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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
II - Chapiteau II : les hauts lieux (où souffle l’immobilier)
par Nicolas Bonnal

Je suis un rêveur, j’ai si peu de vie réelle, j’ai si peu de moments comme celui-ci, que je ne puis pas ne pas les revivre dans mes rêves.

Je t’ai un peu menti, cher lecteur, car je me suis retrouvé dans un haut lieu, non pas de l’esprit, mais de l’immobilier ; entouré de jeunes dont je ne tairai pas longtemps le prénom, si j’en tairai le nom. Et là, dans cet univers de cristal, dans cette société d’écrans et dans ce monde de distractions, dans ce gisement numérique de divertissements labyrinthiques et arborescents, ces étangs de limpidité électronique, je jouissais... - Je jouissais d’une paradoxale manière, non plus du génie des écrivains romantiques qu’aux siècles derniers j’avais coutume d’accompagner, mais d’une compagnie grise de vieux adolescents, d’adulescents, comme on dit ici très bas, vivant, survivant plutôt dans ces royaumes indéfinis et transparents qu’avait décrits un de mes lointains discipuli, du temps que j’étais l’un de ces Missi Dominici réservés, envoyés plutôt, aux génies.

Voici, ce qu’il écrivait, mon génie au rameau d’or :

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram,
Perque domos Ditis vacuas et inania regna...

Les demeures des terriens sont vides, j’en conviens. Elles sont devenues bien chères par mètre cube occupé, ou au moins payé. Mon cher Perceval disait lui-même : qui ne se meut devient songeux, et demeurer c’est mourir un peu. Et qui va dans la demeure vide, domos vacuas, qui d’ailleurs appartient au dieu des Enfers fort riche (Ditis), se retrouve possédé par de mauvais rêves, des royaumes d’inanité (inania regna, avez-vous donc compris ?). Tant il est vrai que tout a un prix, y compris le silence éternel des espaces infinis que ce comptable de Dieu, un Français lui aussi, un auvergnat petit-bourgeois épris comme tous les Français de compatibilité, pardon de comptabilité et de contes de fées - un de ces Français donc avec qui je suis incompatible, moi l’esprit héroïque, furieux, chevaleresque, impérial et romantique progressiste -, avait mesuré, entre ou trois calculs.

La ville... Je notais sa saleté, sa pollution, comme on dit, la vieillesse de sa population. Tout avait bien changé depuis ma venue, et dégageait une tristesse qui ne recouvrait apparemment rien de mystérieux, conspiratif. J’étais donc boulevard Suchet, je crois, un de ces maréchaux oubliés de Napoléon sauf pour ses embouteillages. Il y avait une série de personnages, tous plus ou moins modernes, ou, comme on dit maintenant, postmodernes. Il y avait un appartement, un grand, des invités, on y parlait d’immobilier, ce Bien que l’on ne peut déplacer, mais qui toujours croît. Il y avait aussi des archaïques et des réactionnaires, des visionnaires mais aucun contestataire. Les temps sont ainsi faits que je suis destiné à m’y ennuyer fort. On construit plein de tours, on en fait aussi, qu’on ne termine plus.

Car, lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi la terminer, de peur qu’après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler, en disant : Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu achever ? Ou quel roi, s’il va faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord pour examiner s’il peut, avec dix mille hommes, marcher à la rencontre de celui qui vient l’attaquer avec vingt mille ?

***

Dans l’appartement où j’étais invité par des voies que je croyais secrètes, j’entendis ces fortes paroles :

- Tu sais contre quoi Judas a vendu son maître ?

- Non...

- Contre trente deniers ?

- Non... Contre 30 m² !

- Ca alors ! Mais c’est le denier du culte !

- Certains parmi les deniers seront les premiers...

- On comprend pourquoi il est parti au ciel...

Le désert croît, dit l’autre ; ainsi le monde des maîtres carrés. J’étais chez Dieter&Gaston, deux petits maîtres justement, bien mis, de l’agence Roth&Co, gais compagnons de la chambre de commerce, et qui ne cessaient de parler de la reprise des affaires, et de ce qu’il fallait acheter ou vendre, notamment des appartements avec des locataires, qui presque vous couvrent votre prêt, tant il faut y aller dur avec les faibles. Je connus aussi une simple japonaise nommée Tsunami et d’autres sbires enfantins comme Superscemo et Ivan Mudri. Je cherchais d’autres jeunes femmes, mais elles étaient toutes sorties dehors pour fumer, car il était interdit de fumer céans ; d’autre part il n’y avait peut-être pas assez de place. Mais les fumeurs dehors enrageaient, trépignaient sur le trottoir sous le regard réprobateur de la police à bicyclette. On les montrait du doigt, clopin-clopant. A l’intérieur, les autres n’étaient guère plus présents puisque plongés dans leurs écrans, comme absorbés. C’était comme ces maisons que dans un livre célèbre on purifie en les vidant par leurs fenêtres. Mes hôtes hermaphrodites me présentèrent comme un investisseur venu d’ailleurs - ils ne croyaient pas si bien dire - et je me précipitai vers leurs coupes pleines. Puis ils ajoutèrent que j’étais un consultant. L’un deux, astronome amateur, m’avait dû voir arriver, et il avait décidé de me calculer, comme on dit ici très bas. Il me demanda le prix de l’immobilier, là-haut, sur les planètes. Peut-être faudra-t-il un jour délocaliser...

J’optais pour un rôle social positif, comme toujours dans ces cas de pompeux malentendu. Il n’y avait pas de Byron pour me convoquer, seul un real estate agent du nom de Morcom ; les éléments de ce patronyme s’accordent bien.

Je grondai comme un dragon jaloux de son trésor, me remémorant les vers inspirés du maître. L’obscurité gagna le peu luxueux salon, pardon le living-room zen.

Mysterious Agency!
Ye spirits of the unbounded Universe,
Whom I have sought in darkness and in light!

C’est ainsi qu’on nous convoque en effet : nous sommes des agents, nous aussi, vous ne l’ignorez pas maintenant.

Ye, who do compass earth about, and dwell
In subtler essence!

Je jouai au gourou, je contai des histoires qui navrèrent les rares hôtes qui résistaient à la tentation du pod ou du tabac.

***

En fermant les yeux, je me vis dans un rêve, en fermant les yeux je me vis dans un Temple : le Temple était vide. On y adorait un dieu inconnu. Ce dieu était absent. Ce n’est pas le premier, à l’être, absent.

Mais il y avait une présence : le prix. Et des présences, les humains, adorateurs du maître. C’était le maître carré, que l’on célébrait, que l’on encensait. Il était caressé, et sincèrement il eut pu exister à ce prix, d’adoration tenu. Car tous spéculaient, comme toujours le disciple, qui voit par le miroir, per speculum, comme dit l’un des autres.

Cela donnait du prix à ces présences, qui se savaient remplaçables, et donc n’insistaient pas, s’acquittant toujours plus de leur tâche consistant à payer, à se racheter sur la pointe des pieds ces pouces carrés et cubiques.

La présence de cette absence - ou l’absence de cette présence - devenait toujours forte et puissante. Et Dieter se vantait de cette magnificence. Tout le monde voulait plus cher acheter, tout le monde voulait cette rédemption. Ce rachat à bon compte.

Les adorateurs des maîtres carrés font preuve de patience du concept. Il faut dix ans, il faut vingt ans parfois pour être à bon compte récompensés par Dieu, cet autre nom du marché, ici très bas. Si l’on se presse, on risque de paniquer, de vendre à mauvais conte, pardon à mauvais compte, ou bien de paniquer, et de tout perdre, pire que la bourse, disait Gaston ; si l’on attend trop disait un autre, on peut perdre aussi le train en marche, or on sera toujours mieux ailleurs, et transportés.

Cette adoration des maîtres carrés, sans autre fin que la pure contemplation du chiffre (car que faire de tout cet argent, en effet, à un époque où il y a un million ou plus de milliardaires, et que la terre a été parcourue comme une pute, un lieu commun) me fit réévaluer la splendeur inconnue des fois d’antan. Un temple c’était tout ; un temple c’était Dieu. Il y avait trois enceintes, et des offrandes, et des hommages, et en définitive on ne trouvait pas trop le dieu (sauf moi, qui sais où sont les esprits), et en définitive il restait donc le temple, le temps plié, l’espace déplié, j’y reviendrai en temps voulu.

Son toit était formé d’étoiles errantes et d’éclairs de lumière, et l’on voyait, au milieu, des chérubins de feu dans un ciel orageux. Des flammes vibraient autour de ces murailles, et la porte était de feu.

***

On n’écoute plus. On interrompt. Un homme mûr, mince, bizarre, élégant, flanqué d’une femme jeune, sublime, transparente (je sus plus tard pourquoi, et tu le sauras aussi), intervint sur un ton spécieux, avec de grands yeux bleus et un air vide ; il évoqua Arafura, une cité perdue de cet orient perdu qui depuis est devenu un occident bien évident. Une si belle citadelle entourée de remparts, où l’on venait s’asseoir.

On l’entourait, on venait en cercle bivouaquer et célébrer la grande citadelle. Puis tout le monde se taisait, tout le monde faisait silence et il semblait que des bulles de pensée montaient jusqu’au ciel grenat et éclataient auprès des étoiles. Alors on appelait quelqu’un.

On appelait quelqu’un, l’appel retentissait, et quelqu’un entrait dans les remparts.

L’heureux élu errait alors dans les ruines circulaires, les autres restaient autour. Comme il y avait de plus en plus de pèlerins qui allaient et venaient, et surtout restaient, on devait s’organiser, créer des systèmes de tentes, de distribution d’eau, de nourriture et de circulation toujours plus nombreux et complexes. Je me retrouvais heureux d’être si prêt de la citadelle, moi l’eurocrate qui geignais jadis d’être venu si tard sur la place.

Je compris plus tard que l’on faisait allusion à la nouvelle monnaie, à la conversion, ce mot si bien choisi, qui détermine les valeurs nouvelles des choses et des mètres.

Le plafond semblait se soulever, ou c’était l’effet des bulles qui montaient, ou du tabac qui raturait notre vague littérature, ou de ce cyberspace qui avait si envahi les corps présents de ces esprits absents. Je pensais légitimement que j’avais perdu mon temps et souffert mille maux pour mériter ce corps qui ne me servait guère face à ces enveloppes vides. L’esprit libre de l’espace infini avait voulu un corps fini pour fréquenter d’autres enveloppes désertées par leur âme. Peut-être que les corps humains sont des pods, précisément, des enveloppes ou bien des cosses destinées à être ultérieurement habitées par d’autres esprits venus du vrai espace (du vrai espace ?).

Mais ils se mirent à parler, à bavasser de problèmes concrets, de particulier à particulier ; à évoquer leurs baux, du latin bajulare, qui veut dire donner. Ou leurs emprunts, ou leurs forfaits, ou leur loyer, mot qui désigne à l’origine le lieu. Ils évoquèrent leurs maîtres et leur mesure, et aussi la circulation, et les problèmes du périphérique, si proches de mon histoire d’Anagoor. J’eus le bonheur de rencontrer des enfants qui vont beaucoup compter - sic - dans ce récit. Ivan Mudri, un beau russe blond et pétillant, se sentait bien dans ce monde irréel ; un autre russe blanc, Superscemo, éduqué à Milan d’où il avait rapporté ce surnom relatif, ne comprenait rien aux conversations.

- Je suis bête, je finirai dans une roulotte avec ma grand-mère dans l’Oural, c’est la seule à qui il restera quelque chose après cette crise.

- Essaie la cage d’escalier, ajoutait en miaulant compère Ivan.

Superscemo préférait le zoo : il y a plus de place, c’est gratuit, et on reçoit de la visite. Lorsque les animaux sortent en ville, il ne faut pas oublier qu’ils aiment à rentrer dans leur tanière. Logique, ajouta Gaston en secouant mécaniquement sa tête rousse, car qui va à la chasse perd sa place. Or le gibier se fait rare, c’est même l’histoire du capitalisme que je vous conte là, et la place de plus en plus chère. Un zoo, à Vincennes ou X, au Bronx ou à Tokyo, je n’imagine pas la bonne opération, disait Dieter (celui de X a une très belle vue, presque plus d’animaux). Il faudra décidément les construire dans les tours.

Si les tours peuvent monter jusqu’au ciel, les prix peuvent monter plus haut, murmura Tsunami, qui de ses yeux ronds et lunettes ovales avait vu son pays dévasté par les typhons financiers de l’immobilier, ce mal nommé. Il est mobile, l’immobilier, il se déplace vite, il dévore tout espace, il s’élève vite, il ne cesse jamais de monter, d’escalader les cimes du possibles. Tout avait été si haut, vertigineux, et puis si bas, et oublié. L’homme oublie plus vite que son ombre maintenant, et son critère, remarqua doctement l’écrivain local surnommé Nabookov, est le poisson rouge : trois secondes pour parcourir son bocal, et il oublie la distance. Un bocal, c’est une sacrée surface par les temps ou les espaces qui courent, et cela fait monter sacrément les prix. Heureusement que nous perdons la mémoire et que nous nous absorbons dans la contemplation des cristaux liquides.

Tout cela c’est la faute des deux tours, répéta machinalement un autre spéculateur verbal. Quel tour, quel détour ?

Les deux tours, celles qui avaient chuté au commencement du millénaire, et qu’on croyait disparues. Alors était apparu un vent de panique en effet, ajouta Teteras, le messire en question, et les taux, ou l’étau d’intérêt avaient drastiquement baissé, comme pour rassurer le monde des hommes ici très bas. Et les prix avaient donc commencé à monter plus haut que les deux tours, plus haut que le ciel même, lequel vendu aux pollueurs, n’a plus grand-chose à nous montrer.

Plusieurs commentaires sarcastiques dénoncèrent les propos outranciers, caricaturaux, néo-communistes de nos bavards impénitents.

- Tu aurais dû inviter Ben Laden à ta fiesta, Dieter, plastronna un gros homme qu’on nommait GFK (je sus plus tard pourquoi), il nous aurait dit s’il a descendu les deux tours pour faire monter le prix de l’immobilier, ouf...

- C’est vrai que sa famille est dans l’immobilier, pas dans la machine à laver, elle construit même les terrains pour les pèlerins, c’est encore mieux que ton histoire d’Arafura.

- Cela me rappelle Lourdes, qui s’est développé juste après l’installation du chemin de fer.

- C’est du catholicisme ferroviaire, vous ne voyez pas ? Encore une apparition, et nous y serons tous, sortis de la crise.

- Moi je crois que les tours sont toujours là, mais qu’elles sont invisibles. C’est un monde de cristal, n’oubliez pas.

- Nous sommes sous hypnose, alors ?

- Tout le temps, et plus que ne croyez...

***

On se sent toujours bien avec les gens d’esprit. Une pirouette, et tout s’oublie, c’est même mieux que le poisson rouge et sa drôle de mémoire médiatique. La soirée déclinait tranquillement, mais d’une manière peut-être particulière : les gens ne partaient pas, simplement il n’y avait plus rien à boire. Et chacun de redouter le retour dans sa banlieue (pas de quartier !), les nuitées dans le métro, les sens giratoires ou les promenades pastorales en bicyclette. Alors on cherchait les cigarettes, et à situer l’épicerie arabe ou orientale que l’on pourrait dévaliser à une heure si tardive.

- Mais vous, vous logez où ? me demanda une petite voix bien enrouée.

- Dans l’espace, comme tout esprit qui se respecte.

- Vous ne craignez pas de manquer de mètres carrés, alors que vous êtes si tard arrivé ?

- Je n’ai qu’à fermer les yeux, et aussitôt l’infini s’ouvre en moi.

- Vous pouvez essayer le tombeau...

C’est là que l’amiral Canaris, un des grands conseillers, avec GFK, de mes hôtes immobiliers, commença à s’intéresser à mon cas. C’était un homme fort et dru, au crâne chauve, avec d’épaisses lunettes, et chargé d’une certaine force agressive. On notera qu’il s’agit de ma première évocation - je n’ose écrire description - physique, mais j’ai déjà expliqué à mon cher lecteur que les corps sont de moins en moins apparents, vitaux, habités que sa terre. Les esprits se sont fait la malle, ou le mail, et il devient fastidieux de s’occuper des visages liftés, des cheveux oxygénés, de poitrines gonflées, de mollets remodelés ou des lentilles colorées. Par ailleurs, étant moi-même un esprit peu habitué encore à la carnation, j’ai du mal à la dépeindre, enfin...

L’amiral Canaris, comme l’avait amicalement surnommé un autre amateur de crûs, s’intéressait à mon cas particulier, comme s’il avait vu en moi quelque pierre brute à tailler, ou place forte à investir. Il n’était d’ailleurs pas seul, accompagné d’une jolie petite créature venue de l’est de l’Europe, et qu’on nomme habituellement Tiphaine Dufeux. C’est le mètre et sa Tiphaine Dufeux, sans mauvais jeu de mot, puisque jamais l’un d’eux ne faustait compagnie à l’autre.

- De quelle loge êtes-vous ?

- Je l’ignore... On me dit qu’il y en a de moins en moins.

- Comment cela, mais nous sommes de plus...

- De quoi donc !

- De maçons !

- Pardon ! Vous me croyiez initié. Je le suis, d’une certaine manière, et d’une manière encore plus certaine que vous ne le pensez. Mais j’en étais resté aux loges de concierges, pas à la loga des hindous...

- Les concierges, très drôle ! mais vous avez raison de les regretter, elles votaient à droite au moins, alors que les digicodes votent eux socialiste... dans le monde des maîtres carrés, plus la vie est chère, plus les gens votent pour la subversion, vous savez... C’est ce qu’on appelle le bobo, ce bourgeois torturé qui désigne l’imbécile en espagnol. Mais assez parlé de politique, ne voulez-vous évoquer ce sujet magnifique...

- Lequel ?

- Le vide, justement...

Et mon aventureux intellectuel s’avança ainsi dans ces termes. Grand gourou de soi-même, il m’avait déjà effacé des tablettes. Une nuée l’entoura, et ceux, bien rares au demeurant, qui étaient restés parmi nous, purent profiter de sa lecture publique qui devenait toujours plus privée. Un cercle sacré se dessina, nous nous croyions au paradis. Sans retirer sa noble gabardine, il déploya ses grands bras, enfla sa gorge et proféra :

- Il s’agit de justifier métaphysiquement, que dis-je, d’expliquer argumentativement (quel mot horrible, on ne pourrait le rentrer dans un studio d’étudiant), la légitime hausse des prix.

- La hausse du coût de la vie, ou plutôt du vide... C’est pour cela d’ailleurs que la bonne ville se vide, rétorqua Nabookov.

- Chhht, bouffon, tu ne comprends rien à la logique sacrée du marché...

- A sa main invisible et trop visible...

- Donc, du Maître Carré, nous dirons ceci : Par le non-être, saisissons son secret ; par l’être, abordons son secret.

- C’est si beau, c’est si bon ! Encore, maître !

***

Une mouche entra et bourdonna. Elle troubla l’ordre serré, la marche au pas de l’oie de l’amiral Canaris, alias le maître, que l’on appelle ainsi car il est inséparable de sa Tiphaine Dufeux cueillie quelque part en Pologne, c’est-à-dire nulle part (est-ce une manière de présenter des personnages, non mais je vous demande un peu ?...). Ils sont donc inséparables comme des canaris ou des lovebirds, et l’on dit d’ailleurs qu’ils ne sont pas si riches que ça, qu’ils vivent dans une cage où ils roucoulent tout le temps.

Mais la mouche insistait, et ce alors que le mètre de Tiphaine Dufeux, au milieu des harangues, entamait son développement philosophique et aussi tectologique : il parlait du toit et de moi et du reste. Une mouche revola. Mais les propos gourous allaient emporter l’unanime adhésion, lecteur.

- Va-t-en chétif insecte, excrément de la terre ! Tu troubles notre secte. Et notre loge F4 de 111m2...

C’est pourquoi le saint adopte la tactique du non-agir, et pratique l’enseignement sans parole.

- Bravo, bravo, sublime... C’est l’essence de notre métier, attendre et ne rien faire. Le client arrive lorsque tout monte pour acheter et le vendeur intelligent ne vend jamais.

- Oui, car tout monte, tout escalade et envahit le ciel de ses chiffres mondains.

Le gouvernement du saint consiste à vider l’esprit du peuple, à remplir son ventre...

- C’est vrai, la population n’a jamais été si sotte et si obèse. Quel génie ce maître...

- Je ne suis pas d’accord (toujours ce Nabookov), au prix du mètre carré on n’a pas intérêt à faire le gros ventre, mais plutôt le gros dos...

- Chut !

... A affaiblir son ambition, à fortifier ses os.

Le maître reprit son souffle. Il transpirait mais ne voulait pas retirer sa gabardine. Tiphaine Dufeux vint lui essuyer son front suant. Nous retenions notre souffle (même moi, qui comme esprit, n’ai pas besoin de respirer, d’ailleurs j’ai compris qu’il ne faut pas trop se gonfler par ces temps qui courent bien trop vite). Le maître jeta un regard de dégoût sur ceux qui l’interrompaient, ignora celles qui lisaient nerveusement leurs messages, et il reprit :

- Nous allons al grano maintenant, comme on disait chez moi à Madrid.

- Oui, let’s cut the shit... the sheet plutôt, pour éviter l’angoisse de la page blanche.

- Très drôle...

- Silence !

Le Tao est comme un vase que l’usage ne remplit jamais...On façonne l’argile pour en faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

Un râle d’admiration retentit dans la pièce. Il n’était plus question de discussion, de tabac, de vin, de retour en banlieue dans la pièce. Tout était pure égrégore. L’initié se signa et il conclut, sous le sceau du royal secret :

Une maison percée de portes et de fenêtres, c’est encore le vide qui permet l’habitat.

- Ohhhh...

Quelqu’un s’évanouit. Personne ne s’en préoccupa. Tiphaine Dufeux frénétiquement essuyait la sueur de son maître pendant que Gaston mécaniquement secouait sa tête rousse. Leur émerveillement préparait bien leur damnation. Je m’y connais...

Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude.

- Oui...

Moi seul j’erre sans but précis comme un sans-logis.

Tout le monde se tut. Nous étions vaincus. L’humanité était enfin dépassée, soumise à sa nouvelle divinité. La houri avait bien fait de m’envoyer sur la terre. Il y régnait une vision sépulcrale et sacrée de l’espace infiniment plus grande et plus noble que dans nos cieux que j’avais crus éthérés. Tout le monde se retira de la maison, mêmes ses jeunes propriétaires, hermaphrodites convaincus. Nous descendîmes adorateurs de ces maîtres carrés qui ne pouvaient désirer notre présence, mais notre absence. En d’autres temps moins oniriques, j’eusse parlé d’une théologie négative du real estate, de l’être réel. Ce qu’on a c’est de l’argent, mais ce qu’on est, c’est de l’espace. N’est-ce pas d’ailleurs ?

C’est ainsi que l’orateur magique, alias l’amiral, alias le sage, alias le bien-pensant vida la salle. Tous s’estimèrent indignes de l’habitat, et pour célébrer leur nouveau choix, s’en allèrent coucher dehors avec les fantômes de chien. Il faut aimer son néant, c’est là la solution.

***

Je ne sais pas ce que firent les autres, mais, bien qu’esprit, je demeurais bien content de retrouver mon clochard quechua et sa tente canadienne made in China.

- Je suis content de me retrouver en famille, lui dis-je avec les deux bouteilles que j’avais sauvées de la leçon de Vide parfait.

- Je m’appelle Baptiste, by the way, me dit-il en souriant sur les bords éclairés de la Seine, cette scène de théâtre éternelle.

- Et donc...

- je ne suis pas digne de dénouer les lacets de tes sandales, dit-il avec une déférence qui frisait l’insolence.

- Mais je suis en Cielox, ajoutais-je pompeusement.

Et je retirai mes godasses, espérant faire de beaux rêves et retrouver mes nouveaux amis rendus sans logis par l’implacable logique du Maître.

Pendant la nuit, je crus rêver quand j’étais en fait réveillé par d’étranges paroles, celle de mon Baptiste, le clochard quechua prêcheur de son état. Le croiras-tu mon cher lecteur, mon magique ami articulait la nuit ces étranges propos, adaptés sans doute d’un fragment de discours philosophique égaré entre deux ruines romaines ou deux F2 contemporains.

Qu’est-ce donc que l’espace ? Si personne ne me le demande, je le sais bien ; mais si on me le demande, et que j’entreprenne de l’expliquer, je trouve que je l’ignore.

Etant un esprit, c’est-à-dire une res cogitans, mais aussi un corps, c’est-à-dire une res extensa, et par-là même désireux de dormir, cher lecteur, je décidais de corriger les propos de mon noctiluque ami. Je le fis par la pensée et communiquais par télépathie puisque je suis esprit de là-haut, et que je dispose de cette disposition, pardon de ce pouvoir.

- Tu veux dire qu’est-ce que le temps ?

... De sorte que nous pouvons dire avec vérité que l’espace soit, sinon parce qu’il tend à n’être plus.

Là, je me trouvais dans l’impossibilité de le contredire. Il avait raison, le bougre d’orateur somnambulique et alcoolique. Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve. Et là je vis les quais de Seine resserrés ; pardon, ceux de la scène. L’espace se raréfiait autour de nous, en pleine nuit quand tous flottent dans leurs petits rêves, inania regna, et que les éveillés se content de projeter leur esprit plat et creux dans l’écran. J’étais tout seul, quais minuscules, et je m’attendais à être projeté dans le fleuve, sans comprendre que peut-être le niveau de celui-ci avait gonflé. La lune glauque sous la brume escortait mon angoisse. Parce qu’il tend à n’être plus. Mais le clochard persévérait en transpirant lui aussi dans la fraîcheur nébuleuse de la pénombre d’octobre : il parlait par soubresauts, par hoquets presque les vers lui sortaient du nez.

Mais comment une chose qui n’est point peut être longue ou courte ?... Diras-tu que cent mètres présents sont un grand espace ? Considère auparavant si ces cent mètres carrés peuvent être présents... Ainsi il va de ce qui n’est point, par ce qui n’a aucune étendue, dans ce qui n’est déjà plus.

Ainsi il me semble que le temps n’est autre chose qu’une certaine étendue. Mais où se trouve cette étendue ?

Qui m’avait soufflé cette phrase ? Il est vrai que j’étais sur la Seine, où l’on ne manque pas de souffleurs. En tout cas, elle réveilla mon clochard. Mais sans prendre garde à moi, il s’assit sur son séant et, les yeux étrangement absents, comme aspirés vers le vide, il continua tout en s’appuyant sur ses bras. La tente était grande ouverte maintenant, comme mes oreilles.

Il fit une matière informe qui contenait confusément le ciel et la terre, lesquels en ayant été tirés et formés, paraissent maintenant à nos yeux avec toutes les formes qu’ils enferment.

- Baptiste, réveille-toi.

Il s’anima enfin, me sourit, s’excusa de m’avoir sans doute réveillé. Il lui arrivait de parler la nuit, surtout métaphysique, puisque le jour c’est devenu impossible, et que le monde est plus profond que le jour, justement, ne se l’imagine. Mon clochard avait bel et bien été clochardisé par sa science inutile et glorieuse. Quant à moi, je voyais avec soulagement le monde reprendre ses dimensions normales. Je me jurais qu’après cette aventure je ne remettrais pas de longtemps les pieds très ici-bas.

Lut-il dans mes pensées ? Voilà ce qu’il déclara, après quoi nous partîmes dans un sommeil moins paradoxal :

Ce qui arrive de la même sorte en ce qui est d’un poème, d’un pied et d’une syllabe. Un petit vers demeure plus longtemps à prononcer qu’un long que l’on prononce vite.

Au réveil il était midi. Nous avions de la chance de n’être pas embarrassés par quelque maréchaussée désireuse de se débarrasser de savante et verbale présence. Mon Baptiste s’excusa, il lui fallait partir. Les clochards sont comme la Bête du conte, sauf qu’à son inverse ils aiment à disparaître le jour, comme pour mieux cacher leur misère ou leur mendicité. Ils ne vivent bien que la nuit, à l’abri des autres endormis. Il m’évoquait l’esprit sous l’apparence duquel j’étais jadis apparu à Manfred. ET qui ne supporta pas l’invention de l’électricité.

My dwelling is the shadow of the night,
Why doth thy magic torture me with light?

De quelle lumière parlait-il donc ? De l’artificielle ou de la naturelle, à supposer que sur cette bonne jeune terre elle était demeurée naturelle ? Mais j’avais compris qu’il fallait laisser le penseur des ruisseaux quelque temps. J’avais de toute manière un nombre fort grand de comptes à rendre et à essuyer. Je me redressai, me secouai, m’éloignai. En m’ébrouant un peu comme font les canards, je retrouvais une mine superbe. Tels sont les avantages de ceux de ma caste.

(à suivre)

4 février 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


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Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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