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L'après Libre Journal
Relecture post-Apocalyptique
Pourquoi Bossuet est un génie (et pas François Hollande)
par Nicolas Bonnal

Bossuet est le plus grand de nos écrivains maudits. Tout le monde a lu en choeur nos poètes maudits, les Verlaine, Rimbaud et Baudelaire ; mais qui a lu Bossuet ? Il a été censuré, comme dit Paul Hazard, dès la fin du règne de Louis XIV et il s’est enseveli avec la France et le Grand Siècle. Mon prof de grec se moquait déjà de notre ignorance en la matière (l’aigle de Meaux), oubliant que la censure démocratique et républicaine avait eu un effet ignifuge.

Car, d’un autre côté, cette censure laïque et obligatoire fit mes délices : j’ai toujours été le seul à lire Bossuet, et à le relire, même à l’insu de Léon Bloy qui lui reproche son gallicanisme. Car Léon Bloy me surveille.

Un des bons conseillers en la matière (de l’Aigle de Meaux) me paraît être le pompeux Paul Valéry : notre ex-poète officiel se fendit de deux pages d’éloges du plus grand génie de notre langue, qui n’a d’égal dans toute l’Histoire que Tacite, Thucydide (je le trouve en effet plus historien que rhéteur) et peut-être Gracian, l’autre Grand de la prose baroque à la même époque, aussi peu lu que notre maître. Valéry explique que Bossuet écrit comme personne, qu’il est le dieu avec une plume ; mais que ce qu’il écrit ne nous intéresse plus. Quoi ? Le "Sermon sur l’ambition" ou "sur la mort" moins intéressant que les petites histoires d’éphèbes grecs ou les cimetières marris ? Je demande à voir... Bossuet prépare à la vie et à la mort comme personne. Il n’est pas là pour nous raconter des histoires ou nous filmer des sketches. Il n’est pas là pour nous distraire.

***

J’ai évoqué le "Sermon sur l’ambition", peut-être le plus souverain. La langue française y trône comme le Grand Roi. Mais Bossuet semblait prévoir l’humilité qui lui était promise. Ecoutez le phrasé :

« Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu’on lui prépare.

Celui qui venait se charger d’opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d’exaltation que celle qui l’élève à sa croix, et comme il s’est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu’on lui destinait un trône. »

La ponctuation, le balancement, la syntaxe, tout domine ici sans avoir besoin d’être nommé. Quoiqu’en pensent les experts-comptables et les assureurs - pour ne pas parler des shampouineuses et de votre député, le fond est aussi sublime que la forme : il faut prendre la fuite en chrétien dans ce monde.

Continuant avec son présent de narration (comme dit l’école républicaine) et son balancé insurpassable, Bossuet ajoute :

« Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l’amour des grandeurs : c’est pourquoi il fuit devant elles pour nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du chrétien, c’est de réprimer son ambition. »

Bossuet ne "maîtrise" pas la grammaire ; car il est la grammaire. La grammaire c’est la civilisation française et c’est pourquoi on ne l’enseigne plus. Elle permet d’en remontrer au plus grand souverain français de l’Histoire ; suivez le guide :

« C’est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre l’ambition, qui est l’âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c’est ravaler la majesté des princes que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s’efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s’offenser que l’on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu’on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu’on ne les rabaisse qu’en les comparant avec Dieu. »

***

Bossuet recommande l’humilité à Louis XIV.

Qui l’a recommandée, cette petite soeur Humilité, à François Hollande, le plus incapable de notre liste déjà agitée de présidents républicains ? Toute ambition politique est trop élevée ; c’est observation de la sagesse de l’évêque de Meaux (tiens, le maire de Meaux c’est Copé... Pauvre Bossuet ! Pauvre France !)

« C’est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes, et sera fatale à notre bonheur, parce qu’elle sera funeste à notre vertu. »

Puis Bossuet philosophe à la manière d’un stoïcien ou de Confucius. Mais il le fait mieux puisqu’il le fait en français - son français qui à l’époque avait soumis l’Europe :

« C’est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s’exercer à vouloir le bien ; à régler leurs désirs avant que de songer à les satisfaire ; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer par une puissance absolue. »

Il faut se désabuser des choses humaines : infatigables, nos hommes politiques ne se désabusent jamais (on annonce le retour aux affaires, après un arrêt-buffet par le Qatar, de l’ancien résident, généreux donateur de quelques millions à un Tapie qui n’avait rien de persan) :

« Celui-là sera le maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu’il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa félicité à l’élévation de sa fortune. »

Comme nos socialistes les ambitieux se révoltent rebelles contre l’état des choses, tonnent contre (dira Flaubert) et prétendent rédimer par leurs lois et projets une France qui n’en peut mais :

« C’est l’appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s’érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de tous ceux qu’ils voient dans les grandes places. »

***

Bossuet alors se sert d’une image sublime : celle du fleuve majestueux, d’un fleuve qui ne connaît ni réglage ni barrage et donc coule harmonieusement :

« Un fleuve, pour faire du bien, n’a que faire de passer ses bords ni d’inonder la campagne ; en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d’arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. »

Un vrai libéral taoïste, ce Bossuet. Le fleuve n’a pas besoin qu’on le règle et le contraigne ! Un siècle et demi plus tard, Louis de Bonald écrit dans ses superbes pensées :

« Une société tend à perfectionner ses lois comme un fleuve à redresser son cours. »

Louis de Bonald, un écrivain encore plus maudit que Bossuet. Par bonheur le bateau ivre de l’éducation pour tous n’est pas venu polluer ses berges. Je parlerai en vain de lui - j’espère - un jour.

***

Je termine sur Hollande qui peut-être n’a pas eu tant de chance en se faisant élire à la place du malappris DSK ; puisse-t-il renoncer à sa tâche, démissionner pendant qu’il est temps, se remettre à l’ouvrage, planter quelques salades, faire retraite hauturière dans une Chartreuse, et lire du Bossuet pour apaiser sa faconde et ruminer ses torts :

« C’est ce qui m’a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des trahisons ; qu’elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu’elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses captifs, assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance. »

Nous n’en avons pas fini quant à nous avec la malicieuse puissance de nos philistins marris et réformés. Pour le reste écoutez du Purcell en lisant Bossuet ; et pensez au Royaume.

« Il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu’on lui destinait un trône. »

16 juillet 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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