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L'après Libre Journal
Le Voyageur errant
Célébration des hauteurs alpestres : Senancour et la montagne romantique
par Nicolas Pérégrin

Les montagnes s’élevèrent, les
vallées s’abaissèrent, au lieu
même que tu leur avais établi.

Ps, 104, 8

Rien ne vaut en été la montagne. Pour les amateurs de haute montagne et les touristes contemplatifs, je ferai quelques rappels de l’époque romantique où une aristocratie de pionniers découvre la beauté et la grandeur des Alpes et des lacs alpins.

La langue française d’ailleurs atteint ses sommets dans les Alpes et la nature, au moment du crépuscule de notre civilisation française, l’épisode napoléonien, que Tolstoï a si parfaitement écrit dans son roman épique. A ce moment notre prose échappe au carcan classique et vise les profondeurs de l’être et de ses mystères, le regain chrétien jouant alors un rôle très important. Nos grands écrivains sont encore tous des aristocrates traumatisés par la Révolution : Senancour, Chateaubriand, Lamartine (son "Graziella" est une merveille, le texte français préféré de Joyce), Tocqueville bien sûr. Ce fut aussi le chant du cygne de notre aristocratie qui reprenait un flambeau littéraire imprudemment confié, au siècle précédent, à tous les Diderot et Arouet de la chaussée.

Personnage incertain, philosophe discret, hésitant méritant, Senancour publie en 1804 un texte incomplet et parfait, "Oberman", qui fait le lien entre "le mal de vivre" romantique et la dépression nihiliste moderne. Je ne vais pas recenser les affres de sa psychologie malheureuse (avec nos psys on est trop bien équipés pour cela) mais rappeler quelques beautés de sa prose lorsque Oberman - le surhomme - mérite enfin son nom, abandonne son grommellement nietzschéen et va se purifier dans l’air supérieur, comme dira Baudelaire.

***

Senancour annonce bien l’acédie moderne faite d’athéisme et de paresse physique :

« Je voudrais connaître la terre entière. Je voudrais, non pas la voir, mais l’avoir vue : car la vie est trop courte pour que je surmonte ma paresse naturelle. »

Il s’essaie ensuite à l’escalade, à une époque où la montagne et le val de Chamonix ne sont pas encore recouverts de bus de touristes et de camions : on y découvre un absolu que l’on conquiert physiquement (c’est alors une nouveauté) :

« Alors je renvoyai mon guide, je m’essayai avec mes propres forces ; je voulais que rien de mercenaire n’altérât cette liberté alpestre, et que nul homme de la plaine n’affaiblît l’austérité d’une région sauvage. Je sentis s’agrandir mon être ainsi livré seul aux obstacles et aux dangers d’une nature difficile, loin des entraves factices et de l’industrieuse oppression des hommes. »

Car industrie signifie avant tout tromperie.

Après un très symbolique dépouillement des métaux, notre montagnard philosophe s’élance dans ses hautaines solitudes : il est près encore de retrouver une enfance tout aussi nietzschéenne, mais plus sereine et conquérante :

« Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à-peu-près tous mes vêtements, et je m’éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une bizarrerie ; et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que des étourderies lorsqu’on les laisse à eux-mêmes. »

En hauteur, Senancour - qui déteste Paris, où le retiennent toujours "des affaires" - en profite pour liquider la matrice :

« Sur les terres basses, c’est une nécessité que l’homme naturel soit sans cesse altéré ; en respirant cette atmosphère sociale si épaisse, si orageuse, si pleine de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l’anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est plus immense ; où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente : là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

***

Après, Oberman expérimente - si j’ose écrire - une vraie expérience spirituelle, comme une illumination qui repose sur une inspiration différente, une volonté pneumatique enfin purifiée du monde bas. On est là face à un beau texte à la fois mystique et pratique (quel besoin d’aller chercher en Inde ce qu’on avait chez nous ?) :

« Puis tout rentra dans un calme absolu ; comme si le son lui-même eût cessé d’être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l’univers. Jamais le silence n’a été connu dans les vallées tumultueuses : ce n’est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n’exprimera, que l’imagination n’atteindra pas. Sans les souvenirs apportés des plaines, l’homme n’y pourrait croire qu’il soit hors de lui quelque mouvement dans la nature ; le cours même des astres lui serait inexplicable ; et jusqu’aux variations des vapeurs tout lui semblerait subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la succession des choses ; et les perpétuelles mutations de l’univers seraient à sa pensée un mystère impénétrable. »

Le son, le silence, le dépassement du psychique (l’imagination), la mutation du temps, tout y est. Et notre auteur se rappelle, mais pas trop, qu’il est un écrivain :

« Il eût fallu écrire ce que j’éprouvais ; mais alors j’eusse bientôt cessé de sentir d’une manière extraordinaire. Il y a dans ce soin de conserver sa pensée pour la retrouver ailleurs, quelque chose de servile, et qui tient aux soins d’une vie dépendante. »

***

Redescendant de sa montagne haute (il y en a qui abaissent...), Senancour célèbre la simplicité et la vie paysanne - sans démagogie aucune, et avec inspiration encore. Il apostrophe ainsi ceux qui vivent selon la nature :

« Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d’affections expansives, de sentiment et de calme ; qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l’oeuvre de vos jours ! Vous placez votre joie dans l’ordre et la paix domestique, sur le front pur d’un ami, sur la lèvre heureuse d’une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l’ennui superbe. N’oubliez pas les choses naturelles : ne livrez pas votre coeur à la vaine tourmente des passions équivoques ; leur objet toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu’à l’âge infirme qui déplore trop tard le néant où se perdit la faculté de bien faire. »

Je le laisse bien sûr conclure par cette phrase superbe qui indique seulement comment nous pouvons échapper à la suprême tentation moderne, la fatigue psychique :

« C’est une chose étonnante que l’accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, pendant qu’il faut si peu pour le tirer de sa léthargie. »

29 août 2013 - lien permanent

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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