès mécanique et la locomotive, qui annonce le triomphe planétaire de l’automobile allemande préparé encore par Hitler, Porsche et par le culte de l’autoroute (culte qui nécessitera d’aller voler leur pétrole aux voisins !).

Dans un passage très drôle de "Guerre et paix", il explique ceci :

« Une locomotive est en mouvement. On se demande ce qui produit ce mouvement. Un paysan dit : C’est le diable qui la pousse. Un autre dit que la locomotive avance parce que ses roues tournent. Un troisième affirme que la cause du mouvement est dans la fumée qu’emporte le vent.

On ne peut pas prouver au premier paysan qu’il se trompe. Il faudrait trouver le moyen de le convaincre que le diable n’existe pas, ou bien qu’un autre paysan lui explique que ce n’est pas le diable, mais un Allemand qui fait marcher la locomotive. »

Le diable ou le technicien allemand, pour le pauvre paysan russe, c’est un peu et ce sera la même chose ! Le chômeur grec ou espagnol ruiné par la monnaie et l’austérité allemande pensera aujourd’hui la même chose. Mais il n’a pas le choix. L’austérité germano-centrée ira jusqu’au bout de son Destin.

***

Je termine par Dostoïevski qui lui aussi voit la menace poindre avec le culte de la science et de la technique, fondateur d’un racisme techno de type nouveau, qui caractérise d’ailleurs toujours nos sociétés technophiles. Car le racisme moderne né avec la Révolution Industrielle a surtout un fondement économique et technoscientifique. Les nazis appliqueront aux paysans slaves le racisme que les Anglais et les Français appliquaient à leurs coloniaux (Hitler le dit tel quel d’ailleurs).

Le coloriage nordique n’est venu que plus tard pour justifier tout cela. On lit dans "les Frères Karamazov" :

« Néanmoins, l’Allemand a dit vrai ! Bravo l’Allemand ! Cependant, il faut serrer la vis aux Allemands. Bien qu’ils soient forts dans les sciences, il faut leur serrer la vis... »

Dostoïevski reproche aussi à ses Allemands mal ou incomplètement russifiés leur mauvais emploi de la langue russe :

« Mais chacune de ses phrases avait une tournure allemande, ce qui ne le troublait guère, car il s’était imaginé toute sa vie parler un russe excellent, "meilleur même que celui des Russes". »

Dans une nouvelle drolatique nommée "Crocodile" il décrit d’une manière tordante les exploits lexicaux d’une famille germanique établie dans une espèce de cirque. Enfin, après avoir souligné ce qu’il nomme l’idole des Allemands - l’enrichissement - il termine sur la constatation finale qui servira de prélude aux deux guerres allemandes contre la Russie : le Russe est négligent, et l’Allemand irascible !

« - Mais, de grâce, lui répondis-je, la négligence des Russes n’est-elle pas plus noble que la sueur honnête des Allemands ?

- Mais le baron est si irascible ! Un caractère prussien, vous savez ; il fera une querelle d’Allemand. »

***

Immigré doué non intégré, ange du bizarre (comme disait déjà Poe dans son célèbre conte), génie mécanique, caractériel bien alcoolique, minutieux réorganisateur du monde, l’Allemand littéraire n’avait pas fini d’émerveiller les grands écrivains russes ! Heureusement que nous vivons à une époque post-militaire !

Nous en avons peut-être fini avec l’armée mais nous n’en avons pas fini avec la monnaie.

« Les Allemands, seuls capables d’une confiance aussi absolue dans une idée abstraite, telle que la science, c’est-à-dire la connaissance présumée d’une vérité certaine. »

27 juin 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

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avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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