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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
I - Premier acte
par Nicolas Bonnal

Mon esprit se mouvait avec agilité dans le silence éternel des espaces infinis. J’errais depuis des milliers d’éons dans les millions de galaxies à la recherche d’une extase inouïe. J’invoquais la puissance des Abymes, l’honneur des ténèbres blanches, l’encensement des étoiles sanglantes, la mort lente des étoiles éteintes. O lecteur, tu ne peux savoir la joie de virevolter au fond d’années-lumière enjouées, sans autre préoccupation que de jouer avec soi-même, et de jouir de la musique des sphères entrechoquées dans l’horreur blafarde des désastres obscurs. J’avais pour moi l’infini absolu, et si j’eusse su, je n’y eusse renoncé pour rien au monde ; mais la curiosité, la lassitude, le temps lui-même font que l’on renonce à tous les bienfaits que nous prodigue non la création dont on nous parle tant à nous beaux esprits sidéraux, mais l’habitude d’être bien traités et considérés, et qui, sur terre comme au ciel, finit par être trouvée normale, évidente, banale.

Je naviguais sottement donc, langoureusement, oui, dans le fleuve du Léthé et les ruisseaux laiteux de notre voie lactée, quand mon attention fut soudain attirée par la terre.

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Il est temps que vous le sachiez, petits esprits aguicheurs : il y a des esprits dans tout l’univers, s’il n’y a pas d’autres mondes. Il n’y a que la terre d’ailleurs surpeuplée et dotée dans votre galaxie d’une assez mauvaise réputation. D’aucuns de ma sorte s’y sont frottés pour se faire une célébrité parmi vous, à la table des grands, dans le ciel des grands cieux. Et ils ont été chaudement reçus, fraîchement défendus, déclenchant çà et là d’horribles escarmouches et autres guerres des fourmis assemblées. On leur a construit des temples, on leur a fait des guerres, on leur a même tourné le dos, ils n’ont cessé de susciter l’intérêt des uns des autres, mêmes lumières sous des noms si divers.

Je fais quant à moi partie de ces équipes d’esprits romantiques si l’on veut, qu’un poète connu ici très bas a pu interpeller sous le nom d’agences. Nous sommes les agences, les déclencheurs et inspirateurs d’événements, de cataclysmes et autres mauvaises décisions ou actes dits de génie, et nous allons et venons. Nous sommes apparus tardivement, au temps où vous les hommes croyiez aux révolutions, puis nous sommes disparus ou presque.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Mais je ne me délivre pas encore du sceau des mes royaux secrets ; tout au plus confirmé-je que je suis un esprit libre, qui n’aspire pas à la célébration ni aux encensements divers et avariés dont les terriens, dotés d’une conscience qui tend toujours à se diviniser, se sont fait les champions. Je me contente de voler dans l’étourdissante candeur d’un univers devenu bien trop grand, comme vous l’avez d’ailleurs compris, pour se penser lui-même. Et je m’y suis fait.

Je n’ai pas d’enveloppe corporelle, pas de pod, comme vous dites. Je suis une étrange légèreté d’être. Lorsque je décide d’atterrir, je me dois d’en trouver un. A ce propos, vous êtes-vous demandé en quoi consiste le fait d’atterrir, quand on n’atterrit pas sur la terre ? Il est vrai que l’on n’a guère besoin d’atterrir ailleurs que sur la terre. Même pour nous autres esprits, le jeu n’en vaut plus la chandelle.

J’ai quand même choisi une cosse pour venir parmi vous et pour vous observer. Ce qui m’y a déterminé ? On m’a parlé au conseil des anges volatils de tous vos présents défauts, et de votre intérêt. "Tu verras, c’est curieux, ils ne croient plus en nous, ils nous relativisent... Ils vieillissent aussi, ils détruisent leur monde, ils ne chérissent plus rien"... Toutes ces choses, et bien d’autres qui ne m’impressionnent guère.

***

Non ; tandis que je m’adonnais à mes occupations préférées, l’audace galactique, le saut du scorpion céleste, la traversée de l’arc d’Hyperborée, le franchissement du Walhalla, la transcendance des portes d’Orion et l’engloutissement des quarks, me survint un rapport venu d’une houri, une de ces charmantes consoeurs spirituelles, que l’on avait coutume de craindre ou de chérir dans vos pays dits orientaux. Nos humeurs sont comme nos amours : inconstantes, non charnelles, éternelles. Et ma houri de m’annoncer que les humains de la terre s’étaient enfin, s’étaient finalement adonnés à une nouvelle adoration. Alors que nous chevauchions avec audace une comète perdue, elle me déclara :

- Eux qui disent que Dieu est mort, et que seul le marché a toujours raison, eux s’étaient trouvés en quelque sorte un nouveau Dieu.

- Une nouvelle foi ?

- Oui, tu sais qui déclarait qu’il y a des morales de maître et des morales d’esclaves... Eh bien je crois qu’il faut prendre leur expression maintenant à la lettre. C’est-à-dire au chiffre plus exactement.

- Tu veux dire qu’ils rêvent de maîtres ?

- Oui, de maîtres, plus précisément de maîtres carrés. Nous y sommes... Et Méphisto lui se propose aussi de visiter la terre.

Ma houri n’ignorait pas, du haut de sa comète, que je n’ai jamais trop apprécié Méphisto. Je l’ai toujours trouvé un peu médiocre, un peu trop disposé à s’accorder à la médiocrité humaine pour après cela tenter d’en tirer gloire.

- Il va partir ?

- Oui, avec la permission du patron. Et cette fois il lui a dit que tout va bien sur terre. Il n’y a plus rien à dérégler. Il t’expliquera si tu passes par là.

- En effet, c’est intéressant...

Et c’est ainsi, mon cher lecteur, que mu par un vain esprit d’émulation, je me rendis sur ma terre jadis rebelle où je convoquais jadis les légions de littérateurs et de musiciens rebelles. Mais je devais revêtir mon enveloppe corporelle.

Soma sema, comme disait l’un des terriens les plus intelligents que la terre ait supportés (car elle les supporte, la pauvre), qui lui-même appartenait à un des plus sublimes peuples qui se fussent illustrés ici très bas. Certes, de nombreux (peuples) se sont vantés d’y être les meilleurs. Mais celui-là, c’est le songe d’une ombre. Je crois même me rappeler que dans l’immensité profonde, avec une indicible et mâle volupté, je m’étais adressé à un de ces fidèles penseurs qui buvait le feu clair qui coule des espaces limpides. C’était un pré... un pré quoi d’ailleurs, sans doute un de ces prêts sur hypothèque avec lesquels je me suis familiarisé depuis. Il n’y a rien de si terrien que de se familiariser avec toutes les choses. C’est ce qui fait bien en bas très bas.

Soma sema, soma trépas, le corps est une prison, et en effet il m’en coûte d’y rentrer toujours plus. C’est une atrocité, comme de passer d’un état de l’être à un autre. Les transformations coûtent très cher surtout lorsqu’elles se font en chair et en os. A l’arrivée en bas, je me retrouve avec des vêtements de chair, de tissu, une volatilité impressionnante, une vitalité aguichante et surtout - surtout - cette carte dorée qui fait tant d’envieux. Je ne transforme pas en or tout ce que je touche, non, mais tout me devient gracieusement offert. Sur ce seul sceau des hautes sphères.

Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves.

Je n’en avais pas envie, mais il fallait que je descende. On m’avait en effet parlé d’un esprit tombé ici très bas, devenu fou de lui-même, enivré par le vide, et qui, à force de voltiger comme-moi, s’était livré à de bizarres croyances et activités, et même aliéné la communauté des anges et des esprits qui librement respectent un code, celui de la route de l’univers et des étoiles artistiques. Et par je ne sais quel dévoiement de l’esprit, quel complexe de culpabilité, quelle fatigue de soi, je décidais enfin de descendre de moi, et d’entrer dans l’autre. Imaginez, vous terriens, et vous la connaissez, la transformation non du docteur Jekyll en Mister Hyde, mais le contraire. Imaginez que ce soit le Mister Hyde, mystère d’ailleurs, qui rêve de se transformer, et de fait se transforme en Jekyll, et vous comprendrez ma douleur. Quelle horreur de redevenir normal ou de le redevenir, ou de devenir vous, et c’est-à-dire l’autre.

L’autre, il faut que vous sachiez que c’est vous. Il faut que tu saches que c’est toi, terrien, toi choisi au hasard, dans ta graisse, ta monotonie, ta crasse ordinaire et tes habitudes grinçantes. S’emparer de ton esprit ne coûte guère ; il n’est jamais là où il devrait ou presque. On est loin des alchimistes et des savants subtils. Il suffit de l’observer s’alanguir, se distraire et dormir. Il oublie tout, il se distille lui-même dans le néant fatidique de sa décrépitude exaltée, sa volontaire aboulie, oubli, mort de soi-même. Enfin, on y entre quand même, et il faut cohabiter. Je saluai ma houri et me retrouvai sur terre, dans la peau d’un terrien de statut fort moyen, pour dire comme eux. J’étais bien décidé à ne pas faire parler de moi et à ne pas intervenir dans la conversation secrète des intérêts humains ; conversation qui devient du beuglant aujourd’hui (aujourd’hui pour vous, mais pour moi aussi, je m’oublie) et n’a plus rien de secret, puisqu’il s’agit en tout et pour tout de commercer et de faire du chiffre d’affaires. Quand je pense au poète qu’un de mes proches esprits accompagna dans une descente aux enfers ! Car je fus et je suis celui qui guide les poètes...

Lorsque je commençai ma descente sur terre, je survolais de la terre justement, alors que l’on nous parle souvent de la planète bleue. Et je voyais des déserts s’accroître (malheur à qui en recèle !), et des corridors terribles, des couloirs, des cordons sans rien d’ombilical. C’étaient des axes de transport, des coagulations de bitume et de métal qui relient des points et des êtres à d’autres. La terre s’en recouvrait, comme d’un eczéma pitoyable. Quel dommage ! C’était un lieu de repos pour nous au temps jadis. J’ai omis de vous dire que le paradis terrestre se trouve en effet sur la terre, et que dans la solitude éternelle de nos espaces infinis, nous sommes effrayés. La terre et ses cataractes, la terre et ses vergers, la terre et ses grands lacs, tout cela était pour nous un sujet de rêve, un projet de séjour, quand nous étions lassés de nos brûlantes glaciations. C’est pour cela d’ailleurs que certains des nôtres s’y firent prendre. Ils tombèrent épris des filles des hommes et y restèrent.

Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent élégantes et belles. Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.

Je faillis me faire tamponner par deux ou trois déchets de métal. On me dira que je n’aurais pas dû, étant esprit, me heurter à ces imbéciles bibelots d’inanité sonore, émetteurs de sottises pour la plupart. Mais justement : je me rapprochais de la terre en me solidifiant, en m’incarnant, et je ne pouvais trop éviter. D’autre part, les grosses poubelles, ou satellites, pour parler comme ici très bas, n’avaient que trop prospéré. Les environs de la très chère terre en étaient jonchés. Et on les avait utilisés, d’abord pour les lancer vers nous, ou nos étoiles, ensuite, comme je le sus plus tard, pour informer ou surveiller les terriens, espions satellites. C’est ici que j’atterris parmi vous et que mon esprit, pardon mon récit, prend une autre tournure.

***

J’ai atterri, je suis dans une grande capitale. Je me retrouve dans un corps plus ou moins jeune (on m’a assuré qu’il ne faut plus faire trop jeune, on n’est plus au Moyen Age), sans moyens avérés, très entouré, puisque d’après mon logisticien, les terriens devenant toujours plus plats et plus creux - quel défi logistique ! -, il faut, pour mener une conversation comme jadis, qu’ils soient plus, même beaucoup. Je suis d’abord heurté par ce surpeuplement. Comment ont-ils pu se multiplier ainsi ? Si j’avais su, je me serais métamorphosé en fourmi. Au moins leurs phéromones transmettent quelque chose...

En arrivant sur terre, je dois réviser les significations si vagues et si complexes du mot Espace. Pour moi c’est l’immensité, l’évidence plutôt d’une liberté merveilleuse, d’une mouvementée danse du cosmos. C’est le devenir pur de la source jaillissante, de lumière ou bien d’être. Ici c’est la bousculade dans la rue, devant le métro, ce souterrain infernal où ils jouissent de se déplacer toujours plus, et plus vite. Espace, frontières de l’infini, ai-je cru lire, ou bien traduire, sur un écran.

Pourquoi tomber sur terre ? Etais-je tombé sur la tête ? Je voyais des nuées de fourmis humaines se mouvoir tête en l’air, et des bateaux, et des autos (pourquoi ce mot, comme si ces fastueux objets l’étaient, autonomes ?), et du vide cosmologique. Mais tout cela n’était rien : je voyais surtout des écrans, faces plates de poissons surgis de nulle part.

On se fait tout petit devant un écran. Soit parce que l’on est beaucoup, soit parce que l’on est peu, mais que l’écran est tout petit, soit parce que l’on se sent tout petit. Mais je n’ai compris que plus tard pourquoi l’on se faisait si petit devant l’écran, l’écran total, l’écran plasma ; la société écran, solitude éternelle de ces espaces bien délimités.

J’avais décidé - on l’aura compris - de me punir, de me châtier un peu, comme font un peu les grands esprits qui aiment à se faire adorer sur cette terre ou ailleurs. Je ne pouvais quitter mon pod comme cela. Même pour nous, les choses sont limitées, surtout quand nous quittons le domaine métaphysique pour entrer dans le domaine toujours très limité, quoiqu’ils prétendent, du physique. Ce fut là que la Providence m’aida, dont on dit qu’elle secourt aussi bien les anges que les déesses, les esprits que les héros, les échecs que les morpions, ces jeux cosmiques auxquels on joue très bien ici.

Il advint que je devais me retrouver le soir, dans cette grande ville anonyme et d’ailleurs innommable, avec le clochard quechua.

Qui était-il, d’où venait-il, etc. Je me souviens qu’il était près d’une tente, qu’il portait une barbe, un chapeau (enfin !), et qu’il ne sentait pas très bon, donc qu’enfin il sentait quelque chose. Nous étions assis, sans cesse tourmentés par une nuée de jambes torturées : jambes en bleu (les fameux djinns, mes cousins esprits), jambes en noir, en bas résille, en bottes brunes, en soldatesque, en énergie purulente, jambes si tristement chaussées : la fin des pieds, quoi, la fin des pieds de poésie. Je lui demandais, après qu’il m’eut demandé sa monnaie, pourquoi il vivait dans, sous la tente, qui d’ailleurs se nommait Quechua. Il me répondait qu’il n’avait pas eu le choix, jeu de mot intraduisible dans les autres langues, ajouta-t-il avec un clin d’oeil, que d’ailleurs il s’en trouvait bien, n’ayant pas de loyer à payer. Il m’initia à tout un tas de mots dont je n’avais pas connaissance, comme bail, expulsion, syndic, agent immobilier, prêt sans intérêts, loi tarée, location, précarité, primo-accédant, mais il me fit tout de même l’éloge du nomadisme contre la sédentarité. Le nomadisme, c’était la poésie, c’était la liberté, le déplacement, le marché, la souvenance, etc.

Je lui rétorquai que le mot venait du grec Nomos, qui désigne la loi, la loi inflexible, aussi de Numisma, qui si je m’en souvenais bien (mais je me souviens de tout, ne suis-je pas un esprit après tout, une presque équivalent d’ordinateur ?), signifiait la monnaie, et que depuis que j’avais atterri sur cette basse terre, ici très bas, je n’avais vu que des nomades, des ombres brunes bondissantes au moindre bruit d’argent. Il me considéra alors avec intérêt, surtout quand j’eus proféré la parole "atterri".

- Toi, tu n’es pas d’ici, alors. Et il me donna à boire.

Il m’a fait entrer dans la maison du vin; Et la bannière qu’il déploie sur moi, c’est l’amour.

Je n’étais pas d’ici... On n’aurait su mieux dire. Mais pouvais-je lui dire d’où je venais, sans que le ciel, précisément, lui tombât sur la terre, pardon la tête ?

Je crois qu’il l’avait bien compris, mon clochard quechua, d’où je venais. Il se contenta d’un ton bonasse de me faire partager son vin rouge, puis se décida à me mener à son chef-lieu comme il disait : le square du Collège de France. Et là, me considérant gravement :

- Il y a des cerveaux ici, comme toi. Et comme toi, ils ne sont pas d’ici. Laisse, la bouteille est pour moi.

Il voulait dire qu’il me l’offrait, pas qu’il la gardait pour lui seul. Seuls les pauvres ont le sens du partage, puisqu’on ne peut guère partager grand-chose, finalement.

Je crus comprendre plus tard qu’il voulait parler des gens venus de Pologne ou de Russie, qui en nombre professaient ici. Le fait est que je me trouvai bien ici pour la nuit, et que je profitai des gouttes rosées de septembre.

Au matin, je lui demandai d’où venait ce nom, quechua. Il me répondit que c’était le nom d’une marque, il ne savait pas si cela était le nombre de la bête. Je lui dis que pour moi c’était l’étage cultivé dans mes Andes bien-aimées, car la mémoire me revenait, j’y étais allé plusieurs fois sur cette terre bien-aimée. Et que le quechua désignait aussi une langue. Il me regarda avec étonnement. On vint nous prévenir qu’il valait mieux pour nous et les grands esprits nous éloigner.

Tu auras remarqué que je ne l’ai pas physiquement décrit : mais je n’ai jamais pu reconnaître un personnage dans la rue. Les descriptions ne sont pas de mon tempérament, et mon corps de lumière ne m’a pas préparé à compter les grains de beauté, les plis de gras et des boutons de guêtre. Du reste, que peut-on faire d’une description, lecteur ?

Par la suite - alors qu’à vrai dire, il était déjà trop tard -, différentes institutions décrivirent ce personnage dans les communiqués qu’elles publièrent. La comparaison de ceux-ci ne laisse pas d’être surprenante. Dans l’un, il est dit que le nouveau venu était de petite taille, avait des dents en or et boitait de la jambe droite. Un autre affirme qu’il s’agissait d’un géant, que les couronnes de ses dents étaient en platine, et qu’il boitait de la jambe gauche. Un troisième déclare laconiquement que l’individu ne présentait aucun signe particulier. Il faut bien reconnaître que ces descriptions, toutes tant qu’elles sont, ne valent rien.

Nous nous séparâmes, et moi-même, détective céleste, je commençais mon enquête. Et donc mes observations. Je vis les écrans, les écrans, les écrans, les écoutes et caméras, et durant la journée je ne vis que cela, perdu dans la foule innombrable des villes, aussi molle que les algues, aussi folle que les vagues, aussi lugubre que les craquements d’étoiles dans la nuit noire de l’éternel silence. Le soir même, qui rime tant avec soi-même, ô lecteur, j’allais être réveillé, ô combien, par la sauterie, pardon la sottise humaine. Tant il est vrai, maintenant que la mémoire me revenait après deux siècles, que la planète avait changé, bouleversé, métamorphosé toutes ses déjà maigres règles. Je livre ici mes maigres observations, que le Seigneur pourra relire avant d’envoyer Méphisto, son ange préféré, répandre comme de coutume ses désordres.

Tout d’abord, observerais-je si j’étais Méphisto, la terre est une planète formidable. Elle est prospère, il n’y a plus de guerre ni de mystère. Pas d’histoires ni d’Histoire, donc pas de violence. C’est un paradis pour tous, n’y manque que l’esprit, et j’en suis. Tout le monde y mange à sa faim, déborde de graisses animales ou les brûle à l’envi, circule en voiture et se loge de mieux en mieux. Personne ne dort dehors, d’où la puissance des nouvelles divinités, les maîtres carrés. On est à l’abri de tout, sauf d’une hausse des prix de ces abris justement, nommés immobiliers. Plus personne ne regarde personne, plus personne ne conteste rien, tout le monde se précipite vers l’idéal petit-bourgeois que les anges rebelles dont j’étais dénonçaient tant il y a bientôt deux siècles. Un de ces grands progrès qui ont eu lieu a nom donc l’écran. On les voit tous le nez fourré dans leur écran, comme s’ils se rendaient compte que l’on voulait leur confisquer l’espace - et moi, l’esprit, je peux en parler, de l’espace... -, ou, que, profitant de leur distraction, tout absorbés qu’ils sont par leur numérique espace, le Capital leur faisait oublier qu’on le leur volait, cet espace, précisément, qu’on les expropriait, alors que, justement, et je suis, si j’ose dire, placé pour le savoir, Dieu, comme disent les terriens, le leur avait donné pour rien, cet espace. Il faut croire qu’ils ont préféré agir ainsi ; il n’y a pas de victimes, il n’y a bien sûr que des volontaires. Il faudra que je redemande à Dieu si le sol était gratuit au commencement ; mais s’il faut travailler à la sueur de son front, c’est qu’il faut posséder ce sol. De là les invasions, la féodalité et maintenant la propriété de quelques pas (je préfère dire quelques pas à quelques mètres carrés).

La nuit tombée, je devais me rendre en un lieu tenu secret pour une fête presque spéculative qui me permettrait de connaître mon sujet. Ce serait un lieu de luxe, calme et volupté.

Et je pénétrai dans une vaste habitation dont le pavé était en pierres de cristal. Les murs comme le pavé, étaient également en cristal, aussi bien que les fondements.

(à suivre)

28 janvier 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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