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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
III - Deuxième acte (L’arche russe)
par Nicolas Bonnal

J’allais le long des rues et des quais, tâchant de marcher dignement et de ne pas imiter les passants qui sans souci s’affalaient sur leurs chaussures de gym et penchaient rêveusement leur tête non pas vers les trottoirs mais vers les pods où ils enfermaient, comme disait le théologien leur esprit. Je pensais le faire d’un mode aristocratique mais je me rendis compte que je faisais l’objet des risées de deux vieux adultes circulant en trottinette. Serons-nous toujours les idiots de quelqu’un ? Toujours nous sommes dans un seau minuscule, tout près de nous noyer, quand une tête énorme nous observe de là-haut, prête à nous dévorer et riant de nous à gorge déployée. Jusqu’à ce qu’à son tour elle soit l’objet...

Une sonnerie de cavalerie retentit. Je sursautais. Je cherchais vainement quelque vieux canasson issu d’un de ces westerns si populaires chez nous. Mais elle se maintenait. Je tâtai comme un fou qui vient d’oublier son ombre ou (c’est plus grave) sa carte bleue à la table d’un café.

La sonnerie était patiente, alors que moi j’étais fort long à la détente, peu habitué à ces vêtements non plus de chair, non plus de laine, mais de synthèse dont on recouvre nos corps mous.

Ce fut un enfant guilleret qui abandonnant sa trousse vient me secourir. Il trouva et la poche et l’appareil et me le tendit en me saluant, malicieux lutin matinal.

On m’appelait. Mais comment pouvait-on m’appeler? Qui m’avait joué un tel tour ? Se pouvait-il qu’en descendant du ciel j’avais gagné en plus d’une enveloppe charnelle une cosse numérique qui me permettait d’entrer en contact avec tout l’univers ? Mais quels étaient les - autres - esprits qui s’étaient permis de me délivrer une livrée pareille ?

Je n’eus pas le temps de me livrer à de subreptices méditations. Je répondis, maladroitement, avant de vite m’habituer au maniement de cet ustensile.

C’était Superscemo, le petit russe dont je vous ai parlés, celui de la roulotte dans l’Oural. L’homme de la Taïga, de la steppe et de la Sibérie condamné à ne plus se payer un mètre carré dans les grandes capitales, quelle histoire ! J’ignorais si ce genre de personnages était susceptible de m’intéresser, tant en un soir le goût bien romantique m’était venu des extrêmes, possédants ou clochards. Mais le petit bougre insista et je lui cédai. Je n’eus pas à le regretter, vous saurez pourquoi.

***

Superscemo arrive bientôt en courant. Il savait où j’étais précisément grâce à son GPS m’expliqua-t-il. Il semblait avoir tantôt dix ans terrestres, tantôt quinze. Assez bizarrement, il s’exprimait dans un sabir de français, de russe, d’italien et aussi de latin. Mais sa langue scolaire était l’anglais des affaires. Son seul intérêt la guerre spatiale. Celle qui se passe dans l’espace bien sûr et passionne les enfants. Aujourd’hui que l’homme a rabaissé ses ambitions, elle ne concerne que le cyberspace et vient à point nommé surligner la lutte suprême que lui livrent partout les maîtres carrés.

Je lui demandais où étaient ses parents, il ne le savait plus. Puis ce qu’il faisait hier soir dans une soirée d’adultes, même si c’était devenu la coutume. Plus rien ne sépare les uns des autres, maintenant, ni les jeux de sexe ni ceux de l’écran numérique. Tout le monde est enfant, car l’enfant est un jeu qui joue, royauté d’un enfant, comme disait un imbécile que nous aurions dû faire taire en son temps.

J’avais donc éveillé l’intérêt de l’enfant par mes évocations spatiales, et il voulait me faire écrire une histoire de guerre immobilière, comme il disait, une histoire pleine de lugentes campi, de champs de pleurs.

Son père avait jadis fait une petite fortune en vendant des chaussures ; il eût mieux fait de loger son enfant que certains pieds. Il est vrai qu’à certaines époques les maisons valent moins que des chaussures. Le gamin me dit qu’il chaussait déjà du 43, comme Stalingrad, ajouta-t-il avec une flamme dans ses yeux de russe rouge exilé.

Il voulait visiter les égouts, peut-être qu’il y pourrait loger. Il ne voulait plus rester chez Nabookov car ils étaient sur trois niveaux dans une chambre de bonne. C’est ce que Nabookov, son ancien précepteur devenu son logeur, en exil à Paris, appelait le tiers étage.

Je voulais insister sur ces problèmes. Mais le gosse voulait autre chose :

- Vous êtes un gerold, vous devez m’aider.

- Un quoi ? Ah, un herald, un héraut. Qui te l’a dit ?

- Plusieurs l’ont dit, hier soir. Vous n’avez pas l’air... normalnyi. Vous avez trop l’air même, disait GFK. Vous êtes fait d’air. De vozdouhh.

- De vaudou ?

- Arrêtez-vous moquer moi...

- Arrêter parler n’importe comment, et surtout n’importe quoi...

Il me regarda avec une tristesse incomparable. Je me demandai avec inquiétude si je n’étais pas destiné à lui dessiner un mouton dans une caisse à savon. Mais il voulait quelque chose de plus grandiose qu’un brouteur d’herbe dévoreur d’espace dans les Patagonie, Grande-Bretagne et autres Australie du monde. Il voulait une description des guerres immobilières qu’il avait livrées durant que sa pauvre âme et son jeune corps dynamique et sautillant vivait à X. Je lui promis que je l’aiderais, bien que ce dût être à Nabookov de l’aider. Mais ce dernier ne venait pas de l’espace, me rétorqua-t-il.

Diantre ! Se pouvait-il que ma mission qui n’en était pas une fût à ce point découverte ?

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Nous arrivions près des égouts. Superscemo qui bondissait de joie comme toujours s’écria alors :

Umbrarum hic locus est, somni noctisque soporae...

Il savait la langue des enfers. C’était un homme d’enfer !

Vestibulum ante ipsum, primisque in faucibus Orci
Luctus et ultrices posuere cublia Curae...

Et nous descendîmes aux enfers. J’en reparlerai plus longuement, cher lecteur, j’en reparlerai plus longuement...

***

Superscemo, qui me servit de guide ce jour-là, m’expliqua qu’à Moscou ou X tout devenait souterrain, et qu’on rêvait de vivre sous la terre maintenant, près des richesses du sol-sol, au milieu des lumières de la nuit. Il me montra sa cachette, m’expliqua que son grand rival vivait lui au fond d’une étagère dans un supermarché. Chacun résolvait à sa manière son paradoxal besoin d’espace. C’est ici en tout cas qu’à la fermeture il projetait de s’établir la nuit pour en ressortir au matin. Je me demandais s’il ne lui vaudrait pas mieux loger sous la tente de mon bon Baptiste ; et devenir un enfant quechua.

Il me parla alors de la guerre des surfaces cubiques. Je me rappelai alors ces grandes lignes et réalités. Je me souvenais aussi du sort jadis imparti aux enfants par les très chers mages noirs de l’île blanche.

Dans les casernes anglaises, l’espace prescrit pour chaque soldat comporte de cinq cents à six cents pieds cubes, dans les lazarets militaires : deux cents. Dans ces affreux taudis, il revient à chaque personne de soixante-sept à cent pieds cubes. L’oxygène de l’air y est en outre dévoré par le gaz.

Le monde allait être fait pour les enfants, finalement. Il fallait être souple, discret, ne pas manquer de souffle, et s’amuser d’un rien, un mètre cube.

Mais Superscemo gardait son allant et son dynamisme. Voilà mon histoire et mes amis, et aussi mes ennemis, et il faut faire un ferry tale. Je ne sais pas écrire, et je sais encore moins orfograf.

- Mais ta machine le sait, l’orthographe...

- Non, la machine sait rien du tout.

***

Sortis de ses égouts, mon Boligraf Boligrafovitch, ainsi qu’il m’avait nommé, me fit écrire sur mon petit écran le récit suivant, qui donnera à mon cher lecteur, peu au fait, de la guerre des tarifs et des baux, une idée de ce qui se trame dans les endroits les plus valeureux du monde. Nous sommes loin de la scolaire dite grande littérature, peut-être pas de certaines grandes visions poétiques, du genre des Dark satanic mills, non ?

Les guerres terribles de Superscemo
(Videogame de petit russe à Fontvieille)

Il était une fois un inventeur fou, génial et cruel qui s’appelait Edwin Svinia Superscemo et vivait à Monte-Carlo. Il renversait tout le temps du pop-corn au cinéma et il déclenchait tout le temps des guerres contre ses voisins et il inventait d’horribles machines terribles. Il rêvait aussi de réduire le monde par la famine et il organisait de belles spéculations sur le prix des grains et des immeubles et du pétrole. On disait d’ailleurs qu’il avait un grain.

Il vivait sur les hauteurs du Sun-Tower et il avait décidé un beau jour, comme toujours, d’envahir Fontvieille où vivaient ses vieux ennemis Misha Jlob et Ivan Mudri. Misha et Ivan avaient des tronçonneuses géantes qui coupaient les gens en petits morceaux. On voyait les intestins tomber partout, se dérouler, avec du sang des tripes et des entrailles, c’était dégoûtant, disgusting. Et après Misha et Ivan Mudri se déguisaient en d’autres personnages car pour eux c’était Halloween toute l’année. On s’habillait en koldoun noir et il y avait du sang rouge partout.

L’histoire devait se terminer peu après, à peu près aussi, comme ceci :

Superscemo eut l’idée super d’une autre invention géniale : un filet sous-marin gigantesque pour attraper le sous-marin Drakon d’Ivan Mudri. Après une longue poursuite dans les océans, l’amiral Superpazzo réussit enfin à capturer Ivan Mudri. Mais ce dernier décida de faire sauter son sous-marin ; juste avant, il se lança dans une fusée dans l’espace. Et il atterrit sur la lune où il fonda une colonie de whizzkids terrifiants. On les appela les lunatiques.

Ils étaient enfin les vainqueurs, avec Superpazzo. Ils contrôlaient le système solaire, mais ils savaient qu’Ivan Mudri était encore survivant...

Et voilà, il était fou de joie. Ils vont tous me jalouser, because j’ai écrit la meilleure story depuis Vaina y mir. Il parlait de ses amis de l’école américaine qui l’avaient humilié parce qu’il était pauvre.

Mais maintenant je suis information rich. Et il envoya son texte sur le filet de l’oiseleur, pardon sur le réseau.

***

Il nous fallait manger. Comme je l’ai dit, je ne manquai de rien, d’autant que mon appétit était fort limité par la subtilité de ma nature aérienne. Lui par contre ne voulait manger que des glaces, des glaces américaines si possibles.

Il en enfourna une demi-douzaine dans un beau jardin où nous profitâmes d’un temps fort frais. Il contempla les corbeaux qui dévoraient des yeux humains abandonnés, comme il eût dit dans son texte, mais s’enthousiasma surtout pour les écureuils, ces animaux qui font des bons d’épargne.

- La guerre des pieds cubiques va être importante pour moi, Gerold. Il y a de moins en moins de place.

- Que veux-tu dire, tu peux rester dehors (je sais, ce ne sont pas des choses à dire à un enfant, mais après tout ce n’est pas moi qui ai inventé cet ici très bas, je suis juste là pour le visiter).

- Non, la nuit, ils diminuent.

- Ah, tu as vu cela aussi ?

Le petit avait fait donc la même constatation que moi. Le monde des m² diminuait la nuit. Il y avait escroquerie dans l’air. Ce n’est pas que la vérité sorte de la bouche des enfants, c’est que ce sont les seuls à ne pas supporter longtemps le mensonge. Je commençais enfin à me préoccuper sérieusement pour le sort de ces malheureux humains, en particuliers Parisiens qui embarqués sur la barque d’Isis risquaient de couler dans les Abymes sépulcraux. Ce n’était donc pas pour rien que j’avais été envoyé ici. Je commençais enfin à entrevoir le sens de ma mission spatiale : sauver ces pauvres ludions de la pression fantastique des maîtres carrés.

- Il y en a qui luttent ?

- Oui ! Vous les connaissez ?

J’interrogeais ma correspondante céleste... Rien ne vaut la télépathie entre esprits sidéraux.

- John Drake et d’Artagnan, lui répondis-je triomphalement. Je sais où il opère.

- John Drake le pirate ? me dit le petit avec un gloussement de joie.

- Non, c’est un agent secret, un esprit si tu veux, lui aussi envoyé par les agencies. Un cousin du Lord B., mais plus moderne.

Ce langage crypté lui plut fort.

- Mais de toute manière il pirate aussi. Tu vas voir.

- Et d’Artagnan, c’est le moscoutaire ?

L’homophonie fait le bonheur de l’humanité.

La rue s’agitait. Il me sembla que les immeubles variaient un peu de taille. Nos pirates allaient opérer comme par enchantement, sous nos yeux. Grâce à Superscemo, la réalité prenait un tour différent. Les contes allaient être bientôt réglés.

Nous arrivâmes dans un quartier de banques. C’était sur la rive droite et l’on sait que l’humain a le portefeuille à droite. De toute manière il y a plein de banques partout maintenant. On trouve dans chaque rue du monde une banque, un salon de coiffure, une agence immobilière, une pizzeria, une banque, une pharmacie, un restaurant chinois, un salon de beauté, une banque.

Drake et d’Artagnan, qui plus tard me racontèrent leurs mémoires, et je vous en ferai part, arrivèrent bientôt devant une colossale agence du BTP, ou Banque du Tout Paris.

D’une certaine manière Superscemo n’avait pas tort : Drake semblait un pirate des Caraïbes, peut-être même des îles Caïman, et d’Artagnan était égal à lui-même, comme pour mardi-gras. Alors, parés pour le carnaval ?

Le problème - qui n’en est pas d’ailleurs - est que je les connaissais depuis la soirée précédente, comme tous les personnages que vous connaîtrez dans cette histoire d’ailleurs, et dont je n’ai pu vous parler, puisque je n’avais pu faire connaissance, histoire de vous distraire à l’avenir et de répéter trois fois le même long mot dans la même phrase. O sueur du lecteur ; il me semble d’ailleurs à moi venu de l’espace que je me suis déjà lassé du temps d’ici très bas, et que je sais qu’il en coûte plus de lire que d’écrire ; ce qui explique non seulement qu’il n’y a plus de grands classiques, mais d’innombrables écrivains sur Google et toujours, mais toujours moins de lecteurs. Dans la lecture était l’humilité, la patience, la rage d’apprendre, le goût de l’émotion, la volonté de rencontrer un génie. Dans la rédaction d’un bouquin aujourd’hui... Ô misère des temps, espace tant chéri, je reviens !

Mais j’arrête de débloguer... Drake me salua pendant que d’Artagnan se frisait la moustache et signait des autographes à Superscemo, qui pourrait peut-être les changer en m². Drake n’avait rien du fastueux Byron que j’avais inspiré au cours de ma précédente venue sur la terre. Il était ce portrait de britannique flegmatique, pragmatique et décidé à tout pour triompher. Je répétais mes vers préférés, mes vers inspirés (inspirés à Byron ou inspirés tout courts par mon souffle, mon pneuma, je te laisse juge, ô lecteur inconnu devenu denrée rare), au risque de paraître me répéter, de lasser mon lecteur et même de risquer un accroc avec un Drake mué en capitaine Crochet, pardon Hook.

Mysterious agency!
Ye spirits of the unbounded Universe,
Whom I have sought in darkness and in light!

***

Drake me contempla d’un air pas même apitoyé, qui semblait avoir lu dans mes pensées, à moins qu’il l’eût fait dans mes yeux, si ceux-ci avaient cette couleur délavée qui caractérisent tant les usagers quotidiens des benzodiazépines. Puis il me dit calmement, comme il sied à un mysterious agent :

- Drake, mon nom est Drake. John Drake. Je ne suis pas Francis.

- Mais vous n’êtes pas français au moins.

- Non, mais je suis pirate. Et vous êtes le Gerold, le héraut hôte de ces bois... Et voici mon compagnon d’âme.

Il me présenta enfin à d’Artagnan qui vint me saluer en cessant de se friser la moustache (ces Français vieille France ont de ces manies) et me considéra lui aussi avec attention. D’une voix grave et compassée, il ajouta :

- Notre jeune ami de Russie nous apprend que vous inspirez remarquablement les écritures...

- En effet, avant qu’il fût (je parlai bien sûr de Superscemo), j’étais... Je veux dire : j’aime à m’incarner sur la terre pour souffler de temps en temps la bonne parole à la scène humaine.

- Eh bien, mon cher, vous aurez de quoi faire, croyez-moi...

- J’ajoute mon ami, sans tambour ni trompette
Que qui fait l’ange fait la Bête
Et que j’aspire pour toujours
A faire voir la Beauté au grand Jour.

Pendant que Superscemo effectuait des bonds de joie, sans que je susse pourquoi, d’Artagnan acquiesçait gravement et John Drake se préparait.

- Nous ferons quelques vers...

- Et boirons quelques vers !

- Mais fourbissons nos armes...

- Et apaisons leur alarme !

Et ils s’en furent par la gigantesque porte blindée du bâtiment art-déco qui défiait le temps et l’espace, ce dernier pour plus très longtemps.

***

Ah, lecteur ! Aurais-je le génie, aurai-je plutôt leur patience de te décrire avec célérité, avec alacrité, avec même densité ce fastueux braquage de banque. Car je m’exclamai moi-même, alors que d’Artagnan avec faconde, comme un beau Cyrano déclamait :

- Nous ne sommes pas comme tous ces gens
Qui viennent retirer leur argent.
Nous ne voulons pas de ce liquide
Ni du l’euro bien peu limpide.
Nous venons ici-bas dévorer leur espace,
Leur unique bien cher dont jamais ne se lasse
L’immense capital ou l’amiral Greedy !

Drake ajouta sobrement qu’il fallait voler ce qui rapportait le plus. Et ce plus, cher lecteur, ce ne sont plus les bijoux, valeurs et pierreries, les secrets d’état ou les codes d’accès, ce sont tout bêtement les maîtres carrés !

Superscemo regardait, émerveillé, le larcin commis par nos amis au nez et à la barbe de la sécurité qui ne pouvait rien faire, car on ne peut ainsi voler de... de l’espace !

Et pourtant ainsi fut dit, ainsi fut fait. Nos deux lascars, nos deux héros aux desseins animés secouèrent épée, plumet, effectuèrent des pas de danse et commencèrent à refouler, ébaubie, la foule de cet immense hall. Et peu à peu je vis les m² refluer les uns après les autres, les uns sur les autres.

Il frappa dans la main que je lui tendais, s’agenouilla devant moi sur-le-champ, et je le vis peu à peu, avec une dextérité digne d’admiration, détacher mon ombre du gazon ; il la souleva, la roula, la plia et enfin la mit dans sa poche.

On les voyait - avec Superscemo - disparaître peu à peu, et de plus en plus vite ensuite, ces grands maîtres carrés. Personne n’y pouvait mais, et Drake les empochait, ou d’Artagnan les recueillait. Ce merveilleux braquage de banque se passait ainsi sous nos yeux, sans qu’aucun des coquins de la place, qui en maîtrisent le prix, ne pût en contrôler l’essentielle disparition.

- On dirait qu’ils font leur marché, dit quelqu’un.

- Oui, mais le marché ne fait plus la loi cette foi, dit une voix plus lucide.

- Je dirai qu’ils font le ménage... Comme avec une serpillière.

- Ils nettoient les coffres !

Comptant en mètres cubes, contant en maîtres carrés, nos pirates chevronnés dévastèrent les lieux. Mais soudain, transpirant, Drake leva la tête et décida de se retirer. Ils se dirigèrent vers les immenses portails, avec nous à leur suite. On les fouilla, mais que pouvait-on leur reprocher ? Je notais des silhouettes étranges, pas de ces petits gardes bien rasés, à l’air sérieux, inquisiteur, mais des lascars plus grands, avec chapeau, ayant comme un air torturé. Ceux-là se tenaient à distance, bien en retrait, mais ils me semblaient plus dangereux que nos incompétents agents dits de sécurité. Ils fouillaient autre chose, je détournais les yeux.

- Que voulez-vous, dit d’Artagnan, je n’avais rien à me mettre. Aussi ai-je choisi ces quelques petits mètres...

Drake lui se plaignit du temps qu’on lui faisait perdre. Et devant Superscemo qui se tordait de rire, il effectua une révérence et se retira devant une assistance médusée, c’est-à-dire, au sens propre, réduite à de la pierre.

Sitôt que nous fûmes dans la rue, l’enfant réclama une part du butin. Pourrait-il, quelque nuit, utiliser quelques-uns de ces mètres volés, les pendre à sa fenêtre, ou pourrait-il les recycler ? Je décidai de l’aider en vers contre tous.

- Je vous rendrai, messieurs, la monnaie de vos pièces...

- OK donc, l’opération templier est terminée...

- Temps plié ou espace plié ?

- Très drôle, notre esprit, pardon notre ami fait montre de beaucoup d’esprit.

Et ils lui donnèrent quelques mètres, se promettant d’être plus généreux à l’avenir. Quant à moi, ils me promirent de me revoir bientôt, dans ce monde ou dans l’autre... Charmé du vol de ces tableaux de mètres, menés de main de maîtres, je les laissai aller d’excellente humeur.

***

Je demandai à Superscemo comment il disposerait du nom de nos amis ; car après tout d’Artagnan lui avait donné des mètres carrés, pas des mètres cubes. Il m’emmena alors chez lui, dans la chambre de bonnes où il logeait, et qui était près d’une gare, dans ces quartiers où souvent tout prend feu par mégarde, ou par absence de cette dernière.

Dans cette chambre immonde, qui devait faire quelque 6 m², et que Nabookov, disait-il, devait louer 600 horions (la monnaie de l’incontinent où vous vivez, lecteurs), Superscemo avait son étage ; c’est celui-ci que tous nommaient avec humour le tiers étage. C’est en montant par une échelle de bois verticale qui prenait beaucoup de puces cubes qu’il déplia ses trois maîtres carrés. Je me rappelai ces maigres promesses d’un grand stupide optimiste du siècle passé. "Nous voulons déplier le monde", dis-je d’un ton lugubre.

- Ti prav, Gerold. J’aurais dû leur demander des mètres cubes. C’est quoi, déjà la phrase du savant ?

Dans ces affreux taudis, il revient à chaque personne de soixante-sept à cent pieds cubes...

- C’était quand ?

- Avant la Révolution...

- Laquelle ?

- Russe ! L’union soviétique fait la force.

Le téléphone du bambin qui dans l’appartement prenait une taille plus petite retentit. C’était l’hymne de l’Internationale. Il s’exprima en russe et me dit joyeusement, tant il passait vite de l’oblomovtschina à la joie la plus démonstrative.

- C’est Siméon, mon ami Siméon. Il est riche, lui.

- Tu veux dire qu’il est information rich ou squared, ou plutôt cubic meters rich ?

- C’est famille des petits oligarks...

Nous quittâmes sa chambre d’hôtes. J’espérais simplement qu’on ne lui volerait pas ses mètres carrés comme des paillassons le soir même. Mais je faisais confiance à Nabookov pour cela. Je repensais aux mansardes de nos grands écrivains, de nos poètes maudits. France, pays de Versailles et de la piaule de bonnes, France, terre de l’égalité, France de Mansard et des mansardes...

***

La rue était grise et les gens presque noirs, la tête tournée contre le bitume, comme écrasée par un poids inconnu. Moi-même je sentais le ciel bas et lourd pesant comme une soucoupe volée. Nous arrivâmes près d’un parc luxueux et gagnâmes un immeuble qui semblait luxueux mais était surtout bien gardé. Il était cinq heures et la marquise sortait, comme son démiurge. Il fallait montrer patte blanche, et bien qu’ange des cieux profonds, je ne portais guère de papiers sur moi ; quant à Superscemo, sa réputation de pauvreté le précédait. Il fallut donc que Siméon vienne nous chercher. Il arriva en courant les cheveux longs et blonds comme ces blés qu’on ne voit plus.

Mais ce n’était pas suffisant. Le garde, concierge ou autre ne laissait rien passer. Le Majordom de l’enfant ou des parents gagna enfin l’entrée, nous considéra avec une moue dégoûtée et nous invita finalement à monter.

C’était au deuxième étage, l’appartement était grand mais n’avait rien d’exceptionnel. Siméon et Superscemo nous précédaient en courant dans les marches ; je comprenais que mon ami avait dissimulé un mètre carré pour épater en quelque sorte la galerie.

Nous entrâmes dans ce qui devait être un appartement de réception mais qui s’avéra en effet un espace de petit oligark. La mère était là, dans le salon, fort belle femme affable et bien tranquille, qui n’était pas descendue car elle portait comme une chaîne autour de son cou un petit chihuahua aux pattes plâtrées. Elle m’expliqua que son petit s’était brisé les pattes en tombant de la couette et qu’elle avait dû affréter un Citation (une variété d’avion privé je crois) pour le faire opérer d’urgence à Moscou. Il allait mieux maintenant. Je pensais à quelque scène onirique. Elle ne m’en dit pas plus.

L’enfant m’entraîna dans sa chambre, que je trouvais fort petite. Il n’avait que quelques m² lui aussi. Et il devait la partager avec son frère, qui lui s’était rendu à l’école. Mais l’euphorie communicative des deux compères limitait la souffrance spatiale. Superscemo lui lisait les Guerres terribles que nous avions écrites ensemble. Et l’autre se tordait de rire à ces récits de cruauté dignes d’un Ducasse - pas le cuistot, l’autre - enfantin. Nous étions joyeux drilles. Siméon prenait sa petite mitraillette en plastique et aspergeait son mur de projectiles divers et avariés.

Lorsque Superscemo eut terminé, il s’immobilisa au songe froid de mépris, me regarda fixement et dit :

You... I want to work with you.

Il me prit le bras, me mena alors dans ses toilettes. Il se précipita vers le cabinet et projeta sa mitraillette dans le trou en tirant sa chasse d’eau. La mitraillette disparut complètement. Comme je demeurais interloqué, il sortit de la minuscule salle de bain et revint avec ses cahiers d’école, son ordinateur portable et même une chaise. Ils suivirent le même chemin. Puis, comme s’il me bravait, car il refusait de s’exprimer en russe avec les adultes :

- This is magic toilet. I want you to write the story of captain Toilet. Everything in bullshit in this town and this school.

- Rendez-vous compte, Gerold, il a des toilettes magiques... Il peut tout jeter, tout...

- Tout tout, vraiment tout ? Même le toutou ?

Nie sobakou...

La toilette magique ne pouvait venir à bout de tous les ennemis. C’est pourquoi Siméon avait recours à moi. Je devais concocter une grande scène de chasse d’eau en Bavière ou Crimée, où l’on pourrait se débarrasser de tout. Dans son volapuk, le garçon m’expliqua clairement ses intentions scénaristiques. Il était beaucoup plus directif que son comparse - qui était plus mon ami que le sien - et rêvait d’une maison vidée par ses chiottes, d’un monde écoulé par ses chiottes, d’un univers éclusé, nettoyé, liquidé, purifié par ses chiottes. Cette puerification ne manquerait pas de choquer le futur par ses voies impénétrables.

Je n’eus le temps de rien lui promettre. On m’appelait à mon tour, tant il est vrai que les messages ont remplacé les anges ; il est vrai que l’on prie par SMS maintenant. J’étais invité à une soirée spectacle pour le soir même.

Je brodais quelques mots pour Siméon, lui promis d’écrire sous sa dictée rustique quand le temps et l’espace le permettraient, et je me retirais, laissant à Superscemo le soin de lui décrire les exploits de Drake et d’Artagnan et de déplier son mètre carré qui fit grand effet.

***

J’étais seul dans la rue, pour une fois. Elle m’apparut aussi noire et triste que précédemment, avec plein de poubelles multicolores disposées çà et là comme une décoration très moderne et d’ailleurs omniprésente. Des panneaux vantaient le tri sélectif de l’ordure et je pensais alors aux obsessions purificatrices de mon petit prince Fécal. Faudrait-il un beau jour inventer plusieurs genres de cabinet ? Un pour la..., un autre pour les... sacrés humains !

Je notais également autour de moi tous ces espaces piquants qui m’environnaient et jonchaient le sol comme une sale présence colérique et ferrugineuse ; ces bornes, plots, barrières, obstacles divers qui devaient empêcher les voitures ayant survécu aux labyrinthes de se garer, et maintenant menaçaient l’être humain dans sa propre marche à pied. Je les voyais maintenant se déployer dans l’espace et obséder littéralement le territoire de la ville.

Au gré de mon errance furtive, je me retrouvais - car je me déplace très vite, subtil esprit des airs -, à Montmartre, sur la célèbre butte que je n’avais pas vue ou revue depuis deux bons siècles. Mais sait-on jamais, parce que je rêve tant...

(à suivre)

11 février 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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