L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Bientôt sur vos écrans
Présentation des citoyens vigilants
par Nicolaï Kolkhose

« Car le fantastique me tourmente comme toi-même, aussi j’aime le réalisme terrestre. Chez vous, tout est défini, il y a des formules, de la géométrie ; chez nous, ce n’est qu’équations indéterminées. »

Le Diable (dans les "Frères Karamazov")

Les axes

Les citoyens vigilants se veulent des dénonciateurs du système actuel et de la mondialisation ; ils recyclent les peurs de l’an 2000 et d’après par passion et inactivité comme des millions d’internautes. C’est un mixte de peur millénariste, d’anticapitalisme et de paranoïa cybernétique. Ces angoisses ont déjà été traitées par Kubrick (2001), Godard (Alphaville), Terry Gilliam (Brazil), Woody Allen (Woody et les robots) et bien sûr par Fritz Lang (Metropolis). Littérairement les citoyens vigilants sont les héritiers de Thoreau ("Walden"), de Debord bien sûr, de William Gibson ou de Villiers de l’Isle-Adam (les "Contes cruels"). Ils sont vite un peu ridicules dans leur pose, mais il n’est pas facile de venir à bout de leur conviction - ou de leur absence de conviction concernant la vérité officielle.

Marginalisés socialement, les citoyens vigilants en veulent aux médias dominants et aux experts officiels et cherchent bien sûr à trouver d’autres filières explicatives. L’arrogance des dominants du jour, la crise des élites occidentales et de leur système, financier ou autre, les conforte dans leur paranoïa positive (expression d’Axel Proyas, réalisateur du très bon Dark City).

Leur vision conspiratrice permet aussi de donner une dimension un peu surréelle et rimbaldienne à un quotidien bien médiocre. Elle leur permet d’oublier chômage et pauvreté, de respirer, de s’occuper et de s’échapper mentalement, elle fuit donc relativement les obsessions polémiques des uns ou des autres. L’énorme majorité des sites conspiratifs sont d’ailleurs préoccupés par des problèmes strictement contemporains de l’explosion technologique (la surveillance, l’obsession sécuritaire, l’écologie, le réchauffement, l’alimentation, les guerres américaines post guerre froide, le contrôle mental) des trente ou cinquante dernières années. Il n’y a pas de vieilles lunes réactionnaires derrière, bien plutôt une volonté citoyenne, mêlée à une imagination volontairement débridée, de contrôler le jeu des nouvelles élites en circulation. Le devenir technologique de toute réalité est l’objet des théories conspiratrices.

Le propos est d’éviter la diabolisation des théories de la conspiration tout en relevant leur part humaine, trop humaine d’exagération. Il est aussi important de souligner que les gens qui passent leur temps connectés sont ceux qui aiment se sentir surveillés...

***
Le cadre

Nos citoyens vigilants sont au nombre de quatre, et un étranger ou un proche peut s’agréger momentanément à leur noyau mou. Il y a même un homme invisible qui prend moins de place !

Ils vivent en colocation dans un 40 m2 à 1500 euros ou plus : au début du mois la conspiration transpire. Une seule fille, Sonia, qui s’est retrouvée seule après le départ de sa copine, ce qui explique certaines tensions. Mais la copine (ukrainienne ou polonaise), une beauté mystérieuse, repasse parfois pour se changer d’ailleurs.

Appartement vaguement triangulaire, avec deux ou trois marches, sombre et un peu crado avec des poufs et des divans sur les côtés. On suppose deux ou trois pièces supplémentaires avec des lits superposés qu’on ne verra jamais ; Au centre une grande table rectangulaire avec trois grands ordinateurs. Penser à une unité de lieu type Deux hommes et demi. Au lieu de la télé, l’ordinateur ; au lieu des feuilletons, la conspiration sur tous les sites anglo-saxons et de rares sites francophones.

L’appartement a clairement une dimension fantastique qui sert à conditionner le spectateur lors des premiers épisodes ; il est en longueur, peut être un peu coupant, expressionniste avec des gradations escheriennes. Les murs sont tapissés de posters de films de Kubrick (Orange et 2001), de Metropolis, de Caligari, du Cuirassé Potemkine et des stars Illuminati du moment : Rihanna, Beyonce, Gaga, idoles de Sonia, exécrées par Maubert.

La vie se passe donc pour l’instant autour des grands écrans d’ordinateurs sur lesquels on voit ce qui permet à l’imagination de fantasmer. Les quatre occupants n’ont que cela pour d’évader sauf la fille, qui est souvent dehors, et branchée Smartphone. Pour elle la culture de la conspiration est trop morbide et surtout sans objet, mais le sujet la passionne, lui permettant de se défouler sur ses colocataires.

***
Les personnages

Il y a quatre personnes, un leader, un suiveur, un sceptique, une contestataire (la fille).

- Roger Maubert, chômeur quadragénaire et ex-gauchiste reconverti dans les théories de la conspiration (depuis l’affaire Coupat ; voir le livre "Gouverner par le chaos" aux éditions Milo) qui redoute le gouvernement mondial et ses mauvaises actions. Très savant, un peu pédant, pas très agréable avec la fille surtout. Il essaie toujours de décrocher une info exclusive, de théoriser à partir de sites anglo-saxons sophistiqués. Il est ainsi assez "aigri" et sans doute cherche un grand coup pour briller aux yeux de sa Belle putative. On sent qu’il peut basculer dans le solipsisme. D’un autre côté, il voudrait trouver dans la conspiration de quoi fonder et justifier une prochaine révolution des masses réunies dans le séparé (Debord). Il aime les classiques gauchistes et se veut néo-léniniste et donc aime caricaturer la pensée de ses adversaires et interlocuteurs ; très tourmenté et travailleur. Il s’adresse parfois à un homme invisible venu de nulle part (sans que l’on sache si...), qu’il appelle Godot et s’avère bon conseilleur.

- Son jeune disciple et admirateur Anthony, très conspiratif aussi mais différemment. Il est étudiant en cinéma ou arts plastiques, perd beaucoup de temps sur le réseau. Il trouve toujours de quoi confirmer les théories de Maubert et découvre sans cesse de nouvelles pistes de recherche. Mais Anthony est plus porté sur les Illuminati et les conspirations médiatiques. Son site préféré est <vigilantcitizen.com>, un site américain avec un énorme retentissement. Il est moins prudent que Maubert sur les risques du conspirationnisme cependant. Il apprend vite mais sait toujours très peu. Son père est dans la religion (rabbin, prêtre orthodoxe ?) et il a un fond mystique et iconique.

- Wang, un jeune technicien plus rationaliste et dans le système (il a un vrai job), mais qui accepte peu à peu de rentrer dans leur jeu. Il a de l’humour, il est plus décalé, mais de temps en temps il plonge aussi (les triades !) dans la paranoïa. Il veut des preuves et finalement il y en a à revendre sur le réseau. Au final il rentre dans le jeu du manipulateur (Maubert) et de l’illuminé parce que cela le distrait, le divertit. Bien sûr très fort en thème, il peut reprendre ses amis. Il pourrait partir, il en a les moyens, mais il reste.

- Sonia, la fille des îles, plus sceptique et la plus jeune avec Anthony, c’est la fille moderne et superficielle qui aimerait plus s’amuser. Elle est vendeuse dans une boutique de luxe quelque part, plus branchée portable. Quand il s’agit de contester Maubert, elle est aussi la plus efficace. On suppose qu’elle n’était pas la seule fille au départ dans la colocation, mais qu’elle est restée. Elle énerve un peu les garçons par ses références provocantes à lady Gaga ou Rihanna, stars Illuminati et honnies. De temps en temps Maubert marque un point, et c’est Wang qui fait les décomptes. Son ancienne copine Tanya passe parfois. C’est une bombe et elle fascine les trois compères qui regrettent son départ. Très intelligente aussi, elle aime bien leur théorie comme ça en passant. Un jour elle leur ouvrira une porte.

On peut enfin imaginer un conspirateur inquiétant et follement millénariste qui voudrait parfois s’agréger au groupe : un Horbiger (voir le Matin des magiciens) sorti du ruisseau et qui fascine Maubert.

***
L’action

En général, on part d’une observation passionnante du réseau. Anthony retentit, Maubert réagit et l’on se lance dans une théorie de la conspiration, en surenchérissant ; Maubert puise dans sa culture, l’autre dans les informations toutes fraîches qu’il ne cesse de télécharger ; Wang intervient timidement pour demander plus d’informations ou de vérifications (il est un théoricien de la vérification...) et l’on se rend compte que l’on peut toujours en rajouter : plus une théorie est folle, plus elle a de défenseurs obtus et surtout d’arguments, comme le prévoyait Nietzsche. Le comique peut venir de l’humour au second degré de Maubert et de l’intervention maladroite de Sonia, de l’ironie de Wang et d’une question à Godot, le fameux homme invisible. Tanya peut aussi passer et fasciner les trois compères conspirateurs, développant en eux une rapide théorie de la transpiration. Elle a plus d’un tour dans son sac.

L’entrée en lice des Smartphones permet d’initier un rapport multiple à la réalité conspiratrice. Des messages peuvent apparaître et se multiplier sur un sujet donné via Twitter. Une pancarte, une pub, un bus, une vision à un feu rouge permettent bien alors de développer une tirade de bon aloi sur la paranoïa spatiale par exemple (analyses de Steven Flusty) ; mais chaque chose en son temps ! Unité de lieu, d’action, de réflexion dans un bon premier temps.

***

L’ambition à terme de tout conspirateur est de se sentir élu, choisi parmi les grand initiés. Il veut entrer en contact avec son sujet comme l’amateur d’OVNI ou bien se faire enlever pour découvrir les grands mystères. On verra par la suite quel sera l’élu, qui sera le compère...

« Chaque écroulement d’une figure du pouvoir totalitaire révèle la communauté illusoire qui l’approuvait unanimement, et qui n’était qu’un agglomérat de solitudes sans illusions. »

"La Société du Spectacle"

***

A lire aussi :

Cinq scénarii vigilants et citoyens

Dix scénarii de paranoïa critique

17 juillet 2013 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page