L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les Provinciales
Les bergeries vendéennes de madame de La Rochejaquelein
par Anne Bernet
(30 avril 1993)

On peut être une très honnête femme, le modèle des épouses et des mères, être capable d’une constance et d’un courage héroïques, et être aussi, sans même en être tout à fait consciente, une petite personne jalouse, rancunière et passablement menteuse.

Telle fut Marie-Louise-Victoire de Donissan, marquise de Lescure et de La Rochejaquelein, dont les rebondissements romanesques, les péripéties sentimentales et l’avalanche de malheurs ne peuvent que séduire le public. L’héroïne en est jeune, charmante et soumise sans relâche à une fatalité cruelle. Chacun compatit et, en compatissant, perd vite tout sens critique. Rares furent les contemporains qui se permirent de sourire ; et plus rares encore les historiens qui n’admirent pas comme paroles d’évangile le moindre propos de cette sainte femme... Et pourtant, en ne la suivant pas aveuglément, il est aisé d’éclairer d’un jour neuf des événements bicentenaires.

Héritière d’un grand nom et d’une grande fortune

Marie-Louise-Victoire de Donissan naquit au château de Versailles le 25 octobre 1772.

Originaire du Médoc, sa famille était des mieux en cour et le nouveau-né, qui devait rester fille unique, fut tenu sur les fonts baptismaux par Madame Victoire, fille de Louis XV, et par le jeune comte de Provence, futur Louis XVIII. L’avenir de l’enfant, héritière d’un grand nom, d’une belle fortune, filleule d’un prince et d’une princesse, s’ouvrait sous les plus heureux auspices. Ses parents lui trouveraient un mari comme il faut, qu’elle tromperait peut-être si elle ne l’aimait pas, hypothèse improbable, les Donissan étant fort pieux et même un peu bigots... Ils tiendraient leur rang auprès de Louis XVI puis de ses successeurs.

Ce programme se déroula d’abord sans problème. A l’exception de la mort de ses grands-parents, l’adolescence de Victoire fut sans traverses. A peine versa-t-elle une larme déçue sur la rupture de ses premières fiançailles avec son cousin germain, Louis-Marie de Lescure, dont il lui avait semblé qu’elle était amoureuse mais qui avait le tort irréparable d’être complètement ruiné...

Les jeunes gens à marier quittaient la France

Vint la Révolution. Elle amoncela des nuages sur les têtes de ces privilégiés du temps heureux. Réfugiés dans le sud-ouest, les Donissan y constatèrent bientôt une autre cause de souci : les jeunes gens à marier quittaient la France afin de rejoindre l’armée des Princes ; Victoire, qui avait déjà dix-neuf ans, serait bientôt incasable... Ce fut le moment que choisit Louis-Marie de Lescure, rappelé au chevet de sa grand-mère mourante, pour revenir en France. Econome, il avait à peu près récupéré les dommages causés par son père à sa fortune. Les Donissan lui firent lourdement comprendre qu’ils lui offraient leur fille, cadeau que ce jeune homme eut le bon goût d’accepter. Croyant assurer l’avenir de Victoire, il la vouait à un sort glorieux mais passablement tragique.

Lescure et La Rochejaquelein entrent ensemble dans la légende

Aux désillusions conjugales, Victoire ayant vite compris que Louis-Marie était aussi pédant qu’ennuyeux, répond son faible, inavoué, envers le jeune cousin de son mari, Henri de La Rochejaquelein. Malade de timidité, Henri ne s’apercevra probablement jamais des sentiments qu’il inspire à sa cousine.

Lescure et La Rochejaquelein entreront ensemble dans la légende royaliste ; ils le devront, pour une bonne part, au travail assidu de Victoire, qui unira dans le même souvenir glorifié l’homme qu’elle avait épousé et le garçon qu’elle avait aimé sans le dire. A ce panthéon la jeune femme ajoutera un troisième héros, Louis de La Rochejaquelein, le cadet d’Henri, quelle épousera en secondes noces, reportant sur lui l’amour qu’elle avait eu pour son frère. Quand Victoire prend la plume, sous le Consulat, et rédige la première version de ses souvenirs, elle entend bien célébrer la mémoire de ses morts chéris.

Qui oserait contredire cette jeune veuve dont le père est mort sur l’échafaud

Tâche aisée s’agissant d’Henri, dont la gloire n’a besoin de personne pour s’épanouir ; plus difficile pour Louis-Marie, dont certains compagnons d’armes soulignent volontiers les travers, l’obstination, les côtés butés et raisonneurs, façons polies de dire qu’il n’était peut-être pas une lumière... Défauts qui l’ont toujours écarté du poste de généralissime qu’il a brigué jusqu’à sa mort, au grand déplaisir de Victoire, qui croyait ce titre dû, en vertu de sa naissance, à son mari... Mais Louis-Marie a eu le tact de se faire tuer pour la Cause catholique et royale et Victoire , restée seule avec un bébé de dix-huit mois, enceinte de jumelles, dans la déroute vendéenne de Savenay, incarne le martyre de tout un peuple.

Qui oserait contredire cette jeune veuve, dont le père est mort sur l’échafaud, qui a perdu ses trois petites filles, mortes de maladie et de misère, qui a survécu à force de volonté, de courage et d’intelligence ?

Une si naïve foi dans le récit

Drapée dans son deuil et dans ses malheurs, la petite Mme de Lescure va entreprendre de réécrire l’histoire telle qu’elle aurait dû être, à son goût.

La vicomtesse de Chateaubriand, qui avait la plume d’autant plus acérée qu’elle ne publiait pas ses écrits, devait noter dans ses Cahiers : « Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein sont les contes de ma mère l’Oye de la Vendée ».

Victoire met, en effet, une si naïve foi dans son récit qu’elle en devient admirable.

Gommant en douceur les gros défauts de son défunt époux...

Hors de sa propre famille, la Vendée ne serait rien. Aurait-on toujours suivi les conseils de Louis-Marie, ce héros angélique, ce « saint », la Vendée aurait gagné la guerre.

Gommant en douceur les gros défauts de son défunt époux, Victoire fait porter tous les torts sur les autres généraux et, de préférence, sur ceux qu’elle n’aimait pas. Ce jeu innocemment cruel a ruiné des réputations, sali des morts qui valaient mieux que le marquis de Lescure.

Les historiens n’ont pas fini de répéter les opinions infondées de la marquise.

La jeune femme s’obstinera à recréer un paradis...

A ces mensonges orchestrés concernant les personnages de premier plan répondent les décors et les seconds rôles.

Enlevée à la cour, familière de Trianon, et malgré une expérience personnelle, en 1794. qui lui a révélé la vérité de la vie paysanne, Victoire continuera à regarder le monde rural, le Poitou des premiers mois de son mariage, à travers un prisme déformant.

Derrière l’écran de flammes des Colonnes infernales, la jeune femme s’obstinera à recréer un paradis vallonné, des fermes et des métairies reluisantes de propreté, voisines heureuses de châteaux tranquilles où chacun sait goûter aux douceurs de la vie.

On s’attend toujours un peu ? en lisant ces pages, à entendre tout ce petit monde, droit sorti d’une romance de Florian ou de Fabre d’Eglantine, se mettre à chanter une pastorale.

Ce n’est pas leur moindre charme, suranné...


Les mémoires de Mme de La Rochejaquelein sont disponibles au Mercure de France.
Texte publié dans Le Libre Journal n°2.
11 septembre 2009 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page